NOR
s'écarter à la longue des conditions qu'il lui impose sans subir une atteinte irréparable.
Même il ya davantage. Non seulement ma personnalité morale demeure intimernent solidaire de mon individualité naturelle, non seulement elle s'en détache par un mouvement insensible et sans rompre l'identité du moi, mais encore toutes deux sont régies, bien que sur des plans distincts, par des lois similaires qui s'étendent également à l’une et à l’autre. Ces lois sont celles de la progression et de la solidarité. — De la progression, puisque la personnalité morale n’est pas une idée, mais un être qui croît et se développe par un travail d'actualisation analogue en son genre à celui de l’individualité physique, travail qui ne se termine point, qui demande une énergie soutenue, et dont le relâchement ou la cessation plonge aussitôt le sujet moral dans un état de langueur et d’atonie qui peut aller jusqu’à la mort !. — De la solidarité, puisque le travail de la croissance spirituelle est conditionné par une assimilation incessante, toujours plus intime et toujours plus étendue, des principes correspondants et que la vie morale comporte aussi peu l’isolement que la vie naturelle.
Ainsi donc : continuité des lois, identité persistante de l'unité de conscience, impossibilité d'opérer dans le
concretune distinction (entre l’homme sensible et l’homme
1 Le péché, c’est-à-dire le refus du travail moral, mène directement à la rupture de l'harmonie organique de l’être au profit des fonctions particulières qui en composent l’ensemble (cp. Rom., VII). Chaque faculté s'exerce d’une façon égoiste au détriment des autres et la dissolution commence. Le sujet a livré son unité spirituelle à ses convoitises, comme on livre à des bêtes leur proie, et ces convoitises, dont il n’est plus le maître, se mordent et s’entre-déchirent en lui, sans se rassasier jamais (cp. Jacques, IV, 1-3). |
A, Ve
spirituel) qui n'existe que pour la pensée discursive, voilà ce qui nous permet de placer la nature spirituelle de l’homme sur le prolongement de sa nature physicopsychique, de conclure à leur correspondance réciproque et de faire découler de l'unité principielle de ces deux natures l’unité principielle du bien. Le contenu du devoir est un, quoiqu'il y ait des devoirs plus importants que d’autres. « Deviens en fait ce que tu es en puissance, agis conformément à tanature, » estsa formule invariable, Mais ici encore la diversité des préceptes se retrouve et s'explique par la diversité des notions sur ce qui doit ou ne doit pas être, et ces notions ressortent à leur tour du degré de perfection où l’homme a conduit son être spirituel, d’une part, et de la connaissance plus ou moins exacte qu’il en possède, de l’autre.
La théorie de la perception de conscience, telle que nous l’avons conçue, rend compte à la fois du fait d'obligation et du contenu effectif de la conscience morale. Le bien est d’abord l’accompiissement de certaines activités fondéés sur des nécessités de biologie organique antécédentes à l’apparition de l’obligation, mais qui reçoivent d'elle le caractère nouveau d’un devoir-être librement affirmé ; il est ensuite l’accomplissement d'activités plus hautes, découlant de la nature spirituelle que l'obligation elle-même confère à l’être moral et des rapports que celui-ci soutient, d’un côté, avec le monde phénoménal et, de l’autre, avec le monde intelligible. Ces deux biens ne se séparent pas en principe. Ils s’emboîtent l’un dans l’autre aussi exactement que les deux natures dort ils sont issus se rejoignent dans l'unité identique du moi. À ce titre, le bien répond à la question suivante : mon vouloir, comparé à l'absolu que
tte 100 —
jene suis pas, convient-il à l’absolu que je suis ? — Mais l'absolu que je ne suis pas est encore inconnu. Je me suis contenté jusqu'ici d'y soumettre mon vouloir. S'il devient l’objet de ma curiosité ; si je cherche à lui donner une représentation dans mon esprit et un nom dans mon langage, je passe de la conscience morale à la conscience religieuse. C’est de cette dernière que nous allons maintenant nous occuper.
Nous avons vu plus haut l’origine commune et simultanée: de la conscience psychologique, morale et religieuse ; elles ont à leur base le fait central d’une intuition primitive de l’absolu. Leur corrélation est aussi étroite que possible, il est bon d'y insister. Psychologiquement nous sommes limités, moralement obligés, religieusement dépendants ; mais c'est le même absolu qui nous limite, nous oblige et nous conditionne. Ce qui différencie la conscience religieuse et la conscience morale n’est pas tant leur nature propre que celle de leur conténu : l’une, la religieuse, porte au delà du sensible ; Vautre, la morale, ramène dans le sensible pour tirer de l'absolu qu’elle perçoit le principe d’une organisation obligatoire. L’objet de la morale est surtout dans l’homme et dans la société; celui de la conscience religieuse est en Dieu, en dehors du monde. La conscience morale et la conscience religieuse vont donc de pair; elles sont aussi inséparables que distinctes. Prendre prétexte de cette différence pour les disjoindre, ou de cette similitude pour absorber l’une dans l’autre, c’est témoigner d’une méconnaissance radicale de la nature de leur connexion. Nous répétons volontiers après Vinet ! : « Admettre le droit et
