CHAPITRE I
ENGLISC ET ANGLO-SAXON
Les Angles et les Saxons. — Dialecte littéraire des Angles, Englisc. — Influence des invasions danoises sur la littérature anglienno. — Monuments de cette littérature, la croix de Ruthwell. — Publications de la Surtees Society. — Alfred le Grand et la langue littéraire des Saxons ; — Quel nom doit-elle prendre ? — Sharon Turnor ; son opinion sur Tanf?lo-saxon. — Réfutation, — Opinion de M. Earle. — Disparition de la littérature anglo-saxonne.
Les tribus barbares qui vinrent s'établir dans la Grande- Bretagne, aux V® et vi° siècles, formèrent des groupes distincts. Les Angles se fixèrent au Nord et à l'Est; les Saxons occupèrent l'Ouest et le Sud. Quant aux Jutes, probablement peu nombreux, ils n'ont pas laissé de traces certaines. Le vénérable Bède, qui nous donne ces informations dans son Historia Ecclesiastica gentis Anglorum, est le seul qui signale les Jutes comme formant un groupe séparé. Ils s'établirent dans Tile de Thanet, sur le territoire de Kent, et dans l'île de Wight, sur les côtes du Hampsliire.
Les dialectes de ces peuplades guerrières, venues d'un
même pays, étaient évidemment de même famille, et, dans
l'état primitif où ils se trouvaient alors, ne pouvaient
guère se distinguer les uns des autres que par des nuances.
2 ÉTUDB SUR LA LAJ^QUÉ ANaLAISB AU XIV« SIÈCLE
Mais les milieux où ils s'établirent ne furent pas également favorables à leur développement, et le parler des Angles s'acclimata plus rapidement que celui des Jutes et des Saxons.
Tandis que toute la partie méridionale de la Grande-Bretagne demeurait plongée dans la barbarie, un commencement de littérature se manifestait au Nord*. Ces œuvres primitives furent les premiers monuments littéraires de l'idiome qui, après de longues phases de formation, devait devenir la langue anglaise. Nous le désignerons sous le nom à'Englisc ou langue des Angles, à l'exemple de certains chroniqueurs du temps et de plusieurs philologues modernes *. Bède nous a laissé dans ses écrits et, en particulier, dans sa lettre à Ecgberht, des détails intéressants sur YEnglisc au vu* siècle ^ Bien qu'il écrivît lui-môme en latin, il comprenait l'utilité de la langue vulgaire ; il la
* Les missionnaires, envoyés de Rome en 597, contribuèrent largement à doter les Angles d'une langue écrite, en important l'alphabet romain. (Voir Freeman, The History of the Norman conquest, Oxford, 1876, vol. I, p. 28 ; et M-ATchy Anglo-Saxon reader^ New- York, 1875, p. 95.)
* Les philologues anglais ne s'entendent guère sur le nom qu'il convient de donner à la langue parlée en Angleterre avant la conquête normande. Le terme anglo-saxon^ généralement adopté jusquici, est maintenant repoussé par la plupart avec une véritable indignation. Leur patriotisme n^admet pas que leurs ancêtres aient pu parler une autre langue que l'anglais. M. Freeman, par exemple, affirme « qu'aucun habitant de la Grande- Bretagne avant la conquête, parlant, dans sa langue, de la nation formée par les différentes tribus de Teutons, n'a jamais employé le mot Saxon. Anglif JEngle^ Angelcgn, Englise sont les seuls noms qui aient servi aux Teutons de là Grande-Bretagne à désigner leur nation ou leur tangue ». Eiet. ofthe Norm, conçuest, vol. I, p. 597 et 603.
Sir Francis Palgrave [The history of Normandy and England, p. 631) ; M. Kington Oliphant (Old and middle Bnglish^ chap. ii, p. 89) ; M. Earle \The philology ofthe English iongue^^, 26) ; et M. Henry Sweet {A History of English sounds^ p. 157) sont à peu près du même avis. Pourtant M. Thomas Arnold, dans la remarquable introduction de son BeofVulf(\S76) donne de si bonnes raisons en faveur de l'ancienne dénomination, que nous avons cru devoir la conserver partout où elle nous a paru utile à la clarté de ii(4rô exposition.
