SUR
Aperçu d’ensemble de la frontière du sud-est.
Dans une étude de la frontière du sud-est de la France, on est conduit à embrasser toute la zone qui s’étend depuis Bâle au nord jusqu'à la Médi? terranée au midi : car les opérations militaires, comme le démontre Thistoire des campagnes, sont liées entre elles tout le long de cette région, qui ne forme à vrai dire qu'un seul théâtre de guerre, celui du bassin du Rhône.
Deux barrières montagneuses qui se lient l’une à l'autre et se font suite servent de défense avancée à cette frontière; ce sont la chaîne du Jura et celle des Alpes.
Le Jura. Le Jura est formé d’une série de crêtes parallèles qui courent en ligne droite du nord-est au sud-ouest; elles s'élèvent graduelle-
ment de l’ouest vers l’est en partant de l’altitude de 500 mètres jusqu’à atteindre celle de 100Ç mètres, et renferment entre elles des vallées longitudinales très-étroites.
Le Jura présente du côté de la Suisse ses points culminants et ses escarpes rapides, dont le pied est baigné par les lacs de Bienne, de Neufchâtel et de Genève.
Le versant occidental offre l’aspect d’un vaste plan incliné dont les ondulations vont en s’abaissant graduellement vers la Saône; et qui est creusé par des cours d’eau dont la direction est perpendiculaire à celles des vallées longitudinales.
L’extrémité méridionale du Jura est marquée par le défilé du fort de l’Ecluse, où le Rhône, peu après sa sortie du lac de Genève, a coupé la haute muraille qui fermait son bassin. On peut donner également pour limite à la chaîne du Jura, au sud, le coude que forme le Rhône à Cordon, lorsqu’après avoir coulé dans une sorte de chenal étroit entre des parois de montagnes, ce fleuve dépasse les derniers contre-forts de la rive droite et se détourne brusquement au nord-ouest pour se diriger sur la Saône et sur Lyon.
Les Alpes. — Les Alpes forment, du côté de l’Italie, une sorte de vaste amphithéâtre semicirculaire, où se réunissent les sources du Pô, et dont la convexité est tournée vers la France et vers le Rhône.
Les vallées tributaires du Pô sont séparées entre elles par des contre-forts courts et abrupts détachés de la chaîne principale, et leurs directions convergent vers le centre du bassin. Le versant des Alpes forme du côté de l’Italie une zone montagneuse de la largeur moyenne de 8 à 10 lieues; du côté de la France, au contraire, les vallées sont souvent divergentes; les contre-forts se prolongent à de grandes distances et se ramifient à l’infini; l’ensemble du versant forme également une zone montagneuse ; mais celle-ci est semée de lacs et coupée par des massifs secondaires dont l’épaisseur jusqu’au Rhône n’est pas moindre de 25 lieues.
La chaîne des Alpes présente donc des deux côtés un aspect bien différent : vue depuis Turin, elle se dresse au-dessus de la plaine comme une muraille qui ferme un jardin ; vue depuis le Rhône, au contraire, l’œil parcourt une série de gradins, en partant des collines jusqu’aux pics couverts de neiges éternelles que Napoléon, dans sa description de l’Italie, compare à des géants de glace placés pour défendre l’entrée de cette belle contrée.
Le bassin du lac de Genève, que traverse la ligne frontière pour passer du Jura aux Alpes, occupe le point où ces deux barrières montagneuses viennent se rapprocher; ce même bassin, par suite de l’obliquité de la chaîne du Jura, forme un saillant vers la Saône ; ces conditions topo-
graphiques suffisent pour en signaler toute l’importance.
Au-dessus du lac de Genève surgit le massif du mont Blanc avec la vaste étendue de ses glaciers. Séparé des montagnes environnantes et, selon l’expression d’un géographe, solitaire dans son auguste majesté, il oppose, par sa masse, un obsiacle aux communications entre les deux versants. La vallée de l’Arve, qui y a son origine, n’aboutit à aucun passage sur la haute chaîne ; mais, d’autre part, c’est dans ce même bassin du lac de Genève que viennent déboucheries routes, si importantes au point de vue militaire, duSimplon et du grand Saint-Bernard.
Les passages de ce nom appartiennent à cette partie de la chaîne des Alpes comprise entre le mont Blanc et le Saint-Gothard, qui porte le nom d’Alpes pennines et forme la frontière entre l’Italie et la Suisse.
Au midi du lac de Genève, la liaison entre le Jura, ou plutôt entre le Rhône et les Alpes, se fait par les nombreuses vallées qui ont leur origine à la grande chaîne; la plus importante est celle de l’Isère, parce qu’elle ouvre deux voies de communication sur Lyon par Grenoble et par Chambéry.
Le contre-fort montagneux qui forme au midi la ceinture de la vallée de l’Isère, et qui se rattache par le mont Thabor à la grande chaîne
des Alpes, ferme au nord la tête de la vallée de la Durance.
La partie supérieure de cette vallée est comme une sorte de chemin couvert pour la défense de toute la portion de la chaîne des Alpes comprise entre le mont Thabor, au nord, et les sources de la Tinée, au midi. Toutes les eaux qui en découlent viennent se verser dans la Durance et toutes les communications viennent y aboutir.
Le mont Yiso, où le Pô prend sa source sur le versant de l’Italie, est le point culminant et le centre de cette partie de la chaîne des Alpes.
A partir du point où la Tinée prend sa source, la chaîne des Alpes change de courbure et projette ses contre-forts vers la Méditerranée. Le comté de Nice est assis sur leur revers du côté de la mer.
Division de la zone frontière en quatre sections . — Cette esquisse rapide du Jura et des Alpes permet de partager la zone frontière qui s’étend de Bâ!e à la Méditerranée en quatre sections :
1° Le Jura et la Suisse : à leur étude se rattache celle de la portion de la chaîne des Alpes située entre le Saint-Golhard et le mont Blanc, avec les passages du Simplon et du grand Saint- Bernard ;
2° La portion de la chaîne des Alpes qui s’étend du mont Blanc au mont Thabor, et dont le versant jusqu'au Rhône forme le territoire de la
Savoie ; elle comprend les passages du petit Saint-Bernard et du mont Cenis, et touche au midi à celui du mont Genèvre ;
3° La portion de cette même chaîne comprise entre le mont Thabor elles sources de la Tinée (affluent du Yar); elle comprend les passages du mont Genèvre au nord et du col de l’Argentière au midi;
4° Enfin les Alpes maritimes, où Ton ne rencontre qu’un seul passage très-praticable entre les deux versants, celui du col de Tende (1).
Le théâtre de guerre que nous nous proposons d’étudier a ainsi pour divisions naturelles :
Le Jura et la Suisse — la Savoie — la vallée de la Durance — le comté de Nice.
Pour apprécier l’importance de la chaîne des Alpes comme barrière défensive et comme obstacle aux grands mouvements stratégiques, il convient d’indiquer l’altitude des différentes parties de la ligne de faîte.
