CHAPITRE III
Deuxième séjour à Paris.
Le voyage de Noyon à Paris fat long et pénible. Arrivé le lundi 1 9 juin, Calvin fut si fatigué que, les premiers jours, il ne put mettre le pied hors de la maison. Bien que se soutenant à peine, il employa les quatre jours qui suivirent à faire des visites à ses amis et à les recevoir chez lui. Il avait été chargé (1) par Daniel de se rendre au couvent où sa sœur achevait son noviciat, afin de s'entendre avec l'abbesse sur le jour où la jeune fille prononcerait ses vœux. Consciencieux comme toujours, Calvin s'acquitta de cette commission aussitôt qu'il lui fut possible. Le dimanche qui suivit son arrivée, il se rendit au monastère avec Cop (2), l'un de ses amis, qui avait voulu l'accompagner. Tout d'abord, il s'entendit avec l'abbesse sur le jour où la jeune fille
(i)Herminjard s'appuie sur le fait de ces instructions pour admettre que Calvin se rendit à Orléans dans le courant du mois qui suivit la mort de son père. Mais, outre que ces instructions pouvaient lui avoir été données par écrit, il est difficile d'admettre que, dans les trentetrois jours qui séparent la mort de son père de son arrivée à Paris, il eut le temps d'aller à Orléans, quand on songe à la difficulté et à la lenteur des voyages, à cette époque.
(2) Nicolas ou Michel Cop ? Calvin, en effet, était lié avec l'un et l'autre.
devait prendre le voile. On lai répondit qu'elle avait obtenu la permission de le faire dans un bref délai, avec quelques novices. Dans leur nombre se trouvait une autre jeune fille d'Orléans, dont la famille était en relations avec celle de Daniel. Tandis que Cop continuait de s'entretenir avec Tabbesse sur ce sujet, Calvin prenait à part la sœur de son ami, et cherchait à voir, en causant avec elle ', si elle acceptait ce joug avec douceur, ou si elle ne le subissait pas plutôt malgré elle et en hésitant, c Confiez-moi, dit-il, sans crainte et avec une entière confiance, les sentiments et les pensées qui vous agitent. » Mais la jeune fille était loin d'apporter dans l'acte solennel des vœux tout le sérieux qui devait accompagner une décision aussi grave, c Chaque fois qu'elle en parlait , disait Calvin, que cette légèreté impressionnait péniblement, il me semblait qu'elle jouait avec sa poupée. > 11 ne voulut cependant pas la détourner de sa résolution, n'étant pas venu dans ce but; il se borna, avant de la quitter, à l'exhorter en peu de mots à ne pas se confier' dans ses propres forces, pour engager légèrement toute son existence, mais à s'en remettre à Dieu seul, en qui nous avons la vie et l'être (1).
Peu après, le jeune étudiant reçut la visite d'un de ses amis nommé Coiffart, qui venait avec son père
(1) Faisons remarquer, en passant, que si Calvin, comme on Ta dit souvent, avait été protestant des ce moment, il ne se serait jamais chargé d'une commission de ce genre. Tout ce qu'on peut tirer de ce récit, c'est qu'il n'attache aux vœux monastiques aucun mérite, aucune valeur propre.
demander à Calvin de venir demeurer avec lui. Tous deux insistèrent beaucoup ; le père surtout était Irèsdésireux de donner à son fils un compagnon aussi laborieux que Calvin ; mais celui-ci dut refuser. La maison de Coiffart était trop éloignée du collège où Calvin désirait suivre les cours du savant professeur de grec Pierre Danès, qui faisait partie du Collège-Royal depuis sa fondation, laquelle remontait à Tannée précédente. Il était disciple de Lascaris et de Guillaume Bude. Il fut plus tard évêque et persécuta les protestants. Ses leçons publiques, qui avaient pour objet la morale d'Aristote, avaient lieu au collège de Cambrai. En conséquence, Calvin prit son logement au collège de Fortret, ou Fortet, qui était situé dans la rue des Sept-Voies, non loin de Sainte-Geneviève, et tout près du collège de Cambrai .
Voilà donc Calvin installé à Paris, et plus que jamais décidé à mettre à profit tout son temps pour amasser le plus possible de connaissances. Les renseignements rares et laconiques qui nous sont parvenus sur cette époque rie -nous permettent pas de nous faire une idée très-exacte de ses occupations, ni surtout de sa situation d'esprit. Ce fut là probablement le temps de la préparation, du recueillement. Tranquille, ne faisant pas beaucoup parler de lui, il poursuit avecune ardeurinfaiigable ses études littéraires. Il est encore, à cette époque, un humaniste. Le grec et le latin le passionnent, il préprépare ses Commentaires sur le traite de la Clémence, de Senèque, et suit avec assiduité les leçons de ses professeurs. Rien, dans son extérieur, n'attire l'at-
tention. Il est petit de taille, son visage est pâle et brun. Mis toujours avec soin, sans recherche comme sans négligence, tout en lui annonce une singulière modestie. Seulement, dans ses yeux limpides et rayonnants, on voit briller l'éclair de l'intelligence et du génie. Ce qui frappe et ce qui attire en lui, à cette époque de sa vie, c'est moins ses rares talents ou son érudition précoce, que l'austère beauté de son caractère. Son esprit est droit, sincère. Il n'a pas encore trouvé, aussi chercherait-on vainement dans ses lettres l'expression de sentiments qu'il n'a pas éprouvés ; tel son cœur, tel son langage. Mais il cherche ; il cherche avec ardeur, avec persévérance. Il est consciencieux, fidèle dans tout ce qu'il fait : fidèle dans ses études, qu'il poursuit aux dépens de sa santé ; fidèle dans ses amitiés, dans les devoirs qu'il remplit, dans les moindres services qu'il se charge de rendre à ses amis, et dont il rend scrupuleusement compte dans. ses lettres; fidèle enfin dans la recherche de la vérité, qu'il poursuit jour et nuit. Mais s'il est sévère envers lui-même, il l'est quelquefois aussi pour les autres; prenant l'amitié au sérieux, il veut f -que ses amis fassent de même ; il se montre très-blessé quand l'un d'eux néglige de répondre à ses lettres, et oublie de profiter d'une occasion pour le faire saluer. Agé à peine de vingt-deux ans, il est chargé de surveiller le frère de Daniel, jeune homme léger et insouciant, qui, un beaif jour, devant dîner avec Calvin, prend, sans rien dire à personne, le chemin de l'Italie. Un cousin de Daniel, Jean Vaillant de laGuesle, qui étudiait auprès de François du Bois, principal du collège de Tournay, se des-
tine à l'enseignement de la dialectique; est-il assez instruit pour aborder l'étude de cette science ? Daniel prie Calvin de s'en assurer en faisant subir un examen au jeune homme. Tous ces traits, que nous pourrions multiplier, sont la preuve d'un esprit sérieux, mûr avant l'âge. La lecture de ses lettres produit en nous la même impression. Pas un détail superflu ; pas de réflexions générales, de banales protestations d'amitié ; les plaisanteries y sont fort rares ; la seule qu'on puisse y découvrir porte l'empreinte d'une certaine amertume. Les récits que contiennent ces lettres sont des chefsd'œuvre de clarté et de précision. Et cependant, on aurait tort de se représenter Calvin comme un pédant, ayant toujours les yeux fixés à terre; il sait être jeune aussi,, et dans une de ses lettres, il parle de promenades à cheval qu'il fait avec Viermey, l'un de ses camarades.
Ces détails nous permettent de nous rendre mieux compte de l'affection mêlée d'admiration qu'à cette époque déjà, ses amis avaient pouf lui. Voici en quels termes (1) Daniel prie du Chemin de saluer leur ami commun : « Tu me tiendras lieu de lettre, je te prie, auprès de Calvin, et tu me rappelleras à son souvenir. Veuille lui dire que mon affection n'est ni moins brûlante ni moins fraternelle que la sienne ; que, du reste, je l'admire et je l'aime sans réserve. »
Il nous est assez difficile de suivre pas à pas Calvin pendant la fin de cette année 1531 . Au commencement
(1) B. C. R. Lettre 7 (30 décembre 1531).
d'août, il fit un court voyage à Noyon (1 ) . De retour dans la capitale, il y trouva Daniel (2), qui avait profité des vacances judiciaires pour se rendre à Paris. Après son départ, Calvin se trouva séparé de toutes ses anciennes connaissances d'Orléans. Pendant les années qu'il passa à Paris, il fut en relations suivies avec les fils de Guillaume Cop, médecin bâlois, qui fut successivement attaché à Louis XII et à ^François I er . Il eut quatre fils : Luc, que Calvin semble ne pas avoir connu; Jean, qui fut chanoine a* Cléry-sur-Loire, près d'Orléans, et qui fut à cette époque en correspondance avec Calvin ; Nicolas, médecin, et Michel, qui fut plus tard ministre à Genève, Mais c'est avec le troisième que Calvin fut particulièrement lié. Nicolas Cop semble avoir été un homme remarquable; peu de temps après l'époque qui nous occupe, il fut professeur de philosophie au collège de Sainte-Barbe. La reine Marguerite, sœur du roi, en faisait un si grand cas, qu'elle soumit à sa censure le Miroir de l'âme pécheresse, ne voulant pas le faire paraître sans son approbation.