^ « Bède ne fut pas seulement le chroniqueur le plus exact et le plus
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défendit toujours avec vigueur, dans Tintérôt de la civilisation chrétienne dont elle favorisait les progrès.
Ce fut malheureusement Téclat môme de cette civilisation hâtive qui attira plus particulièrement en Northumbrie le fléau des invasions danoises. Le fanatisme païen des dévastateurs s'exerça sur les œuvres de cette littérature, expression poétique et naïve d'une religion rivale*. Outre le barde northumbrien Cœdmon, dont Bède raconte la merveilleuse histoire', il ne reste plus guère que deux grands noms pour représenter la vaillante école du nord ; ils marquent les deux points extrêmes de son époque la plus brillante. Le premier est celui de Benedict Biscop, Angle de naissance, qui fit cinq fois le voyage de Rome et fonda, en 612, Ip monastère de Wearmouth. L'autre nous est plus familier ; c'est celui d'Alcuin ^, dont Charlemagne honora le talent. Il mourut en 805.
Les Danois ne réussirent pourtant pas à détruire complètement l'œuvre d'un siècle et demi de patiente culture : la plupart des écrits angliens — traductions de l'Écriture, hymnes, chants et livres de dévotion — avaient déjà pénétré chez les Saxons du sud, où se ralluma bientôt le flambeau mal éteint de la littérature anglienne. Attaqués à leur tour par les Danois, les Saxons furent plus heureux que leurs frères du nord ; grâce au courage et à Fhabiletô
judicieux du moyen-fige, il eut un génie encyclopédique étonnant pour l'époque et les circonstances où il vivait ». Aug. Thierry, Conquête de VAn' gleterre, liv. I, p. 54, note 3.
* Aug. Thierry, Conq. de VAngU^ liv. II, p. 68 et suivantes. — Sharoa Turner, Eist, of the Anglo-Saœons, liv. 1, p. 515. — Tk» Anglo-Saœo» Chronicle, edited by Benj. Thorpe (I86l), passim.
' D'après la légende, Cœdmon avait été doué par le ciel du don de poésie pour répandre la parole de Dieu parmi les Angles. Le poème qui lui est attribué n'est connu que par un manuscrit du x® siècle, en dialecte méridional.
* Kington Oliphant, Old and middle JSngl.^ chap. ii, p. 89. — Earle^ The Philol, of the BngU iongue, p. 27.
de leur chef Alfred, leur pays échappa au désastre d'une invasion victorieuse. Le calme qui s'établit alors de tous côtés permit aux Saxons de recueillir l'héritage littéraire des Angles*.
Le plus curieux monument de la langue littéraire des Angles, qui ait échappé aux ravages des Danois, est, sans contredit, l'inscription en caractères runiques gravée sur une croix de pierre qui fut érigée en 680, à Ruthwell, près de Dumfries. En 1840, après de longs efforts, Mr. Kemble parvint à la déchifirer*. Vers la même époque (1843), la
^ Venglise pur ne reparaîtra qu'au xv^ siècle avec Vunlar^ lorsqu'il sera devenu la langue nationale des Écossais.
* Voici cette inscription avec la traduction littérale en anglais moderne, telle que la donne M. Stepbens dans ses Runic moniMents, I, 405. Pour plus de commodité, nous substituons le th moderne aux anciens ^{th dont) et J5 (M dur).
* (On) geredœ hinss God almeyottig tha be walde on galgu gi-stiga modig fore (aie) men
Girded bim God almigbty wben be v^roîdd on gallov^s mount proud for ail men
Abof ic riicnœ cuningc
beafunœs blafard
bœlda ic ni darstœ
bismserœdu ungcet
men ba 8etgad(r)e
ic (wœs) mitb blodaî bistemid
I beaved tbe ricb king
beaven's lord
beel (over) I durst not
men mocked us
botb togetber
I was v^itb blood besmeared^
Erist vses on rodi
bwetbrœ tber fusse
fearran kwomu
œtbtbilsB ti canum
ic tbsBt al bi(b)eal(d)
8(are) ic v^^œs
mi(tb) sorgu(m) gi(d)rœCfe)d
Cbrist was on rood but tbere burriedly from afar tbey came tbe prince to aid I tbat ail bebeld sore I was witb sorrow barrowed
Mitb strelum giwundsed alegdum bi» binœ limwœrignsB gistoddun bim (set) b(is l)icœs (h)eaf-
[(du]m
Witb arrows wounded
Tbey laid biûi down limb-t^eary
Tbey stood at bis ccrpse's bead.
