CHAPITRE I
Les Francs-Maçons américains et la Franc-Maçonnerie américaine
Avant d'entrer en discussion sur la nature et sur les doctrines de la Franc-Maçonnerie américaine, nous aborderons un point qui est fixé depuis longtemps déjà dans l'esprit d'un grand nombre de nos lecteurs et qui, s'il n'est pas dûment combattu, les préviendra contre cette Elude, et, par là, diminuera la force de tout ce que nous pourrons dire. Ce point est ce qui peut être appelé leur expérience personnelle : qu'il soit 1res difficile; en effet, de juger d'une chose avec calme, lorsque l'expérience personnelle nous incline d'un côté ou de l'autre, c'est ce que tout homme sérieux et réfléchi admettra sans difficulté.
« Nous avons connu beaucoup de Maçons », diront nos lecteurs ; « nous les avons connus intimement, et nous les avons trouvésd'excellenls hommes, de bons pères de famille, des époux fidèles, de loyaux citoyens ; honnêtes et francs dans leurs affaires, généreux dans leur large bienfaisance, distingués parmi ceux qui partagent leurs croyances ; se liant même avec le clergé catholique, qui n'a jamais vainement fait appela leur générosité; respectés de tous,
riionneiir enfin de la société à laquelle ils appartiennent. Tels sont la plupart des .Maisons que nous avons connus, et qui nous ont renseignés sur la nature de l'Ordre maçonnique et sur les fins qu'il se propose. Les longues années pendant lesquelles ils ont été affiliés à la Maçonnerie, sont la meilleure preuve qu'on puisse avoir que ces fins leur étaient connues : or, rinfégrilé de leur réputation et le sincérité de leur afïection nous sont témoins qu'ils nous disaient la vérité ».
Nous n'avons pas un mot à opposer aux louanges que l'on prodigue à de tels hommes. 11 nous serait impossible de dire si, parmi les Francs-Maçons américains, on rencontrerait souvent le type dont nous venons de parler ; mais nous som.mes tout disposés à croire qu'il n'est pas introuvable.
Xous admettons même la sincérité des informateurs dont on nous parle ; il faudra toutefois nous pardonner si nous doutons de leur compétence. Cela peut, au premier abord, sembler inconsidéré et présomptueux ; mais nous vous prions, cher lecteur, d'examiner nos raisons : d'avance, nous acceptons d être jugé d'après elles.
Nous avons, d'une part, accordé à vos amis Maçons toute franchise et sincérité, car nous n'aurions garde de les offenser non moins que vous. D'autre part, nous voudrionsattirer votre attention sur la règle que leur prescrit leur Ordre pour ce qui concerne leurs rapports avec ceux qui ne sont pas Maçons. Elle est contenue dans tous les rituels maçonniques ; on la trouve, en particulier, dans le Ritualiste Maçonnique de Mackeij, pp. 248 et 24^.
'< Condiiiie à tenir en présence d'étrangers qui ne sont pas Maçons.— Vous observerez vos paroles et votre tenue, afin que l'étranger le plus observat<^ur soit dans l'impossibilité d'apercevoir ou de découvrir ce qu'il ne convient pas de révéler ; parfois vous détournerez un entretien, et vous le conduirez prudemment pour qu'il soit à l'honneur de la Vénérable Fraternité ». Le Secret est avant tout, ne l'oublions pas, l'essence même de l'institution. « Le devoir d'un Apprenti enrôlé est contenu tout entier dans les vertus de silence et de secret », est-il dit à la p. .3f)du même volume, et les premiers mots du neuvième ou plus haut degré du rite anii'ricain. c'est-à-dire du '< Select Master », p. 523, recommandent avec insistance, la même vertu maçonniijue. « Les deux vertus cpu' le dessein symboli(pie du degré de « Select Master »,a pour objet d'inculquer tout particulièrement sont le mystère et le silence. Elles sont même qualifiées « de vertus cardinales d'un Select Master parce que la nécessité de leur pratique est montrée de la manière la plus manifeste au candidat, dans la légende aussi bien cjue dans toutes
les cérémonies du dei^ré. Mais ces vertus constituent la vérilable essence de tout carac/ère /72acon/2/gtie; elles sont la sauvegarde de l'institution ; elles lui donnent toute sa sécurité, toute sa perpétuité ; elles sont alîermies par de fréquents avertissements à tous les degrés, depuisle plus bas jusqu'au plus élevé. L'Apprenti enrôlé commence sa carrière maçonnique en apprenant le devoir du secret et du sdence. Dès lors, il est convenable qu'à ce degré, qui est l'initiation suprême et dans lequel se ferme le cycle entier de la science maçonnique, on recoure à la profonde mise en scène du symbolisme pour faire pénétrer ces importantes vertus dans l'esprit du néophyte.... »
« Si nous tournons nos regards vers l'antiquité, dit Calcott, nous verrons que les Egyptiens avaient une telle considération pour le silence et le secret des mystères de leur religion, qu'ils créèrent le dieu Harpocrate et l'honorèrent d'une façon toute spéciale. Ils le représentaient tenant sa main droite près de son cœur et sa main gauche le long de son côté ; le dieu était couvert, en avant, d'une peau semée d'yeux et d'oreilles, pour signifier que, dans la multitude des choses que l'on voit et que l'on entend, il en est peu qui doivent être divulguées.
