CHAPITRE I
Enfance de Calvin et premier séjour à Paris.
Jehan Calvin naquit le 15 juillet 1509 à Noyon en Picardie. Son véritable nom parait avoir été Cauvin ou Chauvin; le nom de Calvin vient du latin Calvinus. Son père, Jehan Girard Cauvin, était issu d'une famille d'artisans honnêtes, mais assez pauvres, de Pontl'Évêque. C'était, selon l'expression de Théodore de Bèze, « un homme de bon entendement et conseil, et pour cela fort requis es-maisons des seigneurs circonvoisins. » Il exerçait à la fois les charges de procureur fiscal de Noyon, de secrétaire de Févêque, de promoteur du chapitre, de notaire apostolique, et de syndic du tribunal ecclésiastique (1). Quant à sa mère, elle s'ap-
(1) Bolsec accuse Girard Calvin d'avoir été un homme impie et grandement blasphémateur : < Impium atque in Deum maxime blasphe- « mum. » Ce fait aurait été consigné, par le notaire de Noyon, sur les registres publics, d'après la déposition des principaux citoyens de la ville. Un extrait de ces registres aurait été communiqué à un certain Bartelier, secrétaire du sénat de Genève, qui aurait été envoyé à Noyon pour s'enquérir de la vie de Calvin, de ses mœurs, et tout particulièrement de son adolescence. C'est de ce Bartelier que Bolsec prétend tenir le fait. Mais le témoignage de cet auteur nous est suspect à plusieurs titres : d'abord, par les omissions qu'il commet à tout moment en racontant la vie de Calvin, et qui comprennent des événements importants, des périodes entières de la vie de Calvin, par exemple les deux séjours de Calvin à Paris, ceux à Orléans et à Bourges; puis, à cause du caractère même du livre, qui est moins une biographie qu'une satire ; enfin, à cause du silence que gardent tous les historiens, même catholiques, sur les faits en question. Nous en dirons
pelait Jehanne Lefranc(ou, selon Florimond de Raemond, Jehanne deFranée), etélait native de Cambrai. Pieuse, et même dévote, elle semble avoir exercé sur les premières années de son fils une grande influence et l'avoir élevé dans le respect de l'Église romaine et dans l'observation stricte de ses pratiques. 11 est à remarquer, toutefois, que Calvin ne parle d'elle ni dans ses lettres, ni dans ses préfaces, où il fait mention de son père à plusieurs reprises.
Le jeune Calvin fit ses premières études au collège des Capettes, où il ne resta pas longtemps. Gérard Calvin, quoique pauvre et chargé d'une nombreuse famille (il avait quatre fils et deux filles) (1), était ambitieux pour lui-même et surtout pour ses enfants. Désireux de donner à son fils Jehan une éducation qui fût en rapport avec les rares talents que, dès ce jour, il voyait
autant de l'odieuse calomnie que renferment les lignes suivantes : « In quo quidem testimonio etiam hoc erat adjeclum, Calvinum, cum « curatum illud beneficium et aliud Sacelli cujusdam sacerdotium obti-
< neret, sodomitici sceleris convictum in vitae discrimen venisse, ut « igni, quae hujusmodi sceleris ordinaria et légitima est pœna, concre- « maretur; caeterum, episcopi urbis commiseratione, pœnam modera- « tam, ut cauterio candens ejus humero inureretur. Quo probro con-
< fusus, in Germaniam, deinde in ltaliam profectus est, etc. > De telles accusations ne se réfutent pas; elles restent sans valeur pour quiconque connaît et sait apprécier la personnalité de Calvin. Le document sur lequel Bolsec s'appuie eût-il d'ailleurs existé, que rien ne serait prouvé; on sait que la Réforme ne triompha pas à Noyon, que le nom et la mémoire de Calvin y furent bientôt voués à l'exécration, et que la maison qu'il avait habitée fut livrée aux flammes. Quoi d'étonnant à ce que la haine ait enfanté la calomnie?
(1) Nous retrouvons plus tard l'une d'entre elles mariée à Orléans. Calvin termine ainsi une lettre à l'un de ses amis : ■ Saluta mihi soro- > rem Mariam Paludeam, » nom que les uns traduisent par du Marais, les autres par de la Palud.
