CHAPITRE V
John Gower. — Sa biographie; son caractère. — Ses trois poèmes. — Préface explicative de ses ouvrages avec ses variantes. ^- Valeur de son poème en langue anglaise; causes de son infériorité. — Extraits de ce poème. — Sir John Mandeville. — Sa biographie ; ses voyages. — Son ouvrage en prose successivement traduit en latin et en anglais. — Pam-
Shlets politiques du temps. — Spécimens de la langue de la noblesse et e celle de la bourgeoisie. — Comparaison entre la langue des écrivains populaires et celle des écrivains aristocratiques.
Pendant que, sous des plumes plus ou moins habiles, la langue vulgaire se développait ainsi parmi le peuple et même à la cour, certains écrivains, s'adressant à un public spécial, continuaient d'écrire en français et en latin. Leurs préjugés aristocratiques les empêchaient de croire que le dialecte des vaincus fût réellement susceptible d'exprimer jamais une pensée élevée sous une forme littéraire. Leur résistance fut énergique ; Ton peut même constater qu'en adoptant enfin la langue nationale, ils cédèrent à une nécessité politique plutôt qu'à la conviction. Le plus célèbre de ces représentants des idées normandes est sans contredit John Gower * .
^ D'^ R. Pauli's Confessio amantis, avec une préface, Bell and Daldy,
Né vers Tan 1326, il eut une enfance obscure. On ne sait rien de sa famille, et Ton ne peut juger de son éducation que par l'œuvre considérable qu'il a laissée. Gower fut un de ces esprits prudents et timides que le changement inquiète et, parfois, épouvante. Il était peu fait pour l'époque troublée où le hasard l'avait fait naître. Honnête et toujours désireux de faire le bien, ou du moins de le conseiller, il manquait de l'énergie nécessaire pour s'élever aux grandes vertus.
Lorsque des contemporains, mieux faits que lui pour cette époque de transition, essayèrent d'introduire la langue des vaincus dans cette cour si profondément antipathique jusqu'alors à tout ce qui était anglais, le prudent Gower ne manifesta que dédain pour cette innovation. Il se garda bien de la contagion et écrivit de plus belle en cet idiome épuisé et flétri qui n'était déjà plus qu'une langue morte. Comme tous ceux qui se croient solidement établis sur une vérité inébranlable, il éprouvait le besoin de répandre à longs flots les bienfaits de son expérience banale et de sa sagesse surannée. Bientôt môme, lorsque les progrès de la langue vulgaire lui parurent menaçants, le français de la cour ne lui sembla plus assez sûr et, par une réaction bien naturelle à un caractère comme le sien, 11 recula jusqu'au latin.
Son poème français. Spéculum medilantis, a été perdu. Ce que Wharton désigne sous ce nom * est un autre poème français portant pour titre : « Un traictée selonc les aucteurs pour ensamplier les amants marietz au fin q'ils la foy de lour seintz espousaillez pourront pur fine loyalte guarder et à honeur de Dieu salvement tener. »
Ce curieux ouvrage, qui n'est pas très rare en manus-
* Wharton, Eiitory of English poetry, II, p. 226, édit. de 1840.
crit, a été imprimé en partie pour le Roxburghe club*. Cette publication, dont le manuscrit appartient au duc de Sutherland, contient cinquante ballades, çui sont évidemment une œuvre de jeunesse. Elles expriment des sentiments tendres dans une langue qui n'est pas dépourvue d'élégance.
Après la grande insurrection des paysans d'Angleterre en 1382, événement qui fit sur son esprit timide une impression durable, — alors que Tidiome de Minot et de Wiclef triomphait de tous côtés, — Gower écrivit en vers latins le singulier ouvrage connu sous le nom de Vox clama7itîs. Ce titre est une allusion transparente à la situation des esprits et au rôle que l'auteur se croyait appelé à remplir auprès de ses contemporains * .