« Apulée, qui était initié aux mystères d'Isis, a dit : « Aucun danger ne pourra jamais me contraindre à dévoiler aux profanes les choses qui m'ont été confiées sous le sceau du secret. »
Il serait bon, du moins, de méditer sur ce qui précède en pesant les paroles de vos amis francs-maçons. Xous n'insisterons pas, pour le moment, sur ce devoir si important du secret maçonnique, et nous allons supposer que vog amis ont été aussi ouverts et aussi francs avec vous que vous l'affirmez. Dites-nous, en toute sincérité, ce qu'ils vous ont appris du but et des fins de l'Ordre. Ont-ils affirmé qu'il est tout simplement une organisation sociale ? un groupement pour encourager les bons rapports entre ses membres ? une société charitable pour protéger la veuve, l'orphelin et les Frères en détresse ? qu'il n'a aucun rapport avec la politique, les partis ou la religion ?
Sont-ce là les choses qu'ils vous ont dites en toute franchise et sincérité ? S'il en est ainsi, nous vous demanderons de nous suivre dans notre Etude, car nous vous donnerons, d'après des documents authentiques de la Maçonnerie américaine, plus de lumière sur ces choses que vos amis n'ont daigné vous en procurer.
Nous rejetons, cependant, tout désir de vous imposer nos opinions personnelles. Nous nous contenterons de vous soumettre nos documents et de vous constituer juge de l'exactitude de nos dé-
ductions, silaiil est ([ue, dans la plupart des cas, les déductions ne soient pas superiluos.
El maintenant, comme épreuve pratique de la science macjonnique de vos amis, examinons jusqu'où elle est éclairée en co qui concerne la fin et l'objet de la Franc-Maçonnerie. Car, pour être juste, vous conviendrez que, s'ils sont mal informés sur ce point fondamental et de première importance, leur connaissance olTre bien peu de g-aranties en ce qui concerne des sujets plus cachés et plus abstraits. Disons donc que, si sincères qu'ils puissent être, ils sont sincèrement dans l'erreur; et ajoutons qu'au dire du Dr. Mackey lui-même, ceux qui avaient part à l'erreur, formaient, de son temps, la grande majorité de la Fraternité.
« Quel est donc le dessein de la Franc-Maçonnerie? » demande-t-il dans son Symbolisme, pp. 3ii]-80?. « Une très grande majorité de ses disciples, répoml-il. ne considérant que ses résultats pratiques, tels qu'on les constate dans le cours ordinaire de la vie — larges aumônes qu'elle dispense, larmes de la veuve qu'elle console, cris de l'orphelin qu'elle apaise, besoins du pauvre auxquels elle pourvoit — en arrive avec une trop grande rapidité à cette conclusion que la Charité, et celle-ci prise dans son sens le moins élevé de secours aumônier, est le grand but de l'institution.
« D'autres, oontinue-t-il, avec une conception plus étroite encore, se rappellent les agréables réunions des banquets de leur loge, les rapports libres qui y sont encouragés, et les obligations solennelles de confiance mutuelle que l'on y inculque constamment, et ils croient que la Maçonnerie a pour mobile unique d'exciter les sentiments sociaux et de cimenter les liens de l'amitié ».
Le véritable objet, la fin vers laquelle tend la Franc-Maçonnerie, la Maçonnerie américaine, — car c'est de celle-ci que parle le D' Mackey — n'est donc ni dans les simples relations sociales, ni dans la charité bienfaisante qui se manifeste par l'assistance matérielle apportée aux pauvres, aux vieillards, aux affligés ; c'est, dans la vraie pensée maçonnique, quelque chose de plus élevé, de plus vaste ; quelque chose d'infiniment plus digne d'un Maçon instruit. Ainsi donc, tout en admettant la sincérité de vos amis, nous nous voyons contraint, en toute justice, à douter de leur science.
