CHAPITRE VI
GEOFFREY CHADCER
Chaucer, — > son enfance, — ses études. — Chancer à la cour; ses patrons : — causes de sa faveur. — Ghaucer homme politique. — Chaucer à la Chambre des Communes. — > Richard II, sa politique. — Vieillesse de Chaucer, — sa mort. — Causes de son influence prépondérante sur la formation de Tidicmie anglais. — Il préfère la langue vulgaire à celle de la cour; — son inquiétude à ce sujet, — Causes de son choix. — Il est à tort accusé de nlucisme. — Ses emprunts au français. — Il est secondé par Wiclef. — jBffet de la traduction de la Bible en langue vulgaire.
GeofBrey Chaucer, fils de John Chaucer, marchand de vin dans Thames street, à Londres, naquit selon toute probabilité en 1328 ^ On ne sait rien de son enfance ; on
* Cette date, adoptée par Spegt, a été mise en doute par Godwin (vol. I, p. 21], sur la foi d'une disposition faite en octobre 1386, à Toccasion d^un procès entre Lord Scrope et Sir Rich. Grosvemor. Chaucer, en qualité de témoin, y déclare qu*il avait alors quarante ans et qu'il était sous les armes depuis vingt-sept ans. Sir Harris Nicolas conteste avec raison l'autorité de ce document. Des erreurs manifestes ont été découvertes dans des dépositions de ce genre. Gower déclare, d'ailleurs, en 1392, que Chaucer est dans ses vieux jours < in his days old • ; Occleve le traite de « Father révérend • , et lui-môme se qualifie de « old and unlusty >. Pour ces motifs, la date de 1328 nous parait préférable à celle de 1345, choisie par Godwin sans doute pour justifier le rejet de plusieurs poésies de jeunesse, qu'il déclare apocryphes, parce qu'il ne peut pas les faire entrer dans son système de métrique chaucérienuc.
ignore même s'il étudia à Oxford ou à Cambridge, et certains, biographes, pour sortir d'embarras, affirment qu'il fréquenta successivement les deux universités, bien qu'il soit impossible de prouver qu'il ait appartenu à aucune. Quoi qu'il en soit, l'examen le plus superficiel de ses œuvres suffit à établir qu'aucune branche des connaissances de son temps ne luî était étrangère. A une intelligence remarquable des auteurs anciens, il joignait des notions très étendues de théologie, de droit et même d'astronomie. On peut en conclure qu'il ne se destina pas tout d'abord à la carrière des armes, et qu'il voulait embrasser une profession libérale ; car on n'étudiait guère alors pour le seul plaisir de l'étude. Etait-ce l'église ou le barreau qui avait tenté sa jetine ambition ? Speght et Léland pensent que c'était le barreau. Le ^premier veut^ en effet, que Chaucer ait fait partie du « inner fémpte », et que môme, pendant son séjour â l'éCôle de droit, il ait été puni de deux shillings d'amende pour avoir battu un frère franciscain dans Fleet street. Leland, de son côté, affirme que Chaucer, après son voyage en France, fréquenta les écoleis de droit : « collegia leguleiôrum freqûentavit. » Malheureusement les récits de ces detil biographes contiennent trop d'erreurs constatées pour qu'ils puissent être cités comme autorités * .
Il faut se hâter de prendre pied sur tmteft*âin pïuH fefme. Le premier fait positif que l'on connaisse sur Chaucer date de 1357. C'est une inscription sur le Jiùusenold dOùk d'Elisabeth comtesse d'Ulster, femme de Lionel, flls d*Edouard III ». Il est hnpossîble d'ajouter eiï quelle qualité Êlhaucer fit partie de cette maison, mais on sait q^'fl n'y
* Sit Hbtûé Nicolas, Ufe of Chàueer, p. 4.
* F.-G. Fleay, Quid^ to Chaucer, p. 11.
déffîetmc pas longtemps. II déclaré Ittf-ftiéme avoff snivi Yatméê d'Edouard qui envahit la France à cette époque, ëi y atoir porté les armes pour la première fois.
Cette première eîpédition ne fut pas heureuse pour le futur poète. L'ennemi ne risquait aucune bataille et laissait les Anglais, encombrés d*un lourd bagage, s'épuiser dans rinaction. Six mois de marches et de contre-marches sans résultat, dans un pays déjà ruiné par la guerre, furent plus funestes à l'armée d'Edouard qu'une défaite décisive. Arrivés à Chartres, les Anglais se virent forcés de signer le traité de Brétigny. Quant à Chaucer, imprudent comme un poète, mais plus brave qu'Horace, il se fit prendre dans une escarmouche et resta prisonnier. Le roi né l'abandonna pas ; il paya pour lui, au premier mars de cette môme année, une rançon de seize livres, et Chaucer put rentrer dans sa patrie à la conclusion de la paix de Chartres. Il faut se résoudre à constater ici, comme sir Harris Nicolas, tm vide de sept années que la légende seule pourrait combler.
