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TOXICOLOGIE. - EMPOISONNEMENT PAR LA DIGITALE ET LA DIGITALINE

L'empoisonnement par la digitale ou la digitaline n’est pas très rare; mais il est le plus souvent le résultat d’un accident et non d’un acte criminel.

Heureusement qu’il en est ainsi, car il est peu d’empoisonnement aussi difficile à découvrir. Les phénomènes présentés par la victime sont dans ce cas d’un grand secours, ils mettent sur la voie du crime, et peut-être devrais-je décrire les symptômes et la marche de l’empoisonnement par la digitale et la digitaline, mais je renverrai à la texicologie de MM. Tardieu et Roussin (1), qui m’a beaucoup servi dans cette partie de mon travail.

Tous les caractères chimiques et physiques attribués et reconnus à la digitaline sont insuffisants pour la caractériser. J’en ai déjà donné les caractères dans la seconde partie, je n’y viendrai pas ici. L’expeft chimiste se trouve donc dans l’impossibilité complète, absolue, d’arriver par les réactifs seuls à constater la présence de ce corps.

En cet. état de choses, on a demandé la solution du problème à une autre science; c’est à la physiologie que l’on a eu recours.

Le rôle du chimiste est alors tout tracé; il a la mission de préparer

(1) Étude médico-légale et clinique sur l'empoisonnement. — 1867.

par des procédés convenables les solutions ou extraits propres aux expériences ; le physiologiste, de son coté, fait choix des animaux qu'il juge le mieux appropriés à l'expérimentation physiologique et de la méthode la plus convenable à employer, suivant les circonstances.

Je ne m'occuperai que du rôle du chimiste.

Dans la recherche médico-légale de l'empoisonnement par la digitale ou la digitaline, le traitement des organes ou des déjections exige un soin spécial, et,quelques explications préalables que voici brièvement.

La digitaline représentant le principe actif de la digitale, il^’y a pas lieu d’établir deux ordres de recherches différents, l’un qui serait spécialement approprié à la recherche de l'empoisonnement par la digitale, et l'autre à l’empoisonnement par la digitaline : le môme procédé peut et doit naturellement satisfaire à celte double exigence. Ce point fixé, il reste à indiquer le procédé pratique le plus convenable pour cencentrer dans un petit volume la substance vénéneuse renfermée dans les organes.

Nous connaissons la grande altérabilité delà digitaline, tant au sein môme des liquides aqueux qu’au contact des réactifs acides ou alcalins. Il importe donc, dès le début de l'expertise chimique, de .prévenir ou d'entraver immédiatement les causes d’altération. On y arrivera en plaçant les organes dans de l’alcool pur et très concentré; ce liquide est celui qui convient le mieux pour cet objet, car il dissout aisément la digitaline, élimine le plus grand nombre des matières étrangères, et, par sa nature propre, concoure à la conservation du principe actif lui-môme sans l’altérer ni le modifier.

. Les matières doivent être soumises, comme toujours, à l'examen le plus attentif et le plus minutieux de la part du chimiste. Pour cela,

l'estomac et le tube intestinal sont d’abord extraits des bocaux qui les renferment, étalés ensuite à la surface d’une large feuille de verre à vitre très propre, puis examinés à l’aide de la loupe et môme d'un microscope garni d’un faible grossissement, s’il y alieu. Cet examen est de la plus grande importance et révèle souvent la présence môme du poison en nature. On peut ainsi découvrir, soit dé la poudre de digitale elle-môme, soit des débris grossiers des feuilles de la plante ; si l’empoisonnement a eu lieu avec de la teinture de digitale, l’estomac présentera une coloration verdâtre, et peut-être môme une odeur alcoolique et vireuse qui mettent sur la voie. La mort est-elle survenue à là suite de l’ingestion de la digitaline ellemôme, ou des granules de digitaline, l’inspection attentive de l'estomac ou des intestins peut faire découvrir des petits amas de poudre jaunâtre ou quelques débris de granules incomplètement dissous. Quel que soit le corps étranger ou suspect découvert, on doit s’empresser de l'enlever du tissu des organes pour l'examiner- ultérieurement.

Il faut examiner avec le môme soin les déjections de toute nature, et notamment les produits du vomissement que provoque si fréquemment l’empoisonnement par la digitale.

Avant de procéder à aucun traitement, les matières doivent être soumises à la dialyse. La digitaline possède, en effet, suivant MM. Lefort, Grandeàu et Gaultier de Claubry, la propriété de se dialyser, et cette méthode serait d’un emploi heureux dans l’empoisonnement par la digitaline. D’après M. Roussin, au contraire, les résultats obtenus seraient à peu près nuis.

Voici, du reste, une expérience de Mi RonsSiii'faite dans 1 le but de purifier, s'il était possible, l’extrait alcoôliqüe provenant des vomissements dahs l’affaire La Pommerais. M. Rôüssin délaya dans

15 grammes d'eau distillée une portion dé cet extrait alcoolique et introduisit ce liquide dans un petit dialyseur dont le fond était formé d’une lamé dè parchemin végétal. Au bout de quatre heures, l'eau distillée du vase extérieur était déjà colorée et ne présentait néanmoins qu'une amertume peu sensible, tandis que la solution du dialyseur était d'une amertume excessive ; au bout de huit heures, l’eau extérieure était fort colorée, môme trouble et un peu amère : au bout de seize heures, elle était devenue très brune et présentait cependant une amertume incomparablement moindre que celle du vase dialyseur.

