CHAPITRE II
OLD ENGLISH (vieil anglais)
Effets de l'invasion normande. — Lanfranc et Guillaume. — Leur œuvre en Angleterre. — Situation critique de la civilisation et de la langue anglo-saxonnes. — FauL-il admettre avec M. Freeman et sir Francis Palgrave que Guillaume n'ait jamais songé à remplacer l'anglo-saxon par le dialecte normand? — Politique continentale des premiers rois normands. — Confiscation de la Normandie; ses conséquences. — Dépérissement du français d'Angleterre. — L'idiome des vaincus reparaît. — 11 est devenu dialectique et analytique. — Situation analogue des dialectes français par rapport au latin classique. — Comparaison.
Avant rinvasion normande, l'Angleterre ne s'était guère mêlée aux affaires du continent. Le peuple anglo-saxon était fier; l'isolement ne lui déplaisait point. Tout ce qui était étranger le laissait froid et indifférent *. Cette disposition naturelle s'était pourtant modifiée sous Edouard le Confesseur, mais dans la haute société seulement ; le caractère national n'avait pas changé 2. Après la conquête, une vie nouvelle commença pour l'Angleterre, et le peuple anglo-saxon qui, jusqu'alors, n'avait semblé vivre que pour lui-même, sembla désormais ne plus vivre que pour autrui.
* Sharon Turner, Hist, ofSngUsh, I, p. 1.
* Aug. Thierry, Conquête de VÂngL, liv. III, passim.
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Aussitôt qu'ils furent les maîtres du pays, les Normands portèrent sur tous les points à la fois leurs mains avides : propriétés mobilières et immobilières, trésors, fonctions lucratives, titres, dignités, rien ne leur échappa. Les vaincus conservèrent la vie, mais à condition de la consacrer à satisfaire aux exigences toujours plus grandes des vainqueurs. Guillaume donnait l'exemple. Le butin qu'il Tpréleva sur les premières provinces soumises fut si énorme, qu'il passa en Normandie pour le mettre en sûreté *. Guillaume de Poitiers, son chapelain et son biographe, cherche vainement à excuser la conduite de son héros *. L'Angleterre fut réellement soumise à une sorte de pillage organisé, qui se prolongea longtemps après la conquête; et, pour prévenir toute sorte de résistance ultérieure, Guillaume s'efforça, dès le début, d'anéantir, autant que cela était en son pouvoir, la nationalité saxonne. L'homme qui le seconda le mieux dans cette entreprise fut le célèbre Lanfranc.
Ce savant Lombard avait quitté Pavie, sa ville natale, vers 1042, pour venir s'établir en Normandie. La réputation des Normands l'y avait attiré ^ . Il avait d'abord fondé une modeste école à l'abbaye de Bec ; mais son talent et son zèle n'avaient point tardé à la changer en un véritable foyer intellectuel, où l'on accourut de toutes parts. Malmesbury, son biographe, affirme qu'il lui avait suffi de quelques années pour organiser en Normandie une sorte de renaissance latine*. Mais Lanfranc était moifie avant
* Aug. Thierry, Conquête de VAnglet., liv. IV, p. 225.
* « Attulit non aliquantulum vectigal, non rajunas^ sed quantum ex dilione trium Galliarum vix colligeretur argentum atque aurum », Hist. Normann. script.^ p. 210.
^ < Normanni famœ iu futurum studiosîssimi *, Chron», Malmesb, p. 238. ^ ■ Quem latinitas, in antiquum scientiss statum ab eo restituta, iota agnoscit magistrum *, Chron.^ Malmesb, p. 1.