Entre le Saint-Gothard et le mont Thabor se trouvent le mont Rosa et le mont Blanc, les sommitéslesplusélevéesdel’Europe. Elles atteignent, la première, 4,600 mètres, la seconde, 4,800, dominant ainsi de près de 1000 mètres les pics les
(t) Le col Ardente , qui fait communiquer le bassin de la Roja et celui du haut Tanaro, est un sentier à mulets. Le mot col indique ici un point de passage plutôt qu'une dépression de la ligne de faîte, car il s'agit en réalité d'un sommet.
plus élevés de la chaîne. En dehors des dépressions qui forment les principaux passages, la chaîne dépasse presque partout la limite des neiges éternelles, et ses deux versants sont en grande partie couverts de glaciers.
Aux sources de la Durance correspond le plus grand abaissement de la chaîne entre la France et l’Italie : car le pas de l'Echelle, sur le flanc méridional du mont Thabor, n'atteint pas 1800 mètres d'altitude en parlant d'une vallée qui en a plus de 1300. A partir de ce point, la ligne de faîte se relève rapidement, et son élévation jusqu'au col de Tende varie entre 2,400 et 3,300 mètres; elle dépasse donc souvent la limite des neiges éternelles, mais elle n'abrite pas de glaciers.
Le mont Visô, qui domine cette partie de la chaîne, surgit comme une pyramide de plus de 3,800 mètres d’altitude.
Partage de V altitude de la chaîne des Alpes en diverses zones. — Les principaux passages de la chaîne des Alpes qui sépare la France de l’Italie sont ceux que nous avons indiqués plus haut en divisant la zone frontière en quatre sections. Tous, à l'exception de celui du grand Saint- Bernard, sont praticables aux voitures, et leur altitude est comprise entre 1800 et 2,200 mètres, c’est-à-dire entre la limite des derniers hameaux des Alpes et celle de la haute végétation ; celleci est marquée par la disparition du pin et du
mélèze, les derniers arbres que Ton rencontre en s'élevant sur les sommités. Jusqu’à cette altitude, tous les passages sont débarrassés des neiges pendant cinq mois de Tannée, c’est-à-dire depuis les premiers jours de mai jusqu’à la fin de septembre.
Au-dessus de la limite de la haute végétation et jusqu’à 2,800 mètres environ s’étend la zone des pâturages alpestres; les sentiers à mulets qui la traversent ne sont abandonnés par les neiges que pendant les mois de juillet et d’août.
Enfin à 2,800 mètres environ commence la zone stérile et glacée avec sa morne solitude. L’aspect, quoique triste, en est imposant, parce que l’homme, tout en se voyant seul et comme étranger au milieu de ces régions inhospitalières, s’y sent en présence des grandes œuvres de la création et plus près de leur Auteur. Les rares passages qui, à cette altitude, servent de communication entre les deux versants, traversent des glaciers ou des surfaces couvertes de neiges que l’on appelle des névés.
Le général de Bourcet, qui était né dans les Alpes et y avait fait longtemps la guerre, leur a consacré de nombreux mémoires, où il a jeté les bases de la géographie militaire de toute celle frontière. C’est à cette source qu’il faut recourir pour trouver une description détaillée que ne comporte pas le cadre de celte élude.
On peut lire egalement, dans l'ouvrage du général Jomini sur les guerres de la Révolution, une esquisse du bassin de la haute Italie et des considérations pleines d'intérêt sur les difficultés de tout genre que rencontrent, dans la région des Alpes, les mouvements de troupes, la marche des convois et l'approvisionnement d’une armée en vivres et en fourrages.
Parmi les questions traitées par l'illustre écrivain, il en est quelques-unes que nous croyons utile d’indiquer ici, parce qu'elles nous semblent offrir une application pratique des principes de la stratégie, bien que les conclusions ne se rapportent plus exactement à la situation actuelle des deux puissances limitrophes.
Le général Jomini constate d'abord que, dans les Alpes, l'offensive est plus avantageuse que la défensive.
« Si la nature du pays, dit-il, procure d'im- « menses avantages à la défense locale d’un « point donné, si elle offre des obstacles au « développement des grands mouvements stra- « tégiques offensifs, il faut avouer cependant « que, sous ce dernier rapport, la défense est « encore plus difficile que l’attaque.
« Quel moyen de surveiller ces vallées, de « garder et de défendre tous ces cols? S'imposer « cette obligation, ce serait éparpiller 50 bac( taillons en toile d’araignée avec 50 autres « répartis en réserve. Dans chaque vallée le
« même embarras se présente, car il n'y a qu'un « seul chemin pour unique retraite. »
Si l’on passe ensuite à l'examen comparatif des conditions où se trouvent, sous le rapport de la défense, les deux versants des Alpes, on peut faire les remarques suivantes :
La défensive sur le versant italien semble être favorisée au premier abord par la disposition en éventail de ses vallées, qui permet de transporter rapidement des forces d'un débouché à l’autre ; mais cette même disposition sert dans une plus grande mesure les vues de l'armée d'invasion, parce qu’elle facilite la réunion rapide de ses colonnes et son débouché dans la plaine, où les résultats d’une victoire sont plus décisifs (1).
Le général Jomini, parlant de la situation de l’ancien Piémont, ajoute ce qui suit :
« Un Etat tel que la France peut placer des « postes dans les montagnes et avoir une forte « masse au débouché dans la vallée centrale ; « mais la même tactique serait désastreuse pour « le Piémont, obligé d’évacuer sans coup férir
(1) On admet ici que l’armée d’invasion a la supériorité du nombre. Napoléon en fait une nécessité. « S’il est « prouvé, dit-il dans un mémoire écrit en 4794, qu’on ne « peut se présenter dans la plaine du Piémont qu’avec « des forces supérieures, etc. » (Voir Jomini, Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution.)
« la moitié de ses provinces, et la réserve ce»a traie étant placée sous les murs de la capi- « taie, le premier coup serait probablement le « dernier. »
On peut sans doute suppléer à l’infériorité des forces par la construction de bons retranchements aux têtes des vallées, et c’est effectivement sur ce système que le Piémont a basé pendant longtemps sa défense des Alpes. Mais, fait observer le général Jomini, « ces ouvrages « sont disséminés sur une ligne étendue, et il « peut suffire de la chute d’un point pour faire « tomber toute la défense. Si les retranchements « sont fermés, il y a presque toujours moyen de « les éviter, soit en employant un détour, soit g en usant des mêmes expédients que Napoléon « au fort de Bard. »
Par contre, la structure du versant oriental des Alpes donne à l’Italie de grands avantages pour l’offensive, parce « qu’elle lui permet, selon g le même auteur, de menacer à la fois, du point g central de Turin, toute la ligne frontière deg puis le haut Isère jusqu’au Yar, et en trois ou g quatre marches de déboucher par le col de « V Ar g entière , le mont Cenis ou le çol de Tende.
g La France n’a que l’avantage d’une énorme g supériorité de puissance qui la met à même g de remédier à l’invasion momentanée d’une g de ses provinces. »
En restant dans le même ordre d’idées, il
pourrait èlre intéressant d’examiner jusqu’à quel point l’établissement des voies ferrées sur les deux versants ‘des Alpes et la transformation du Piémont en grande puissance militaire ont modifié les conclusions que nous venons d’indiquer; mais ces questions exigeraient un développement que nous ne pouvons leur donner ici, et nous nous bornons à les signaler.