ENGLISG ET ANaLO-SAXON 5
Surtees sociely fut instituée à Londres pour élucider toutes les questions relatives au dialecte englisc. Nous trouvons dans ses publications une traduction remarquable du psautier latin. Elle s'éloigne, il est vrai, du texte reçu de la Vulgate, et s'en éloignait probablement davantage, car le manuscrit porte des traces évidentes de corrections ultérieures. On ne sait d'ailleurs rien de son histoire, le premier feuillet a'ayant pu être retrouvé. L'éditeur en fixe la date probable au viii° siècle. Il n'est pas douteux que cette traduction ne soit en dialecte northumbrien, car la structure en est conforme à celle du dialecte des évangiles de Lindisfarne et de Rushworth, ainsi qu'à celle du rituel de Durham*.
^ Voici un passage de cette traduction :
4 . Se eardath iu beofenum bismeralh hie qui habitat in cœlis inridebit eos
and drybt byspetb bie.
et dominus subsannabit eos.
5. Tbonne spricetb to bim in eorre bis Tune loquctur ad eos in ira sua
and in bat-beortinesse bis ge-droefed bie et in furore suo conturbabit eos.
6. le soth-lice ge-seted ic eam cyning from Ego autem constitutus sum rex ab
bim ofer Sion mont tbonebalgam bis eo super Sion montem sanctum ejus bodiende bi-bod drybt.
prœdicans prseceptum Domini.
7. Drybt cwsetb to me sunu min tbu eartb Dominus dixit ad me filius meus tu es ic to-dege ic cende tbec
ego bodie genui te.
8 . Bide from me and ic sellu tbe tbesde erfe- Postula a me et dabo tibi gentes betbeardnisse tbine and on-œbte tbine gc-mseru reditatem tuam et possessionem tuam terminos eortan.
terrse.
Ce n'est là, sans doute, qu'un calque servile du texte latin ; mais il témoigne d'une souplesse et d'une capacité d'expression déjà bien remarquables dans un idiome qui venait d'échapper à la barbarie.
Aussitôt après sa victoire, Alfred s'empressa de tirer parti des circonstances favorables où il se trouvait. Par ses soins, une sorte de renaissance ne tarda pas à se manifester dans le Wessex, et les Saxons eurent, à leur tour, une littérature. Cette littérature qui succéda, presque sans transition à celle des Angles de Northumbrie, brilla d'un vif éclat pendant près de deux siècles, depuis 880 environ, jusqu'en 1066. Ce singulier phénomène d'un dialecte barbare qui parvient ainsi subitement à une haute culture littéraire, mérite d'être expliqué.
Lorsque les lettrés du pays saxon voulurent, sous la direction et à l'exemple d'Alfred, mettre à la portée du vulgaire * les quelques ouvrages qui formaient alors le fonds des connaissances humaines, ils se trouvèrent en présence de plusieurs patois également grossiers et incultes, mais, comme tous les patois, absolument dépourvus d'uniformité. Un tel moyen de communication était, par ce vice même, condamné d'avance à l'insuccès. Le dialecte des Angles,' au contraire, déjà cultivé et réglé, offrait aux écrivains du sud un double avantage. D'abord, il était uniforme et, de plus.
9. Thu reces hie in gerde iserue and sthe-sthe reges eos in virga ferrea et tanquam fet lames thu ge-brices hie.
vas figuli confringes eos.
10. And nu cyningas on-geotath bioth ge-lserde Et nunc reges intelligite erudimini aile tha the dsemat eorthan.
omnes qui judicatis terram, etc.