Pendant la seconde moitié de l'année 1531, la peste et la disette ravagèrent Paris. Dès le mois d'août, le premier de ces fléaux faisait tous les jours de nombreuses victimes. Deux mois après, les collèges durent fermer leurs portes ; les professeurs du Collège-Royal , comme les autres, interrompirent leurs cours. Cet état de
(1) Herminjard, lettre 362, note 7. Document extrait de Le Vasseur.
. (2) 8. G. R. Lettre 6. — Herminjard, lettre 362 (27 décembre 1531).
choses procura à Calvin des. loisirs inattendus (1). Il en profita pour travailler à son Commentaire sur la Clémence, de Sénèque. Il résulte d'une de ses lettres à Daniel (2) que, vers la mi-novembre, Calvin s'absenta de Paris pendant une quinzaine de jours ; mais nous ignorons où il les passa. C'est à cette époque aussi que Calvin changea de logement, pour quelque temps du moins; il alla habiter le faubourg Chaillot (3). Pourquoi ce changement? Nous n'en savons rien. Eut-il pour cause la maladie qui régnait à Paris? Quoi qu'il en soit, Calvin, dont la santé, nous l'avons dit ailleurs, était très-délicate, subit les premières atteintes du fléau ; heureusement, il reçut les soins d'un excellent médecin, qui réussit à combattre victorieusement le mal. Aussi Calvin lui en garda-t-il une grande reconnaissance, et lorsque, peu de temps après, ce médecin alla s'établir à Orléans, il le recommanda chaleureusement à son ami Daniel, l'engageant à lui procurer une clientèle (4).
Vers la fin de décembre, Calvin eut la joie de voir arriver à Paris son ancien ami du Chemin, qu'il n'attendait nullement à ce moment, puisque, quelques jours auparavant, il lui adressait une lettre à Orléans (S). Mais il ne devait pas jouir longtemps de la présence de
(1) B. G. R. Lettre iO. Calvin à Daniel (commencement 1532).
(2) B. G. R. Lettre 8 (18 janvier 1532)..
(3) B. C. R. Lettre 6, de Daniel à Calvin (27 décembre 1531). « Statûn « post reditum, accepi a canonico te Ghailloteum esse. »
(4) B. C. R. Lettre 10.
(5) Cette lettre, qui n'est pas parvenue jusqu'à nous, dut se croiser avec du Chemin. — Voir lettre de Daniel à du Chemin (15 décembre 1531). — B. G. R. Lettre 7. Herminjard ne donne pas cette lettre.
son ami, du Chemin ne resta à Paris que jusqu'au mois de mars 1532.
Une lettre qui remonte à cette époque nous permet de nous faire une idée assez exacte de la situation matérielle du jeune étudiant. Cette situation était bien loin d'être brillante. Le 14 février 1532, Jean Calvin et son frère Antoine, clerc, qui, paraît-il, demeurait avec lui à cette, époque, se présentèrent devant deux notaires du Châlelet, pour faire rédiger une procuration qui donnait à leur frère Charles, résidant à Noyon, le pouvoir de vendre une partie de leur patrimoine (1). 11 paraît que Charles Calvin mit une certaine négligence à faire parvenir à son frère Jean l'argent dont il avait besoin; en tous cas, ce dernier se> trouva tout-à-coup dans la nécessité de vaincre ses répugnances, et d'emprunter à du Chemin la somme de deux couronnes. Le billet où Calvin fait cette demande nous a été conservé ; qu'on nous permette de le transcrire (2) : « C'est bien malgré moi, mon cher Nicolas, que je viens t'imposer une charge qui, je le crains, ne viendra pas au bon moment. Mais il m'a semblé que je pouvais m'en expliquer à cœur ouvert avec toi ; aussi, confiant dans l'opinion que j'ai de ta bonté, je viens me remettre à toi. Mon frère, qui, je le sais, a touché l'argent que mes débiteurs lui ont envoyé, trompe mon attente avec sa négligence habituelle. Je me trouve dans une gêne à ne pouvoir attendre ni un jour, ni une heure de plus ; si tu viens à mon
(1) Le Vasseur; document cité par Herminjard.
(2) B. G. R. Lettre 8.
aide, tu délivreras mon esprit d'une angoisse dont tu ne peux te faire une idée, si tu ne Tas traversée. C'est deux couronnes qu'il me faut; Cop me les eût prêtées, s'il n'était lui-même chargé de dépenses. Quant à mes autres amis, ils sont trop éloignés, et ma situation ne peut se prolonger. Adieu. D'ici à la fin de la semaine, j'espère pouvoir te rembourser cette somme. >
Calvin comptait, à cette époque, faire un voyage (1) à Orléans, et les amis qu'il avait dans cette ville attendaient son arrivée avec impatience (2). Du Chemin, avant de quitter Paris, l'avait invité à venir loger chez lui (3), mais des préoccupations importantes forcèrent Calvin d'ajourner son projet. Tendant les trois premiers mois de 1 532, il fut absorbé complètement par la préparation de son premier ouvrage : les Commentais s sur la Clémence.
Enfin, le 8 avril 1 532, ce livre parut, précédé d'une dédicace à Claude Hangest, abbé de Saint-Eloi, que nous avons nommé plusieurs fois déjà. Dans cette préface, tout en parlant de son œuvre avec modestie, Calvin laisse voir cependant qu'il se rend compte de sa valeur. Les lettres où il parle de cet ouvrage, non moins que le témoignage de Théodore de Bèze, prouvent combien il était cher à son cœur, et le soin jaloux qu'il mettait à en assurer le succès. Aussi était-ce la première œuvre qui fût sortie de sa plume, et les soins qu'il y avait ap-
(1) B. C. R. Lettre 10. Calvin à Daniel, • Dum discessum meditor.
(2) B. G. R. Lettre 11. Daniel à Calvin (9 mars 1932).
(3) B. C. R. Lettres 14 et 15.
portés lui dormaient le droit d'espérer pour son travail un accueil favorable.
Afin de donner une idée de l'état d'esprit où se trouvait le jeune auteur au moment où son livre voyait le jour, nous l'écouterons en rendre compte lui-même à son ami Daniel. Voici ce qu'il lui écrit le 20 avril 1 532 (i) :
« Le sort en est jeté, mes Commentaires sur le livre de la Clémence, de Sénèque, ont paru, mais à mes frais. Ces frais sont plus élevés que tu ne saurais te l'imaginer. Maintenant, je me donne tout le mal possible pour faire porter quelque fruit à mon travail. J'ai poussé quelques professeurs d'ici à en donner lecture dans leurs cours. J'ai écrit à un mien ami (2), à Bourges, pour le prier de faire la même chose du haut de la chaire. Toi-même pourras m'être d'une grande utilité... si toutefois tu n'y vois pas d'inconvénients. Tu me rendras ce service, en considération de notre vieille amitié, d'autant plus que lu pourras le faire sans porter préjudice à la réputation, et que, par mon œuvre, j'espère faire du bien. Si tu es disposé à te charger de ce soin, je t'enverrai cent exemplaires de mon livre, ou davantage, si tu le juges à propos. En attendant, reçois pour toi-même cet exemplaire, et ne te crois pas obligé à quoi que ce soit en l'acceptant ; je veux que tu agisses avec la liberté la plus entière. Adieu ; réponds-moi bientôt. »
(1) B. G. R. Lettre 13.
(2) Peut-être le professeur Agnét. — Vou\ B. G. R. Lettre 15. — Herminjard, lettre 381.
Dans une lettre datant de la même époque (l), Calvin revient sur ce sujet ; il envoie à Daniel quelques exemplaires de son ouvrage, en le priant de les distribuer à ses apiis et à ses protecteurs. « L'ouvrage a-t-il été bien accueilli ? Quelle impression produit-il à Bourges, à Orléans? Parviendrai-je à rentrer dans mes fonds ? > Telles sont les questions qui se posent dans l'esprit du jeune écrivain.