Le bassin du Rhône et de la Saône. — En arrière de la ligne de défense avancée que forment le Jura et les Alpes, et au pied de leur glacis, le Rhône, combiné avec la Saône, creuse une sorte de grand fossé allant du nord au midi, auquel viennent aboutir toutes les routes venant de la frontière.
C’est là une seconde barrière pour arrêter l’ennemi et l’empêcher de porter de prime abord la guerre au cœur du territoire.
Lyon. — Située au confluent de la Saône et du Rhône, celle ville est la clef de ce bassin dont elle occupe le centre. C’est la place de dépôt et le boulevard de cette frontière du Jura et des Alpes dont elle surveille les avenues.
Ses fortifications couronnent les collines qui bordent la rive droite de la Saône et s’étendent, par une ceinture de forts détachés, sur le delta où est assis le camp de Sathonay et sur la plaine basse de la rive gauche du Rhône qui fait face au Dauphiné et à la Savoie. Indépendamment de son importance militaire, Lyon est, par sa popu-
lalion, sa richesse, son influence, la seconde ville de l'empire. A tous ces titres, c’est sur elle que l’ennemi dirigera ses coups, et l’objectif principal de ce théâtre de guerre pour une invasion venant du Jura et des Alpes.
Remarquons en passant que la France, comparée à d’autres pays tels que l’Autriche et l’Italie, sous le rapport des facilités qu’elle offre à une grande invasion, présente cet avantage que les attaques du dehors ne convergent pas vers le centre du pays, c'est-à-dire sur la capitale.
Ainsi l'Autriche, ne formant à proprement parler qu’un seul grand bassin, celui du Danube, dont Vienne occupe le centre, des armées venant des divers points de l’horizon marchent vers un seul et même objectif qui est Vienne, et l'on a vu, dans la campagne de 1809, les armées de Napoléon et du prince Eugène, parties l’une des bords du Rhin, l’autre des rives du Pô, se donner rendez-vous sous les murs de cette capitale.
Dans la guerre de 1866, c’est ce même plan de campagne que recommandait à l’Italie son alliée du nord, dans le but de faire à l'Autriche une guerre à fond.
Pour ce qui concerne la France, la disposition des bassins du Rhône et de la Saône est à elle seule, en cas d’invasion, une diversion puissante en faveur de la capitale, siège de la puissance du pays.
Un corps d’armée qui a fait de Lyon sa base d’opérations attire à lui l’effort de l’armée ennemie qui aurait débouché parles Alpes et le Jura, et oblige ainsi l’invasion à diviser ses forces.
Si ce corps d’armée a des succès, il peut faire un retour offensif par la vallée de la Saône ou par le versant oriental du Jura, et chercher à. couper les communications des armées principales sur le Rhin. Tel est le rôle que Napoléon avait assigné à l’armée de Lyon pendant la campagne de 1814,
La sphère d’action de la place de Lyon ne s’étend pas jusqu’aux extrémités du bassin dont elle occupe le centre, c’est-à-dire jusqu’aux sources de la Saône au nord, et jusqu’au littoral au midi; au nord, comme au midi, se trouvent deux grandes lignes d’invasion avec leurs objectifs distincts.
Trouée de Belfort. — Entre le Jura et les Vosges, on rencontre cette grande dépression de la ligne de faîte de l’Europe qui établit une communication en terrain presque plat entre les bassins du Rhône et du Rhin, et que l’on a appelée la trouée de Belfort , du nom de la place de guerre qui est chargée de la surveiller.
Par cette trouée, qui correspond au coude que forme le Rhin à Bâle, une armée ennemie peut pénétrer en France avec des vues diverses.
Elle peut opérer dans le bassin du Doubs et de la Saône, c’est-à-dire sur Besançon ou sur Lyon,
ou bien tourner à droite et pénétrer dans le bassin de la Seine pour agir de concert avec les armées qui auraient envahi la France par l’Alsace, la Lorraine et la Champagne,
Langres. — Le rôle de la place de Langres est de s’opposer à celte manœuvre. Assise sur le plateau de ce nom qui sépare nos deux grands versants et munie aujourd’hui d’un camp retranché, elle peut servir de pivot à une armée pour agir sur les deux théâtres de guerre du nord et du midi et pour relier entre elles les grandes places de Lyon et de Paris.
La ligne du littoral. — Toulon. — . Au midi, la route du littoral de Marseille à Gênes, qui prend à partir de Nice le nom pittoresque de route de la Corniche , forme une ligne d’opérations qui a un caractère distinct, parce qu’elle se lie aux combinaisons de la guerre maritime. Elle a d’ailleurs pour objectif spécial Toulon, nôtre grand arsenal maritime et notre centre d’action sur ce bassin de la Méditerranée que Ton a appelé, par une métaphore un peu hardie peutêtre, un lac français , Les embarquements rapides de grands corps de troupes effectués à Toulon, lors des guerres de Crimée et d’Italie, en ont fait ressortir toute l’importance.
Dans le cas d’une guerre maritime qui permettrait à l’ennemi une action combinée par terre et par mer, Toulon se présente comme un objectif de premier ordre, dont la perte atteindrait
la France dans sa puissance vitale. On refait des armées, on relève des murailles, mais il faut bien du temps pour reconstituer les éléments d’une marine. Toulon d'ailleurs couvre Marseille, ce vaste entrepôt de la richesse de la France et de son commerce avec le Levant.
La frontière du sud-est forme donc, au point de vue de la géographie militaire, un seul théâtre de guerre qui présente trois grandes voies d’invasion : celle du nord par la trouée de Belfort, avec les places de Langres et de Besançon pour objectifs; celle du centre par le Jura et les Alpes., se dirigeant sur Lyon ; celle du midi par la route du littoral, ayant pour objectif Toulon.
Développement successif des opérations militaires sur cette frontière. — L'histoire militaire confirme cet aperçu tiré de l'étude du terrain ; mais ce n'est que dans les dernières guerres que les opérations militaires ont embrassé ce champ d’action dans toute son étendue. Dans les campagnes de 1706 à 1712 qui suivirent la perte de la bataille de Turin et où la défensive succéda à l’offensive, les généraux de Louis XIY furent chargés découvrir toute l'étendue de la frontière depuis le fort de l’Ecluse jusqu'à l'embouchure du Yar, c’est-à-dire celle qui correspond à la partie sud du bassin du Rhône. Dans la campagne de 1814, que nous retracerons plus loin, l'armée autrichienne prit pour pivots de manœuvre Bâle et Genève et pour objectifs Besançon et Lyon.,
c'est-à-dire qu’elle étendit ses opérations à toute la partie nord de ce même bassin. Jusque-là chaque* partie de ce théâtre de guerre s'était trouvée engagée isolément ; mais en 1815 les armées de la coalition envahirent cette frontière à la fois par les défilés du Jura et par tous les passages des Alpes, depuis le Simplon jusqu'au col de Tende. C’est là, selon toute apparence, le caractère que prendra désormais la guerre d’invasion sur cette frontière, par suite de l’accroissement de l’effectif des armées et des facilités qu’offrent les voies ferrées pour agir sur des bases d’opérations de plus en plus étendues. *
Voie ferrée stratégique de Genève à la vallée de la Durance. — La défense est appelée à son tour à profiter des mêmes avantages, et c’est ici le lieu de signaler l’importance stratégique d’une voie ferrée actuellement en construction. C'est celle qui, partant de notre extrême frontière vers le Valais, où elle s'embranche à la route du Simplon, longe le littoral du lac de Genève, passe à peu de distance de cette ville, touche Annecy, Chambéry, Grenoble, Gap, et, suivant la vallée de la Durance, se bifurque pour aboutir d'une part au Rhône et pour rejoindre de l’autre la ligne du littoral. Rapprochée du pied des montagnes et des débouchés des hautes vallées, vers lesquelles elle poussera ses embranchements, cette voie ferrée sera une sorte de chemin couvert au pied du rempart des Alpes.