tout, et lorsque le duc Guillaume fut excommunié pour son mariage avec sa parente Mathilde, fille de Baudoin, comte de Flandre, il n'hésita pas à élever sa voix contre lui. Guillaume, furieux, lui ordonna de quitter sa province. Lanfranc. obéit et, monté sur un cheval boiteux, se rendit à la cour. Le duc étonné lui demanda ce qu'il voulait. — « C'est par votre ordre que je quitte cette province, répondit gravement le moine. Je ne possède que cet animal plus gênant qu'utile ; s'il vous plaisait de me faire donner une meilleure monture, votre ordre serait plus promptement exécuté. » Guillaume sourit et fut désarmé. Il eut alors un entretien particulier avec le moine ; ce qui s'y passa, nul ne le sait, mais ils en sortirent alliés. Lanfranc partit pour Rome, obtint l'absolution du duc et la levée de l'interdit. Il eut ensuite un long entretien au sujet de la succession au trône d'Angleterre avec Alexandre II, qui avait été son élève. Une alliance fut conclue entre le pape et le duc, et le succès de l'expédition normande en Angle^ terre fut, dès lors, moralement assuré *.
Aussitôt que Guillaume eut affermi son autorité sur le pays conquis, il laissa commencer la campagne romaine contre le clergé anglo-saxon. Lanfranc devint alors une sorte de vice-roi chargé d'administrer le royaume en l'absence du roi, et surtout de diriger, en qualité d'archevêque de Canterbury, l'influence du nouveau clergé, qui fut si utile au gouvernement *.
Tel était l'homme qui, à l'instigation de Guillaume, entreprit, de bonne foi et avec toute l'ardeur d'un prosélyte, de convertir les vaincus à la langue et à la civilisation des vainqueurs. Il procéda en Angleterre comme il l'avait fait
* Lanfranc, sa me, son enseignement, sa politique, de Grozals, Paris,
* Aug. Thierry, Conquête de VAnglet,, liv. V, p. 279 et suiv.
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eu Normandie, mais avec des ressources beaucoup plus considérables. Il fonda de nombreuses écoles et employa son influence, et parfois son propre argent, à y développer le goût des études latines. Son enthousiasme sincère pour l'antiquité et sa foi ardente produisirent des prodiges. Toute une pléiade de chroniqueurs latins reprit bientôt l'œuvre des chroniqueurs saxons, interrompue par la conquête*.
Ainsi grandit, par les soins de Guillaume*, ce danger auquel Alfred s'était jadis efforcé d'arracher son peuple, en traduisant en langue vulgaire tous les ouvrages qui pouvaient faciliter son éducation et favoriser les manifestations du génie national.
Le nouvel état de choses devait fatalement ramener les Saxons à la barbarie. Leur idiome était sévèrement exclu de toute culture intellectuelle ; l'enseignement ne se donnait qu'en français, sur des textes latins ^ ; toute communication avec les détenteurs du pouvoir et de la science se faisait en français ou en latin, et la religion elle-même élevait, entre Dieu et les vaincus, la barrière d'une langue morte. Le Saxon n'avait plus qu'un seul moyen d'échapper à ce pressant péril : renoncer à sa nationalité pour devenir
* Voici les noms des plus remarquables chroniqueurs de celte école :
Ingulphus qui va jusqu^en. . 1091
Petnis Blessensis 1118
Alured of Bevelry 1120
Simeon of Durham 1130
Florence of Worcester 1141
Will. of Malmesbury 1143
Henry of Huntingdoa 1154
Benedict Abbas 1191
Will. of Newborough 1199
^ Robert Holkot, cité par Selden (ad Eadmer, p. 189), dit de Guillaume : « Deliberavit quomodo linguam Saxonicam posset destruere et Angliam et Normanniam in idiomate coocordare •.
* Ingulpii, Chron., p. 71.