poindre en lui, il trouva moyen de le faire élever, à ses frais toutefois, avec les fils d'un noble du pays, Louis du Hangest, seigneur de Mommor, conseiller et chambellan du roi. Il avait épousé, en 1499, Marie du Fay d'Athies, et en avait eu trois fils, Joachim, Yves et Claude. Les deux premiers suivirent la carrière des armes, le troisième fut ecclésiastique. Il fut élu en 1516 abbé commendataire de Saint-Eloi de Noyon. Ce fut avec ce dernier que Calvin resta le plus longtemps en rapports; il étudia avec lui à Paris, peut-être à Orléans, et quand il publia son premier livre, ce fut à Claude Hangest qu'il le dédia. Les termes mêmes de cette dédicace prouvent quel souvenir et quelle reconnaissance Calvin avait gardés de l'instruction qu'il avait reçue « dans cette noble maison, où, salon sss propres expressions, il fut initié à la fois aux lettres et à la vie. » Dès ce moment, le jeune Calvin semble avoir montré par ses talents, et par la tournure exceptionnelle de son esprit, qu'il n'était pas un enfant ordinaire. Fort consciencieux, austère même, il semble n'avoir été jamais jeune; sévère envers lui-même, il ne rétait pas moins envers les autres : il blâmait avec âpreté les fautes et les vices de ses camarades, ce qui lui valut de leur part le surnom peu flatteur d'Accusatif. Sa piété portait l'em-
preinte de la même rigidité : quoiqu'enfant , il était très-adonnè au service de Dieu, et désirait y consacrer toute sa vie. Son. père, qui voyait dans cette ardeur précoce le présage d'un brillant avenir, destina son fils aux études théologiques. Il fit si bien qu'à douze ans le petit Jehan était curé et chapelain de la chapelle de la Gésine,
En même temps, il était pourvu d'un bénéfice en l'église cathédrale de Noyon (i 521 ) .
Mais le moment vint bientôt où il dut quitter Noyôn. Les jeunes de Mommor allèrent à Paris pour y continuer leurs éludes. Calvin, « n'ayant seulement (lue quelques petits commencements de la langue latine, » les y accompagna (1523 ou 1524). Son oncle, Richard Cousin, qui demeurait non loin de Saint-Germain l'Auxerrois , le prit chez lui (1). Calvin étudia d'abord au collège de la Marche, et non à Sainte-Barbe, comme l'ont assuré quelques historiens, entre autres M. Quicherat. Le collège de la Marche comptait parmi ses professeurs un homme d'une grande probité et d'une érudition remarquable. C'était Mathurin Cordier. Né en 1479, il avait fait ses études à Paris. Dans cette ville, il fut successivement professeur aux collèges de Reims, de Sainte- Barbe, de Lisieux, de la Marche et de Navarre. A la Marche, il quitta spontanément la première classe, pour prendre la direction de la quatrième, afin d'enseigner à fond aux élèves les éléments de la langue latine. C'est lui qui mit en usage l'exercice du thème. Ce qu'il y a de remarquable dans cet homme, c'est que son ardeur à instruire la jeunesse ne fit que redoubler à la suite de sa conversion, c Ex quo autem, dit-il dans la préface de ses Colloques, « misertus Pater clementissimus men- « tem veraEvangeliisui cognitioneillustravit,multo etiam « ardentiusid propositum persecutus sum. » C'est dans la maison des Estienne qu'il fut converti. Selon lui, les
(1) Stœheiin.
études sont négligées où Christ est inconnu. Mais ce qui le distinguait surtout, c'était « son habileté à former la jeunesse. » Calvin l'aima beaucoup, et suivit ses leçons avec d'autant plus d'assiduité que ses autres maîtres, le directeur du collège en particulier, lui convenaient peu. Il garda toute sa vie un souvenir reconnaissant de renseignement de Mathurin Cordier. Celui-ci dut quitter Paris à la suite de l'affaire des placards (1533-1534). Après un séjour de trois ans à Bordeaux, où il entreprit de réformer le collège de Guyenne, il se rendit à Genève où l'appelait Calvin, qui lui dédia son Commentaire sur la deuxième aux Thessaloniciens . Il mourut le 8 septembre 1 564, peu après son illustre élève, après avoir dirigé pendant de longues années le collège de la Rive.
Au collège de Montaigu, où le jeune homme alla continuer ses études, il eut un savant professeur espagnol qui lui enseigna la dialectique et les éléments de la scol as tique. Dès les premiers jours, cet Espagnol s'aperçut qu'il avait affaire à un esprit d'une rare distinction : aussi s'appliqua- 1- il avec amour à le former. Les progrès de Calvin furent rapides ; il dépassa ses camarades en dialectique et en mathématiques ; aussi ceux-ci le virent-ils bientôt passer à l'étude de la philosophie, tandis qu'eux-mêmes restaient dans les classes de grammaire.