Le Fr.-. McCdenachan dit dans son Addendum à VEnci/clopœdia of Freemasonry du Dr. Mackey, p. l'/O :
« Les Maçons ipii trouvent plus de plaisir dans les rafraîchissements du banquet (pie dans les labeurs de la Loge, et qui n'admirent la Maçonnerie que sous son aspect social, sont ironi((uement appelés '< Members of Ihe Knife and Fork Degree » (Les Membres du degré du Couteau et de la Fourchette). Cette satire fut écrite pour
la première fois par DermolL dans son Ahiman Rezon, p. 3G ; en parlant des Modernes, il dit : « On jugea de même convenable d'abolir la vieille coutume d'étudier la géométrie dans la Loge ; et quelques-uns des jeunes Frères insinuèrent qu'un bon couteau et une bonne fourchette placés entre les mains d'un Frère habile, devant les matériaux convenables, apporteraient une plus grande satisfaction et contribueraient mieux à arrondir la Loge que la meilleure règle et le meilleur compas de l'Europe ».
Mais il se peut que vos amis soient quelque chose de plus que cela, et qu'ils méritent d'être placés parmi les « Bright Masons » (Maçons brillants). Ils peuvent connaître à fond le rituel de l'Ordre; ils peuvent savoir sur le bout des doigts le formulaire d'ouverture et de fermeture d'une Loge ; ils peuvent même être capables de traverser toutes les cérémonies de l'inilialion sans se tromper, et cependant n être encore que sur le seuil de la vraie science maçonnique.
« On dit (juun Maçon est « brillant », écrit le Dr. Mackey dans son Enci/clopœdia, p. 130, lorsqu'il est bien au courant du rituel, des formules pour l'ouverture et la fermeture, et des cérémonies de l'initiation. Cette expression ne semble pas, cependant, dans son sens technique, comprendre la connaissance supérieure de l'histoire et de la science de l'Institution; et beaucoup de «Maçons brillants» ne sont pas nécessairement des maçons savants ; et, au contraire, il y a des Maçons savants qui ne sont pas très versés dans la phraséologie exacte du rituel. La première de ces sciences dépend d'une mémoire fidèle, l'autre provient d'une étude approfondie. 11 est à peine nécessaire de dire laquelle de ces deux sciences a le plus de valeur. Le Maçon qui limite sa connaissance de l'Institution à ce qu'il en apprend dans son rituel ésotérique n'aura (ju'une idée restreinte de la science et de la philosophie de celle-ci ».
« L'adresse qui consiste, ajoule-t-il dans son Symbolism, pp. 310- 311, à répéter avec volubilité et précision les discours ordinaires, à se conformer à toutes les exigences du cérémonial du rituel, ou à donner avec une exactitude sulïisante les signes convenus de reconnaissance, ne fait partie <{ue des notions riidimentaires delà science maçonni(iue.
« Mais il y a une série de doctrines beaucoup plus nobles, continue-t-il, auxquelles la Maçonnerie est liée, et que je vais présenter d'une manière bien imparfaite dans cet ouvrage. Ce sont elles qui constituent la science et la philosophie de la Franc-Maçonnerie, et ce sont elles seules qui vaudront une septuple récompense à celui qui se vouera a leur étude.
6 LKS FFiANCS-MAÇONS AMERICAINS
« La Franc-Maçonnerie considérée comme science, el non plus, ainsi qu'elle l'a élé trop longtemps, comme une simple inslilution sociale, occupe maintenant une place à part et incontestée parmi les sciences spéculatives. Tandis que l'on conserve toujours soigneusement son rituel comme la cassette qui contient un bijou de grand prix : tandis que l'on distribue ses aumônes comme étant le résultat nécessaire, (juoique accessoire, des enseignements de sa morale ; tandis que ses tendances sociales sont toujours cultivées comme le ciment solide qui doit tenir uni, dans la symétrie et la force tout le merveilleux édifice, l'esprit maçonnique commence partout à chercher et à réclamer quelque chose de semblable à la manne du désert, qui nous fournira un aliment intellectuel dans notre pèlerinage. Le cri universel qui retentit dans tout le monde maçonnique est: «Lumière ! » Nos Loges devront donc, à l'avenir, être des écoles: notre tâche sera l'étude ; notre salaire sera la science ; les types et les symboles, les mythes et les allégories de l'Institution commencent à être examinés d'après leur sens final; on retrace aujourd'hui notre histoire d'après des recherches zélées sur ses rapports avec l'antiquité ; et les Francs-Maçons comprennent parfaitement à l'heure actuelle celle définition souvent citée :
« La Maçonnerie est une science de Moralité voilée par l'allégorie et éclairée par les symboles ». Etudier ainsi la Maçonnerie, c'est connaître notre travail et le bien faire. Quel est le vrai Maçon qui reculerait devant cette tâche » ?