* « Alfred trouva des heures pour ses études qu'il aimait toujours, mais sans Jes préférer aux hommes à qui il en destinait le fruit », Aug. Thierrjr, Conq. de\ VAn^l^y liv. II, p. 85,
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il pouvait être à peu près également compris par tous les sujets d'Alfred, puisqu'il était sorti de la môme famille que leurs patois divers. Le roi n'hésita donc pas à adopter, comme langue officielle des Saxons, le dialecte écrit des Angles, qui continua ainsi à se développer dans un autre pays, mais sous le même nom. Il devint, pour les Saxons, ce que le latin fut, au moyen-âge, pour tous les savants de l'Europe, un moyen sûr de communication et le dépôt précieux de toutes leurs connaissances. Un tel service devait avoir sa récompense. Les Angles laissèrent leur nom à l'idiome que les Saxons illustrèrent après eux. Les habitants du Sussex, du Wessex, Essex et Middlesex sont toujours qualifiés de Saxons par leurs différents écrivains, mais leur langue n'est jamais appelée seaxisc. Les chroniqueurs qui écrivent en latin lui donnent, il est vrai, le nom de saxonne ou anglo-saxonne *, mais les autres écrivains lui laissent celui d'Engliss, Angelcyn ou Englisc», qu'elle conservera toujours en l'honneur de ses véritables ancêtres. Des circonstances analogues ont valu aux Latins la gloire de donner leur nom à la langue de l'empire romain tout entier.
Si, malgré la nouvelle école, et à l'exemple de M. Thomas Arnold, nous faisons encore usage du mot anglo-saxon, ce n'est pa^ seulement pour rester fidèle à une tradition fort respectable d'ailleurs, mais surtout parce que ce terme nous paraît désigner, plus exactement que tout autre, cette
' « Tbe fact that the word Sawon is tbus occasionally used in Latin, in cases where we always find Bnglish used in the native tonguo is, I think, mainljr to be attributed to the tendencj — one which bas more or less influence on almost ail Latin writings — to use expressions wbicb sounded grander or more arcbaic than tbose wbicb were in common use. > Freeman, The Norm. conquest, I, p. 602.
' V. sir Francis Palgraye, The HisU of Norm* and Bngland^ p. 631, et Freeman, The Norm. conq., p. 603.
phase particulière du vieil anglais où la culture saxonne vient s'ajouter à la culture anglienne et la remplacer en la complétant.
La rareté des textes et Tincorrection des manuscrits rendent presque impossible une appréciation équitable de la littérature anglo-saxonne. Il est aussi difficile de prouver ses grandes qualités que de les nier. C'est là, d'ailleurs, un point simplement accessoire dans cette étude. Nous ne pouvons cependant passer sous silence le singulier tableau que Sharon Turner, le savant historien des Anglo-Saxons, a tracé de leur littérature et surtout de leur langue. Sa critique est d'une sévérité si visiblement exagérée qu'il est malaisé de la prendre au sérieux. Nous la citerons pourtant, parce que les reproches qu'elle contient montrent — ce qui est pour nous très important — que Tidiome d'Alfred était riche en flexions délicates et en combinaisons savantes.
« Les écrivains anglo-saxons, dit Sharon Turner*, n'ob- » servaient pas l'ordre naturel des mots et retardaient » ainsi inutilement l'intelligence de leur pensée. Lapre- » mière qualité d'une langue est d'exprimer l'idée correc- » tement ; la seconde, d'en communiquer toutes les parties » à l'esprit de l'auditeur aussi rapidement qu'il lui est pos- » sij)le de les saisir. Cette qualité fait naturellement défaut » à toute langue qui n'observe pas, dans les mots. Tordre » régulier des idées. A ce point de vue, l'anglo-saxon » n'est pas plus défectueux que le latin ; mais il ajoute à » ce défaut l'absence de tout effet rythmique, de toute » attention portée soit à l'énergie, soit à la beauté de l'ex- » pression »... « C'est tantôt un comparatif qui termine la
Sharon Turner, Tht History of 'Enghnd during the tniddle âges (London, 1823, voL II, p. 440 et suiv.).