Dans cette même lettre, Calvin parle de son voyage à Orléans, qui est sur le point de se faire ; il apportera à son ami Daniel la Bible que celui-ci l'avait prié d'acheter, et qu'il a pu se procurer à grand'peine. Seulement, l'époque de son départ n'est pas encore fixée ; en quittant Paris, six ou sept semaines auparavant, du Chemin l'avait invité à descendre chez lui, quand il viendrait à Orléans; mais, depuis son départ, il est resté muet. Calvin est blessé de ce silence, elles expressions ironiques dont il se sert trahissent une certaine irritation. « Quant à du Chemin, je n'ai rien à lui écrire. Pourquoi n'écrit-il pas, lui, alors qu'on l'en a prié si souvent? Aussi ai-je décidé de ne pas me mettre en route avant d'avoir reçu une lettre de lui. Que serait-ce si j'étais obligé, en cherchant un logement, de grelotter pendant quelques jours à la belle étoile?» Daniel, répondant le 15 mai suivant, relève avec douceur la plaisanterie un peu amère de Calvin, et cherche à apaiser son ressentiment (2) . A ce moment, semble-t-il, le voyage de Calvin
(1) B. C. R. Lettre 16. — Herminjard, lettre 380.
(2) B. C. R. Lettre 15.
à Orléans est tout-à-fait proche. Daniel le presse de venir le plus tôt possible avec son frère Antoine ; il se fera un plaisir de leur offrir l'hospitalité au sein de sa famille. Il est fort probable que Calvin ne tardai pas à se rendre à cette invitation pressante.
Le Commentaire sur la Clémence ne contient pas d'allusion directe aux événements contemporains, ni surtout à ce qui touche personnellement son auteur. Nous nous séparons, ici encore, de la plupart des biographes de Calvin, qui croient que cet ouvrage est « un appel « à la tolérance (1)» en favear des protestants persécutés. La préface même prouve que Calvin considère son livre comme une œuvre purement philologique. C'est ainsi qu'il fut considéré par les savants contemporains, qui en firent grand cas. Le jeune humaniste voyait s'ouvrir devant lui une brillante carrière littéraire. Quelle est la raison qui l'empêcha de la suivre ? C'est ce qui nous reste à raconter.
A partir du 15 mai 1532, date de la lettre de Daniel que nous avons citée, nous restons à peu près sans renseignements sur la vie de Calvin pendant plus d'un an. Quand nous le retrouvons, en octobre 1533, il est devenu un autre homme ; il a dit adieu à l'humanisme, à la littérature, il est gagné à l'Evangile, et la première fois qu'il sort de son silence, c'est pour rendre un éclatant témoignage de sa foi.
Que s'est-il donc passé dans l'intervalle qui sépare ces deux dates? Il est survenu, dans l'âme de Calvin, un
(i) Guizot, ouvrage cité aux sources.
changement sans lequel, avec tous ses talents, il n'eût pu produire rien de durable, nous voulons parler de sa conversion. Sans sa conversion. Calvin eût peut-être élé l'un des plus grands savants de son temps ; sa gloire eût peut-être atteint celle d'Erasme, le prince des humanistes, mais il ne serait pas devenu le réformateur que nous admirons et que nous aimons, et dont l'œuvre dure encore aujourd'hui.
Il paraîtra peut-être étrange que nous placions cet événement en 1532 ou 1533 seulement, alors que beaucoup d'historiens, Merle d'Aubigné entre autres, le font remonter au premier séjour de Calvin à Paris, soit donc en 1526 ou 1527. Nous admettons pleinement qu'à cette époque déjà, Calvin se soit mis, d'après les conseils de son cousin Robert Olivétan, à étudier la Bible ; nous croyons aussi qu'il poursuivit ces recherches à Orléans, et surtout à Bourges, sous la direction de Melchior Volmar; mais il nous paraît impossible d'admettre qu'à cette époque déjà, Calvin ait été converti. Théodore de Bèze, malgré sa tendance à anticiper, qu'a relevée M. Bonnet, l'auteur des Etudes sur Calvin, Théodore de Bèze lui-même ne place le moment décisif que durant le deuxième séjour de Calvin à Paris, après la publication des Commentaires sur la Clémence. « Abeotempore sese Calvinus, abjectis reliquis studiis, t Deo totum consecravit, etc. » Mais notre manière de voir a pour elle des raisons plus puissantes que ce témoignage : dans la correspondance de Calvin antérieure à cette époque, nous ne trouvons rien, absolument rien qui permette de supposer que son esprit ait été touché
par la grâce ; il en est tout autrement des documents postérieurs au mois de septembre 1533. Bien plus; nous avons une lettre de Daniel (1), datée du 27 décembre 1 531 , qui renferme, ce nous semble, la preuve directe de ce que nous avançons. Un évêque, compatriote de Calvin, va venir à Orléans, probablement Jean du Hangest (1506), évêque élu de Noyon, qui voyageait encore pour achever ses éludes. Daniel conseille à son ami de se faire recommander à cet évêque, afin d'obtenir quelque dignité dans l'Eglise, peut-être la charge d'official. Si, à cette époque, la conversion de Calvin, et, par suite, sa rupture avec l'Eglise romaine, avaient été un fait accompli (nous verrons dans la suite que, pour lui, ces deux actes furent simultanés), Daniel, son ami intime, en eût été informé, et n'eût pas brigué pour lailes charges de l'Eglise. Enfin, 'voici un témoignage qui nous semble à peu près décisif; c'est celui de Calvin lui-même. Voici les expressions dont il se sert dans la préface de son Commentaire sur les Psaumes : c Dieu, par une conversion subite, tourna et rangea mon cœur à docilité. Ayant donc reçu quelque goust et cognoissance de la vraie piété, je fus incontinemmeht enflammé d'un si grand désir de proufiter, qu'encore que je ne quitasse pas du tout les autres estudes, je m'y employois toutesfois plus laschement. » Ce passage ne prouve-t-il pas que la conversion subite de Calvin est postérieure à la publication de son premier ouvrage ? car nous avons
(i) B. C. R. Lettre 6.
va si, à ce moment, il s'occupait « laschement » de ses études littéraires.
Mais avant d'entreprendre le récit de cette conversion, disons un mot des documents où nous puiserons nos renseignements.
Ces documents, trop rares, sont au nombre de deux. C'est d'abord la préface du. Commentaire sur le livre des Psaumes, où le réformateur jette sur sa vie passée un coup d'oeil rapide, et trace entre sa destinée et celle de David un magnifique parallèle; et en second lieu, li Réponse au cardinal Sadolet,oh l'auteur fait de sa conversion un récit assez détaillé. Mais la nature même de ce récit devient pour nous une source de difficultés . Calvin, qui dit quelque part qu'il n'aime pas à parler de lui-même, tde me autem non libenter loquor», tout en traçant les différentes phases du changement qui s'est accompli en lui, néglige de dire à quel moment précis de sa vie extérieure correspond tel acte , telle crise du drame intime dont il nous peint les péripéties. Il en résulte que ce récit a quelque chose d'abstrait, d'idéal ; il y manque le nom propre qui donne la couleur historique, le trait frappant qui s'imprime dans l'esprit. Tandis que la conversion de Luther nous est connue dans tous ses détails, un voile de mystère recouvre celle du réformateur français. Calvin lui-même a jugé bon qu'il en soit ainsi ; sachons comprendre et respecter son silence.
Ces observations nous conduiront-elles à mettre en doute la valeur historique de ces deux documents? Bien au contraire, nous croyons qu'elles rétablissent. Qu'on
veuille bien, en effet, tenir compte d'une expérience qu'ont faite tous ceux qui ont connu, pour l'avoir traversé, ce travail intérieur que nous étudions dans lame de Calvin. Ces hommes se rappellent clairement qu'il fut un temps où la vie divine leur était inconnue. Un jour vint où cette vie fit son apparition dans leur âme ; elle y prit racine, s'y développa, et grandit sans cependant se confondre de suite avec la vie extérieure; si bien qu'il leur serait impossible de dire à quelle date exacte, à quel événement se rapporte tel progrès, telle transformation. Ainsi deux fleuves, dont les lits se sont réunis, roulent pendant quelque temps leurs flots sans les confondre. Mais le jour vient où la vie d'en haut se confond avec l'autre, ou plutôt, elle la domine, elle l'absorbe et l'évolution est achevée. Quand la conversion a-t-elle eu lieu ? Faut-il donner ce nom au terme du développement, ou bien au moment où l'âme tressaillit au premier appel de Dieu? question que chaque chrétien doit résoudre à son gré, selon la marche que la vie divine a suivie dans son cœur. Pour Calvin, le moment décisif fut celui où Dieu triompha enfin des résistances de sa chair et de son esprit, où il « dompta et rangea son cœur à docilité; » mais cette victoire de Dieu, qui fut soudaine et irrésistible, avait été amenée par une longue et sérieuse préparation.
Tout en étant bon catholique, Calvin, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, avait toujours cherché la vérité, et, dans ce but, il avait lu avec ardeur les Ecritures ; mais, pendant longtemps, tous ses efforts étaient restés vains. Ce qui l'empêchait de recevoir la lumière, c'était son
attachement à l'Eglise romaine et à ses pratiques : « J'estois, dit-il lui-même, si obstinément adonné aux superstitions de la papauté, qu'il estoit bien malaisé de me tirer de ce bourbier si profond ; * et plus loin il ajoute : « Mon cœur, eu égard à l'aage, estoit par trop endurci en telles choses. >
En effet, dès son enfance, il avait été élevé dans la foi catholique. La parole d« Dieu lui avait été cachée comme à tous les fidèles ; il avait même cru pendant longtemps qu'il valait mieux qu'il en fût ainsi. Dans son idée,' l'idéal que le chrétien devait poursuivre, c'était une soumission aveugle aux décrets de l'Église.