En 1367, nous retrouvons notre poète au nombre des talets of the king's chamber * , fonctions ordinairement remplies par des gentilshommes, ce qui, à défaut d'autre preuve, a pu, faire croire que Chaucer était noble. Le 20 juin de la même année, le roi lui alloua, sous la désignation de dilectuÉ taiettics nostèr, une rente de vingt marcs, en considération des services qu'il avait déjà rendus et de ceux qu'il pourrait être appelé â rendre dans la suite.
Voici donc Chaucer à la cour, jouissant de la faveur royale et en position de faire une brillante fortune. Il avait
* Ce titre, diaprés Selden, était exclusivement réservé aux jeunes héritiers, candidats au titre de chevalier, et aux jeunes gentilshomined de grande famille.
déjà trente-neuf ans, si nous acceptons 1328 comme date de sa naissance. Ses brillantes études, sa campagne militaire peuvent, jusqu'à un certain point, nous faire admettre qu'il ait pu rendre des services au roi; mais comment savoir qui lui avait ouvert rentrée de la cour et quels services avaient pu lui valoir une récompense spéciale ? Nous en sommes sur ce point réduits aux conjectures. Nous savons toutefois que la protection de Jean de Gand, duc de Lancastre, troisième fils d'Edouard III, ne fit jamais défaut à Chaucer * , et que celui-ci se montra, en revanche, toujours dévoué à la personne et à la politique de son protecteur. On peut donc admettre que ce prince fut l'introducteur du poète à la cour, mais on ne peut que soupçonner les causes de leur liaison qui devint assez étroite pour aboutir à une alliance. Chaucer épousa, vers 1366, Philippa, fille de sir Payne Roët du Hainault, qui fit partie de la suite de la reine Philippa. Le mariage se fit avec l'approbation de la reine, car elle accorda une pension de dix marcs à la fiancée. Après la mort de sa femme, en 1369, le roi garantit cette pension à Philippa Chaucer, qui entra au service de Constance, seconde femme de Jean de Gand. Elle s'y trouva en compagnie de sa propre sœur Catherine, veuve de sir Hugh Swynford, gouvernante des enfants de la première duchesse de Lancastre. Catherine devint la maîtresse du duc et, plus tard, sa femme. C'est ainsi que le prince devint le beau- frère du poète*.
Cette mésalliance irrita la cour, et il semble môme qu'elle aurait dû amener la disgrâce de Chaucer. Il n'en
' Chaucer fut le précepteur de Jean de Gand ; on a de celui-ci un sonnet en langue vulgaire, composé en 1358. — Voir Godwin, vol. II, p. 96 et suiv.
' Voir pour tous ces détails les différentes biographies de Chaucer et« en particulier, le travail récent (1877) de M. F. -G. Fleay (Guide to Chau- C€r)f qui en est un excellent résumé.
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fut rien. Cela prouve que la faveur dont il jouissait avait une source plus élevée et plus pure que Tinfluence de sa telle-sœur. Ses exploits militaires ne suffisent pourtant pas à expliquer cette faveur, ni la notoriété évidente qui était attachée à son nom. D'un autre côté, sa naissance n'était pas assez illustre pour suppléer à tout mérite. Il faut donc chercher ailleurs les causes de la haute situation qu'il occupait à la cour.
Nous croyons que ce furent les premiers écrits de Chaucer, bien plus que ses relations avec la famille de Lancastre, qui lui valurent la faveur royale. Les premières productions de son génie donnaient, en effet, les plus brillantes espérances. Ce n'étaient encore que des traductions et des imitations, mais le style, grâce à l'éducation classique de l'écrivain, en semblait moins gauche et moins grossier que celui des autres poètes en langue vulgaire. Les oreilles délicates de la cour crurent entendre du français, tant ce nouveau langage leur parut d'abord élégant et clair. Le roi comprit bien vite le service que le jeune écrivain pouvait lui rendre, et il seconda de son mieux la formation savante d'un dialecte assez anglais pour rester national, assez français pour n'être plus vulgaire.
