‹ Étude sur la conscience morale et religieuseChapitre 17 sur 19 · LE A · texte numérisé non relu

LE A

dire un rapport de contact entre deux facteurs, dont l’un est une volonté libre et l’autre une inconnue. Cette inconnue est une substance réelle, un être et non point une idée, car si puissantes et si fortes qu'elles soient pour la raison, les idées pures n’atteignent pas la volonté et la laissent insensible. 4

L'obligation pose donc devant moi la réalité sous le mode de l'absolu, soit un être absolu. Un être qui précède ma volonté, qui est à la source, non seulement de’ ma volonté comme telle, mais de ma volonté libre, de la plus haute expression de moi-même, de ma personnalité spirituelle ; un être à l’égard duquel je suis entièrement dépendant et auquel, sous peine de me nier dans ma plus pure essence, je dois croire comme à moimême.

Mais cet être auquel je dois croire est aussi celui que je dois adorer, car il est personnel. Il domine en moi ce que je n’abandonne d'ordinaire ni au phénomène, ni à la créature; il subjugue le plus intime de mon âme, le départ et le centre de ma vie personnelle. Ce qui fait que je puis me livrer à lui, c’est que je sais, d’une part, que ce qu'il veut de moi, C’est moi-même et nulle autre chose; de l’autre, que son action à mon égard est parfaitement libre. Tandis que toutes les activités que j'ai sous les veux se présentent comme déterminées, la siènne au contraire m'apparait comme celle qui détermine; et, tandis que j'ai conscience du mode suprême de mon vouloir comme d'un vouloir soumis et dont la nature est d’être incessamment soumis à une loi externe qu'il a dû consentir avant qu'elle fût la sienne, j'entrevois le vouloir absolu comme entièrement affranchi de cette loi même qu’il impose, C’est dire que la volonté personnelle quise trouve devant moi diffère en ceci de toutes les volontés personnelles et

de la mienne propre, qu’elle se confond avec sa loi. La seule loi de l’être personnel absolu est sa liberté; il la réalise dans l’acte même de son vouloir. Get être personnel est donc Dieu. Du moins ne trouvons-nous pas de terme traduisant mieux l'impression auguste qu’il produit en nous.

Plus encore. Le Dieu de l'obligation de conscience n’est pas celui du déisme. Il ne plane pas au-dessus de nos têtes dans des sphères inaccessibles. C’est un Dieu vivant. Il est près de nous, il nous suit, il nous cherche, il vient nous retrouver à tous les instants de notre existence historique. Il descend jusqu’à nous, il entre en rapport avec nous et se constitue le conservateur fidèle de notre vie morale. Le Dieu de la conscience ne se contente pas de dicter ses lois à notre liberté, il persiste à maintenir de- - vant elle cette loi. Il la lui présente toujours de nouveau et cherche par elle à nous ramener à lui. Il ne se lasse ni de nos révoltes, ni de nos langueurs, ni de nos lâchetés. Notre déloyauté même ne le rebute pas. Après avoir formé en nous la capacité d’une vie nouvelle, il persévère à vouloir son œuvre en nous, et pour cela il se tient toujours présent à cet endroit central de notre volonté, où nous neparvenons pas nous-mêmes, qui échappe à toutes les prises extérieures et où lui seul sait pénétrer. Dans ce sanctuaire, il ne nous brise pas, il ne nous réduit point par force, il ne laisse point éclater sa colère pour anéantir nos résistances, il nous respecte, ilnous estime assez pour préférer notre liberté à notre bonheur. Il ne nous oblige à rien que nous n’ayons auparavant accepté; il nous persuade avec une patience pleine de longanimité, avec une sollicitude attentive et une délicatesse qui est presque de l’amour.

Tel est le Dieu que suppose l’aperception de conscience,

celui qui est implicitement contenu dans le fait de l'obligation. Un Dieu absolu, libre, personnel et vivant, qui dépasse comme tel tout ce que nous pouvons imaginer ou concevoir, et qui pourtant est toujours près de nous, s’abaisse à notre taille et consent à nous suivre en nos moindres circonstances. Un Dieu saint, redoutable, inflexible, et qui toutefois supporte nos errements avec une infinie condescendance et nous convie sans relâche à revenir à lui.