Après cet aperçu d’ensemble du théâtre de guerre du sud-est, nous allons étudier de plus près les différentes régions suivant la division que nous avons établie. Nous le ferons dans l'ordre suivant :
1° Les Alpes maritimes et la frontière de Nice ; 2° la vallée de la Durance; 3° le Jura et la Suisse; 4° la Savoie.
Nous avons classé en dernier lieu la Savoie, qui forme la partie centrale de cette frontière, afin d’en traiter avec un peu plus de développement.
lies Alpes maritimes et là frontière de Nice.
Toulon, avons-nous dit, est le grand objectif de la ligne d’invasion par le littoral; et si l’on réfléchit aux changements de territoires qui ont fait de l'Italie une puissance militaire importante, ayant son centre non plus dans le bassin du Pô, mais derrière l’Apennin ; si l’on considère en outre qu’en cas de guerre avec la France, Tltalie devra rechercher l’alliance de quelque grande puissance maritime pour couvrir le vaste développement de ses côtes, on reconnaîtra que cette importance de Toulon n’est pas près de s’amoindrir (1).
(1) Dans une étude de la nature de celle-ci, on est obligé de recourir à ces sortes d’hypothèses pour faire res-
Cette offensive contre Toulon a plusieurs précédents dans l’histoire; mais, si elle a toujours excité de vives alarmes, jamais elle n'a été couronnée de succès. J’écarte en effet son occupation en 1793 par les flottes combinées d’Espagne et d’Angleterre, auxquelles la place fut livrée par la population elle-même. C’est là un fait exceptionnel comme le régime de terreur qui pesait alors sur la France.
Expédition de 1707 contre Toulon . — La plus mémorable de ces expéditions est, sans contredit, celle qui fut dirigée par le prince Eugène de Savoie et le duc Yictor-Amédée, en 1707, c'està-dire dans l'année qui suivit cette bataille de Turin où la France perdit en une seule journée toutes ses conquêtes en Italie.
C'étaient les vainqueurs qui venaient porter à leur tour en France la guerre qui avait sévi pendant tant d'années dans les riantes plaines de la Lombardie et du Piémont.
sortir l’importance de certaines positions et faire mieux saisir les propriétés caractéristiques du terrain. L’hypothèse d’une guerre entre l’Italie et la France est non-seu lement éloignée de toute prévision, mais l’auteur de cet article éprouve le besoin de dire qu’il en écarte personnellement la pensée. Il ne pourrait oublier, sans faire tort à ses sentiments, qu’il a eu l’honneur de servir dans l’armée sarde jusqu’à l’annexion de son pays à la France, et qu’il compte dans l’armée italienne bon nombre d’anciens camarades et d’amis.
L'armée austro-sarde franchit le col de Tende., s’avança jusqu'au Yar, qui n’était que faiblement garni, et dont les défenses furent emportées après une certaine résistance. La flotte anglaise, qui longeait la côte pour fournir à l’armée ses approvisionnements et transporter l'artillerie de siège, coopéra à l’attaque de ces positions par le tir de ses chaloupes canonnières.
Le Yar franchi, l’armée ennemie s’avança sur Toulon sans rencontrer d'autre obstacle que les défilés de l’Esterel qui couvrent cette ville à l’est. Sa marche fut très-lente, car elle ne mit pas moins de quinze jours pour parcourir la distance qui sépare le Yar de Toulon, et qui est de 160 kilomètres. Cette lenteur s'explique parles difficultés du terrain et par la nature du pays.
La Provence, en effet, qui a pour elle son beau ciel et ses horizons lumineux, n'offre qu’un sol stérile, des crêtes dénudées ou couvertes de bruyères, et ne produit ni fourrages ni ressources pour l’approvisionnement d’une armée. 1 /armée austro-sarde en fut réduite à vivre presque entièrement sur les transports maritimes, bien que les relations avec la flotte fussent rendues difficiles par l'âpreté de la côte.
En outre, ainsi que le fait observer M. Lavallée, le pays qui s'étend entre la Durance, le Yar et la mer, n’est qu’un amas confus de montagnes et de vallées qui n’ouvrent aucune voie parallèle au littoral, et par conséquent favorable à une in-
vasion. Quoi qu’il en soit, cette lenteur des ennemis sauva la place, qui se trouvait alors presque sans défense du côté de terre et dégarnie de troupes. Elle donna le temps de faire venir des frontières de la Savoie et du Dauphiné, les forces qui avaient été concentrées en vue d’une attaque probable de ce côté.
On peut voir par la correspondance du maréchal de Tessé, auquel revient en grande partie Thonneur de la défense de Toulon, le patriotisme dont firent preuve dans cette circonstance les différentes classes de la population.
La noblesse de Provence accourut au premier signal du danger et plusieurs milliers de paysans se jetèrent dans les bois de l’Esterel pour les dés fendre d'abord, puis pour harceler l’armée eni nemie lorsqu’elle fut obligée de reprendre le i chemin du Piémont. Sa retraite, au milieu de poi pulations hostiles et dans un pays montueux et sans ressources, fut Irès-difïicile, ce qui faisait dire au duc Victor-Amédée «qu’il était facile « d’entrer en France, mais qu’il était difficile « d’en sortir » .
Voyons maintenant quelles nouvelles sûretés la possession de Nice et de son territoire donne à la France pour la protection de la route du littoral et de la place de Toulon.
Défense du Var. — L’ancienne frontière suivait le cours du Var, qui était une barrière de quelque importance, quoiqu’elle ne fût pas suscep- 2e série,— N0 5. 2
libîe d’arrêter une armée. Le Var est un torrent sujet à des crues subites et à des débordements, mais qui en temps ordinaire n’a qu’un faible volume d’eau et peut être passé à gué sur plusieurs points.
Napoléon, en traitant de la défense de l’Italie, dît dans ses Commentaires : «Pour que le Yar « fût un obstacle de quelque considération, il « faudrait un fort qui barrât à l’embouchure les « eaux, détruisît les gués et donnât des inonda- « lions. »
Les collines de la rive droite commandent la rive gauche à la distance de 600 métrés environ, qui est la largeur du lit du torrent ; elles peuvent être facilement retranchées.
