‹ Etude sur la frontiere du sud-estChapitre 2 sur 10 · LE JURA · texte numérisé non relu

LE JURA

j Bâle, — Bâle, située au coude du Rhin, en face de la trouée de Belfort, est, par sa position géographique, une des grandes portes d’invasion en France et le pivot naturel des opérations pour l’offensive comme pour la défensive.

La France possédait autrefois Huningue, qui formait tête de pont sur le Rhin, et dont les ouvrages avancés prenaient des vues sur la ville de Bâle.

Les traités de 4815 ont imposé à la France l’obligation de ne pas relever cette place forte, et, dans le but sans doute de laisser cette frontière ouverte, ils lui ont enlevé le district de Porrentruy, qui fait saillie sur noire territoire en

avant de nos lignes naturelles de défense. Ce pays, où le Jura vient s’abaisser en monticules allongés vers la plaine du Rhin, est traversé par des routes qui permettraient de tourner au sud la place de Belfort, et auraient pour effet d’annuler en partie son action.

Les cours d’eau du versant occidental du Jura, obligés de faire brèche dans les chaînes successives, pour s’ouvrir un passage dans le sens de la pente générale du bassin, ont un cours tortueux et tourmenté.

Tel est le principal affluent de la Saône, le Doubs, qui arrose Besançon. Cette place [forte couvre les avenues du bassin de la Saône après la prise de Belfort et surveille tous les défilés qui traversent la partie nord de la chaîne du Jura. Elle servirait, le cas échéant, d’objectif commun à deux armées, Tune qui aurait franchi le Rhin à Bâle, l’autre qui viendrait des bords du Pô par le Simplon ou par le grand Saint-Bernard.

Leur rendez-vous naturel, si Ton fait abstraction de la neutralité de la Suisse, serait la Franche-Comté, d’où elles pourraient ensuite agir de concert sur Langres et sur Lyon.

Cette manœuvre combinée, qui ferait de Besançon et du bassin de la haute Saône l’objectif d’une double invasion, avait été entrevue dès 1709 et formait le plan de celte campagne. Ce plan échoua pour un double motif : l’armée du comte de Mercy fut battue au passage du Rhin,

et celle que commandait le duc de Savoie, la même que nous avons trouvée deux ans auparavant sous les murs^de Toulon, vit sa marche offensive contre le Rhône paralysée par les bonnes dispositions prises par le maréchal de Berwick pour défendre ce fleuve et le Dauphiné.

Voici ce qu’on lit à ce sujet dans les Mémoires de la guerre de succession , publiés par le Dépôt de la guerre d’après la correspondance des généraux avec la cour :

« On apprit bientôt que le corps du général de « Mercy, après avoir été défait, avait repassé le « Rhin en grande confusion. On trouva dans les « papiers de ce général que c’était en Franche- « Comté que devait se faire la jonction des Im- « périaux venant du Rhin et des Piémontais qui « partiraient du haut Rhône pour opérer en- « semble sur Besançon. »

Ce plan de campagne, dont l’intérêt n’a pas besoin d’être signalé, offre un des premiers exemples de ces grandes marches d’armées qui, parties de points opposés de l’horizon, se donnent rendez-vous pour une action commune sur le territoire ennemi. Ces marches sont devenues aujourd’hui, grâce aux voies ferrées, un des éléments de la guerre moderne.

Plateaux du mont Jorat et bassin du lac de Genève.— A l’extrémité méridionale de la chaîne du Jura viennent se rattacher, du côté de la Suisse, les plateaux du mont Jorat qui forment

au nord la ceinture du bassin du lac de Genève, et sur lesquels se fait., d’une manière à peine sensible à l’œil, le partage entre les eaux qui vont à la Méditerranée par le lac de Genève et celles qui se versent dans le lac de Neufchâtel et coulent vers l’Océan.

Genève, située à l’extrémité du lac de ce nom, à cheval sur le débouché du Rhône, occupe le point où la chaîne du Jura vient serrer de plus près celle des Alpes; c’est la clef de tout ce bassin.

L’ennemi qui en est maître a une base d’opérations pour agir à volonté contre Lyon, le bassin de la Saône et la Savoie ; mise en état de défense, cette ville lui fournit un point d’appui pour couvrir son flanc gauche et sa ligne de retraite sur le Rhin.

Du bassin du lac de Genève partent toutes les communications qui traversent les défilés de la partie sud du Jura ; sur le versant de la Suisse, elles gravissent des pentes généralement roides et continues ; du côté de la France, elles parcourent les gorges étroites, tortueuses et fortement encaissées qu’ouvrent les cours d’eau, et qui sont coupées transversalement à l’intersection des lignes de faîte par des cluses ou brèches faciles à défendre.

Les plus importantes de ces communications, au point de vue militaire, sont :

1° La voie ferrée qui, venant du Simplon,rase

l’extrémité du lac de Genève , gravit les plateaux du mont Jorat et se dirige par Neufchâtel et les défilés des Verrières sur Pontarlier. Cette position, située au débouché des principales routes du Jura, est couverte par le fort de Joux, qui, perché sur un rocher presque inaccessible, n’a, comme fortification, qu’une action médiocre.