Mais cette voix qui s'exprimait en langue étrangère ne fut pas écoutée. Le temps avait marché à l'insu de Gower ; l'Angleterre avait repris possession d'elle-même, par les soins de ceux qui l'avaient jadis dépossédée. Les successeurs de Guillaume n'avaient plus rien de normand, et le signal d'une réaction favorable aux vaincus était parti du trône élevé par la conquête. Comprenant enfin que sa voix n'avait plus aucune chance de se faire écouter, même en latin, notre poète se décida à faire le tardif sacrifice de ses préférences personnelles. Il écrivit son troisième grand poème en cet idiome qu'il avait 6i longtemps dédaigné. Il est vrai que, par un dernier et singulier effort de résistance, il affubla son œuvre anglaise d'un nom latin, Confessio amantis.
On ne connaît pas la date exacte de ce poème ; mais par certains faits qui s'y trouvent relatés, on sait d'une manière
* Balades and other poems hy John Gotoert 1818.
* Voir Tédition du Bev.-Coofe, imprimée pour le Boxburghê Club, en 1850.
positive qu'il existait en 1392-93. Gower avait alors près de soixante-dix ans. Il est difficile, à un tel âge, de changer ses idées et ses habitudes, et, en s'y résignant, Gower nous montre d'une manière évidente que la résistance n'était plus possible.
Cette concession tardive faite à l'esprit du temps ne laisse pas, d'ailleurs, de lui inspirer quelque honte; il éprouve le besoin de s'en excuser et d'en rejeter la responsabilité tout entière sur Richard II lui-même. D raconte, en effet, dans la première édition de son poème, qui est dédiée au roi, comment un jour, qu'il descendait à Londres à la rame, il rencontra sur la Tamise la berge royale suivant le même chemin. Richard II, l'ayant aperçu, le fit monter sur son embarcation et, après quelques paroles gracieuses, lui ordonna d'écrire un livre en anglais sur un sujet nouveau. Cette édition est remplie des preuves les moins équivoques de son attachement au souverain; et c'est simplement pour « l'amour de lui » qu'il se décide à écrire en anglais * .
Mais à cette époque de brusques changements politiques, le langage des dédicaces était soumis à d'étranges variations, et la seconde édition de ce poème parle d'un tout autre ton. Ce n'est plus pour « l'amour du roi » que l'on veut bien écrire en langue vulgaire, mais bien pour « Famour de l'Angleterre » ». Changement remarquable qui indique, peut-être mieux que tout autre, le chemin qu'avait fait, en quelques années, le sentiment national. Cette seconde édition est, d'ailleurs, dédiée à Henry de Lancastre, en
« The yere sixteenthe of king Richard. »
* < For whose sake he intends to wrlte some new thing in English >.
* < He pùrports to appear in Snglish for England's sake >.
éCRIVAINS ARISTOCRATIQUES EN LANGUE VULGAIRE 77
Cette date, fournie par Fauteur lui-même, est importante, car elle répond yictorieusement à ceux qui accusent le poète d'ingratitude envers son souverain légitime et de basse complaisance à Tégard de l'usurpateur de son trône *. Quand Gower lui adressa cette dédicace, Henry de Lancastre n'était pas même encore duc de Ilereford, car il ne lui donne jamais ce titre, et le désigne simplement sous le nom de Henry de Lancastre. Sa démarche semble prouver qu'il avait compris que la politique de Richard était funeste aux intérêts du pays, et que le fils de Jean de Gand lui paraissait être l'homme du moment *. On se méprendrait, d'ailleurs, sur la gravité de ce fait, si l'on oubliait que les lois de la succession au trône n'étaient pas alors réglées d'une manière aussi indiscutable qu'elles le sont devenues depuis par une longue pratique.
Le changement des idées politiques de Gower se manifeste d'une façon très nette dans une sorte de préface explicative de ses ouvrages, que nous retrouvons dans plusieurs manuscrits et même dans l'édition de Caxton.