Si maintenant nous considérons la seconde méthode, celle qui est plutôt intellectuelle, bien qu’elle soit morale aussi, celle qui part de l’absolu renfermé dans l'obligation pour en acquérir une image correspondante, voici à peu près quelles seront ses principales opérations : l’absolu existe puisque je le perçois, il est l'existence absolue en dehors de laquelle rien ne saurait subsister au même degré. L'existence unique est donc un être. Cet être n'est pas dérivé, autrement il ne serait pas absolu. L’être absolu existe par lui-même, il est cause de son existence. Or une cause réelle est toujours une cause active; l’être cause de soi est donc substance, puisque la substance est, par définition, ce qui existe par soi-même, causa sui. Mais la substance ne saurait se réduire à causer son existence !, n épuiserait pas l’idée d’une cause portée à l'absolu. Elle elle doit encore se produire comme substance, en d’autres termes, être la cause de sa cause.

L’être absolu est donc substance vivante, car la vie n’est rien d'autre qu’une cause qui a sa source en ellemême. Une vie absolue n’a pas de but hors de soi. L’être absolu est donc cause et but de sa vie. {1 ne

‘ L'erreur de Spinoza est de s’être arrêté’ à la définition causa sui, sans aller au delà et découvrir ce qu’elle contenait en principe.

HS

produit pas seulement son existence par son activité, il s'imprime encore cette activité, et cela en vue d’un but qu’il est lui-même. Et comme ce but lui est immanent, les règles qui conduisent ses activités à ce but lui sont également immanentes. Il ne tire sa loi de rien ni de personne ; il se la donne à lui-même. La loi de l’absolu, c’est l'absolu, lequel se fait absolument ce qu'il veut être et cause le mode dont il est cause. Avoir énoncé cela, c’est avoir défini la volonté absolue !, libre et spirituelle. Déterminer la manière dont on est cause de soi, c’est être esprit. Nous sommes esprits dans la mesure où nous sommes ce que nous voulons être, où nous appliquons à notre volonté la forme qu'il nous convient. Or, cette volonté rectrice d'elle-même, qui chez nous est toujours limitée, même lorsqu'elle est libre, ne souffre dans l’absolu aucune limitation. L’absolu se confère à lui-même sa propre liberté, il est la cause de sa liberté. L’absolu est donc absolue liberté ?, ce qui signifie volonté spirituelle. Toute volonté est personnelle. Une volonté absolument personnelie, puisque le propre de la personnalité est la libre disposition de soi-même, est une personnalité absolue”. L’absolu est donc divin, il est personnalité divine, l’absolu est Dieu personnel.

Des deux parts, Dieu apparait, un seul et même Dieu, quoique dévoilé sous deux aspects et obtenu par deux voies différentes. Selon la première, Dieu esttout près de nous,

1 Voilà qui explique le fait d'obligation du côté objectif; il y a obligation parce qu'il y a contact de volonté à volonté.

2? Cp. Charles Secrétan, Philosophie de la liberté, L'idée. Tome I, leçon XVIe, p. 345-372.

3 Cp. Franck, System der Christlichen Wahreit, Die Persænlichhkeit Gotles. Tome I, p. 134-150.

il est Celui à qui nous parlons dans le secret du cabinet et en la sainte présence duquel nous nous sentons coupas bles ; selon la seconde, Dieu est plus éloigné de l’homme, il est Celui que nous contemplons dans la voûte étoilée des cieux et en présence de l’infinie grandeur duquel nous nous sentons comme des atomes. L'un est plutôt le Dieu de l'âme, l’autre, plutôt le Dieu de la nature ; l’un est le Juge de la vie morale, l’autre le Créateur de l’univers. Tous deux personnels, tous deux vivants, ils ne font qu'un en réalité, et l'esprit, qui s'en approche par deux côtés, n’en touche que le bord et va se perdre en son immensité comme dans un abime insondable.