Les rudiments de religion qu'on lui avait enseignés le laissaient dans l'incertitude sur tous les points : il ne savait comment adorer Dieu et ignorait le culte qu'il devait lui rendre. Il cherchait avec angoisse la voie du salut, et ne trouvait rien. Enfin, il ne pouvait se rendre compte du but de la vie, et ne parvenait pas à la justice qu'il poursuivait. > On lui avait bien enseigné qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, mais dès qu'il voulait s'élever jusqu'à lui, il retombait, impuissant, sur lui-même. Il croyait, comme on le lui avait appris, qu'il était sauvé par la mort du Christ, mais sa foi, toute intellectuelle, restait morte, et jamais il n'avait senti l'efficace de la mort du Sauveur. Il attendait, lui aussi, le jour de la résurrection, maïs comme on attend un événement délesté, qui est pour l'esprit un objet d'épouvante.
Dans cette incertitude, ce qui le sauva, ce fut sa droiture et sa sincérité. Un esprit plus superficiel se
fût contenté de répéter les formules et d'observer les pratiques de l'Eglise : Calvin, en homme qui ne veut se contenter que des réalités, se met avec une ardeur infatigable à la recherche des faits qu'il croit renfermés dans ces formules et dans ces pratiques. Car il voulait être sauvé. Il courait aux églises et écoutait avec anxiété la parole des prêtres. « Dieu, disaient ces prédicateurs, est miséricordieux, mais envers ceux-là seulement qui se montrent dignes de sa miséricorde. Et comment arrive-t-on à la mériter? en faisant de bonnes œuvres, et en acquérant, par ce moyen, une justice qui permette de se réconcilier avec Dieu. » Oppressé parle sentiment de sa misère, il ne trouve aucun repos. « N'y a-t-il aucun remède à mon mal, demanda-t-il ? * On lui répond que, sans doule, la bonté, de Dieu est immense, mais que le pécheur n'en sent l'efficace qu'en faisant satisfaction pour ses péchés. Que fait-il alors? Il va vers son confesseur, il lui expose sa situation, il lui raconte ses fautes, ses péchés, ses tourments ; il lui demande l'absolution, ce que le prêtre accorde, non sans recommander au pénitent d'effacer de l'esprit de Dieu, par ses bonnes œuvres, le souvenir de ses péchés ; de suppléer à ce qui lui manque encore de justice par des satisfactions de tout genre. Calvin voudrait prier, mais on lui a représenté Dieu comme un juge implacable ; plein d'angoisse, il se tourne alors vers les Saints, et les supplie de fléchir, par leur intercession, celui qui reste sourd à ses prières. Hélas, tous ces moyens, mis à exécution cent fois, souvent délaissés, puis repris avec désespoir, sont impuissants à procurer le calme à son âme. Sa
conscience ne lui laisse aucun répit, il a soif de paix, et pourrait s'écrier comme Job : Je n'ai ni paix, ni repos, ni trêve, et le tourment revient toujours !
S'il descend en lui-même, il se trouve en face de tant de corruption et de misère, qu'il recule épouvanté. S'il lève en haut ses regards, la pensée de la sainteté de Dieu ne lui cause pas un moindre effroi, et contre un tel mal, il le sent bien, expiations et satisfactions sont impuissantes. Et cependant, il ne peut s'arracher à cette contemplation de lui-même , et plus il considère son cœur, « tant plus rudes aiguillons pressent sa conscience, » et ses souffrances deviennent si vives, qu'il cherche son repos dans l'oubli. Mais là encore, son attente est trompée, et bon gré, mal gré, il revient à ses luttes stériles et à ses efforts impuissants.
Un jour, toutefois, un rayon de lumière vint tomber dans son cœur. Il entendit parler d'une nouvelle forme de religion, qui puisait sa vertu aux sources pures de l'Evangile. Tout d'abord, la nouveauté même de cette religion l'offensa. Longtemps il refusa d'écoujer ceux qui en parlaient ; il résista à cette influence inconnue avec une sorte de fureur. Deux obstacles surtout s'opposaient à ce qu'il se soumît à l'Evangile. Le premier, tout intérieur, était son orgueil : il lui en coûtait d'avouer qu'il s'était trompé pendant si longtemps ; il ne pouvait pas reconnaître que toute sa vie passée s'était débattue dans l'erreur. L'autre raison, plus extérieure, n'était pas moins puissante : c'ét Al le respect aveugle que, jusqu'à ce jour, il avait eu pour l'Eglise. Calvin avait
l'esprit trop logique pour ne pas voir que, du jour où il
accepterait l'autorité de l'Evangile, il lui faudrait, du même coup, rompre avec l'Eglise catholique.
Mais ces deux obstacles ne tinrent pas longtemps devant l'esprit sincère et droit du jeune homme. Il se laissa instruire ; ses amis lui prouvèrent que la vraie unité de l'Eglise n'est pas l'unité extérieure, que rçvent les pontifes romains, mais bien celle qui commence et qui finit en Dieu ; là vraie Eglise, c'est celle qui ne reconnaît d'autre chef que Jésus-Christ. «Le pape, disaientils, ne tient pas son autorité de Dieu, il l'a usurpée dans les temps de barbarie et d'ignorance ; c'est luimême qui s'est élu ; et, sous prétexte d'être le vicaire de Jésus-Christ, il s'est mis à sa place. » A mesure que ses amis parlaient, Calvin voyait la lumière se faire dans son esprit. Peu à peu, il reconnut l'état déplorable où se trouvait l'Eglise : la discipline perdue, la liberté chrétienne anéantie, le pouvoir papal substitué au royaume de Christ. « Tu n'as pas le droit, disaient-ils encore, de te désintéresser de toutes ces questions; > et à l'appui de ce qu'ils disaient, ils citaient la parole de Dieu.
Jusqu'à ce moment, Calvin avait vu clair par intervalles, sa raison avait été convaincue; soudain, son cœur aussi fut touché, et subitement, comme à la lueur d'un éclair, il lui fut donné de voir dans quel « bourbier » d'erreurs et de fautes il était plongé. Ses souillures et ses péchés, qui l'avaient tant fait souffrir, lui apparurent dans toute leur horreur, et il put enfin se rendre compte, et de sa misère présente, et de la mort éternelle qui l'attendait. Mais en même temps, il lui
fat donné de voir le remède. « Et alors, s'écrie-t-il, et alors, que me restait-il à faire, ô Dieu, sinon à condamner, non sans larmes et sanglots, ma vie passée, et à me réfugier dans ta vie! c Damnata, non sine gemitu t ac lacrymis, superiore vita, me, Domine, in vitam t tuam recepi ! b
Ces derniers mots marquent le caractère particulier de la convention de Calvin : dès ce moment, il a la conscience d'être un instrument entre les mains de celui qui Ta appelé. L'obéissance, voilà le trait dominant de. la vie nouvelle qui prend racine dans son être. Lui-mê:ne le signale à notre attention : « Dieu, dit-il, par une conversion subite, tourna et rangea mon cœur à docilité. » Aussi sa foi ne tarda-t-elle pas à se manifester au dehors, et à lui attirer le respect et l'admiration de tous les luthériens de Paris. Il fut étonné lui-même de voir combien on le recherchait, t Je fus tout esbahi, dit-il, que devant que l'an passast, tous ceux qui avoient quelque désir de la pure doctrine se rangeoient à moi pour apprendre, combien que je ne feisse quasi que commencer moi-même. »
Ce serait cependant une erreur que de croire que Calvin ait recherché l'influence ; bien au contraire, il désira toujours s'effacer et se faire oublier. Mais Dieu ne voulut lui laisser aucun repos : « De mon costé, » dit encore Calvin, c d'autant qu'estant d'un naturel un t peu sauvage et honteux, j'ay tousjours aimé requoy t et tranquillité, je commençai à chercher quelque ca- « cbette et moyen de me retirer des gens, mais tant « s'en faut que je vinsse à bout de mon désir : qu'au
« contraire toutes retraites et lieux à l'écart m 'estaient t comme escboles publiques. >
La tradition nous apporte toutes sortes de détails sur l'activité que Calvin déploya à partir de ce moment ; nous croyons qu'on peut en admettre l'authenticité, sans cependant y attacher trop d'importance. Calvin aurait, dès cette époque, présidé des assemblées de protestants qui se réunissaient secrètement dans la maison d'Etienne de la Forge, riche négociant; il aurait puissammentcontribué à raffermir leur courage et leur foi par ses exhortations, qu'il terminait invariablement par ces mots : c Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Ce ministère n'était pas sans dangers; comme le dit un chroniqueur, Florimont de Raemond, c il faisait chaud pour lors à Paris, pour ceux qui sentaient mal de la Foy. » Selon Y Histoire ecclésiastique, Calvin ne se serait pas contenté d'exhorter les fidèles : à la la prédication, il aurait ajouté la polémique contre les erreurs qui avaient cours à cette époque, c II accreut grandement l'œuvre du Seigneur, non-seulement enseignant la vérité, mais aussi l'opposant aux hérétiques que le Diable s'efforçoit dès lors de fourrer en l'Eglise, à sçavoir à ce malheureux monstre Michel Servet, niant entre autres blasphèmes la saincte Trinité, et l'éternité du Fils de Dieu ; lequel Servet, ayant accordé de disputer avec Calvin, à certain jour et heure, n'y osa toutefois comparoir. C'est lors aussi qu'il rembarra publiquement les Libertins, esquels en notre temps s'est renouvelée l'abominable secte des carpocratiens , ostant toute différence entre bien et mal. » Nous
enregistrons ce témoignage sans oser toutefois garantir les faits (1 ) .