Voici les deux formes de cette instructive préface, écrite en latin :
« Quia unusquisque prout a Deo accepit aliis impartire tenetur, Johannes Gower super hiis que Dens sibi intellectualiter donavit, villicacionis sue raciouem dum tempus instat secundum
« Quia unusquisque prout a Deo accepit aliis impartiri tenetur, Johannes Gower super hiis que Deus sihi sensualiter donavit, villicacionis sue rationem dum tempus instat secundum
* « An ingrate to hls lawful sovereigu and a sycophant to the usurper of his throne >, Ritson, Bibliograph. poet,^ p. 25.
* > His writings were Ostentatiously designed for the most educated class of Society. He was no advocate of the populous cause ; but was evidently guided by his personal partiaUties to the nobles who led the opposition to the court; yet the changes in his political views were coïncident with those which agitated society during Richard's reign *, Th. Wright, Polit, pœms and io^gs^ iatrod., vol. II, p. 1.
78 ÉTUDE SUR LA LAN0UB ANGLAISE AU XrV® SIÈCLE
aliquîd alleviare cupiens, in 1er laborcs et ocia ad aliorum noticiam très libros doctrine causa forma subsequenti propterea coraposuit. »
« Primus liber Gallico sermone editus in decem dividitur partes et tractans de viciis et virtutibus nec non do variis huius seculi gradibus viam, qua peccator transgressus ad sui creatoris agnicionem redire débet, recto tramite docere conatur. Titulus libelli istius Speci^ lum bominis nuncupatus est. »
« Secundus enim liber sermone latino versibm exametri compositus tractât super illo mirabili eventu^ qui in Anglia temporis Ricardi secundi, anno regni sui quarto, contigit, quando serviles rustici impetuose contra nobiles et ingenuos regni insurrexerunt, innocenciam tamen dicti domini régis tune junioris etatis causant inde excusabilem pronuncians culpas aliunde et quibus etnon a fortuna talia inter homines contingunt enormia, evidencius déclarât. Titulusque voluminis huius, cuius ordo septem continet pagas, Vox clamantis nominatur, >
« Tercius iste liber anglico sermone in octo partes divisus, qui ad instanciam serenissimi principis dicti Domi)ii Régis Angliœ Ricardi secundi, conficitur secundum Danielis propheciam super buius mundi rcgnorum muta-
aliquid alleviare cupiens, inler labores et ocia ad aliorum noticiam très libros doctrine causa forma subsequenti composuit. »
« Primus liber Gallico sermone editus in decem dividitur partes et tractans do viciis et virtutibus nec non do variis buius seculi gradibus viam, qua peccator transgressus ad sui creatoris agnicionem redire débet, recto tramite docere conatur. Titulus libelli istius Spect^ lum meditantis nuncupatus est. »
« Secundus enim liber sermone latino metrice compositus tractât de variis infortuniis tem' pore régis Bicardi secundi in Anglia contingentibus, unde non so^ lum regni prorceres et communes tormento passi sunt, sed et ipse crudelissimus rex, suis ex demeritis, ab alto corruens in foveam quam fecit finaliter proiectus est nomenque voluminis huius Vox clamantis intitulatur. »
« Tercius est liber qui, ob reverenciam strenuissimi domini sui Domini ffenrici de Lancastria tune Derbie comitis, anglico sermone conficitur secundum Danielis propbeciam super buius mundi regnorum mutacionc a
cione a tempore rcgis Nabugodonosor usquo nunc tempor»
distinguit. Tractât eciam secundum Nectanabum et Aristotelem super hiiSt quibus rex Alexander tam in sui regimine quant aliter amorem et amantum condiciones fundamentum habety ubi variarum cronicarum historiarumque finem MC nonpoetarum philosophorumque scripture ad exemplum distinctius inseruntur. Nomenque presenti$ opusculi Confessio amantis specialiternuncupatur. »
tempore régis Nabugodonosor usque nunc tempora distinguit.