Nous sommes certain, cher lecteur, que vos amis Maçons ne vous ont jamais présenté la Maçonnerie sous ce jour, que même les termes employés par le Dr. Mackey vous semblent étranges et nouveaux, el peut-être un peu troublants.
Si vous voulez bien nous suivre pas h pas, patiemment, sans attendre que nous fassions la lumière sur tout à la fois ; sans repousser les clartés que nous pourrons jeter sur le sujet proposé, et sans trop compter sur votre propre expérience, qui est plus apparente que réelle, vous apprentlrez beaucoup plus de choses sur la Franc-Maçonnerie américaine que vous n'en savez à présent ; car, n'étant lié par aucun serment, nous pouvons vous dire ce que vos amis Maçons n'oseraient pas vous révéler, en supposant même qu'ils le sachent.
«Mais, nous demanderez-vous, comment est-il possible ou croyable que des Maçons puissent appartenir pendant des années à l'Ordre Maçonnique sans connaître le l>ul l'éel (pi 'il se propose »?
Nous répondrons : « C'est croyable, parce que nous en avons la certitude pai- le témoignaore incontestable des personnages les mieux docunuMilés, tels qiiele Dr. MacUey. Ou'en outre, cela soit pos-
sible, la chose n'est pas diffîcile à expliquer. Le Dr. Mackeyeu donne quelques raisons ; permellez-nous d'en ajouter d'autres.
C'est possible, en premier lieu, parce que tous les Maçons qui sont, soit banquiers, soit négociants ou commerçants, n'ont pas tous le temps, les aptitudes ou la tournure d'esprit qu'il faudrait pour se livrer à l'étude de ce qu'on appelle la science et la philosophie de la Franc-Maçonnerie. On leur a exposé les avantages sociaux et moraux de l'Institution lorsqu'on les a invités à en faire partie ; et, pour eux comme pour vous,ona mis tout le reste à l'arrière-plan; satisfaits des profils matériels recueillis, ils ont poursuivi leur carrière dans la vie sans se creuser l'esprit pour savoir ce que la Maçonnerie a ou n'a pas de caché sous ses voiles.
C'est possible, en second lieu, à cause dusyslèmedes degrés établi dans la Franc-Maçonnerie ; car ce n'est jamais que dans le dernier degré de chaque rite que les doctrines secrètes de la Maçonnerie sont complètement révélées. Il y a neuf degrés dans le Rite Américain et trente-trois dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté.
Dans chacun de ces degrés, on communique graduellement au candidat quelque enseignement, mais d'une façon toujours incomplète jusqu'à ce qu'il ait atteintledegré final. Le Maçon « brillant», le Maçon du degré « couteau et fourchette », le Maçon « rouillé » et d'autres de même espèce peuvent rester longtemps dans l'Ordre sans en connaître grand'chose ; l'avancement dans la Maçonnerie devrait être mesuré au savoir et non à l'ancienneté.
C'est possible, en troisième lieu, en raison de la méthode employée pour l'instruction maçonnique, laquelle se donne oralement, en grande partie ; elle est, par cela même, proportionnée à la culture intellectuelle et à la capacité du disciple. Il n'en sera révélé au candidat que ce qu'il en pourra entendre ; l'Ordre considèrequeledéfaut d'ignorance est uniquement imputable à l'initié qui ne se prépare pas à recevoir une lumière plus grande.
Il y a donc, en Maçonnerie, le Maçon ésotérique ou Maçon de l'école intérieure, et le Maçon exotérique ou Maçon des formes extérieures. Tous deux sont bien Maçons, mais ils ne le sont pas également. Ils sont comme les disciples de Pythagore, qui étaient ou ésotériques ou exotériques; les derniers étaient ceux « qui assistaient aux assemblées publiques où le philosophe donnait des instructions générales sur la morale » ; les autres étaient ceux qui, seuls, «constituaient la véritable école, et ce sont eux seuls, nous dit Jamblique, que Pythagore appelait ses compagnons et ses amis- ».
Mais, pour que vous ne puissiez pas vous imaginer que tout ceci