Ainsi que nous l'avons dit, nous manquons à peu près de renseignements précis sur l'intervalle qui sépare le 1 5 mai 1 532 et le mois d'octobre i 533. Nous disons à peu près, car il existe une lettre de Calvin àBucer (2), écrite à Noyon, et datée du 8 septembre, mais sans millésime, de la main de l'auteur. MM. Baum, Cunitz et Reuss admettent comme authentique la date de 1532, qu'un collectionneur a assignée à cette lettre. Si cette manière de voir est exacte, ce qui reste à démontrer, c'est que notre thèse sur l'époque de la conversion de Calvin se trouve appuyée d'un nouveau témoignage. En effet, Calvin, dans cette lettre, est protestant. La salutation par laquelle il débute suffirait, à la rigueur, à le prouver : c Que la grâce et la paix du Seigneur soient avec toi. » Cette formule n'est autre que celle dont se servaient entre eux les protestants. La lettre elle-même est écrite dans le but de recommander au réformateur strasbourgeois un frère infortuné : c'est un Français que Calvin avait connu autrefois , et qui
(1) D'autre part, nous n'allons pas jusqu'à contester que Calvin soit sorti de son silence, à l'époque qui nous occupe. Herminjard, qui l'a fait, place la conversion de Calvin dans l'hiver de 1533-1534. Nous estimons qu'il n'eût pas formulé cette assertion s'il avait connu dans son entier le texte du discours prononcé le 1er novembre 1533 par le recteur Cop, et dont Calvin est l'auteur. Ce discours, que nous analysons (lus loin, a été retrouvé tout récemment dans les archives du séminaire protestant de Strasbourg, et n'a été publié que l'an passé par MM. Baum, Cunitz et Reuss, dans le 10 e vol. des Œuvres de Calvin.
(2) B. C. R. Lettre 16.
était décidé, bien que l'estime des gens en crédit lui fût acquise, à quitter Noyon, dans le but de se soustraire à « l'esclavage volontaire que nous supportons encore. » Contraint par sa pauvreté de retourner dans sa terre natale et de faire appel à ceux qu'il avait obligés autrefois, il se vit refuser tout secours, grâce aux calomnies apportées contre lui de Strasbourg : on l'accuse, en effet, de partager les erreurs des anabaptistes. Calvin s'est assuré, dans une conversation, que personne n'avait, çur le baptême, des idées aussi saines que cet homme. Il termine par un appel à la charité en faveur de cet infortuné, qui va remettre lui-même cette lettre à Bucer : « Sois, dit-il, le protecteur de cet orphelin , et ne souffre pas qu'il reste dans un dénûment absolu. Il dépend de toi qu'il en soit ainsi. *
Selon Herminjard, la différence complète de ton qui existe entre celte lettre et celles des années précédentes doit fixer le millésime. Voilà pourquoi il la place en i 534, mais sans apporter d'autres preuves à l'appui de cette date. En présence de ces divergences d'opinion, nous n'osons nous prononcer d'une manière catégorique. Ce qu'il «y a de certain, c'est que, lorsqu'il écrit ces lignes, Calvin est déjà gagné à la Réforme. Si Ton pouvait établir l'exactitude de la date 1532, on fixerait du même coup, et d'une façon définitive, l'époque de la conversion de Calvin, qui aurait eu lieu entre mai et septembre 1 532.
C'est à la fin de 1 533 que nos pieds posent enfin sur un terrain solide. A ce moment, nous retrouvons Calvin préoccupé des événements qui viennent de se passer, et dont
tout Paris s'entretient. Au commencement du mois, les écoliers du collège de Navarre ont joué une comédie qui, au fond, était une satire dirigée contre la sœur du roi, la reine Marguerite, et contre Gérard Roussel. Quelques jours plus tard, la reine fut informée de ce qui s'était passé, et aussitôt on emprisonna les chefs du collège. Mais ce n'était pas tout. La guerre était franchement déclarée entre les deux partis. Certains théologiens, remplis d'un zèle fanatique, avaient offensé gravement la reine Marguerite en mettant son ouvrage, le Miroir de rame pécheresse, au nombre des livres prohibés. L'Université, le 24 octobre, se réunit en assemblée générale, sous la présidence de son nouveau recteur, Nicolas Cop, qui avait été promu à cette dignité le 1 du même mois, et désavoua publiquement l'arrêt de la Sorbonne. Un seul docteur s'efforça de le justifier ; mais l'évêque de Senlis se leva et déclara le livre irréprochable. Le recteur conclut alors qu'on enverrait une lettre d'excuses au roi.
Ces détails nous ont été conservés par une lettre que Calvin adressait à Ûaniel, le 27 octobre 1533 (1). Cette lettre est très-intéressante à étudier : elle jette une vive lumière sur l'état d'esprit de son auteur. Tout d'abord, elle témoigne d'un intérêt passionné pour les questions qui sont à l'ordre du jour : « Je tiens ma promesse, » ainsi débute sa lettre, « en t'envoyant une épître qui abonde en nouvelles. Tu auras la bonté de la communiquer à nos amis, et de la traduire à tes soeurs. *
(i) B. C. R. Lettre 18.
Ailleurs, on lit : « Je t'envoie le second Epitome de notre ami G., mais en te priant de ne le montrer qu'avec circonspection. » Ces mots désignent très-probablement un opuscule de Gérard Roussel, dont Calvin avait dû faire la connaissance. Le récit même, par les détails qu'il donne, et par les réflexions dont il accompagne ces détails nous permet de découvrir, dans l'esprit de Calvin, une double préoécupation : tout d'abord, une véhémente indignation contre les docteurs de la Sorbonne, qu'il appelle des factieux, et dont il flétrit avec vigueur le zèle intolérant ; et ensuite, le désir de prouver à ses amis, autant qu'à lui-même, que le courant est « aux choses nouvelles, > que le roi est disposé à sévir contre les chefs du parti catholique, et c'est là ce que doivent établir les deux incidents que cette lettre nous raconte. Les dernières lignes contiennent un troisième fait, qui n'est pas non plus sans signification : le roi a autorisé l'évêque de Paris à choisir lui-même les prédicateurs de chacune des paroisses ; jusqu'à ce moment, ces choix avaient été faits par les théologiens de la Sorbonne, qui accordaient naturellement leurs préférences aux prêcheurs les plus fanatiques, à ceux que dévoraient une fureur stupide. Ils donnaient à cette fureur le nom de zèle, c zèle, ajoute Calvin en terminant, que ne connut jamais Elie, qui cependant était dévoré du zèle de la maison de Dieu. »
Les dispositions du roi étaient-elles vraiment favorables aux idées nouvelles? Nous verrons plus loin ce qu'il en faut penser ; quoi qu'il en soit, Calvin pensa que le moment était arrivé où le silence devenait cou-
pable. En conséquence, il saisit la première occasion qui s'offrit pour faire de sa foi une profession publique. Cette occasion se présenta bientôt : et les circonstances vinrent lui donner un retentissement inattendu.
C'est le 1 er novembre 1533 que la France devait entendre, à son tour, un appel aussi solennel que celui qu'en ce même jour de la Toussaint, Luther adressait, seize ans auparavant, à l'Allemagne et au monde. Ce jobr-là, en effet, les quatre facultés de Paris avaient l'habitude de se transporter en corps dans une église, et là, en présence de la cour, le recteur de l'Université prononçait un discours solennel. C'est donc à Nicolas Cop qu'incombait cette tâche; Calvin, à la prière de son ami, se chargea de composer la harangue.
La cérémonie eut lieu dans l'église des Mathurins, qui servait d'ordinaire aux réunions de l'Université. Cop monta en chaire, et annonça qu'il allait faire l'éloge de la philosophie chrétienne. Le sujet était nouveau, et bientôt les assistants étonnés se dirent que t c'estoit là une oraison bastie tout autrement que coutume n'estoit. > En effet, sous le nom de philosophie chrétienne, Cop annonçait tout simplement l'Evangile.