Tractât eciam sccundiun Aristotelem super hiis, quibus rex Alexander tam in sui regimine quam aliter eius discipline edoctus fuit. Principale tamen huius operis materia super amorem et infotuatas amantum passiones fundamentum haèêi, nomenque sibi appropriatum Confessio amantis spécialité r sortitus est *.
Le poème anglais de Gower, le seul qui intéresse cette étude, n'est qu'un pastiche assez gauche de Fart d'aimer d'Ovide, accommodé à la manière du moyen-âge, selon les idées religieuses du temps. Ce poème, qui ne contient pas moins de trente mille vers, est beaucoup plus édifiant qu'instructif. L'intérêt n'est pas sa qualité dominante. M. Ellis veut bien reconnaître que tant qu'il plaît au « moral Gower » de s'en tenir à sa moralité, il est sage, touchant et parfois même s'élève à une certaine hauteur. Mais il ne craint pas d'avouer que ses récits sont «stupéfiants», et que lorsque nous retrouvons dans son poème les histoires qu'Ovide nous a rendues familières, nous ne pouvons que déplorer l'art fune&te qui les a scrupuleusement dépouillées de tout ce qui faisait leur charme. Gower ne veut voir en Ovide qu'un simple annaliste ; il repousse le poète.* Il se contente donc de reproduire les faits et d'en tirer toute la moralité qu'ils peuvent contenir. Ce n'est réellement pas 4à œuvre de poète, et si on persiste à honorer Gower d'un
^ Ms. Harle, 3869, fol. 2m,and CaatOHi fol. 210^.
80 ÉTUDB SUR Lk LANGUB ANOLAISB AU XIV® SIÈCLE
nom qu'il mérite si peu, ce n'est que parce qu'il a versifié une prose qu'aucun artifice ne saurait faire prendre pour de la poésie. L'imagination du poète est absente,' ou plutôt elle gît écrasée sous la masse indigeste de ses connaissances d'érudit. Son style, lourd et difius, ne s'égaie jamais de cette humour qui perce môme au milieu des passages les plus arides de la poésie de Chaucer ; Gower est absolument dépourvu de cet amour sincère de la nature qui fait un des charmes les plus pénétrants des œuvres de son illustre contemporain.
Sa langue est aussi, comme nous le verrons, bien inférieure à celle de Chaucer. Elle manque de souplesse et d'abondance et contient un nombre considérable de formes latines et françaises. Ces défauts n'ont rien dë^feurprenant ; Gower ne pouvait posséder une langue qui n'existait réellement pas encore, et pour bien mettre en œuvre les éléments qui étaient à sa disposition, il lui manquait deux forces, le talent et la foi ; il ne croyait pas à l'avenir de cet idiome vulgaire. L'aversion insurmontable qu'il lui inspirait se manifeste dans les plus petits détails. Il affecte, par exemple, de conserver aux mots français qu'il emploie une orthographe purement française, au lieu de les modifier comme le fait Chaucer. Les manuscrits en font foi. Dans les termes anglais qu'il adopte à regret se manifeste, au contraire, un singulier dédain des habitudes orthographiques du temps. Au lieu de I saw, il écrit toujours 1 sih ; au lieu de not^ il emploie nought. Il ne respecte pas mieux la syntaxe. Les modes et les temps sont soumis à tous ses caprices. Il ne peut se dérober aux traditions aristocratiques qu'il doit à son éducation, et il en use librement avec la partie vulgaire de l'idiome qu'il écrit ; il réserve tous ses soins pour celle qui lui vient des vainqueurs. Il renonce même volontairement à tous les procédés prosodiques des Anglo-Saxons et
daigne l^allitération que plusieurs de ses contemporains
iployaient avec tant de succès.
Voici, comme preuve, la première partie de son pro-
rue:
PROLOGUS.
Of hem, that writen us to-fore, The bokes dweUe and we therefore Bon taught of that was writen tho.