Ralph de Diceto 1200
Hoveden 1202
Matthew Paris 1259
Chr. Pétri Burgi. 1259
Rishanger 1273
Annah of Waverley 1291
Thomas Wikes 1301
Matthew of Westminster. ... 1307
Rob. Boston 1368
Normand. Mais le sentiment môme de cette nationalité ne pouvait que faire réprouver le seul acte qui pût l'empêcher de périr. Mr. Freeman n'admet pourtant pas que Guillaume ait jamais songé à détruire la langue anglo-saxonne et à la remplacer par Tidiorae normand*. Il qualifie de faussaire * (forger) le chroniqueur Ingulphus qui a le sérieux avantage d'avoir été le contemporain et le secrétaire de Guillaume, et ne base une opinion si nettement formulée que sur une preuve qui sera notre seul argument pour la réfuter. Tous les writs et actes authentiques de l'époque sont, nous dit-il, écrits en latin ou en anglais, comme avant la conquête ; aucun n'est en normand. Ceux qui sont en anglais ont même conservé les formules de l'époque saxonne, et il est curieux de voir des documents qui auraient pu émaner de Cnut, sinon d'Eadgar, remplis de noms normands. Après Guillaume, ajoute Mr. Freeman, les documents en langue nationale deviennent plus rares, et, après Henri P»", « ils sont rares en vérité '. »
Aussi bien, rien n'est plus naturel. Guillaume se trouvait en présence d'une double population de sujets : les vainqueurs, qui parlaient sa langue ; les vaincus qui, en très grande majorité et malgré les communications depuis longtemps établies entre la Grande-Bretagne et la Normandie, ne comprenaient pas un mot de normand. Aussi, pendant que, selon Fusage constant des cours de l'Europe au moyenâge, il écrit en latin les actes relatifs aux manifestations générales du pouvoir, fait-il rédiger en anglais tous les actes et tous les jugements qui visaient plus particulièrement la population anglaise. Mais pendant qu'il faisait aux
* Voir Freeman, The History of the Norm. conquest^ vol. V, chap. xxv, p. 5U0. et Palgrave, The History cf Norm, and Engl.» liv. III, p. 627.
* Freeman, The Eist. of the Norm, conç., p. 507. ' Freeman, The History ofthe Norm, conq,^ p. 528.
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circonstances cette concession nécessaire, il préparait le temps où elle ne le serait plus. Il proscrivait l'usage de l'anglais dans les écoles du pays, et livrait au dialecte normand le monopole de l'enseignement et de la culture littéraire*. C'est grâce à ces sages dispositions que, peu de temps après, les actes en anglais pouvaient devenir plus rares et que, sous Henri P**, comme le reconnaît Mr. Freeman, ils devenaient rares en effet.
L'abtme, ainsi creusé entre les deux races et les deux idiomes, alla s'élargissant pendant deux siècles. La popu* lation vaincue ne compta pas dans les calculs politiques des rois normands ; si parfois ils se rapprochèrent d'elle, ce ne fût que pour l'abandonner après l'avoir tournée contre leurs ennemis particuliers. Ils eurent toujours les yeux fixés sur la France, et il est permis de croire que la conquête de l'Angleterre n'eut primitivement pour Guillaume d'autre but que de faciliter l'établissement de quelque grand empire continental, dont l'Angleterre aurait été une simple province*, et que l'un de ses successeurs fut sur le point de réaliser'.
L'Angleterre, d'ailleurs, n'inspira pas plus d'attachement aux rois étrangers qu'elle appela plus tard à l'honneur de la gouverner. Macaulay nous raconte que son héros.
* M. Frœman montre bien toute Timportance de ee fait, Icu'equ'il «'écrie : « A name which ail Englishmen ougbt to hold in honour is that of John Gornwell, master of grammar, who first began the cbange bj which English boys were allomed to he taught in their ottn t<mgu9 and no longer im tkat ofthe stranger >, The Norm. conquesU vol. V, p. 540.
* ■ England, after seeming for a moment to become a mère province of an Angevia empire, came out once more, througb a séries of happy misfortuqes, the Eogland of our ancient kings ', Tke Norm, conguest. Y, p. 651.
' « Had Edward III succeeded in placing himself on the throne of France, England would, in ail probability, bave been merged in France, until, scorning such a position, she again made berself an independent Kingdom >, Longman, The life and tm$8 of Edward Illt vol. II, p. 70»
Guillaume. III, ne respirait librement qu'en Hollande* ; et les deux premiers Georges aimèrent tant leur petit électorat, que les Anglais ont pu les accuser, avec quelque raison, d'administrer leur royaume dans le sens le plus favorable à leurs possessions continentales.