Edouard était heureusement en état d'apprécier un poète qui servait ses vues politiques, en ajoutant à la gloire de son règne. Il faut même avouer qu'il fit autant de cas de l'homme politique que de l'écrivain. Il lui confia souvent des missions diplomatiques d'une grande importance. En ISTO, par exemple, désirant éloigner les Génois de l'alliance française, il les autorisa à établir un comptoir dans un port anglais, pour flatter leur génie commercial. Il fallait im homme habile et sûr pour traiter adroitement cette affaire, dont le succès pouvait être si préjudiciable à la France. Chaucer fut chargé de cette mission délicate en qualité de
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scutifer régis * . Le voyage qu'il fit à cette occasion a donné lieu à de vives discussions sur le plus ou moins de probabilité de son entrevue avec Pétrarque. Le fait est, en luimême, peu important. Il nous suffira de constater que ce voyage diplomatique ne fut pas perdu pour les lettres; Chaucer rentra en Angleterre chargé de notes et de souvenirs. Une récompense Ty attendait : un writ royal, donné à Windsor, le 23 avril ISIé, accordait une provision quotidienne de vin dilecto armigero nostro Galfrido Chaucer. Le 8 Juin de la môme année, il était, en outre, nommé à un emploi lucratif*.
Le duc de Lancastre, de son cdté, n'oubliait pas son protégé. Le 13 juin 13*74, il lui donna une pension viagère de dix livres, pour les services rendus par lui et par sa femme au duc, à son épouse et à sa mère^ la reine Philippa.
En décembre 1376, Chaucer remplit une autre mission secrète en compagnie de Sir John Barleigh. L'année suivante, au mois de février, il accompagna Sir Thomas Percy en Flandre pour une nouvelle mission. A peine de retour, en avril, il quitta Londres de nouveau pour le service du roi. Il toucha à cette occasion 26 £. 12 sh. 4d. Cette mission versus partes Francie ^ avait pour but de négocier la trêve de Montreuil-sur-Mer avec la France. Tout ceci prouve surabondamment que jusqu'en 1377, dernière année de son règne, Edouard ne cessa pas d'honorer Chaucer de sa confiance.
' F.-G. Fleay, Guidé to Chaueety p. 12.
* ComptroUer of the customs and subsidy of wools, skini , and taoned hides in the port of London.
' Froissard place cette entrevue en 1376. Il se trompe certainement; car parmi les négodateurs il compte, outre Joffroy Cbauder, le chancelier évêque de saint Dayid qui ne fut nommé chancelier qu'en janvier 1377. Foss., Lives ofthe jttdges, III, p. 326.
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Sous Richard II, la fortune de notre poète ne se démentit pas tout d'abord. En 1386, il fut choisi pour représenter le . comté de Kent à la Chambre des Communes. Le parlement dont il fit partie avait été convoqué par le jeune roi, en l'absence de son oncle, alors en route vers le Portugal. Richard voulait obtenir des levées contre la France qui, voyant l'Angleterre privée de la meilleure partie de son armée, songeait sérieusement à une descente. Le duc de Gloster, jaloux de son frère, comme celui-ci l'avait été du Prince Noir, profita de cette occasion pour flatter les passions populaires^ et ruiner l'administration des Favoris du roi. Il osa accuser le duc absent d'imprévoyance et peutêtre de trahison , pour avoir éloigné des côtes d'Angleterre une armée si nécessaire à leur protection *.
En l'absence de son patron, Chaucer protesta contre une telle accusation. Il ne reste malheureusement d'autre trace de ses paroles que l'effet qu'elles produisirent : l'orateur ftit disgracié. Une enquête fut ordonnée pour constater certains abus dans le contrôle des douanes dont il était chargé, et, quelques jours plus tard, 4 décembre, il fut remplacé dans ce poste lucratif par un certains Thomas Yerdeley*.
Mais bientôt le duc de Gloster, à bout d'influence, dut céder la direction des affaires au duc d'York, son jeune frère et à son neveu, le comte de Derby, fils de Jean de Gand lui-même. Chaucer reçut alors la récompense de son dévouement et de sa fidélité ; il fut nommé « clerk of the king's works » pour les plus importants domaines de la couronne. Chaucer, il faut bien l'avouer, semblait peu préparé à des fonctions de cette nature ; malgré la variété de
* Ungard; Hief. d'Angh, III, p. 378.
* Fleay, Quide to Chaucer, p. 14.
ses connaissances, il est au moins permis de douter qu'il eût des notions d'architecture suffisantes pour remplir convenablement son nouvel emploi. Mais il avait déjà plus de soixante ans, et on avait sans doute voulu lui procurer une sinécure. Son avenir, quelque court qu'il fût, n'était pourtant pas assuré, car il ne conserva ce poste que deux ans. De 1391 à 1394, il ne toucha d'autre pension que celle que lui servait le duc de Lancastre, et ses honoraires d'écuyer du roi. Son biographe Godwin suppose qu'il passa ces trois années à Woodstock, où il se serait retiré, loin de la politique et du monde, pour compléter sqs contes de Canterbury.