KNGUSC KT AxNGrLO-SAXON 9
» phrase, tantôt un superlatif, tantôt un verbe. Deux ver- » bes se rencontrent-ils , l'auxiliaire qui devrait ôtre » placé le premier se trouve rejeté au dernier rang. Ail- » leurs, c'est le verbe qui commence, et le sujet qui ter- » mine la proposition. Ainsi par exemple :
« Thysum swithe gelic. » A ceux-ci très semblables. « Men tha leafcastan. » Hommes les plus chers. « Tha him lareowas secgan. » Alors à lui les maîtres disent. « Syth than hc to thysum life com. » Depuis qu'il a cette
vie vint.
« We sceolon urne scyppend lufian. » Nous devons notre créateur aimer.
« Tha wolde God hi fordon *. » Alors voulut Dieu eux détruire.
» La syntaxe anglo-saxonne n'était ni moins irrégulière, ni moins capricieuse. Les prépositions avaient la faculté de modifier les cas des noms qu'elles gouvernaient; mais ce gouvernement dépendait de règles si bizarres que, dans une même phrase, la même préposition pouvait amener quatre cas différents. A la honte de toute syntaxe raisonnable, la plupart des prépositions
disposaient de cet étrange pouvoir » « Tantôt ce
sont des adjectifs pluriels qui qualifient des noms singuliers ; tantôt l'article et l'adjectif s'accordent ensemble, mais ne s'accordent pas avec le nom ; ailleurs chacun
d'eux reste invariable » « Il est bien permis de
douter que, dans une confusion pareille, nos ancêtres » aient toujours été en état de se comprendre ! »
Dans la première partie de sa critique, Sharon Turner fait simplement le procès aux langues transpositives. Il nous paraît superflu d'excuser l' Anglo-Saxon d'un défaut
* Wanley, Saaon Homil^ catal., p. 1-7.
qu*il partage avec le latin, le grec et toutes les langues savantes du monde ancien. Son second reproche n'est pas beaucoup mieux fondé que le premier. Il est, en effet, bien téméraire de conclure à l'incorrection d'une langue sur la foi de quelques manuscrits. Que l'anglo-saxon, même à l'époque de sa disparition, ne fût pas encore fixé et laissât un vaste champ à la fantaisie de l'écrivain, nul .ne saurait s'en étonner, puisque toutes les langues, surtout à ce degré de civilisation, présentent les mêmes incertitudes.
L'ignorance d'un copiste ou même l'accent particulier à sa province suffisent, d'ailleurs, à expliquer un grand nombre d'incorrections. La force de la tonique dans les idiomes germaniques produisit de bonne heure de fréquentes altérations dans les terminaisons casuelles, presque toujours atones. Le copiste qui, pendant la dictée, ou même dans la conversation familière, entendait articuler ces terminaisons, si importantes dans les langues transpositives, avec des degrés d'intensité très varis^bles, en arrivait naturellement à les représenter d'une façoh tout aussi variable sur le parchemin. Quiconque a pu comparer deux manuscrits d'un ouvrage, mémo moderne, s'étonnera peu de ces irrégularités *. Nous ne pouvons y voir une raison de croire que las Anglo-Saxons ne se comprenaient pas en parlant leur propre langue, et que leurs écrivains rendaient leur syntaxe inextricable, pour le seul plaisir d'être inintelligibles l
Cette boutade d'un écrivain sérieux et, d'ailleurs, profondément érudit, prouve simplement que la grande déli-
*■ Les fautes des copistes étaient si fréquentes que Ton inventa, au moyen-âge, le diable Titivitïlarius pour effrayer les moines et les copistes. « Lisez, moulez, écrivez >, disaient les abbés; < une lettre tracée en ce monde effac« un péché dans Fautre. >
ENGLISC ET ANGLO-SAXON
catesse des flexions saxonnes offre des difficultés à peu près insurmontables pour un commentateur qui travaille sur des textes douteux. Celte délicatesse avait, sans doute, des inconvénients; mais elle avait aussi l'avantage de rendre Tidiome anglo-saxon susceptible de recevoir la haute culture qui convient aux langues savantes. Le passage suivant, emprunté à la traduction de Boèce, éci*ite en anglo-saxon par le roi Alfred lui-môme, nous donnera une idée des ressources de cet idiome et des progrès qu'il avait faits depuis la période anglienne :
Tha lioth the ic wrecca geo lustbaer Ucë song. Ic sceal nu heofiende 'singam . And mid swi iingeradum wordum gesetan.