Calvin resta à Paris jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Le cours de philosophie durait trois ans et demi, et Ton n'était admis à le suivre qu'après avoir subi un examen sur la grammaire et la rhétorique. Il fallait donc quatre
ans au moins, — généralement cinq, — pour devenir licencié ès-arts; le grade de maître nécessitait des études supplémentaires. Nous verrons plus tard que Calvin aborda la science des lois; pour faire ces études avec fruit, il lui fallait être arrivé au grade de licencié ès-arts, et, pour cela, il dut fréquenter l'université jusque vers la fin de 1527 (1).
Que se passa-t-il en lui pendant ces années d'études? Un grand nombre d'historiens, Merle d'Aubigné en tête, ont pensé que sa conversion remonte à cette époque. Nous assignons à cet événement une date bien postérieure, que nous chercherons à établir sur des données certaines (2). Néanmoins, ce qui semble établi par les assertions de Théodore de Bèze, c'est que Calvin reçut, dès ce premier séjour à Paris, les premières impressions de l'Evangile. Un de ses cousins, plus âgé que lui, natif comme lui de Noyon, venait souvent le voir. C'était Pierre Robert Olivétan, gagné alors déjà à la Réforme. Les deux amis avaient ensemble de sérieuses conversations. Olivétan, avec l'ardeur de ses convictious nouvelles, lui exposait la vérité telle qu'elle se trouve dans la Bible. Aux objections, aux résistances de Calvin, il répondait par ces mots : « Sondé les Ecritures, livre-
(i) Herminjard.
(2) Disons, une fois pour toutes, qu'à partir du point où nous sommes parvenus, les divergences entre notre récit et ceux de la plupai t des biographes de Calvin iront s'aggravant. Aussi, ne prendrons- nous pas la peine de relever toutes les erreurs que nous trouvons dans les ouvrages de Henry, de Staehelin et surtout de Merle d'Aubigné. Ce dernier écrivain, outre les faits contestables qu'il rapporte, a souvent le tort dédramatiser l'histoire, et de la rendre ainsi méconnaissable.
toi tout entier à l'étude de la parole de Dieu. * Calvin suivait ces conseils, et sentait naître en lui des doutes sur ce qu'il avait cru être, jusqu'à ce moment, la pure vérité. Il faut se garder, toutefois, d'attacher trop d'importance à ces faibles commencements. Ce qui le prouve, c'est l'inexactitude évidente de cette autre affirmation de Théodore de Bèze : « Déjà, dit-il, il commençait à prendre en horreur les superstitions papales et à se séparer de l'Eglise catholique. » Cela est matériellement impossible, ou au moins très-anticipé ; car si Calvin avait, à ce moment déjà, songé seulement à rompre ave.c l'Eglise romaine, comment aurait-il accepté une charge dans cette Eglise, ce qu'il fit à cette même époque, ainsi que nous allons voir.
Il était âgé de dix-huit ans lorsque son père réussit à lui procurer ljt cure de Saint-Martin de Marteville, bien que le jeune étudiant ne fût pas encore apte à être prêtre : il avait été tonsuré à l'âge de douze ans, mais n'avait jamais reçu les ordres. Deux ans après, il échangea la cure de Marteville contre celle de Pont-1'Evêque, paroisse où son grand-père faisait sa demeurance. c Ainsi, fait observer Desmay, chroniqueur catholique,
bailla-t-on les brebis à garder au loup. >
Calvin fit, à cette époque, un voyage à Noyon, et fut introduit dans sa cure de Marteville par Claude Hangest. Il y prêcha, dit-on, plusieurs fois, soit à ce moment, soit pendant l'un ou l'autre des séjours qu'il fit à Noyon ; mais il n'exerça jamais régulièrement ses fonctions. Ce fut probablement aussi lors de ce séjour à Noyon (1 527) qu'il fut décidé que le jeune Calvin re-
noncerait à ses études de philosophie, pour aller apprendre la science des lois à Orléans. À qui faut-il attribuer ce changement ? Avant tout, à l'ambitieux Gérard Calvin, qui voyait, dans la jurisprudence, un moyen plus sûr d'arriver à la fortune et à la haute position qu'il rêvait pour son fils. Celui-ci, outre « la singulière révérence qu'il avait de son père, » avait peut-être encore d'autres raisons pour se soumettre à la décision paternelle : les doutes que lui avaient inspirés ses entretiens avec Robert Olivétan, les vérités nouvelles qu'il avait entrevues dans la Bible, toutes ces raisons durent l'aider à obéir ; peut-être même le fit-il avec joie. En conséquence, il dit adieu à la philosophie, et partit vers la fin de 1527 (1), pour Orléans, où il allait commencer une nouvelle période de ses études et de sa vie.
(1) Non pas en 1529, comme l'ont dit quelques historiens, et tout récemment encore, M. Guizot.