Le 28 février 1394, Richard lui accorda une nouvelle pension viagère de vingt livres,, preuve qu'il n'était pas complètement oublié. Mais soit que l'influence de ses protecteurs fût moins efficace, soit que le souvenir des services qu'il avait rendus fût déjà effacé, il est malheureusement certain que les dernières années de ce règne furent pour le vieux poète une période d'inquiétude et de gène. Les registres de l'échiquier nous prouvent qu'il se vit plusieurs fois réduit à solUciter des avances pour subvenir à ses besoins.
Wiclef n'avait pas eu à se louer davantage de Richard IL Après sa condamnation par le synode de Londres en 1382, il fut persécuté par le roi, malgré l'intervention de la Chambre des communes. Mais son œuvre était dès lors à peu près terminée, et il put mourir paisiblement dans sa retraite de Lutterworth, en 1384.
Pendant ce temps la lutte entre les deux oncles du roi se poursuivait avec les mêmes alternatives. Un instant éloigné, le duc de Gloster fat rappelé au retour de Jean de Gand, comme si Richard eût voulu contrebalancer, l'une par l'autre, l'influence de ses deux tuteurs, pour en
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neutraliser les effets. L'opposition du duc de Gloster n'en continua pas moins. Il se plaisait à irriter l'amour-propre national, indigné d'une si longue trêve avec la France. Il triompha surtout lorsque Richard manifesta l'intention de solliciter la main d'Isabelle, fille de Charles VI, avec l'approbation du duc de Lancastre et du duc d'York. Son influence fut môme assez forte pour retarder cette alliance de plusieurs mois ; et il fallut acheter son consentement. Le mariage fut enfin célébré le 9 mars 1396 *.
Aussitôt que le jeune roi se fut ainsi assuré l'appui de la France, il se hâta de se venger. Il n'avait pas oublié le meurtre de ses favoris, ni les insultes faites à sa dignité. Le duc de Gloster fut arrêté, envoyé à Calais et impitoyablement mis à mort. Richard le fit même déclarer traître, afin de pouvoir confisquer légalement ses immenses propriétés '.
On comprendra sans peine que Chaucer fut oublié au milieu des intrigues tragiques d'une pareille cour. Bien qu'il ne lui restât plus que trois années à vivre, il allait cependant assister encore à plusieurs changements politiques et en subir le contrecoup.
La mésintelligence se glissa bientôt parmi les vainqueurs du duc de Gloster, et le roi n'eut pas assez d'autorité pour la prévenir, ni pour la faire cesser. Il dut recourir au bannissement pour se débarrasser du duc de Norfolk et surtout de son cousin, devenu duc de Hereford, 1398. Dès que le jeune exilé eut quitté l'Angleterre, la popularité de sa famille ne fit que grandir, et Richard put alors voir clairement combien sa vengeance avait été impolitique : la mort de son oncle de Gloster l'avait privé du seul contrepoids
* Histoire d'Angleterre, par Liugard, vol. IV, p. 366. ' Histoire d'Angleterre^ par D. Hume, vol. II, chap. xviii et Histoire d'Angleterre, do Lingard, vol. IV, p. 378.
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qu'il pût opposer à la famille de Lancastre, plus puissante que jamais depuis qu'elle était persécutée.
Le vieux Jean de Gand ne survécut pas longtemps à Texil de son fils. Il est juste de dire qu'il avait profité des derniers efibrts de son influence pour faire allouer à son malheureux beau-frère une rente viagère d'une tonne de vin (15 octobre 1398), ce qui était environ l'équivalent d'une pension de cinq livres.
La nouHBlle de la mort de son père vint surprendre le duc de Hereford pendant qu'il négociait son mariage avec la fille du duc de Berry. Richard, redoutant l'influence que cette union donnerait à son ennemi, résolut de l'empôcher à tout prix. La mort de son oncle lui fournit l'occasion qu'il cherchait ; il déclara son cousin traître à son pays et confisqua les biens du défunt.
Cette maladroite injustice eut de terribles conséquences. Richard, aveuglé par les quelques années de pouvoir absolu dont il venait de jouir, et négligeant les conseils de la plus vulgaire prudence, venait de passer en Irlande, pour y venger la mort de son cousin Roger, comte de March. L'Angleterre demeurait donc abandonnée aux entreprises d'un ennemi populaire. Celui-ci ne perdit pas l'excellente occasion qui lui était oflferte. Sous prétexte de réclamer son héritage, il aborda en Angleterre avec quelques amis, et, en peu de jours, sa popularité et l'adhésion de son oncle d'York lui livraient l'héritage de son père avec la couronne d'Angleterre par surcroît, 1399.