Ce discours, dont on se saurait s'exagérer l'importance, n'a été connu et apprécié dans son entier par aucun des biographes de Calvin ; nous croyons donc bien faire en en donnant une analvse détaillée.
Dans son exorde, l'orateur établit l'excellence de cette philosophie, qui laissa loin derrière elle toutes les autres sciences. En effet, la vérité que les sages de tous
les temps ont cherchée en vain, elle nous l'apporte, elle nous l'expose avec une entière certitude ; cette vérité, c'est l'amour de Dieu manifesté dans la venue de Jésus, qui n'est autre que Dieu fait homme. La plus grande preuve de cet amour de Dieu, c'est le don qu'il nous a fait de sa parole, et c'est dans cette parole que la philosophie chrétienne trouve la volonté de Dieu, qu'elle a pour but d'exposer aux hommes.
Or, qu'est-ce que cette volonté de Dieu? C'est le salut des hommes, lequel est accompli par la grâce de Dieu, qui produit dans les chrétiens, par le Saint-Esprit, la sanctification et l'assurance de la vie éternelle.
Selon la coutume, le recteur avait pris pour texte de son discours le péricope du jour : il avait à expliquer les béatitudes du sermon sur la montagne. Quel est donc, se demande-t-il en commençant, le but de l'Evangile? On ne peut s'en rendre compte qu'en le comparant à la loi, qu'il est venu compléter et remplacer. Tandis que la loi ordonne, promet et menace, l'Evangile apporte aux hommes le salut gratuit; c'est aux pauvres en esprit qu'est faite la promesse du royaume des cieux. Ici, Cop rencontre et écarte une objection : Si le salut est gratuit, pourquoi Jésus parle-t-il de la récompense promise à ceux qui sont persécutés? Il faut savoir distinguer, répond Cop, entre la récompense et le salaire. Le salaire est une chose due, tandis que la récompense est sans proportion avec les mérites ou les droits de celui qui l'obtient. Un fils fera tous ses efforts pour remplir ses devoirs envers son père ; mais ses bonnes actions n'iront jamais à lui mériter l'héritage paternel, que cependant
il devra recevoir un jour : cet héritage, on pourra l'appeler une récompense, bien qu'il ne soit, en aucune façon, dû à celui qui l'obtient. De même, la vie éternelle peut être appelée par Jésus une récompense, mais jamais elle ne sera un salaire dû à nos mérites : en sorte que, dans ce passage connu dans tout l'Evangile, c'est du salut gratuit qu'il est question.
Admirons, poursuit l'orateur, la bonté de Dieu envers nous. Il nous tire des ténèbres où nous étions plongés, du sommeil profond qui tenait nos membres enchaînés. Ce qui n'était que commencé, il le parfait et l'accomplit. Dieu avait donné aux anciens ce précepte : «Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face.» Les anciens l'avaient entendu du culte des images; pour nous, qui possédons l'Evangile, nous savons que.Dieu, par ces paroles, nous demande de nous détourner du monde et de lui donner tout notre cœur. Mais nous avons été sourds à la voix de Dieu, et nous lui avons préféré le monde. Dans notre âme, la chair l'emporle sur l'esprit : tous; nous sommes pécheurs. En serait-il ainsi si nous songions que nous aurons un jour à comparaître devant le tribunal du Christ? Cette pensée devrait nous contraindre à nous appliquer à la seule piété, et nous pousser à nous réjouir dans les souffrances et dans les humiliations. C'est précisément ceux qui sentent ainsi leur pauvreté, et qui, désespérant d'eux-mêmes, ne cessent néanmoins de chercher Dieu, c'est eux que Jésus déclare bienheureux; c'est eux qui seront rassasiés de cette justice dont ils sont affamées et altérés.
Ils seront rassasiés. Pourquoi et comment leseront-ils?
Précisément parce que l'Evangile de Dieu les rend certains de la rémission d3 leurs péchés. Ici, nous écouterons l'orateur lui-même : « Rien de plus doux, de t meilleur pour le chrétien, que la certitude qu'il a d'être « pardonné. Si vous ne comprenez pas ces choses, vous « êtes plongés dans l'erreur. Aussi longtemps que le t cœur hésite, peut-il être question de culte, de piété, t de religion ? C'est pour cette raison que Paul, dans c son Epître aux Romains, voulant enlever à la conc science toute possibilité de doute, démontre, par plu- « sieurs raisons, que notre justification et notre € réconciliation avec Dieu ne dépendent, ni de notre t dignité, ni de nos mérites : t Heureux, en effet, dit-il « avec le psalmiste, celui dont l'iniquité est remise, et « dont le péché est couvert! Heureux l'homme auquel « Dieu n'impute point son péché! > Et plus loin, après t avoir longuement disserté sur la justice de Dieu : Où « donc est ton sujet de gloire ?demande-t-il à l'homme? t il est exclu. Par quelle loi? par la loi des œuvres? t non, mais par la loi de la foi, car nous croyons que c l'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la « loi. Mais que peut-on dire de plus clair que ce que € l'apôtre écrit au commencement du chapitre qua- « trième : Que dirons-nous donc qu'Abraham a obtenu « par la chair? Si Abraham a été justifié par les œuvres, « il a sujet de se glorifier, mais non pas devant Dieu, c Mais que dit l'Ecriture? Abraham crut à Dieu, et cela c lui fut imputé à justice. Ainsi, Paul peut, avec raison, t nous proclamer justes en Christ : notre salut, en effet, c serait incertain s'il dépendait du mérite de nos
« œuvres morales ou rituelles. Car ce que la loi ne « pouvait nous donner, ce que l'Evangile nous apporte t de nouveau, c'est la certitude que Dieu nous est proc pice. La loi nous promettait que Dieu nous ferait t miséricorde, mais à de certaines conditions seulet ment ; l'Evangile, au contraire, nous assure la rémisc sion de nos péchés et la justification gratuitement. « Ce n'est pas comme ayant satisfait à la loi que nous c sommes certains d'être reçus par Dieu, c'est en vertu t de la seule parole de Christ. Tout homme qui doute « de cette promesse est incapable de mener une vie « pieuse, et se prépare lui-même le châtiment du feu « éternel. * — «Le Seigneur n'accordait la guérison du « corps qu'aux malades qui croyaient en lui ; » de même « ce n'est qu'aux croyants qu'il remet leurs péchés. Si « nous doutons de ce pardon, nous sQjnmes les plus « malheureux de tous les êtres ; pour moi, l'étude de « l'Evangile m'amène à cette conviction : pour le chré- « tien, le plus grand péché, le comble de l'impiété, c'est « le doute. Si nous en subissons les atteintes, sachons « crier : «Seigneur, viens en aide à mon incrédulité. » «Heureux les pacifiques, Car ils seront appelés enfants de Dieu. > La paix, en général, est une bonne chose; mais ce qui est souverainement excellent, c'est la paix intérieure, spirituelle. La paix du monde consiste en ce que les manifestations seules du mal sont enlevées; mais la racine de la discorde subsiste, et c'est ce fer- , ment de révolte qui nous rend ennemis de Dieu. Sans la paix avec Dieu, la paix du monde ne peut subsister. Heureux sont ceux qui recherchent la vraie paix, la
paix entre les âmes, qui cherchent à ôter de l'Eglise tout germe de dissension. C'est de Christ même que vient cet esprit pacifique, tandis que l'esprit de violence, qui veut établir la paix par l'épée, procède en droite ligne des pharisiens.