L'évaporation' d’une portion du liquide extérieur démontra suffisamment qu’une quantité considérable des matériaux salins et organiques avait traversé la membrane, mélangée à. une faible proportion de matière amère, et qu’il n’y avait pas lieu de continuer plus longtemps une expérience qui n'eut pas manqué d’amener, par suite de l’altération spontanée des matières, la décomposition du principe vénéneux lui-même.

Quoiqu'il en soit, on pourra toujours essayer cette méthode puisqu'elle ne nuit en rien aux opérations subséquentes.

Les organes, ainsi examinés et traités, seront coupés en trèspetits morceaux et introduits au furet à mesure dans un grand ballon de verre renfermant de l’alcool très pur à 95° centésimaux. Le ballon porté au bain marie à 30°, sera agité fréquemment pour favoriser la dissolution. Au Bout de vingt-quatrë heures de digestion, toute la bouillie contenue, dans le ballon sera jetée sur un filtre de papier Berzelius, et arrosée, jusqu’à épuisement complet de toute matière soluble, par des affusions successives d’alcool à 95°. Les liqueurs alcooliques réunies seront évaporées au bain-marie, à une faible

température et ramenées à la consistance d’extrait mou : dans cet état elles peuvent servir aux expériences physiologiques.

Ce simple procédé, fondé sur la solubilité de la digitaline dans un dissolvant unique, inerte de sa nature, a l’avantage précieux et incontestable de ne provoqner aucune réaction au sein des matières, de ne créer aucun produit nouveau et de n’altérer en rien le principe toxique.

On pourrait concentrer davantage la substance toxique en reprenant l’extrait alcoolique par une petite quantité d’éther très-pur, ou de benzine qui dissoudraient les'matières grasses sans toucher sensiblement à la digitaline. Le résidu desséché à une faible température serait repris par l’eau et précipité par une solution concentrée d’acide tannique.

Le tanate digitalique obtenu serait traité par un procédé analogue à celui .employé pour l’extraction de la digitaline. On essaierait ensuite si la substance obtenue répond aux caractères que nous avons assignés à la digitaline.

J’ajouterai que dans un mémoire récent, M. Lefort, fl), invoque comme caractère spécial de la digitaline l’odeur qui se développe au contact de cette substance et de l’acide chlorhydrique. Cette odeur, dit M. Lefort, rappelle précisément celle de la poudre de digitale. Mais un expert pourrait-il conclure à un empoisonnement en se fondant sur cette odeur fugitive et mal définie de la poudre de digitale ?

Les réactions complexes imaginées par M. Grandeau, ne peuvent guère inspirer plus de confiance. Suivant ce chimiste, l’acide sulfurique, agissant seul, colore en brun, terre de Sienne, la digitaline, et lorsque, au lieu d’opérer sur une quantité notable de digitaline

(1) Études ohimiq. et toxicologiq. sur la Digitaline. Bullot. ucad. de méd. Paris 1864.

solide et n’ayant encore été en contact avec aucun liquide, on soumet à l'action de l’acide sulfurique concentré le résidu de l'évaporation de quelques gouttes d'une solution étendue de cette snbstance, la coloration n’est plus brune, mais d'un rouge brun, plus ou moins foncé, suivant la quantité de digitaline employée pour de très- faibles doses. La couleur est rose, semblable précisément à celle de la fleur de digitale. Presque toutes les substances animales et végétales prennent, en effet, des colorations identiques ou fort analogues au contact d’un corps aussi énergique que l'acide sulfuriqûe monohydraté.

D’après M. Roussin, ce procédé d'extraction de la digitaline du sein de la plante, employé à la recherche^!e ce corps dans un empoisonnement, ne produirait pas de bons résultats. Il base du reste son opinion sur plusieurs expériences qu’il fit à cet égard.

Nous voyons donc que l’analyse chimique est insuffisante à-caractériser l'empoisonnement par la digitaline, aussi a-t-on recours,

. comme je l'ai déjà dit, à la physiologie. Je n'entrerai pas dans le détail des expériences faites par MM. Tardieu et Roussin, qui ont préconisé cette méthode ; on les trouvera tout au long dans leur tra vail. Je ferai remarquer seulement combien il faut être circonspect dans le choix des animaux sur lesquels on doit expérimenter. Ou sait, en effet, que certains animaux jouissent d’une sorte d'immunité à l'égard de certains poisons, et pour ne citer qu’un exemple, en ce qui concerne la digitale, il résulte des expériences de M. Bonjean (1) que les poulets sont réfractaires à l’action de la digitale.

Vu : bon 4 imprimer, Permis d’imprimer,

Le Directeur de l'École, Le Vice-Uecteur de l’Académie de Parie,

BUSSY. A. MOUEIEEL

(1) Journal de plmrm. et chimie, t. iv. •*- 1843.

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