Cette brusque révolution ftit naturellement très favorable à Chaucer. Dès le 3 octobre de la môme année, le nouveau roi récompensait le fidèle serviteur de sa famille, en ajoutant une pension de quarante marcs à celle qui lui avait été allouée par Richard II.
Gower accueillit l'usurpateur par de nombreuses pièces
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de vers et des louanges hyperboliques. Peut-être était-il satisfait de voir l'assassinat de son protecteur, le duc de Gloster, si rapidement vengé*. Chaucer, au contraire, d'après Godwin, n'approuva pas le fait accompli, n'adressa pas au nouveau roi le moindre hommage, — si bien que ses vers a to his emptie purse » seraient apocryphes, — et accepta pourtant le don que lui fit Henri IV, quatre jours après son avènement.
L'opinion de Godwin ne nous paraît pas mieux justifiée que celle de Chateaubriand*, qui accuse notre poète d'ingratitude à l'égard du roi déchu et presque de trahison. La situation de Chaucer nous semble pourtant parfaitement nette et sa conduite à l'abri de toute interprétation fâcheuse. Il était entré à la cour, nous l'avons vu, sous le patronage de Jean de Gand ; il était devenu son parent et n'avait jamais abandonné sa cause. Peut-être, dira-t-on, n'aurait-il pas dû accepter les faveurs d'un roi dont il ne servait plus les intérêts? Quelles faveurs avait-il donc reçues de Richard? Ses emplois les plus lucratifs lui avaient été retirés tour à tour, selon les fluctuations de l'influence Lancastrienne. La seule rente qui lui fut laissée était une rente viagère, et, d'ailleurs, il la devait bien moins à la générosité du roi qu'au crédit de son protecteur. En quoi Richard méritait -il donc sa reconnaissance? N'était-il pas le flls du Prince Noir, ce cruel ennemi des Lancastre? Ne ruinait-il pas, par une administration funeste, les glorieuses espérances qu'avait fait naître le règne de son aïeul? La joie que Chaucer ressentit à l'avénement de son cher exilé était bien légitime. Il y voyait le salut de son pays en même temps que le triomphe de
* Godwin, Lifh of Chaucer, IV, p. 144.
* Chateaubriand, Sstai sur la litt^rat. anglaUe^ vol. I, p. 110.
son parti. D'ailleurs, nul prince ne semblait mieux fait que Henri IV pour réparer les fautes de son prédécesseur; et, s'il déchaîna sur l'Angleterre l'une des guerres les plus funestes de son histoire, Chaucer du moins ne put pas le prévoir avant sa mort. Il expira le 25 octobre 1400, à l'aurore du nouveau siècle, à l'âge de soixante-douze ans. Ses restes furent déposés dans la chapelle de Westminster-Abbey, destinée désormais à être le Panthéon anglais.
Cette esquisse biographique, si incomplète qu'elle soit, était nécessaire pour établir un fait d'une importance prépondérante dans cette étude : Chaucer fut un homme politique, en môme temps qu'un grand écrivain. Nous pourrons maintenant nous occuper à loisir de ses innovations littéraires ; les manifestations de son génie et son influence politique nous livreront, tour à tour, le secret de son rôle dans la formation de l'idiome anglais.
Si, contrairement à l'opinion de M. Bradshaw*, la traduction du Roman de la Rose est bien de Chaucer, il est évident que ce fut un de ses premiers ouvrages. C'était,
* Voir la préface de la six-teœt édition des contes de Canterbury, p. 107. M. Bradshaw, bibliothécaire de l'Université de Cambridge, M. A, agrégé de King's Collège, n'a pas encore démontré la vérité de ropinion qu'il a émise sur le compte du roman de la Rose. Il s'est décidé à devenir le collaborateur de la Chaucer society^ fondée par- M. Furnivall. Sous cet habile directeur, la société se propose de publier une édition définitive des Canterbury Taies, d'après les six meilleurs manuscrits qui existent. De ces six précieux manuscrits, trois sont empruntés à des bibliothèques publiques, tirois à des bibliothèques particulières :
1° The Landsdowne ms. (British muséum), I. I 2° The corpus^ ms. (Oxford),
3*^ The Cambridge University^ ms.,
1^ The Fllesmere, ms. [avec autorisation du comte d'EUesmere), II. J 2® The Hengwrt, ms. (avec autorisation de W.-E. WynneEsq.j, 3^ The Peiworthj ms. (avec autorisation de lord Leconfield).