€ Heureux, enfin, ceux qui sont persécutés pour la t justice. * De qui le Seigneur parle-t-il ici? Il songe à « ceux qui cherchent par-dessus tout le royaume de « Dieu et sa justice, qui méprisent les futilités et les « vains rêves des hommes; qui, dans leurs discours, ne c quittent pas l'Evangile de la largueuf d'un ongle, et « qui, dans leurs discours, sont fidèles à cette parole de « Paul: c Si quelqu'un vous annonce un autre Evangile « que celui que nous vous avons annoncé, quand ce « serait nous-mêmes, ou un ange du ciel, qu'il soit « anathême ! * — c Heureux serez-vous, leur dit Jésus, « quand les hommes vous diront des injures, vous perséc cuteront et diront faussement contre vous toute sorte t de mal à qtusede moi. » Le monde et les méchants les € appelleront hérétiques, séducteurs, imposteurs, mau-
« dits, eux qui cherchent à répandre dans les âmes le € pur Evangile et qui ne demandent qu'à obéir à Dieu. € Mais ils sont heureux et dignes d'envie, ceux qui « supportent toutes ces persécutions avec douceur, car t ils ont la grâce de Dieu pour les fortifier dans leurs « afflictions. »
« Puisqu'il en est ainsi, s'écriait l'orateur en termi- « nant, pourquoi dissimuler? Pourquoi ne pas plutôt « dire la vérité ? Vaudrait-il mieux plaire aux hommes c qu'à Dieu ? Faudrait-il craindre ceux qui peuvent
c perdre les corps, mais qui n'ont aucun pouvoir sur c l'âme ?0 ingratitude du genre humain, qui ne veut « rien souffrir pour celui dont la mort lave ses péchés, c et qui, par son sang, nous a délivrés de la mortéterc nelle et des chaînes de Satan ! *
Tel est ce discours, dont la hardiesse et la franchise nous remplissent d'étonnement. Car il est impossible d'en nier la portée : la doctrine fondamentale du protestantisme, le principe matériel de la Réforme, la justification par la foi, y esl énoncée et développée longuement. Et ce qui nous frappe le plus, c'est la manière dont cette doctrine est présentée. Elle n'est pas développée abstraitement j théoriquement, mais plutôt comme une vérité qui a été obscurcie par les raisonnements des sophistes « qui s'efforcent de remplacer l'Evangile « par des prescriptions légales de leur invention. » Cette vérité, cet Evangile du pardon gratuit, il importe de l'énoncer enfin avec une pleine franchise. De là, la belle apostrophe qui termine le discours, et que nous avons citée textuellement. Mais il y a plus. Ou nous nous trompons fort, ou les protestants même sont désignés comme les dépositaires de cet Evangile qu'il faut remettre eh lumière. C'est eux dont l'auteur dit qu'ils ont le véritable esprit pacifique, qu'ils sont persécutés pour la justice, qu'ils sont appelés hérétiques alors qu'ils « ne demandent qu'à répandre dans les « âmes le pur Evangile, et à faire la volonté de « Dieu, (i) *
(1) Certaines expressions de ce discours peuvent être rapprochées de
Quoi qu'il en soit, ce discours était trop hardi pour ne pas soulever, contre celui qui l'avait prononcé et contre son auteur, une tempête d'accusations et de poursuites. Deux cordeliers se hâtèrent d'aller dénoncer Cop au parlement de Paris, l'accusant de toutes sortes d'hérésies. Cop fut indigné de cette calomnie; il convoqua l'Université, le mercredi 1 9 novembre, dans l'église des Mathurins, et se plaignit de ce qu'on lui enlevait le droit d'être jugé par ses pairs. Après avoir exposé l'injure que lui. avaient faite les Franciscains, il déclara que les propositions qu'ils avaient produites comme ayant été énoncées par lui ne se trouvaient pas dans le discours qu'il avait prononcé le jour de la Toussaint. Il demanda que l'Université maintînt le droit qu'elle avait de juger elle-même ses membres. Là-dessus, tumulte effroyable ; toutefois, on parvint à faire adopter la déclaration suivante : « La faculté des Arts, considérant comme une « injure à toute l'Université le fait que son premier c magistrat a été dénoncé au parlement, décide d'as- « signer ses dénonciateurs à comparaître devant l'U- « niversité pour se justifier. > Le recteur, toutefois, n'osa pas aller plus loin : les facultés de théologie et de droit se montrant mal disposées à son égard, il dut même éviter de paraître en public, sachant qu'il était menacé de la prison.
La cour du parlement, voyant que le recteur ne vê-
la lettre que Calvin adressait, le 27 octobre, à ses amis d'Orléans. En tout cas, ces deux documents portent l'empreinte d'une préoccupation commune : l'indignation, on pourrait presque dire la haine, contre les théologiens fanatiques de la Sorbonne.
nait pas se présenter à sa barre, l'envoya quérir. 11 se mit alors en chemin pour s'y rendre avec ses bedeaux, mais il fut averti qu'on ne le mandait que pour l'emprisonner. Aussitôt, il retourna chez lui, et quelques jours après, il avait quitté la France pour se réfugier à Bâle. Ces faits sont la meilleure preuve des dispositions réelles de l'Université, du parlement et du roi. Calvin, en écrivant son discours, s'était imaginé que le moment de parler était venu. S'il avait eu connaissance de ce qui, à ce moment même, se passait à Marseille, il aurait jugé autrement de la situation. En effet, à la même époque, le roi François 1 er avait, avec Clément VII, au sujet du mariage de son fils, une série d'entrevues dans lesquelles il avait dû promettre d'extirper les protestants de son royaume. Le pape, à la vérité, avait élevé bien d'autres exigences : il avait demandé au roi s'il ne fournirait pas des troupes pour la destruction des zwingliens et des luthériens, mais le roi s'y était absolument refusé, et n'avait promis sa coopération que dans le cas où un concile aurait déterminé la véritable foi catholique. Pour comprendre cette ligne de conduite, en apparence contradictoire, il faut se rappeler que François I er avait en vue, avant tout, ses intérêts politiques ; ce qui lui permettait de faire alliance avec les protestants d'Allemagne, tout en persécutant ceux de son royaume, où il voulait à tout prix maintenir l'unité. Cette ferme résolution de détruire l'hérésie par la force ne tarda pas à produire ses effets. Le conseil de Berne avait envoyé, le 4 octobre, une lettre intercédant en faveur de quelques
membres de la famille de Farel, dont les uns étaient
prisonniers pour hérésie, et les autres fugitifs. Le 20 du même mois, François I er répondait à MM. de Berne par une « rude lettre : » « Nous avons trouvé, disaitil, vostre requeste si très-estrange, qu'il n'est passible de plus, et ne pouvons répondre, sinon que Nous, désirans la conservation du nom qui nous a esté acquiz par Noz prédécesseurs de Roy très-chrétien, n'avons en ce monde chose plus à cueur que l'estirpacion et entière abolicion des hérésies, et que pour riens ne les voudrions souffrir ne tolérer prendre aucune racine en nostre royaume, et que de cela vous povez vous tenir pour résoiuement asseurez, et vous rapporter totalement à nous d'en faire la justice, sans vous en donner paine. Car vos prières, ni d'autre, quoiqu'il' soit, ne pourroient de riens servir en cest endroit envers Nous. »
Les conférences de Marseille se prolongèrent jusqu'en novembre. Peu après, étant à Avignon, le roi envoya à Paris l'ordre de persécuter à outrance. Sa colère fut encore augmentée par une lettre que le parlement lui écrivit le 26 novembre ; elle lui apportait la nouvelle que l'hérésie faisait à Paris, et particulièrement dans l'Université, des progrès menaçants. Sa réponse, datée du i décembre, de Lyon, n'annonce pas seulement sa ferme intention de détruire l'hérésie ; elle contient une série de mesures prises dans ce but : le parlement est prié de sévir avec vigueur et promptitude « contre cette maudicte secte hérétique luthérienne, > et de désigner deux conseillers qui seront chargés des procès de ce genre. Il lui envoie de plus les deux bulles
octroyées par le pape pour l'extirpation des luthériens. La fin de la lettre contient une allusion au discours prononcé le 1 er novembre; mais, faute de renseignements suffisants, le roi ignore que l'orateur coupable et le recteur sont une seule et même personne, * Pareilc lement, dit-il, nous avons entendu que le docteur qui < a preschè certaines propositions, dont avez faict inc formation de vostre part, et le recteur de la sienne, « et que vous aviez envoyé quérir pour parler à vous, c quand il fut à la salle du palais, quelqu'un de notre « dicte court vint parler à lui, qui fut cause qu'il s'enc fuit. » Et l'orage de la persécution se déchaîna sut la France.
Que devenait Calvin pendant ce temps ? Selon Théodore de Bèze, quelques jours après la fuite de Cop, € il fut envoyé en cour pour chasser quelque provision, « là où il fut connu et très-bien recueilli de ceui qui € avoient quelque droite affection et jugement de ces « affaires. > La reine Marguerite lui fit, à celte occasion, un accueil excellent. Mais, bientôt après, tout changea ; le jeune homme apprit qu'on s'était mis à sa poursuite c pour la familiarité qu'il avait avec Cop. Le bailli Jean Morin vint le chercher jusque dans la cellule qu'il occupait dans le collège de Fortet, pensant le faire prisonnier ; mais, ne le trouvant pas, il saisk tout ce qu'il put de ses livres et de ses papiers, entre lesquels estans plusieurs lettres de ses amis, tant d'Orléans que d'ailleurs, on tascha de leur en faire fascherie ; toutefois, Dieu voulut que cela ne vînt à effet. * Calvin, averti à temps, avait pu quitter Paris à la faveur d'un
déguisement, paraît-il, et gagner la Saintonge. C'est à Angoulême qu'il trouva un abri sous le toit hospitalier d'un ami, Louis du Tillet. Il prit le pseudonyme de Charles d'Espeville, et resta caché pendant l'hiver de 1533 à 1534.