Theah ic geo bwUum gecopUco funde, ac ic nu wepende and gisciende of geradra wordo misfo. Me ablendam tbas ungetreowan wonild-saeUha, and me tha fbrletan swa blindne on ihis dimme bol. Tha bereafodon aeleere lustbaemesse tha tha ic him aefrë betst truwode, tha wendon bi mi beora baec to, and me mid eaile fromgewitan.
To hwon sceoldan, la, mine friend seggan « thaet ic gesaelig mon -waere. » Hu maeg se beon gesaelig se tbe on tham gesaeltbuia tborbwunan ne mot ?
Les lais que, malheureux, naguère avec délices je chantais, je les chanterai maintenant en pleurant, et je les formerai de mots peu harmonieux . Quoique j'aie naguère improvisé excellemment, je m'écarte maintenant avec des pleurs et des sanglots, des mots accoutumés. Elles m'ont aveuglé, les trompeuses félicités du monde» et elles m'ont abandonné, ainsi aveugle, dans ce sombre cachot. Ensuite elles m'ont privé de toute satisfaction, alors que je m'étais complètement fié à elles ; puis elles m'ont tourné le dos et se sont tout à fait séparées de moi.
Pourquoi mes amis diraient-ils donc « que j'étais un homme heureux? » Gonuç^ent peut-il être heureux celui qui dans la félicité du monde n'a pas pu demeurer f
Un savant professeur d'anglo-saxon à l'Université d'Ox-
ta ÉTUDE SUR LA LANGUE A14GLAISB AU XIV« SIÈCLE
ford, M. Earle, nous donne, dans un récent ouvrage*, une idée beaucoup plus juste de la langue anglo-saxonne, que celle que Sharon Turner a fait trop longtemps prévaloir :
« Relativement à l'époque », dit-il, « Tanglo-saxon n'é- » tait pas un langage grossier , mais probablement le » mieux discipliné de tous les idiomes de l'Europe occiden- » taie, et certainement le plus cultivé de tous les dialectes » gothiques et barbares. Sa grammaire était établie, son » orthographe mûrie (mature) et presque fixée. Il était » capable non seulement de poésie, mais encore de prose » éloquente, et il disposait de moyens d'expression suffi- » sants pour traduire les auteurs latins, modèles littéraires » de l'époque. Les livres saxons qui nous restent ne sont » que quelques épaves dispersées de l'antique littérature » anglo-saxonne. Si même nous n'en avions •pas d'autres » preuves, il suffirait de la capacité d'expression qu'il avait » acquise pour montrer que ce dialecte a reçu une longue » et savante culture. Il était parvenu à ce degré de perfec- » tionnement, en héritant d'abord des restes de la civilisa- » tion romano-britannique, et ensuite, par quatre siècles et » demi de culture chrétienne, sous la haute direction et » sous l'influence du latin, langue de la religion et de la » science. »
Ce fut une catastrophe politique, une invasion, qui vint, comme jadis en Northumbrie, interrompre les progrès de la littérature anglo-saxonne. Les Normands, quoique plus civilisés que les Danois, ne se montrèrent pas moins barbares à son égard. La langue des vaincus fut proscrite, et les murs des couvents eux-mêmes refusèrent un asile aux
' Earle, The philology of the English tongue, p. 40, Oxford, 1873.
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trésors de la littérature nationale. La civilisation saxonne sembla disparaître ; le silence se fit simultanément sur tous les points du territoire. Un seul, parmi les chroniqueurs saxons, continua son œuvre pendant quelques mois encore après l'invasion ; Tun d'eux s'arrêta brusquement à cette date fatale, 1066*.
' Earle, The phiU of the English tonffue, p. 41.