Le Ellefifpere jns, est le plus estimé par M. Furnival.
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d'ailleurs, un excellent choix; nul livre ne convenait mieux à une noblesse à qui la paix laissait déjà de longs loisirs et qui commençait à s'habituer aux charmes de la vie des cours. Il est permis de s'étonner pourtant que cette noblesse eût besoin d'une traduction pour goûter une pareille œuvre, car il est incontestable que le roi et l'aristocratie parlaient encore français à cette époque ; les preuves abondent*. D'un autre côté, nous voyons que Gower et les autres poètes de la Cour écrivaient encore en français ou en latin; pourquoi donc Chaucer songea-t-il à traduire un roman destiné à la haute société en un idiome grossier qu'elle dédaignait de parler? et s'il est vrai que cette traduction lui ait été attribuée à tort, ce que nous ne pensons pas*, pourquoi se servit-il plus tard de cet idiome dans ses compositions originales?
Les nobles anglo-normands qui continuaient à parler la langue française n'étaient pas étrangers au dialecte de leurs yassaux, tandis que ceux-ci demeuraient encore plongés dans la même ignorance, de sorte que Chaucer, en adoptant le dialecte vulgaire, pouvait espérer étendre le cercle de se? lecteurs. La moindre réflexion montre que ce motif ne saurait suffire à expliquer son choix.
Nous avons vu combien étaient considérables les différences dialectiques, et combien le mélange des mots français s'opérait inégalement dans les provinces. Les Bardes anglais pouvaient, il est vrai,* se servir sans danger de ces dialectes provinciaux, car ils limitaient leurs chants aux exploits d'un seul baron, et se contentaient d'une gloire qui ne dépassait pas les bornes de son domaine. Mais un jeune poète, épris de renommée et d'harmonie,
* Hpb. de Avesburj, De miràb, gestis Ed. III, p. 130 (Ed. Hearne) et sir Harris Nicolas, Sssay on the lang. of Chaucer , p. 137. ■ Voir F.-G. Fleay, Guide to Chaucer, p. 32.
écrivant à la cour et pour la cour, ne pouvait raisonna^ blement se servir que de la seule langue qui y fût comprise et estimée. Cette langue s'était altérée sensiblement, il faut bien l'avouer; mais elle n'en avait pas moins l'incontestable avantage d'être fixée, c'est-à-dire prononcée et écrite partout d'une manière uniforme. Hygden, dans son Polychronicon, l'affirme nettement : « Cum mîrandum videtur quomodo propria lingua Anglorum, pronuntiatione ipsâ, sit tam diversa, cum tamen normannica lingua, qttœ adventitîa est, universa maneat pênes cunctos, »
Aussi bien il n'est pas môme permis de supposer que Chaucer ignorât le danger auquel il s'exposait en écrivant en langue vulgaire, car il s'écrie, avec une émotion bien caractéristique, en livrant un de ses poèmes au basard de la publicité :
« Go, litel boke, go, litel myn tragédie !
Ther God, my maker, yet er that I dye, So sende me myght to makcn som comedye !
But litel boke, no makynge thow nenvye, ■ But subgit be to aile poésie,
And.kysse the steppes, wheras thow seest space, Of Virgile, Ovyde, Orner, Lucan and Stace. »
« And, for Iher is so grete dyversité In EngUssh, and in writynge of our tonge, So preye I to God, that non myswrite the.
Ne the mys-metere, for defaute of tonge !
And red wher so thow be, or elles songe, That thow be undertonde, God I beseche !
But yet to purpoa of my rathor speche *. »
^ ' Va, pelit livre; va, ma petite tragédie I — • Puisse Dieu, moa cHkteur, m'accorder, avant ma mort, — la force de faire quelque comédie I — Mais toi, petit Uvre, n envie aucune forme littéraire, — sois soumis à toute poésie, •*« et baise en toute circonstance opportune les traces des paa -<— de Virgile, d'Ovide, d'Homère, de Lucain et de Stace. >
> Et pusqu'il y a, en Angleterre, une si grande diversité — dans la
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Si, d'un autre côté, nous considérons l'amour de l'antiquité classique développé chez Chaucer par de fortes études, son goût déjà formé, sa connaissance parfaite du latin et du français qui, dans quelques-uns de ses dialectes, était riche de chefs-d'œuvre, nous serons obligés d'attribuer une grande importance au motif inconnu qui lui fit préférer un dialecte informe à deux langues polies par une longue culture littéraire.
