Enn. y. Vjsconti, Monum. Borges., p
LES TYCHÉS DES VILLES ET LEUR Cl LU 191
une jeune femme dont le front est protégé et orné d'un bandeau. Mais quand plus tard les tragiques, se souvenant
d'Homère, reprennent l'image pour leur propre compte, et qu'Euripide fait dire au choeur d'Hécube à propos d'Ilion : « On a rasé ta couronne de tours ». i on peut croire qu'ils ont voulu exprimer quelque chose de plus précis que leurs auditeurs saisissaient à merveille, pour avoir vu. représenté par quelque œuvre d'art ou sur les monnaies grecques ou asiatiques, ce qui n'était, dans les poèmes homériques, qu'une gracieuse comparaison. Vers le milieu du ive siècle les villes ainsi personnifiées sont mises sur le théâtre. Anaxandride, dans sa pièce des Villes (IléXeiç), faisait paraître des ambassadeurs égyptiens qui venaient solliciter l'alliance des villes de la Grèce, représentées sous des costumes de femmes; et avant cette époque, au ve siècle, Eschyle personnifie dans les Perses la Grèce et la Perse également sous des figures de femmes 2. Il est donc probable que ces images symboliques remontaient à une époque assez antérieure aux poètes qui en font usage. Ce qui est sûr, c'est qu'une monnaie d'Héraclée du Pont, frappée dans la première moitié du i\e siècle av. J.-C. (avant 364), figure déjà la ville comme une femme couronnée de tours 3. Une autre médaille autonome, frappée à .Messène, probablement à l'époque impériale, porte d'un côté Asclépios avec ses attributs, et sur l'autre face un buste de femme avec la couronne tourelée d'où descend le voile : elle représente selon toute vraisemblance la cité de Messène. On a cru reconnaître \ au caractère de la tète, qu'elle devait être la reproduction d'une œuvre d'art, d'une statue qui
1. Hëcube, v. 898 : à-b o: ttîvzvzv xéxàcpaxt nvpyav. Cf. l'expression des Perses d'Eschyle (v. 192; qui dit en parlant de l'Asie personnifiée et de son costume :
7/JjI ;-'J Oy 9ÛT0 1JT0/Y).
'2. Co,l>. gr., fr. Didot, p. 4?6, XXVIII; Perses d'Eschyle, v. 181 sqq. Cf.
avec les descriptions d'Eschyle les figures données par le Dictionnaire de J>aglio et Daremberg au mot Asia.
3. Bristish Muséum, Département of Coins and Me. luis Catalogue, Période III A. n° 2?. Cf. Ibid., période V. A. n° 20, une monnaie de Marathos du 111e si
4. Imhoof-Blumer and l' Gardner, Numismatic C0m.7nen.tary on Pausa dans le Journal of hellenic Studies, avril 18S6, p. 70, planche I \\ 1. 1'
existait à Messène. Si la conjecture est exacte, comme presque toutes les grandes statues de Messène furent faites par Damophon, à l'époque de la restauration de la ville par Epaminondas en 370 av. J.-C. le type delà monnaie reproduirait une œuvre remontant à cette époque, et, dès ce moment déjà, l'on aurait encore ici, comme dans la monnaie d'Héraclée, le type qui deviendra si fréquent plus tard. Or cette époque est précisément celle où se développe et se répand, exprimée cette fois d'une manière très nette, la croyance à des Fortunes spécialement chargées du sort des différentes villes; c'est l'époque où Démosthène oppose clans toutes ses harangues la Fortune de Philippe à la Fortune d'Athènes. 11 est donc légitime de supposer qu'il s'établit alors une confusion très naturelle et très simple entre la ville elle-même ainsi personnifiée et la divinité qui la protégeait. La figure tourelée ne représenta plus seulement la ville, elle représenta la Tyché de la ville.
L'influence des arts plastiques sVinissant à celle de celte espèce de syncrétisme dont nous parlions tout à l'heure. fixa définitivement la notion de la Tu///; toXswç, en même temps qu'elle donna naissance à son type le plus simple. Ce type ne tardera pas à se compliquer sous la période hellénistique, mais il semble bien que l'idée et la représentation des Tuyjxi r.éhîi>y> soient contemporaines et aient dû se former simultanément au îv1' siècle av. J.-C.