Quoi qu'il en soit, rien encore, au début du xiii® siècle, ne semblait devoir changer la triste situation de la population anglo-saxonne, lorsqu'un événement politique, fécond en conséquences de toute sorte, la transforma subitement en 1205. Philippe-Auguste, profitant habilement des vices et de l'incapacité de Jean-sans-Terre, confisqua la Normandie et l'Anjou, détachant ainsi du sol natal la colonie anglo-normande. Les eflTets de cette séparation furent immédiats. Pour ressaisir ces provinces continentales, sans lesquelles le royaume d'Angleterre semblait isolé et impuissant, les Normands firent ce qu'une politique prévoyante aurait dû leur conseiller dès le principe. Ils se rapprochèrent des Saxons. Alors commença, en réalité, le grand mouvement d'opinion qui devait aboutir à la guerre de cent ans.
La langue, comme toujours, suivit les fluctuations de la politique. Jusqu'en 1205, l'idiome des vainqueurs, grâce à des communications incessantes avec le continent, avait pu se retremper à sa source et, par conséquent, subsister et grandir sur le sol étranger, où il jouissait de toutes les prérogatives de l'idiome national dépossédé. Il était devenu la langue officielle de tous les corps politiques. Le roi, les évoques, les juges, les comtes, les barons le parlaient, et les enfants des nobles l'apprenaient dès le berceau*. Toutes les œuvres littéraires, écrites en Angleterre depuis la con-
^ Macaulay, Eist. ofSngîand, III, p. 19 [édition Tauchnilz). * Ran. Hygdaq, Poïyehron, p. 210.
quête, étaient françaises ou latines; et, au commencement ^u xiii® siècle, la prépondérance de ces deux idiomes était encore si évidente que le chapelain en chef de l'armée des barons, Robert Grosse-Teste, évêque de Lincoln, ne comptait que deux langues en Angleterre : le latin pour les clercs et le français pour les ignorants*. Il fallut pourtant bientôt reconnaître l'existence d'une troisième. Aussitôt que l'Angleterre fut séparée du continent, des signes manifestes annoncèrent le prochain et rapide dépérissement de l'idiome des vainqueurs. A mesure que la vie se retirait de la langue importée, la langue nationale sortait de son long silence et regagnait insensiblement le terrain perdu par sa rivale. Les vieux gleomen ' semblèrent s'échapper de leur tombe, et, d'un bout à l'autre de l'Angleterre, on entendit vibrer de nouveau les accents oubliés de la poésie nationale.
Un singulier phénomène accompagnait cette tardive résurrection. Les derniers chroniqueurs, qui avaient enregistré la grande catastrophe de 1066 dans la langue d' Alfred- le-Grand, auraient eu beaucoup de peine à la reconnaître en 1210. D'abord, elle n'était plus uniforme, et chaque province semblait parler un idiome particulier; de plus, sous toutes ses formes nouvelles, elle avait perdu sa riche syntaxe gothique : elle était devenue dialectique et analytique. Les règles d'accord, les terminaisons casuelles, le gouvernement tyrannique des prépositions, la bizarrerie des genres, tout enfin avait à peu près disparu. Le vocabulaire seul demeurait le môme.
Examinons ce phénomène. Ces dialectes provinciaux,
* Matth. Paris, Uisicr, Angl. continuât,, p. 998.
* Chez les Anglo-Saxons, le ménestrel s'appelait scop (lo faiseur) ou glig-roan, gleo-man (glee-man), homme qui donne de la joie. Thom. Wright, Homes of other days.
forme multiple du vieil anglais^ qu'il faut se garder de confondre avec Tan glo- saxon proprement dit*, sont à cette dernière langue à peu près ce que les langues romanes sont au latin. Il suffira de les comparer brièvement pour comprendre le mouvement de ces différents idiomes.