Pour braver des difficultés si grandes, pour renoncer à des avantages si sérieux, pour résister à une sympathie si vive, il ne fallait rien moins que l'influence toute puissante d'un patriotisme éclairé. Comme tous les esprits supérieurs, Chaucer avait devancé son siècle;. le sentiment national s'était éveillé en lui de bonne heure, au bruit des victoires d'Edouard. L'enthousiasme lui avait donné une sorte d'intuition de l'avenir avec l'intelligence nette du présent. Il avait compris, lui aussi, que, pour être réellement im peuple, les vainqueurs de Crécy devaient s'affirmer par leur langue autant que par leurs armes, et que cette langue devait être digne de leur grandeur nouvelle. Or, Chaucer n'était pas un rêveur : homme d'action au moins autant que poète, il mit aussitôt tgutes les ressources de son esprit et toute son înfiuence politique au service de l'idée qu'il venait de concevoir, afin de la réaliser.
Sa pensée sur l'importance d'une langue nationale nous semble vivement éclairée par le passage suivant de son
mani&re d'écrire notre langue, — Je prie Dieu que nul n'altère ton orthographe, — ni tes mètres par la faute de cette diversité de formes ! — et quel que soit le lieu où tu seras lu ou chanté, — je prie Dieu de faire que tu sois compris ! — Mais revenons à mon premier sujet » . Troylus et Cresseyde, Stroph., 257, 258, vol. V.
introduction au traité de l'Astrolabe. Il s'adresse en ces termes à son fils Louis :
And Lowis if it so be that I shew Ihe in my lithc English as true conclusions touching this matter, and not only as true, bat as many and sublill conclusions as ben ysbewed in latine, in any common treatise of the Astrolabie, connc Ihe more Ihanke and pray God save the king that is Lord of this langage and ail that him failh beareth and obeyeth, everiche in bis degree, the more and Ihe lasse *.
Il pouvait bien, avec une certaine fierté, appeler Edouard le maître de cette langue, car il avait, plus que tout autre, contribué à lui assurer cette conquête, la plus légitime de toutes et la seule durable.
Aussi bien, la tâche de former un idiome capable de satisfaire également les descendants des vainqueurè et des vaincus de Hastings était encore si délicate et si difficile que, malgré l'appui du roi, malgré tous les efforts de son patriotisme et de son génie, Chaucer n'a pu échapper au reproche de gallicisme et d'amour exagéré du français. Skinner ne craint pas de dire de lui : « Chaucerus poeta, » pessimo exemple, integris vocum plaustris ex Galliâ in » nostram linguam invectis, eam nimis anteà a Norman- » norum victoriâ adulteratam, omni ferè nativâ gratiâet » ni tore spoliavit * ».
Verstegan, de son côté, le traite de « great mingler of
' < Et Louis, si je parviens à te montrer^ dans mon doux anglais, des conclusions aussi évidentes sur ce sujet, et non seulement aussi évidentes, mais encore aussi nombreuses et aussi précises que toutes celles qui ont été données en latin dans n'importe quel traité sur YAstrolabût sache que ta dois d'autant plus remercier Dieu, et le prier de protéger le roi, qui est le maître de cette langue^ et tous ceux qui lui doivent fidélité et obéissance, chacun selon son rang, les grands et les petits. >
' Skinner, EtymoL, Ling. angL, Praf.
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English with French* », et attribue cette prédilection pour le français à son origine *.
Chaucer a, il est vrai, emprunté au français du temps un nombre considérable de termes et de tournures; mais est-ce là une preuve de sa trop vive affection pour notre langue ?