Depuis l’annexion de Nice, la France possède le cours de la Tinée, affluent principal du Var, qui formerait avec le cours inférieur de cette rivière la véritable ligne de défense, parce qu’elle va directement des Alpes à la mer. La Tinée, ainsi que le Var supérieur, coule entre les montagnes hautes et escarpées qui sont impraticables à l’artillerie et à la marche de corps de troupes.
La gauche de la ligne serait donc difficilement forcée. «Tous les obstacles du haut Yar, dit le « général Bourcet dans un mémoire sur la dé- « fense de cette rivière, peuvent être disputés. « pied à pied; ils sont pleins de défilés où l’on « peut se retrancher. »
Ce même général émet l’opinion que, le cours
du Yar éiant gardé convenablement, on pourra difficilement entrer en Provence.
Les faits survenus postérieurement ont semblé confirmer cette opinion.
En 1800, Sucbet a défendu avec succès le Yar contre Mêlas, qui, après avoir investi Gênes et occupé toutle Piémont, cherchait à porter la guerre en France, au moment même où Napoléon, après avoir dérobé au général autrichien la formation de l'armée de réserve, débouchait par le grand Saint-Bernard et manœuvrait pour lui couper ses communications avec ses places de la Lombardie.
Deux faits me paraissent mériter d’être rappelés dans cette défense du Yar,
Le premier, c’est que Sucbet, quoique effectuant sa retraite devant des forces supérieures qui le pressaient vivement, sut conserver une tête de pont sur le Yar, qui a sur ce point 6 à 700 mètres de largeur, et s’en servit avec la plus grande habileté pour ses retours offensifs.
Quand on visite ces positions et que l’on considère la longueur et la difficulté de la commu-
nication que forme entre les deux rives un pont de bois qu’une crue pouvait emporter; quand on se rend compte combien cette tête de pont jetée sur la rive gauche, en face d’une armée 'victorieuse, recevait peu de protection de l’artillerie de la rive droite, on est frappé de ce trait d’audace de Suchet. Aussi le général Jomini, dans le récit de cette défense, croit-il devoir
citer le nom de l’officier du génie qui sut en vingt-quatre heures de travail faire d’un ouvrage de campagne une fortification respectable.
Ce même auteur, remarquant ensuite que ce n’est pas là un fait isolé, niais qu’il faut généraliser l’éloge, ajoute : « C’est une justice rendue « par tous les militaires de l’Europe aux ingé- « nieurs français, qu’ils ont pendant ces guerres ce surpassé dans ce genre de travaux tous leurs ce devanciers. Ils ont mieux saisi les avantages « du terrain, ils ont donné à leurs tracés des « développements plus étendus et mieux calculés « pour l’emplacement de l’artillerie, la direction ce et l’économie des feux, et pour les mouvements « et l’action des troupes destinées à la défense « des positions retranchées et des postes fermés ce de toute espèce. »
Le second fait qui mérite d’être rappelé, c’est l’emploi qui fut fait, pour la défense du Var, de la télégraphie, inventée depuis peu.
Un télégraphe avait été installé sur le point culminant des positions françaises et correspondait avec la station du fort Montalhant au-dessus de Nice, qui était demeuré entre les mains des Français.
Suchet était ainsi averti de tous les mouvements qui s’opéraient dans le camp des Autrichiens et de leurs dispositions d’attaque.
La Roja. — Aujourd’hui la frontière de la France est transportée des bords du Yar au cours
de la Roja, torrent impétueux qui se précipite depuis le pied du col de Tende et va droit à la mer, coulant dans un lit étroit et fortement encaissé.
Le col de Tende est, nous Lavons dit, la seule route praticable à une armée sur toute la chaîne des Alpes maritimes ; toutes les autres commu nicalions qui vont du Piémont dans le comté de Nice ne sont que des sentiers h mulets côtoyant des précipices et impraticables pendant la mauvaise saison.
Tracé de la nouvelle frontière. — Le tracé actuel de la frontière sur la Roja est assez compliqué, L’Italie est restée maîtresse de la partie supérieure de la vallée, qui s’ouvre au pied du col de Tende, ainsi que de l’embouchure, qui est commandée par le fort de Yentimiglia.
La France occupe la partie moyenne du cours de la rivière, avec les petites bourgades de Breglio et de Saorgio, dont la dernière possédait un château fort aujourd’hui ruiné. La France est ainsi maîtresse de ces contre-forts des Alpes maritimes situés entre le Yar et la Roja, qui lui ont été disputés pied à pied par Farinée austrosarde pendant les deux campagnes de 1792 et
Positions des cols de Braus et de Perus. Ligne de V Authion et Saorgio. — Ces contre-forts sont autant d’échelons successifs pour la défense du littoral, et forment une suite de positions
militaires dont les plus importantes ont été le théâtre de combats très-vifs. Ce sont : le contrefort du col de Braus, entre Lescarène et Sospello ; celui du col de Perus , entre celle dernière localité et Breglio ; et enfin la ligne de défense de l’Authion et Saorgio, adossée au col de Tende et qui a servi de dernier réduit à l’armée sarde pendant les campagnes de la Révolution.
Cette dernière position, l’une des plus fortes des Alpes, est ainsi décrite par le marquis Costa de Beauregard, colonel d’état-major, qui a fait dans l’armée sarde les campagnes du comté de Nice, et qui est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et militaires très-eslimés (1).
« La ligne de Saorgio embrassait, , dit-il, le « bassin de Tende par un demi-cercle appuyé à
(1) Le colonel Costa de Beauregard fut envoyé en 4706 auprès de Napoléon, en qualité de commissaire sarde, pour traiter de l’armistice de Cherasco, et il a donné de cette entrevue un récit plein d’intérêt. Napoléon, dans ses mémoires, dit à cette occasion que le colonel Costa s’exprimait avec facilité, avait de l’esprit et se montra sous des rapports avantageux.
Après la restauration de 4844, le marquis Costa de Beauregard ayant repris du service, fut chargé de réorganiser le corps d’état-major sarde. Il a réuni, sous le nom de Portefeuille militaire, les mémoires qu’il avait composés pour les conférences où il réunissait ses officiers. Il est l’auteur des Mémoires historiques sur la maison royale de Savoie.
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« droite el à gauche à des points regardés « comme inaccessibles. Elle se composait de ce postes excellents et que leur liaison rendait « plus forts encore. Les principaux étaient le « camp retranché de l’Authion, renommé pour « la victoire qu’y avaient remportée les troupes « du roi l’année précédente (4793); la grande « redoute de la Marta, fraisée, palissadée et pouce vant contenir plusieurs bataillons ; enfin le ce château de Savourges (Saôrgio). »
Pour donner une idée du relief de ces positions, je dirai que le camp de l’Authion a 2,000 mètres d’altitude, tandis que Saorgio, sur la Roja, est à 500 mètres au-dessus du niveau de la mer ; le contre fort qui relie ces deux positions a donc un relief de 1500 mètres et ne peut être gravi qu’en quatre heures de marche.