Forthy good is, that we also In oure time amonge us hère Do writ of newe some matcre
Ensampled of the old wise,
So that it might in sucho a wise,
Whab we be dede and elles where,
Beleve to the worldes ère
In time comend after this.
But for men sain and sothe it is
That who that al of wisdom wrlt
It dulleth ofte a mannes' wit
To hem that shall it alday rede,
For thilke cause if that yo rede
I wolde go tho middel wey
And Write a boke, betwene the twey,
Somwhat of lust, somwhat of lore, '
That of the lasse or of tho more
Som man may like of that I writc,
And for that fewe men endite
In oure Englishe, I thenke mako
A boke for Englondes sake
The yere sixtenthe of king Richard,
What shall befalle hère afterward,
God wote, for nowe upon this side
Men seen the worlde on every side
In sondry wise so diversed,
That it wel nigh stand ail reversed.
As for to spcke of timo ago
The cause why it chaungeth so
82 ÉTUDK SUR LA LANOUB ANatAlSti AU XlV glACLB
It nedeth nouglit to speciâe, The thing so opcn is at eye, Tbat everjr man it may beholde*
But for my wittes ben to smale To tellen every man hia tale^ This boke upon amendement To stonde at his commanndément, With whom min herte iê of Adooiàe, I sende unto min owne lorde Which of Lancastre is Henry naméd* The highe god him hath procltmedl Full of knighthod and aile grâce, So wol I now this werke embraee With hol truste and with hol belevô God graunte I mate it well aûhevd.
Mais l'édition Pauli, fondée sur lâ première édition Berthelette (1532) ne satisfait pas pleinement M. Ellfs, et nous ajoutons, d'après lui, le morceau suivant, copié sur plusieurs manuscrits et, particulièrement, sur celui de la bibliothèque harleienne (3869), çtti lui parait 16 meilleur.
THE PUNISHMENT OF NËBÛCHADNfiZ^AR.
HarL M9. 3109. foL 496.
i. lad.
Ther was a kinge that mochel myhte Which NabugpdonoBor hihte Of whom that I spak hier tofbre Zit in the bible his name is bore For al the world in Orient Was hol at his comandemeni As thanne of kinges to his liche Was non so myhty ne so riche To his empire and to his lawes As who seith al in thilke dawes
âCBIYAINS ARISTOGRATIQÙBS EN LANGUB YULaAIRB 83
Were obéissant and tribut tere As thogli he godd of erthe were With strengthe te putte kynges under And wroghte of pride many a wonder.
He was so full of veine gloire That he ne badde no mémoire Thât thdr Was ény good bot hé Pot pride of bis prospérité Til that the hihe klng of kinge»
Which seth and knoweth aile thinges Whos yhe may nothing asterte ï he privetes of mannes herte.
i. iff*
*thë spekè and sôùneii in bU crc As tbogh tbei lowde "Wyndeë '^ere He tok tengànce apon tbi§ pride Bot for he wolde a while abide To loke if he bim wolde amende To him a forèlokne he sende Ànd that was in bis slep be nytte Ihis prôude kyng a wôndëif syhté Hadde in bis swetiene thër he léf Him thoghte upon a merie day As he behield the world a boute A tree fulgrowe he syh theroute • Whiche stod the world amiddes euene Whose heighte stràghle up to heuehé The levés werôn fSîré dhd lèf gë (fol. Ô6) Of fruit it bar so ripe a charge That aile men it mihte sede He sih also thowes spriede A bove al erthe in which were The kynde of aile briddes tbere And eke him thoght he sih slIsO The kynde ofallebestes go Under this tree aboute round Aud sedden hem upon the ground As he this wonder stod and sih
Him thoghto he herde a vois on high Criende and seide a bouen aile Hew doun this tree and let it falle Tho levés let défoule in haste And do the^fniit destruie aud waste *.