Trop aimer le français ! c'est évidemment là le moindre défaut de Chaucer, môme à ses débuts. Nul peut-être, à la cour, n'avait un sentiment plus vif d'une nationalité distincte, nul n'était plus Anglais que lui. Tandis que les poètes de cour écrivent encore en français, tandis que la plupart des bourgeois, pour se donner ce vernis de distinction démodée qui s'attachait naguère à la culture de dette langue, s'efforcent de la balbutier, Chaucer comprend avant tous que l'Angleterre n'est plus ni normande ni saxonne, mais anglaise. Aussi écoutez-le se moquer de ces maladroits continuateurs de la génération passée :
In Latin and French liath many soueraine wits had great delyte to endyte, and hâve many noble thinges fulfilde, but certes there been some that speaken their poisie-matter in French, of which spech the French men hâve as good a fantasie, as we hâve in hearing of French mens English. And many terms ther ben in English, which unneath we English men connen déclare the knowledginge : how should than a Frenchman borne soche termes conne iumpere in his matter, but as the jay chatereth English : right so truly the understanding of Englishmen wol not stretch to the priuie termes in Frenche, what so euer wee bosten of straunge langage. Let then clerkes enditen in latin, for they haue the propertie of science and the knowing in thdt facultie. And lette Frenchmen in their French also enditen their queint terms, for it is kindely to their mouthes, and let us shewe our fantasies in such wordes as wee learneden of our dames tongue '. »
* « For that he was descended of French or rather Wallon race ». Voir sir Harris Nicolas, An 'Essay on the lang» of, Chaucer, p. 121, note 2. ' « Plus d'un grand esprit a aimé à composer en latin et en français, et
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Mais Chaucer avait beau ne pas aimer la France, il lui était impossible de se dérober à l'influence de sa civilisation plus avancée, de sa littérature plus polie. Au collège, il avait été, dès Tenfance, nourri de grec et de latin, et nous savons que cet enseignement n'était encore donné qu'en français *. Comment, d'ailleurs, aurait-il pu trouver dans le vocabulaire saxon de quoi traduire des idées sorties de la civilisation normande et de la culture latine? Les termes abstraits n'y abondaient pas, et sa pensée, déjà philosophique, y aurait en vain cherché sa complète expression. Il était Anglais par le cœur, mais Français par l'esprit. Il nous appartenait, à son insu sans doute, par la finesse satirique de son esprit, la multiplicité de ses aptitudes et la forme classique de ses conceptions.
Comme Chaucer, Wiclef avait eu de bonne heure le sentiment de la patrie. Les deux protégés de Jean de Gand furent deux remarquables exemples de ce patriotisme exclusif, mais puissant, dont il est ajsé de constater l'influence sur la religion, la littérature et la politique de l'Angleterre, à toutes les époques de son histoire.
Wiclef rêva une église anglaise, au moment où Chaucer travaillait à constituer une nation anglaise ; et l'indépen-
a produit ainsi de nobles œuvres. Mais certes il en est qui écrivent leurs poèmes en un français qui charme autant Toreille d'un homme de France, que l'anglais d'un français charme la nôtre. Il j a, dans notre langue, bien des termes que nous, Anglais, comprenons à peine ; comment donc un homme, né en France, pourrait- il se servir de ces termes dans son langage autrement que comme le geai qui babille en anglais ? H est tout aussi évident que rintelligence des Anglais ne s'étendra jamais aux termes particuliers du français, quelle que soit notre connaissance des langues étrangères. Que les clercs écrivent en latin, puisqu'ils ont la propriété de la science et les connaissances nécessaires pour la pratiquer, et que les Français se servent de leurs termes étranges, car ils vont bien à leur bouche. Quant à nous, exprimons nos pensées dans les termes que nous avons appris de la bouche de notre mère. > (Prologae du Testament of Love).
^ Sir Harris Nicolas, Bssay on the long. of. Chaucer, p. 135.
GBOFFRET CHAUCKR 111
dance religieuse de son pays lui sembla une conséquence naturelle de son indépendance politique.
Avec une singulière sûreté d'instinct, le réformateur et le poète cherchèrent dans Tidiome national une arme efficace contre la domination étrangère, et la langue anglaise reçut ainsi tout le bénéfice des efforts tentés pour le succès d'une idée politique et d'une idée religieuse.
Wiclef, par ses écrits en langue vulgaire, et surtout par sa traduction de la Bible (1380), seconda merveilleusement l'œuvre d'unification de la langue, entreprise par Chaucer. Les vers du poète ne pouvaient guère s'adresser qu'à la noblesse et à la bourgeoisie ; il aurait pu chanter longtemps encore sans que les paysans, plongés dans la plus profonde ignorance, fussent initiés à la nouvelle langue de leur pays. Mais ce que la poésie n'aurait pu faire, la prédication le fit. La parole ardente des LoUards pénétra jusqu'aux dernières couches de la société. Tous lurent bientôt ou écoutèrent lire la parole de Dieu. Les puissantes images du style biblique, si bien reproduites par la langue anglaise, surtout à l'origine, laissèrent une trace désormais ineffaçable dans ces esprits incultes, il est vrai, mais naturellement contemplatifs. La mémoire de ces ignorants conserva fidèlement tous les mots dont la foi religieuse avait fait pénétrer le sens jusqu'au fond de leurs âmes.
Le nombre toujours croissant de ses sectateurs * permit à Wiclef de multiplier autant qu'il le voulut les copies de sa version, et la parole de Dieu, sous cette forme intelligible à tous, fut lue ou entendue, chaque jour, jusque dans la plus humble chaumière. C'est ainsi que la base solide d'une langue uniforme s'établit en peu de temps, et presque simultanément, dans toutes les provinces du royaume.
^ Thom. Walsingham, Sist. angl., p. 188.