Col Ardente et vallée du Tanaro. — La redoute de la Marta, dont il vient d’être question, touche au col Ardente, dont le nom est resté célèbre dans l’histoire de ces campagnes. Celte position est une des têtes du contre-fort qui forme le versant gauche de la vallée de la Roja, et son revers opposé domine les sources du Tanaro.
La vallée du Tanaro, qui a son origine près du col de Tende, a une direction parallèle au littoral et forme comme un fossé de ceinture au pied de l’arrière- chaîne des Alpes maritimes.
L’importance militaire de celte vallée réside dans la facilité qu’elle donne pour prendre de
flanc toutes les lignes de défense de cette partie du littoral qu’on appelle la rivière de Gênes. EWe ouvre en Piémont une entrée que ferme plus en aval la position de l’ancien camp de Geva.
Lorsque Masséna, dans la campagne de 1794, se décida à prendre une offensive vigoureuse, renonçant à attaquer de front les lignes piémontaises de l’Autlnon et Saorgio, il chercha à les tourner par leur gauche. Faisant filer, à cet effet, une partie de son armée le long de la mer, il jeta un corps de troupes dans la vallée du Tanaro.
Cette manœuvre hardie réussit, et, le 27 avril 1795, la position du col Ardente, où 5,000 Piémontais occupaient un camp retranché couvert par des hauteurs, fut emportée par les Français. Cette perte et la reddition prématurée du fort Saorgio décidèrent l’armée sarde à repasser le col de Tende pour s’établir sur le versant du Piémont, laissant ainsi l’armée française maîtresse de tout le versant maritime des Alpes et d’une partie delà rivière de Gênes.
Opinion de Napoléon sur Vimporlance de la ligne de la ïïoja pour la défense de V Italie. — Napoléon, traitant de la défense de l’Italie, fait ressortir l’importance de la ligne de la Roja en quelques mots qui jettent un grand jour sur les propriétés offensives et défensives de cette frontière.
ce Le Yar passé, dit-il dans ses Commentaires ,
« et l’armée maîtresse du comté de Nice, il faut,
« pour entrer en Italie, passer le col de Tende « ou continuer à longer la mer jusqu’à Oneille « pour passer les Alpes à Ponle di Nava et gagner « le Tanaro.
ce Pour s’opposer à tous ces projets, la meil- « leure ligne à prendre est celle de la Roja. La ce droite de cette ligne s’étend du col de Tende ce à Saorgio, le centre de Saorgio à Breglio et la « gauche à la mer. La place de Saorgio et un « petit fort sur les hauteurs de Breglio service raient d’appui à cette ligne et garderaient la cc chaussée qui conduit à Tende, Celle ligne cc forcée, la rivière de Gênes en offre plusieurs cc autres, telles que les rameaux du monte cc Grande qui couvrent San Remo (1), mais alors cc le col de Tende reste en dehors de la ligne et cc doit être défendu par les places de Goni et par « un corps placé en Piémont. »
Lignes de défense de l’Italie sur la frontière de Nice. — Les positions de Breglio, de Saorgio et de l’Authion appartiennent aujourd’hui à
(1) L’expression couvrent San Remo doit s’entendre en faisant face à la France, puisqu’il est question de la défense de l'Italie. L’examen de la carte fait voir qu’il s’agit ici, dans la pensée de Napoléon, du contre-fort qui sépare la Nervia de la Taggia et qui a son origine au col Ardente, et non du monte Grande, qui lui est parallèle et plus éloigné de la Roja. Le nom du monte Grande figure donc ici par inadvertance.
la France. L’Italie est restée maîtresse du col Ardente et du contre-fort qui en descend et qui sépare la Roja de la Nervia. Cette ligne de défense, dont la gauche est appuyée à Ventimile, a servi en 1747 de camp retranché à un corps de troupes piémontaises fort de 40 bataillons et qui était destiné à couvrir le haut Tanaro et la rivière de Gênes ; ce camp était adossé à Fagréable vallée de Dolce Acqua, renommée pour l’abondance et la salubrité de ses eaux.
Si cette ligne de défense était trop exposée ou manquait de point d’appui sur la droite, l'armée italienne pourrait s’établir plus en arrière, sur le contre-fort qui tombe à San Remo ; mais alors la place de Veniimiglia demeurerait isolée.
Une circonstance à noter, c’est que le col Ardente et la tête de la vallée du Tanaro qui donne une entrée en Piémont, faisaient partie de l’ancien comté de Nice; tandis que l’arrondissement de ce nom avait pour limites sur la Roja, à peu de chose près, celles qui ont été cédées à la France. C’est ce qui explique comment l'expression de comté de Nice ne figure pas dans le traité d’annexion.
Ce fait paraîtra tout à fait naturel : car la France n'entendait pas évidemment empiéter sur le versant du bassin du Pô, et l’équité, d'accord ici avec la bonne politique, voulait que, tout en prenant les sûretés nécessaires à la sécurité de ses frontières, elle n’acquît pas sur
ritalie des avantages offensifs trop considérables.
Tracé de la frontière le long de la chaîne des Alpes maritimes. — L'Italie a conservé également, aux termes du traité, la possession des têtes de vallées qui ont leur naissance à la chaîne des Alpes entre l'ancienne frontière et le col de Tende, de manière à rester complètement maîtresse de la ligne de faîte et des passages qui la traversent. A l'exception d’un petit hameau et de quelques bergeries, ces têtes de vallées sont inhabitées jusqu’au col de Tende, et ne sont guère que des gorges sauvages et pleines de rochers. La conservation de celte zone montagneuse est une mesure de précaution ; elle ne donne pas à l’Italie d’avantages offensifs de quelque importance, et cela pour deux motifs : les passages alpestres qui traversent cette chaîne ne permettent pas, à raison de leurs difficultés, la marche de corps de troupes de toutes armes, et, en second lieu, les vallées de la Yésubieetde laTinée, par lesquelles ont pourrait descendre sur la route du littoral, ne sont que des coupures étroites, où ces rivières coulent entre des parois escarpées. Les routes, encore inachevées aujourd'hui, construites le long de ces vallées, sont en partie creusées dans le roc et forment des défilés où l’on pourrait arrêter facilement la marche d’un corps d'armée. Quant aux communications latérales entre les vallées, elles sont d’un parcours
très-pénible, en raison de l’altitude et de l’âpreté des montagnes.
Il résulte de ces considérations que, par l’acquisition du territoire de Nice, la France est entrée en possession de positions militaires qui ont toujours joué un rôle important pour l’attaque ou pour la défense du littoral.
Par l’occupation de Breglio et de Saorgio, elle est fortement établie dans cette vallée delà Roja, dont la ligne de défense couvrait naguère à la fois le col de Tende et la rivière de Gênes, c’està-dire les deux entrées de l’Ilalie sur cette frontière. Enfin le bassin de Nice et les crêtes qui le dominent, au nord et à l’est, se prêtent à l’établissement d’un camp retranché qui serait comme une défense avancée de Toulon et servirait à asseoir la puissance de la France sur tout ce littoral.
Aspect et configuration des montagnes du comté de Nice. — Avant de quitter les montagnes du comté de Nice, je ferai une remarque dont il faut tenir compte dans l’étude des opérations militaires sur le versant des Alpes maritimes, et que l’examen de la carte ne fait pas assez ressortir.