En arrière, et couvrant la route d’Auxonne et de Dijon, se trouve la place de Salins ;

2° Les deux routes qui, partant des bords du lac, franchissent les cols de Saint-Cergues et de la Faucille ,? se dirigent, par les gorges âpres et sauvages de Morez et de Saint- Claude, la première sur Lons-le-Saulnier et Châlon, la seconde sur Mâcon, ouvrant ainsi l’accès des points de passage les plus importants de la Saône.

Le fort des Rousses, avantageusement situé sur un petit plateau, ferme le débouché du col de Saint-Cergues, lequel se trouve sur le territoire suisse.

A son extrémité sud, la chaîne du Jura est coupée par une échancrure étroite et profonde où s’engouffre le Rhône, qui est côtoyé luimême par la voie ferrée de Lyon à Genève (1).

(1) César décrit ainsi ce passage clans ses Commentaires : « Iter angnstum et difficile inter montem Juram et « flumen Rhodanum, vix qua singuli curri ducerentur; « liions autem altissimus impendebat, ut facile perpauci « prohibere passent. »

Position du fort de l'Écluse au fort des Rousses.— Le fort de FÉcluse, assis sur les pentes escarpées de ce contre-fort et creusé en partie dans le roc, garde ce défdé. « On ne peut en « donner une idée plus juste, dit le général de « Bourcet dans ses mémoires, qu’en le compa- « rant à un nid d’hirondelle : comme lui, il est a appliqué à un rocher à pic ; du côté du Rhône, « il est élevé de 40 à 50 toises au-dessus du « fleuve. » En arrière du fort de l’Écluse, s’ouvre l’ancienne route de Lyon par les gorges de Nantua, dont l’importance a diminué depuis l’ouverture de la voie ferrée par Ambérieux et Culoz.

Le fort des Rousses et celui de l’Écluse sont reliés entre eux parla route militaire de la vallée des Dappes. Les pentes du Jura qui regardent la Suisse, et sur lesquelles les routes tracent leurs nombreux lacets, sont roides et uniformes; un corps d’armée, campé sur ces hauteurs, domine et surveille, comme d’une terrasse élevée, Genève et son bassin. Il est en mesure de prendre l’offensive, à un moment donné, pour occuper les positions militaires plus rapprochées des Alpes, si la Suisse se trouvait impuissante à les défendre et voyait sa neutralité violée.

Cette forte position du fort de l’Écluse aux Rousses, liée à la défense du Rhône, sert à couvrir Lyon.

L’investissement de cette place doit être préparé par une marche offensive de l’ennemi dans

le bassin de la Saône pour se rendre maître du cours de cette rivière, couper les communications de Lyon avec la capitale et gagner les hauteurs qui dominent cette ville au nord et à l'ouest.

Campagne de 1814. — Ce qui précède suffit pour faire ressortir l'importance de Bâle et de Genève comme pivots de manœuvre d'une armée qui veut pénétrer en France par la frontière du Jura; la campagne de 1814, dont nous allons essayer de donner une analyse succincte, confirme pleinement cet aperçu.

Tandis que deux armées alliées s'avançaient sur Paris par les vallées de la Seine et de la Marne, la troisième, la plus considérable, dite armée de Bohême , franchit le Rhin à Schaffouse et à Bâle sans tenir compte de la neutralité de la Suisse et de ses protestations.

La droite de cette armée investit Huningue et Belfort, traversa les Yosges et se porta sur Nancy; le centre marcha sur Neufchâtel et la Franche-Comté, l'aile gauche traversa toute la Suisse pour se porter sur Genève.

Le 31 décembre 1813, le général Bubna occupa cette ville, pour la défense de laquelle Napoléon avait donné, depuis Mayence, pendant la retraite de l’armée, des ordres qui n’avaient pu être exécutés.

Le fort de l’Écluse s’étant rendu à la première sommation, la route de Lyon était ouverte; Bubna poussa ses colonnes sur cette ville et sur

Chambéry sans rencontrer d’obstacles sérieux.

Le 13 janvier 1814* ce général campait luimême sur les hauteurs de la Croix-Rousse, d'où il faisait attaquer le 17 les faubourgs de Lyon.

La position était des plus critiques : car la ville, dont une partie seulement était couverte par une vieille enceinte, ne comptait pour toute garnison qu’un millier de conscrits. Heureusement, J’hésitation et la lenteur des Autrichiens d'une part, de l’autre l’énergie du général Musnier, qui dirigeait la défense, parèrent aux premiers dangers.

Des renforts, expédiés en toute hâte de Valence par le maréchal Augereau, arrivèrent pendant la nuit, et la ville fut sauvée.

Un corps d’armée fut réuni en toute hâte à Lyon avec des troupes détachées de l’armée de Catalogne, et le maréchal Augereau, qui en prit le commandement* reçut de Napoléon lui-même un rôle important.