1 Discours sur quelques sujets religieux, p. 146.
le devoir, le juste et l’injuste comme des réalités, et faire abstraction de l’être qui seul est la sanction de ces idées, seul leur donne une base, seul en attache la chaîne à un point fixe, seul, on peut le dire, en explique la présence dans l'esprit humain et les rend concevables, c’est une profonde déraison. »
Mais nous ne saurions admettre, comme le même écrivain semble l'indiquer en d’autres passages !, et comme le prétend Passavant *, que la relation de l’idée religieuse et de l’idée morale soit celle d’une simple déduction logique. On n'arrive pas à Dieu en concluant de la loi au législateur, car d’un côté, cette loi n’est pas immédiate mais dérivée, puisque c’est l’homme qui la formuleà l’occasion du fait d'obligation; de l’autre, lexistence de Dieu ne saurait dépendre d’unsyllogisme. Un tel Dieu n’existerait que dans l’idée, il ne serait pas le vrai Dieu, le Dieu vivant, l’Étre qu’on adore. La réalité de Dieu, bien plutôt, est donnée dans la possession immédiate de l’absolu qu'implique lintuition correspondante.
Mais de nouveau, on aurait tort de penser avec dd herien que la définition de l’absolu soit concomittante avec sa possession intuitive. L’organe spirituel ne perçoit pas absolu masculin (der Unbedingte), mais l'absolu neutre ( das Unbedingte), si l’on permet denous exprimer ainsi; autrement nous ne serions plus à même de comprendre les modifications considérables que peut subir le contenu dela conscience religieuse. La notion de Dieu, comme
1 Cp. op. cit. p. 148-149, et Histoire de la littérature française au dix-huilième siècle, Tome Il, p. 47, et encore Essais de philoso phie morale, p. 57.
2 Das Gewissen, 2 édition, p. 11.
‘3 Die Gættliche Offenbarung. Tome IT, p. ?5.
de ADP
celle du bien, est évidemment le résultat d’une élaboration préalable. La perception de conscience n’est pas un connaître mais un sentir. Elle fonde l'aptitude religieuse, mais elle ne constitue pas à elle seule toute la religion. Il y a dans la religion un facteur intellectuel, une représentation de la divinité qui est essentiellement variable, par conséquent secondaire et dérivée..Ce n’est le propre d'aucune sensation d'apporter avec elle une connaissance toute faite et, pour devenir la science de l’objet dont elle est la certitude, l'expérience doit être analysée.
Cela même nous fera entrevoir pourquoi et comment l’ordre moral est si souvent maintenu dans sa séparation d'avec l’ordre religieux. L'homme peut refuser d’acquérir la connaissance de son expérience. Il peut se contenter de percevoir l'obligation comme telle et l’employer à régler ses activités morales, de la même façon qu’il peut, dans le domaine des sens, se tenir à l’impression qu'il a des objets, laquelle, sans qu’il l’approfondisse davantage, suffit à diriger la conduite de sa vie corporelle. La morale est susceptible de rester pour lui indépendante de la religion de la même manière que les objets extérieurs se prêtent à rester de purs aspects. On peut accepter la perception spirituelle comme on peut accepter la perception sensible, sans aller plus avant, sans vouloir s’inquièter des problèmes qu’elle incite à résoudre. Dans un cas c'est l'ignorance, dans l’autre, l’athéisme ou, comme on s’est plu à l'appeler de nos jours, l’agnosticisme.
Cependant l’irréligion est une ignorance gratuite, Car le sujet possède en soi tout ce qu'il faut pour la dissiper; une ignorance délibérément voulue et par là responsable; une ignorance coupable, puisqu'elle n'est pas naturelle
et que la première des questions est celle de l'infini. Elle n'est jamais d’ailleurs auss! complète que l’on dit. En ces inatières on ne nie que ce que l’on a d’abord affirmé, et la négation procède d’une déloyauté initiale qui use à la longue le ressort moral du sujet et débilite ses énergies spirituelles
Quant à la-voie suivie pour l’obtention du contenu de la conscience religieuse, nous croyons observer qu’elle est double; si du moins nous ne nous abusons pas et ne séparons pas arbitrairement deux opérations qui ne vont Jamais isolément l’une de l’autre. La première est plus instinctive que la seconde, plus rapide, plus insconsciente, ‘conséquemment plus sûre et plus générale; la seconde est plus raisonnée, plus philosophique que la première et ne se poursuit pas également, ni jusqu’au bout, chez tous les hommes. L'une s'applique au fait même de l'obligation, non plus pour le reporter aux activités du sujet, mais, pour l’envisager dans son caractère distinctif qui est d’être un rapport de substance à substance, et pour se saisir de l'être objectif qui le conditionne. L'autre s'attache au mode absolu de cette obligation et cherche à en obtenir une représentation fidèle:
Rappelons ce qu'est l'obligation : un fait initial, invinciblement imposé à la volonté et qui sollicite néanmoins une libre adhésion ; un fait nécessaire, puisqu'aucune volonté ne lui échappe, qui préexiste à toutes ses manifestations subséquentes, dont elle ne saurait effacer la trace qu’en remontant plus haut qu’ellemême et dont la contrainte, — par une étrange contradiction, — produit la liberté; un fait qui, cette liberté une fois produite, lui reste encore supérieur et lui propose une loi. Or ce fait est une expérience, c'est-ä-