Ces montagnes ont un relief presque aussi considérable que celles de la Suisse et de la Savoie; mais elles en diffèrent parleur configuration et leur peu de fertilité. Dans ces dernières, les vallées sont plus élevées et les versants pré-
sentent des plateaux étagés, souvent occupés par des villages, en sorte qu’on arrive par des pentes relativement douces jusqu'à des altitudes considérables. Les contre-forts des Alpes maritimes, semblables en cela à ceux du versant du Pô, offrent au contraire de vastes plans inclinés, à pentes roides et souvent uniformes de la base au sommet.
En Suisse et en Savoie, lorsque les neiges se sont retirées, c’est-à-dire vers les mois de mai et de juin , les montagnes se couvrent d’un manteau de verdure, les chalets se peuplent et la région des hauts pâturages, presque partout arrosée grâce au voisinage des neiges, est parcourue par de nombreux troupeaux.
Il y a tel chalet, perdu au milieu des montagnes de la Savoie et entouré de glaciers qui descendent jusqu’au milieu des prairies, où l’on compte jusqu’à quatre cents têtes de bétail.
« C’est une erreur de croire, écrit le maréchal « deTessé au ministre de la guerre, en 1707, « que toutes ces provinces, qui paraissent sèches « et stériles, ne soient ni peuplées ni abon- « dantes : elles ont toutes des hommes, du blé cc et des fourrages. »
Les montagnes des Alpes maritimes sont généralement dénudées et stériles sur les crêtes élevées, et leurs versants n’offrent d’autre verdure qu’une herbe maigre et brûlée sous le souffle du vent de mer. L’absence de pâturages ne permet 2e série. — N° o. 3
guère d'y élever que des troupeaux de brebis.
En outre, l'action destructive de l'eau y a mis le rocher à nu sur de grandes surfaces, et certaines régions autrefois habitées ont dû être abandonnées.
En un mot, la vue de ces montagnes, pour le voyageur qui débouche du col de Tende et de quelques-uns des passages de la chaîne, offre l’image de la solitude et de la stérilité ; mais lorsque, quittant la région montagneuse, on se rapproche du littoral, ou bien encore lorsqu’on descend dans le fond des vallons arrosés par quelque cours d’eau, la scène change et l’on trouve des bassins, tels que celui de Nice, couverts de la plus riche végétation et où les cultures de la zone tempérée se mêlent aux arbustes des pays chauds.
lia vallée de ia Durance.
Entre les grandes voies d’invasion que nous avons indiquées et qui se dirigent sur Lyon et sur Toulon, on rencontre des lignes d’opérations et des objectifs d’importance secondaire : ce sont les places fortes de la Durance, qui surveillent la partie de la frontière des Alpes entre le Var et la Savoie, et dont nous allons traiter très-brièvement.
Places de la Durance et passages des Alpes qui aboutissent dans celte vallée. — La vallée de la Durance, qui aboutit au Rhône inférieur; correspond à plusieurs passages importants des Alpes, parmi lesquels il faut distinguer les suivants :
Le mont Genèvre aux sources de la Durance. C'est le col le plus commode de toute la chaîne des Alpes qui sépare la France de l'Italie; le sommet du plateau est occupé par un village, tandis que les cols du mont Genis et du petit Saint-Bernard n’ont que des maisons hospitalières.
Louis XIII, accompagné du cardinal de Richelieu, franchit, dans les premiers jours du mois de mars 1629, le mont Genèvre au milieu des neiges qui le recouvraient encore.
L'armé française descendue dans la vallée de la Doire força la triple ligne de retranchements construits en aval de la position d’Exilles, et qu'on appelait les barricades de Suze. Quelques jours après, le 11 mars, le duc de Savoie, était obligé de signer la paix.
Le passage du mont Genèvre a été pratiqué comme voie d’invasion en Italie depuis l’époque la plus reculée, c’est celui que traversait César pour se rendre de Rome à Genève (1).
I II est gardé par la place de Briançon, et plus
(1) César, voyageant avec toute la célérité possible, met-
en aval par celles de Mont-Dauphin et d’Embrun .
Les cols de VAgnel et du mont Viso. Ce dernier, plus élevé de 300 mètres environ que celui du grand Saint-Bernard, fut franchi avec une merveilleuse audace par François Ier, lorsqu ’âgé de vingt et un ans à peine, il descendit en Italie à la tête de son armée pour livrer la bataille de Marignan. Ce passage est gardé par le fort Queyras.
Le col de l’Àrgentière. Ce passage ouvert et facile a été franchi par le prince de Conti en 1746, lors de son expédition malheureuse sur Coni. Il vient de la vallée de la Stura, et aboutit, sur le versant français, à celle de Barcelonnette, qui a appartenu au Piémont jusqu'en 1715. Ce débouché est gardé par le fort de Tournoux.
Malgré ses communications nombreuses et relativement faciles avec l'Italie; la vallée de la Durance n’est pas propre à servir de grande voie d’invasion en France. Son importance se rattachait surtout à celte période de la guerre où la prise d’une forteresse et l'occupation d’une province que l'on mettait à contribution servaient d’objectifs à toute une campagne.
tait huit jours à faire le trajet de Rome à Genève. Napoléon, en rappelant ce fait, ajoute qu’il y employait quatre jours ; aujourd’hui, grâce aux voies ferrées, le voyage se ferait en deux jours. Le mot jour doit s’entendre ici de vingt-quatre heures.
Il faut ajouter que la place de Briançon, par son rapprochement du mont Genèyre et des vallées d’Oulx et de Pragelas, qui s’ouvrent directement sur Turin, a toujours eu une action offensive sur le bassin du Pô. Ces vallées ont été possédées par la France jusqu’au commencement du siècle dernier et ont été le théâtre de luttes très-vives entre les deux nations voisines.
Depuis que la guerre a pris des proportions plus vastes et que ses opérations sont devenues plus rapides, et surtout depuis la construction de la grande route du mont Cenis, l'intérêt s’est porté sur les vallées de la Maurienne et de la Tarentaise, qui ouvrent un accès direct sur le Rhône. La vallée de la Durance, aride et dénuée de ressources, n’offre d’ailleurs aucune voie commode pour pénétrer en France. Elle est séparée des bassins de l’Isère et du Rhône par le massif du mont Pelvoux, surnommé le mont Blanc du Dauphiné , qui est couvert de glaciers et de neiges éternelles, et qui forme, entre les provinces françaises de ses deux versants, une barrière plus haute et plus abrupte que la grande chaîne des Alpes qui lui fait face.
Une armée ennemie qui s’engagerait dans la vallée de la Durance y serait arrêtée par les nombreuses positions défensives qu’on y rencontre, et elle courrait le risque d’être en partie détruite.
Campagne de 1710. — Dans la campagne de
1710, il arriva cependant que la vallée de la Durance fut choisie comme roule d’invasion en France par une armée austro-sarde, parce qu'elle conduisait dans les départements du Midi, où était le foyer de l’agitation religieuse suscitée par les protestants ou religionnaires qui appelaient de leurs vœux l’intervention étrangère.