Les écrits du fameux voyageur Sir John Mandevil ne sont pas moins intéressants, au point de vue de la langue, que ceux de son contemporain Gower,
Né à Saint-Âlbans vers 1300, Sir John Mandevil quitta son pays à rage de vingt-deux ans, pour aller se mettre au service des rois orientaux. Il parcourut successivement l'Egypte, la Perse, une partie de l'Inde, la Tartarie, la Oiine, et résida môme pendant trois ans à Pékin. Il ne rentra en Angleterre qu'en 1356. Il retrouva son pays bien changé. Il l'avait laissé humilié et vaincu, en proie aux coupables entreprises des favoris et des étrangers, entre les mains d'un roi qui n'avait rien d'Anglais. Il le revoyait victorieux et uni, sous un roi habile et soucieux de sa grandeur. Les fanfares de la victoire de Poitiers, qui accueillirent son retour, annonçaient la gloire de l'avenir, en confirmant celle du présent.
Les idées et la langue n'avaient pas moins changé que la situation politique, etde toutes les merveilles que Sir John avait admirées pendant son long voyage, la plus étonnante, à coup sûr, l'attendait au retour. Mais, habitué comme il l'était, par le voyage, aux brusques changements, il n'éprouva aucune des terreurs qui avaient assailli Gower, et se trouva bientôt au niveau de la ciyilisation nouvelle de son pays natal.
Il avait écrit un long récit de ses aventures ; il y avait même ajouté mainte anecdote d'emprunt, de nature à frap-
* EUis, Early Snglish pronuneiation^ part. III; p. 728.
ÉCRIVAINS ARISTOCRATIQUES BN LANOUB YUL0AIRB 85
per vivement rimagination de ses lecteurs. Selon la mode du temps, il avait composé deux versions de son ouvrage : Tune en latin, afin de lui ouvrir la porte de toutes les cours civilisées de l'Europe ; l'autre en français, pour lui assurer les sympathies de la noblesse de son propre pays. Mais au lieu de trouvères normands, il ne vit à la Cour d'Edouard III qu'une pléiade de jeunes écrivains en langue vulgaire, à la tôte desquels brillait Ghaucer , préludant alors à ses glorieux poèmes par des imitations et des essais ^ L'Angleterre reprenait possession d'elle-môm^.
Le voyageur n'hésita pas longtemps ; aussitôt qu'il eut compris la nouvelle situation de son pays, il se mit à l'œuvre et traduisit en anglais son merveilleux récit, qu'il dédia au roi sous sa forme nouvelle.
Ses connaissances en anglais se ressentent quelque peu de leur nouveauté ; son style n'est guère qu'un calque raide et anguleux 'de l'œuvre primitive ; mais on y sent la bonne volonté d'être clair, et le récit y gagne une certaine naïveté qui en fait plus facilement accepter la rudesse. En voici un exemple :
We oughte for to chalenge the héritage that our fadre lafte us and do it oui of hethene mennes bondes. But nowe pride, covetyse and envye han so enflawmed the hertes of lordes of the world, that thei are more besy for to disherite hère neyghbores, more than for to chalenge or conquere hère righte héritage before seyd. And the comoun peple that wolde putte bere bodyes and hère catelle fot to conquere our héritage, they may not don it withouten the lordes. For a semblée of people withouten a schepperde, the which departeth and desparpleth and wyten never whedre to go. But wolde god that the temporel lordes and aile wordly lordes weren al gode ac-
* D*après la savante chronologie des œuvres de Chaucer établie par M. Fleay, la traduction du Roman de la Rose serait de 1353, le Dream serait de 1359 et le Book of the Duchess de 1369. Or la traduction des Voyages de sir John MandeviUe parut entre 1356 et 1371.
cord, and wift the cpjnep peplç, woulden t§)çep lljls ^qly yigge over the see. Thanne I trowe wel that wilhin a lit^l time, our righte héritage befbre seyde scholde be reconsyled and put in the bondes of the right beires of Jesu Crist.