C'est surtout en Asie, que le culte de Tyché, sous son nouvel aspect, parait avoir été répandu Du moins, pour ce qui esl d'Athènes, ce n'est que très tard qu'il est l'ait mention d'une TJ/;r( t.z/.im; proprement dite. Les Athéniens évidemment trouvaient dans leur Athèna Polias une protectrice suffisante, et le culte d'une Fortune de la ville leur eût semblé empiéter sur celui de leur déssse la plus antique et la plus vénérée. C'est seulement au ne siècle ap. J.-C. que le célèbre rhéteur llérode Atticus mit en honneur le culte d'une Tyché de la ville. Auprès du stade panathénaïque de Lycurgue. qu'il avait l'ail restaurer somptueusement, et sur un rocher qui
en fermai! la partie occidentale, il lui lit bâtir un temple dans lequel on plaça une statue en ivoire de la déesse, tenant à la main un gouvernail. Ce fut sa seconde femme, Appia Regilla, qui en fut la première prétresse '. Dans le reste de la Grèce, il est possible qu'un assez grand nombre des temples de Tyché mentionnés par Pausauias aient été aussi des sanctuaires de la Tyché des villes. Mais, comme nous le disions plus haut, c'esl principalement en Asie-Mineure qu'on rencontre la Fortune des cités. Il n'était guère de ville qui, sous une tonne mu sous une autre, n'y possédât sa Fortune particulière. A cette époque où le système mythologique des Grecs se désagrège au contacl des religions étrangères, au sein de cet empire colossal de Séleucus, qui s'étend des rivages de la mer Egée jusqu'aux frontières occidentales de l'Inde sans avoir pourtant de centre géographique bien déterminé et qui ne put jamais former un tout homogène, l'adoration de la Fortune des villes était peut-être le seul point sur lequel s'accordassent des peuples de mœurs et de caractères si divers: c'était le lien le plus visible qui rattachât encore les uns aux autres les éléments épars de l'hellénisme. 11 peut être de quelque intérêt de suivre pas à pas l'histoire d'une de ces Tychés des villes. La chose n'est pas impossible, notamment pour la plus célèbre d'entre elles, la Tyché d'Antioche. Assez de renseignements nous ont été conservés sur elle pour qu'on puisse rétablir, sans trop de discontinuité et jusque dans des siècles assez rapprochés de nous, les différentes époques de son existence. Là où ces renseignements nous font défaut, nous pouvons y suppléer par ceux que nous possédons sur la Tyché de Constantinople et sur celle d'Alexandrie. Nous aurons ainsi une idée générale de ce qu'étaient ces divinités, de la manière dont elles naissaient, du culte qu'on leur rendait: de leur transformation lorsque les croyances apportées par le christia-
1. Mittkeil. des deutseh. arch Inst. Ath. 18S3, p. 287; el 1884, p. 95. Cl". Philostrate, II, 1, ."), p. 550. L^ temple dut être construit avant 160 puisque c'est en cette année que Appia Regilla mourut.
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nisine entrèrenl en lutte avec les religions antiques, enfin de la persistance avec laquelle se maintint parfois, même après le triomphe de la foi nouvelle, la croyance à leur influence ou du moins leur souvenir.
La Tyché d'Antioche était née le même jour que la ville. L'an .')<><> av. J.-C comme le roi Séleucus 1 Nicator offrait dans A.ntigonie un sacrifice à Jupiter et le consultail pour savoir s'il devait laisser subsister sous un autre nom cette ville l'ondée par son rival, ou en bâtir une antre, un aigle enleva de l'autel une partie des victimes et s'enfuit dans la direction du mont Silpiusoù il s'arrêta. La volonté des dieux était manifeste, el Séleucus, qui ne demandait pas mieux (pic de faire disparaître les monuments de la puissance d'Antigone, s'empressa de s'y soumettre. Antigonie fut rasée et Antioche s'éleva, au pied du Silpius, sur les bords de 1*0ronte. Suivant l'usage, la. fondation de la nouvelle cité fut inaugurée par un sacrifice. Le prêtre chargé de la cérémonie offrit aux dieux une victime humaine : c'était nue jeune fdle du nom d'/Emathé. Séleucus fit faire une statue de bronze, qui reproduisait, les traits de la victime, et c'est elle qui devint la Tyché d'Antioche l. Raconté d'une époque bien antérieure, cet acte de barbarie pourrait peut-être avoir quelque vraisemblance; il en rappelle d'autres, dont la poésie des Grecs avait consacré le souvenir, quand elle ne les avait pas inventés : le sacrifice d'Iphigénie par exemple, le dévoument de Macarie dans les Héraclides d'Euripide, et surtout celui de Ménécée, qui, par sa mort volontaire, assure, dans une autre pièce du même poète (les Phéniciennes), le salut, de Thèbes assiégée par les Argiens. De même, la déesse Roma, Fortune de la ville, analogue à Athèna, s'identifie avec Tarpeia 2. .Mais à l'époque de Séleucus, le fait est moins admissible, et les raisons sérieuses de révoquer en doute sur ce point le témoignage du chroniqueur, ne man-