Le plan de campagne du duc de Savoie me paraît assez curieux pour mériter d’être rapporté, parce qu'il sert à mettre en évidence les relations des opérations militaires avec le terrain, sur la partie du théâtre de la guerre que nous étudions. Le voici tel qu'il est emprunté à la correspondance du maréchal de Berwick avec la cour :
« Le maréchal de Berwick fit part à Sa Majesté « de ce qu’il avait appris du dessein qu'avaient « formé les ennemis en s’avançant par la vallée « de la Stura. Suivant les rapports auxquels il « crut devoir ajouter foi, ils s’étaient proposé « de se rendre maîtres de toute la vallée de « Barcelonnette, d’y faire venir toute la cavalerie « restée près de Coni, de s’allonger ensuite par « leur gauche jusqu'à la Durance, de passer « cette rivière et de se porter à Gap pour fa voce riser la révolte des malintentionnés et des « nouveaux convertis, de se jeter ensuite dans le « Diois, où étaient plusieurs réfugiés qui étaient « les chefs de la révolte et qui avaien t leur monde « prêt. La descente que la flotte ennemie (anglo-
« hollandaise) devait effectuer à Cette avait été « combinée avec les opérations de l'armée dans a les Alpes, et les ennemis prétendaient par là « allumer le feu en même temps dans le Dau- « pliiné et dans la Provence et le communiquer « de Die dans le Yivarais, le long de la Drôme et « de la vallée de Crest. ils prétendaient en « même temps s’emparer sans coup férir de « Sisteron, Seyne et Digne et couper entièrement « les communications avec la Provence. »
Mais, tandis que les troupes du Roussillon obligeaient l’ennemi à se rembarquer et que l’envoi d’un fort détachement à Gap contenait les mécontents, le maréchal de Berwick, chargé de la défense des Alpes, arrêtait par ses excellentes dispositions l’armée ennemie, forte de soixantedix bataillons et de soixante-dix escadrons, au moment où elle s’apprêtait à pénétrer en France.
Position de Tournoux et ligne défensive des Alpes du maréchal de Bericick. — Le maréchal occupa à cet effet la position de Tournoux, qui prend de flanc le débouché du col de l’Argentière et communique, en arrière, par un chemin praticable à l'artillerie, avec la place de Briançon. Le camp de Guillestre établi entre ces deux places surveillait les débouchés des Alpes et couvrait les derrières de la position, d’où l’on donnait la main à la défense du Yar par les forts de Colmar, d’Entrevaux et par quelques autres postes fortifiés. Tournoux était l'appui de la droite, et
Briançon était celui du centre de cette grande ligne défensive des Alpes, dont nous retrouverons la gauche au camp retranché de Barraux en Savoie, et à laquelle l'histoire militaire a attaché le nom du maréchal de Berwick.
Ce grand homme de guerre, saisissant avec habileté les avantages du terrain et le caractère particulier de la guerre de montagnes, vit les inconvénients que présentent, pour la défensive de la France, la courbure des Alpes et la structure de la chaîne. Elles permettent à une armée italienne, qui occupe le centre du bassin du Pô, de menacer à la fois tous les passages des Alpes, obligeant ainsi l'armée française à manœuvrer sur une circonférence dont elle-même occupe la corde. Pour y remédier, le maréchal de Berwick choisit, dans ce vaste labyrinthe de vallées et de montagnes, une ligne ayant un saillant au centre et refusant les ailes, et il abandonna tout le terrain situé en avant.
C'est ce qu’il explique très-bien lorsque, étant pressé d’avancer son aile gauche pour couvrir la Tarentaise, il répondait que sa ligne eût cté trop droite.
Des camps et des postes fortifiés, échelonnés le long de cette ligne et communiquant entre eux par des passages alpestres et par des sentiers de montagnes entretenus avec soin et rendus praticables à l’artillerie légère, assuraient les communications du centre avec les deux ailes et
réciproquement. Ce sont ces manoeuvres que l’illustre maréchal appelait ses navettes.
Il écrivait le 8 mai 1709 à Louis XIY :
« Toute cette guerre consiste à tâcher de ne « point ignorer les mouvements de l’ennemi et « à faire ses navettes à propos, à couper au plus « court pendant que l’ennemi est obligé de faire « un circuit.
« C’est là. Sire, ce que je crois avoir trouvé « en mettant mon centre à Briançon. Si l’en- « nemi se porte avec toute son armée vers la « Provence, je le vois venir de loin, car il a le « comté de Nice à traverser. On Tamusera pen- « dant quelques jours au passage du Yar et je « coupe au court à Toulon. S’il retourne sur ses a pas, je suis encore avant lui à Briançon en « remarchant par ma queue.
« S’il se porte en Savoie, j’y suis du moins « aussilôt que lui par le Galibier, et lui barrant « l’entrée de la Maurienne, je le rejette dans la « Tarentaise ; par conséquent, je suis toujours « plus à la portée du Rhône et de l’Isère que « lui. »
Plus tard, c’est-à-dire après les campagnes de 1709 et de 1710, il résuma lui-même ses idées sur la défense des Alpes dans un mémoire au roi, qui est un véritable modèle de haute conception stratégique et de clarté. Nous en extrayons ce qui suit :
« La défensive des Alpes était difficile, vu
« qu’un ennemi qui se tenait clans la plaine du « Piémont et qui avait son projet formé pouvait « se porter tout d’un coup avec toutes ses forces « du côté qu'il voulait; au lieu que, incertains « de ses desseins, nous étions obligés de nous sé- « parer pour porter notre attention de tous « côtés.
« J’imaginai un emplacement par lequel je me « trouvais à portée de tout et en état d'arriver « partout avec l'armée, ou du moins avec des « forces suffisantes pour barrer le passage aux « ennemis.
a Je me fis donc l’idée d’une ligne dont le centre « avançait , et la droite et la gauche étaient en « arrière , en sorte que je faisais toujours la « corde , et que les ennemis nécessairement fai - « saient l’arc.
« Je pris Briançon pour point fixe du centre, « où devait être le gros de mes troupes et d’où « je devais les faire filer sur la droite ou sur la « gauche, selon les mouvements des ennemis.
« Ma ligne à gauche passait par le col du Ga- « libier, tombait à Yaloire, de là à Saint-Jean c( de Maurienne, et puis à couvert de l’Arc jus- « qu'à son embouchure dans l’Isère, que je « suivais jusqu'à Montmélian et Barraux , où « j'avais un camp retranché. »
Ces manœuvres eurent un plein succès et le maréchal réussit à couvrir, derrière cette barrière, la vaste étendue de frontière de Genève
au Yar, pendant les trois campagnes de 1709 à 1712; c'est-à-dire jusqu’à la paix.
lie Jura et la Suisse.
Transportons-nous maintenant à l’autre exlrémité de ce théâtre de guerre du sud-est, et examinons avec quelques détails les obstacles que la configuration du terrain oppose à l’invasion ennemie sur le Jura, et le rôle que joue la neutralité de la Suisse pour la protection de cette partie de notre frontière.