La persécution atteignit son apogée vers les premiers jours de 1534. En quelques jours, de nombreux luthériens furent arrêtés et jetés en prison. Ceux qui furent prévenus à temps s'enfuirent. Les uns gagnèrent la Suisse; d'autres vinrent chercher un refuge à Strasbourg, la ville protestante et libre, qui, pendant longtemps, fut pour les religionnaires français ce qu'est un port où les navires trouvent un sûr abri, quand une tempête se lève sur la mer, et d'où ils s'élancent ensuite pour aller conquérir les rivages lointains. L'un de ces échappés du naufrage vint trouver Bucer et lui apporta ces terribles nouvelles : « Le recteur Cop a dû fuir à cause du discours qu'il a prononcé le jour de la Toussaint, et 300 couronnes sont promises à qui le livrera mort ou vif. On a affiché partout et lu dans les carrefours Tédit suivant : c Quiconque sera convaincu, par « deux témoins, d'être luthérien, serabrûlé vif. » On se croirait en Espagne sous le régime de l'inquisition. A l'heure qu'il est, trois cents personnes au moins sont en prison. > — Ces détails nous ont été conservés par une letto du réformateur strasbourgeois à Ambroise Blaarer, de Zurich, le 13 janvier 1534.
Heureusement, cette fureur de persécution ne fut pas de longue durée. Le 3 février, Bucer écrivait : c Les nouvelles de France sont meilleures. » Ce qui empêcha !e
roi de donner suite à ses projets contre l'hérésie, ce furent ses intérêts politiques. A partir de ce moment, la situation alla s'améliorant ; le 28 février, Myconius écrivait à Bullinger : c Un gentilhomme protestant m'assure que le roi est mieux disposé qu'il n'en a l'air envers les protestants : s'il dissimule ses sympathies c'est pour ménager les susceptibilités du pape. Il a prouvé ses bonnes dispositions en sauvant du bûcher plusieurs des èvangéliques emprisonnés, malgré Béda, qui voulait les y traîner (il s'agit ici de Gérard Roussel, de Coraud et deBertault). » Six semaines après, la situation est encore meilleure ; une lettre de Nicolas Gop à Martin Bucer, du 5 avril, nous apprend qu'à la vérité un évàngélique a été brûlé à Paris ; mais d'autres, parmi lesquels se trouve Gérard Roussel, ont été mis en liberté, tandis que Bèda, le grand adversaire des protestants, est en prison. Enfin, le 8, Myconius envoie à Bullinger des nouvelles plus réjouissantes encore : la persécution a complètement cessé depuis le retour du roi à Paris. Un augustin (probablement Coraud) prêche l'Evangile en face du Louvre, à Saint-Germain l'Auxerrois, et le peuple vient en foule l'entendre. Des prédications èvangéliques ont lieu dans l'enceinte même du Louvre. Aussi un prêcheur catholique, nommé Picard, s'est écrié : « C'en est fait de nous ! Je ne vois plus autour de ma chaire que des vieilles femmes, les hommes s'en vont au Louvre. >
Au moment où ces événements s'accomplissaient, Calvin, au fond de sa retraite, poursuivait le cours de ses méditations et de ses éludes, et jouissait de la paix
qu'il trouvait enfin, après une période si agitée de sa vie. Une lettre qu'il écrivit à Daniel, en mars 1 534, nous le montre sous un jour tout nouveau et singulièrement bienfaisant. Tout, dans cette lettre, témoigne d'une confiance sans bornes en la bonté de Dieu. « Que te dirai-je qui puisse t'intèresser, » écrit-il à son ami. c Tout ce que je puis te dire pour le moment, c'est que je me porte bien, et que, malgré ma paresse, qui t'est connue, je fais quelques progrès dans mes études. Le mérite n'en est pas à moi, loin de là ; la bienveillance de mon protecteur ferait sortir de son inaction l'homme le plus inerte. Si ce temps passé dans la retraite et dans l'exil continue à me procurer des loisirs aussi complets, je m'estimerai fort heureux. Mais à Dieu de pourvoir à toutes ces choses; sa providence saura tout faire pour le mieux. L'expérience m'a appris qu'il ne nous est pas permis de faire des projets longtemps à l'avance. Au moment où je comptais sur un avenir tranquille, j'étais surpris par des événements inattendus. Derechef, quand je redoutais un séjour plein d'horreur, un nid paisible m'était préparé, contre mon attente. Et dans tout cela, je vois la main de Dieu; si nous nous reposons sur lui, il aura soin de nous. »
Cette lettre prouve qu'à ce moment encore, Calvin aspirait à rester caché, à consacrer toutes ses forces, toute son existence à l'étude ; maïs Dieu en avait disposé autrement. « Car, » ainsi qu'il le dit lui-même, « cependant que j'avais toujours ce but de vivre en privé sans estre cognu, Dieu a tellement proumené et faict tournoyet par divers changements, que toutefois il ne
m'a jamais laissé de repos en lieu quelconque, jusqu'à ce que, maugrémon naturel, il m'a produit en lumière et faict venir en jeu, comme on dit. »
Mais il résulte aussi de cette lettre que, désormais, Calvin est conquis à l'Evangile, et que sa volonté s'identifie de plus en plus avec celle du maître qui l'a appelé. S'il a cru pouvoir, dans la suite, insister avec tant d'énergie sur la place immense que Dieu occupe dans l'activité et dans la vie de ses serviteurs, c'est qu'il a fait l'expérience personnelle de cette parole de l'Apôtre : t Christ est ma vie ; ce n'est plus moi qui vis, mais « Christ vit en moi. »
Certainement Dieu était avec cet homme! Tel est le sentiment qu'a fait naître en nous le premier regard que nous avons jeté sur la figure, attrayante en son austérité, du réformateur français. Telle, mais plus profonde, est l'impression que nous laisse l'élude que nous terminons aujourd'hui. Quelqu'imparfaite qu'elle soit, elle a, sinon produit, du moins affermi en nous cette conviction : c'est qu'à Dieu seul appartient la puissance de faire surgir au sein des nations des personnalités qu'il prépare et transforme pour faire d'elles ses serviteurs et ses messagers. C'est lui qui peut, aujourd'hui encore, féconder le sol aride eu faisant descendre des cieux la rosée de son esprit; c'est lui enfin qui n'allend que nos prières pour nous envoyer le secours : sachons donc le demander jour et nuit,*et la réponse d'en haut dépassera nos espérances.
Nous résumons comme suit les conclusions d'une étude sur les rapports de Jésus avec la loi ; d'après les synoptiques :
Jésus disant (Matth., v, 17) : t Je suis venu accomplir, non abolir la loi et les prophètes, » parle en législateur, non en observateur de la loi. Il appuie l'œuvre de législateur qu'il vient accomplir sur son autorité propre. C'est sa personne qu'il met en face de la loi écrite.
La loi et les prophètes sont considérés par Jésus comme formant un seul tout ; les . prophètes ont continué l'œuvre de Moïse en cherchant à dégager la loi de Dieu, c'est-à-dire l'expression de sa volonté, des rites et des lois civiles. C'est ce travail que Jésus vient achever, parfaire.
Mais l'œuvre de Jésus ne se borne pas à cette distinction. L'accomplissement de la loi implique trois choses :
a) Dégager la loi des lois.
b) Trouver une expression parfaite de la loi.
c) Inscrire cette loi parfaite dans le cœur de l'homme, en en faisant un fruit nécessaire du sentiment religieux.
a) La loi parfaite que Jésus vient dégager de la loi de Moïse est immanente dans toute cette loi. Elle ne se trouve pas entièrement exprimée dans tel commandement, mais elle n'est pas non plus absolument absente de tel autre. Aussi l'œuvre de Jésus n'est-elle pas un simple triage entre les lois du Pentatmque. Voilà pourquoi Jésus (Matth., v, 17-19) consacre en bloc toute la loi de Moïse.
6) Cette loi de Dieu, que Jésus vient dégager de la loi de Moïse, n'a qu'une seule expression : la perfection.
c) Cette perfection, Jésus la fait consister dans l'amour du prochain, rattaché et subordonné à l'amour de Dieu. Ainsi gravé dans le cœur, ce principe devient la loi parfaite, qui affranchit l'homme du joug des lois et lui donne la liberté.
Il en résulte que toutes les lois de Moïse deviennent superflues et que, implicitement, elles sont abrogées.
Cette conséquence est exprimée, pour les lois rituelles, dans les paroles de Jésus sur le sabbat et sur les purifications ; pour les lois civiles, dans son discours sur le divorce.
Cependant, pour ce qui le concerne personnellement, de même que pour ceux qui l'entourent, Jésus laisse subsister ces rites et ces lois civiles ; il laisse à son principe le temps de se développer, et à ses disciples le soin d'en tirer les conséquences pratiques.
Vu par le Président de la soutenance, Montauban, le 5 mai 1873.
F. BONIFAS.
Vu par le doyen :
SARDINOUX.
Vu et permis d'imprimer i> Le Recteur,