^pdi for ^s mpcb 9S it is longe tyme pas^ed that ther waa no g^n^f^ç p^psagQ ne yyage py^r the see ; an4 pi^y men désire^ |pr ^ )i^e spek^ of the IXply Ipnd and than thereof gret §p}açe and coçi-r fort ; I John Maundeville, knyght^ aile be it I be npt worthi, that was bom in Bngland, in the town of St. Albans, passed the see in the yere pf our Lord 1820, in the day of seynt Michelle ; and hi- 4rdtQ haye bgn longe tyme over the ^ee, and havet seyn, and gPQ thorghe manye diverse londes, and )nany provynces, ^Ipgdoms and jsles, and bave passed thorghe Tartarye, Pprcye, prmpnye, the Litylle and the Gret, thorghe Lybye, Caldee, and a gret partie of Bthiope ; thorghe Aniazoyne, Inde the lesse and the more^ a gret partie ; ai)d thorghe ont many othere iles that ben abouten Inde, where dwellen many dyverse folkes and pf dyyerse maneres and Igwes, ^d of djverse sphappes of ipen...
Apd yee schuUe understonde that I bave put this boke put pf la-r tyn into Frensche and translated it agen out of Frensc^e into Engiyssche, that every man of my nacioun may undirstonde it *.
Lorsque I9 brillante époque des succès milUair^9 d*£douard III fut passée, et que la gloire ne déguisa plu9 le3 fautes de son gouvernement, une opposition se forma peu À peu dans les rangs mômes de la noblesse. Les dernières années d'Edouar4 et l'avènement de Richard ne firent gli'^Ugmeijter les forces de cette opposition, en la justiflapt p^r (les fautes toiyours plu^ grandes. Dans les luttes politiques qui en sortirent l'arme du pamphlet ne fut pas négligée. Il y en eut un grand nombre écrits en latin, ce qui prouve (ju'ils ne s'adressaient pas au peuple. Le plus coppu 4^ c^§ pampblets pst un long poème latin qui porte le nom de Prophétie de John of Bridlington. Mais tous ces écrivains dQ parti ne. dédaignèrent pas la langue anglaise ; certai^s la
* Voiajie and travaile, p. 4-7; Pmt^ ffQW ^ Q^itm^ ?PPm 17^» 1727-
ÉCBIVAIN5 ABISTOGKATIQUBS BN LAN0UB VULG^AIBB 87
lièrent d'une manière bizarre à leurs poèmes latins; lutres enfin Tadoptèrent complètement. Nous en citerons *taîns passages, pour donner une idée du langage de la ate société et de la polémi(iue du temps.
ON THB TIMBS.
Syngyn y wolde, but, alas !
Descendunt prospéra grata ; England sum tymo waa
Regnorum gemma vocata ; Of manhod the flowre
Ibi quoadam floniit omnis ; Now gon ys that honowr,
TraduQtur talia isomniB.
I^ecbery, lust and pride
hœc sunt quibus anglia paroi, Sone Trowyth ys set asyde,
Die qualiter anglia staret.
Hère myoh moro myght I say,
Gum ordo vetat seriarum Of swche more se he may
In libris ecclesiarum The lanterne of lygbtte
Non fiilget luce serena ; yt ys not aile aryght,
Populus bibit ecoe venena.
Ouer kynge and bis lond
Servet, regat et teneatur ; Oo god with ys bond
Cœlum, terram moderatur.
Cette pièce curieuse se irouTe daos deux mss. da Britisk muséum y . Harl, n® 536, fol. 34 recto (A), et ms. Harl, n® 941. fol. 2, recto (B), et 18 un troisième de Trinity Collège^ Dublin, B, 5, 10 (C).
88 ÉTUDiB SUR LA LANGUE ANGLAISE AU XIV« SIÈCLE
In ago as he growyt
Sua crescat gratîa fhictu ; Fui welle that he knowe
Quanto dolet Anglia luclu.
rex, si rex es, rege te, vei eris sine re rex ; Nomen habes sine re, nisi te recteque regas rex.
(Explicit autem scriptum. Nunc finem feci, da mihi quod merui.)