Il devait marcher sur Genève, reprendre cette place, cheminer par le revers oriental du Jura, c'est-à-dire par le pays de Vaud, et déboucher sur les derrières de l’ennemi pour couper ses communications avec le Rhin.

Napoléon écrivait de Montereau, le 10 février 1814, au duc de Feltre :

c< Donnez ordre au duc de Castiglione de sortir « de Lyon et de réunir toutes ses forces pour « marcher sur Genève et le canton de Vaud;

« donnez le même ordre à Marchand et à Des- « saix (qui occupaient la Savoie). Dites-lui « d'oublier ses cinquante-six ans et de se sou- « venir de Casliglione. »

Cette diversion large et décisive opérée par le corps d’armée de Lyon tenait une grande place dans les calculs de Napoléon pour sauver la France; mais le maréchal Augereau ne paraît pas s’être montré, dans cette circonstance, à la hauteur de la mission qui lui était confiée et de la grandeur du péril. Il temporisait, alléguant, ce qui était vrai, que les conscrits qu'il recevait n’étaient ni habillés ni équipés, qu’il manquait d'attelages et de magasins.

Le 21 février, Napoléon, au milieu des péripéties de cette lutte suprême que l’on a appelée la campagne de France , écrivait de Nogent au duc de Feltre :

(( Qu'importe que dans les circonstances ac- « luelles les bataillons de Nîmes soient mal « équipés, s’ils ont des fusils ? Il (le maréchal) « dit que les gardes nationaux sont mal habillés « et dans un état pitoyable; répondez-lui que « l’empereur en a quatre mille en chapeaux « ronds, en habits de paysans et sans gibernes, « mais qu'ils ont des fusils, et que l'empereur « voudrait bien en avoir trente mille» »

« Quant aux magasins, il est ridicule d’en « parler dans les temps où nous sommes; donnez « l'ordre au duc de Casliglione de sortir de Lyon

«< douze heures après la réception de cette lettre « et de marcher avec tout ce qui pourra le suivre, « pour tomber sur les derrières de l’ennemi . »

Le 17 février, le maréchal avait fait sortir de Lyon ses deux divisions ; mais au lieu de l'offensive hardie que lui avaittracée l'empereur, il juge nécessaire de chasser l’ennemi du bassin de la Saône, pour assurer sa gauche, avant de se porter en masse sur la Suisse. Il dirige deux colonnes sur Bourg et Mâcon, qui sont occupés le 25 février après des combats heureux. Ses forces, déjà si insuffisantes, sont éparpillées sur tout le revers occidental du Jura jusqu’à la Saône, dans ce pays qu’on appelait jadis la Bresse et dont la population belliqueuse fournit de nombreux volontaires à l’armée.

Sur de nouveaux ordres qui lui prescrivent d’agir en masse et de marcher directement sur Genève, le maréchal sort de Lyon le 2 mars pour prendre en personne le commandement de son petit corps d’armée. Il transporte le même jour son quartier général à Lons-le-Saulnier, mais il était trop tard. Quinze jours avaient été perdus, la situation avait changé de face ; un corps d’armée ennemi, fort de 60,000 hommes, descendait la Saône et, maître des ponts de Mâcon, marchait sur Lyon par les deux rives.

Le maréchal, dès le 1er mars, est obligé de faire rétrogader ses colonnes pour couvrir Lyon. Les 18, 49 et 20, il livre, aux abords de la ville,

la bataille dite de Limonest, du nom de la position qui commande au nord la route de Mâcon. Il se retire ensuite sur le bas Rhône et derrière l'Isère sans avoir fait, d’après quelques historiens (1), tout ce qu’on pouvait en attendre pour la défense de la seconde ville de l'empire .

Cette campagne a plus d'un côté qui saisit tristement : elle montre la froide réalité de la défense du pays succédant aux trop brillantes perspectives de la conquête ; elle met en présence, d’un côté Napoléon, avec son génie toujours vaste et ardent dans ses combinaisons, dépassant peut-être la mesure du possible ; de l’autre, son vieux compagnon de gloire dont il accuse la tiédeur et l’hésitation, dans ce moment suprême où le salut du pays est en jeu et devrait dicter les plus mâles résolutions. Mais, à côté de cette face douloureuse, cette campagne offre aussi ses enseignements; car les fautes sont quelquefois plus instructives que les succès. On y voit la nécessité pour un gouvernement d'organiser à l’avance les éléments de la défense du pays, et, pour un général, celle de concentrer ses forces et d’agir sans perte de temps sur le point dont l'occupation doit avoir une influence décisive sur les opérations de la campagne. Dans le cas actuel, ce point était Genève, au sujet de

(1) Voir Y Histoire de la campagne de 1814, par M. Ducasse, chef d’escadron d’état-major.

laquelle Napôléon écrivait, le 14 février, au duc de Feltre : « Dites au duc de Casliglione que la « meilleure manière de garantir Lyon est de re- « prendre Genève, » et le 23 février : « En « marchant directement sur Genève, où est le « noyau des colonnes éparpillées de l’ennemi, « on parviendra facilement à les couper si elles « ne se retirent en toute hâte. »

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