Qu'on nous entende. Nous ne prétendons pas fournir des preuves de lexistence de Dieu, nous ne proposons rien, nous expliquons, nous déroulons d’une manière discursive ce qui est intuitivement contenu dans la conscience religieuse. Nous ne pensons pas non plus que celle-e1 doive parcourir seule tout le chemin que nous venons d’esquisser. Elle est aidée en cela par le travail collectif antécédent, par l'autorité traditionnelle, par les révélations de la nature et de l’histoire. Car dans ce domaine aussi, ce que dit Vinet reste juste ! : « Une conscience à quelque chose à apprendre à une autre conscience. Toutes également capables de s’éclairer, ne sont pas également éclairées ; et dans cette sphère, comme dans toute autre, celui qui sait moins est appelé à demander à celui qui sait davantage. » La pensée analytique sera toujours impuissante à rendre compte de l’impulsion mystérieuse qui fait s'agenouiller le petit enfant lorsque sa mère lui parle de Dieu. Nous avons voulu

1 Méditations évangéliques, p. 69.

marquer seulement jusqu'où s'étend la table de résonnance que lidée religieuse trouve dans la conscience, et de quel Dieu celle-ci a besoin pour que toutes ses cordes aient rendu leur accord.

Cequenousvenonsdediresuffirait sans doute à rendre compte des fluctuations incessantes qu’à subies, au cours de l’histoireetdans les religions diverses, la notion dela divinité. Mais il convient de donner deces variations une raison qui renferme toutes les autres, et qui, découlant directement de nos prémisses, se trouve d'accord avec les observations scientifiques. Si la conscience religieuse a pour fondement une aperception spirituelle de l'absolu, ilest évident que son objet apparaitra différemment suivant la situation particulière de celuiqui perçoit; et cettesituation, à son tour, dépendra de la relation plus ou moins normale que le sujet percevant soutient avec l'absolu. Plus près l’homme s’approchera de l’absolu, sur la ligne d’une obéissance loyale au devoir, plus l’absolu dévoilera à ses yeux son essence véritable. C’est un phénomène analogue en son espèce à celui de la perception sensible. Voici comment Helmholtz ! s'exprime à l’occasion de cette dernière : « Nos intuitions et nos représentations sont les produits de notre système nerveux affecté par les objets extérieurs. Chacune de ces intuitions est nécessairement conditionnée par la nature de l’objet, d’une part, et par celle du sujet, dé l’autre. Demander une représentation qui reproduirait invariablement la nature intrinsèque de l’objet, c’est-àdire qui fut absolment vraie, serait demander un effet indépendant de sa cause, ce qui est une contradiction

1 Die Thatsachen in der Wahrnehmung. On trouvera ce passage dans Franck, System der Christlichen Gewissheit. Tome If, - p. 310-311.

dans les termes. Nos représentations humaines, et en général celles de tout être sensible, sont des images dont le mode dépend essentiellement de l'état de conscience momentané de cet être. »

Ce que dit Helmholtz de la perception physique, nous devons l’affirmer de la perception spirituelle. Celle-ci, toujours réelle, n’est pas toujours vraie, en ce sens que son contenu nesauraitêtre chez tous identique à lui-même. La personnalité morale à l'égard de l’absolu, plus encore que l’individualité psychique à l'égard des réalités contingentes, est susceptible d'orientations variables. Et, comme il y a une santé du corps qui seule nous permet une représentation approximative des objets sensibles, il y a aussi une santé de l’âme dans laquelie seule une notion saine de l’absolu est possible. Les fiévreux ne voientle monde qu’au travers de leurshallucinations, et les pécheurs ne voient Dieu qu’au travers de leur péché. Pour connaître Dieu dans sa vérité, il faudrait. être parfaitement saint. Mais en dehors de cet idéal de perfection, il est clair qu’on ne peut pratiquer le bien et rechercher la justice sans chercher à se faire de Dieu une représentation conforme au bien et à la justice. |

On aperçoit donc le rapport intime qui existe entre la morale et la religion. Il se découvre sous un jour nouvean et prend une portée plus considérable que l’on n’imagine communément. Le proverbe populaire, « tel homme, tel Dieu ‘, » revêt un sens prégnant et philosophique qu’il n'avait pas Jusqu'ici. Ajoutons que sa contre-partie : « tel Dieu, tel homme ?, » est tout aussi juste. Car la morale devient religieuse dans la même mesure où la religion

! Cp. Rom., I, 22-93. 3 Cp. Rom., I, 24-95.

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