Les langues romanes occidentales, — italien, espagnol, provençal, français — ne procèdent pas directement de la langue latine telle que nous la trouvons dans les auteurs classiques. Elle aurait donné naissance à des dialectes uniformes, puisqu'elle était uniforme elle-même dans toute l'étendue de l'empire romain. Or, nous voyons naître, dans chaque province, un dialecte particulier dont le fond est, il est vrai, également latin, mais dont la forme, bien que produite par des procédés semblables, présente une physionomie tout à fait distincte. Il est facile de constater que ces quatre dialectes romans ont le latin pour origine commune et qu'ils l'ont soumis aux mômes simplifications. Chez chacun d'eux, la conjugaison a été modifiée dans le même sens * et les cas ont été simplifiés ou supprimés complètement; ils n'en sont pas moins différents les uns des autres.
*■ Pour éviter toute confusion entre les formes successives de Tanglais, depuis Porigioe jusqu^à nos jours^ il convient d'adopter les dénominations suivantes, qû correspondent chacune à une nouvelle forme politique du pays :
1^ JBnçlisc, langue littéraire des Angles, depuis Torigine Jusqu'à Vin* vasion danoise (de 650 à 850 environ) ;
2® Anglo-Saxon t langue littéraire des Angles, adoptée et cultivée par les Saxons, jusqu'à l'invasion normande (de 850 à 1066) ;
3° Old Snglish, forme dialectique de l'idiome national, privé de culture littéraire pendant le triomphe du français (de 1066 à 1350) ;
4® English, langue littéraire de l'Angleterre moderne, dont l'avènement correspond au mélange définitif des deux races, sous Edouard III.
* Brachet, Gramm, Hisior, de la langue française^ 2* partie, p. 184 et suiv. et Littré, Hist. de la langue française ^ p. 104 et suiv.
C'est que, malgré la communauté d'orîgîne, les langues, comme les animaux et les plantes, sont soumises, dans leurs développements, à toutes les influences des circonstances extérieures. Les armes de Rome transplantèrent la môme langue latine dans toutes les provinces de l'empire, mais elle s'y développa de diverses façons, selon les influences politiques, sociales et môme climatériques du milieu où elle se trouvait. Les grandes sociétés d'hommes qui peuplaient l'Italie, l'Espagne, la Provence et la France imposèrent au latin reçu de leurs vainqueurs une prononciation et une accentuation particulières : « Quand le latin , dit » M. Littré, eut déflnitivement efilacé les idiomes Indigènes » de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule, la langue litté- » raire devint une pour ces trois grands pays, mais le » parler vulgaire (j'entends le parler latin, puisqu'il n'en » restait guère d'autre) y fut respectivement difiërent. Du » moins c'est ce que témoignent les langues romanes par » leur seule existence. Si le latin n'avait pas été parlé dans » chaque pays d'une façon particulière, les idiomes sortis » de ce parler latin, que j'appellerai ici régional, n'auraient » pas des caractères distinctifs et ils se confondraient. » Mais ces Italiens, ces Espagnols et ces Gaulois, conduits » par le concours des circonstances à parler tous le latin, » le parlèrent chacun avec un mode d'articulation et d'eu- » phonie qui lui était propre. De là vint la diversité, et de » là se formèrent les quatre compartiments de langues, l'i- » talien, l'espagnol, le provençal et le français... Et la » diversité eut sa règle qui ne lui permit pas les écarts. » Cette règle est dans la situation géographique qui im- » plique des difiérences essentielles et caractéristiques » entre les populations. Le Français, le plus éloigné du » centre latin , fut celui qui l'altéra le plus ; je parle » uniquement de la forme, car le fond latin est aussi
24 ÉTUDE StJR LA. LANGUE ANGLAISE AU XIV^ SIÈCLE
» pur dans le français que dans les autres idiomes * ».
Les phases successives de la formation du français et de sa longue carrière présentent des points frappants de ressemblance avec celles de la formation de la langue anglaise. Ces deux langues ont eu, jusqu'ici, le rare privilège de vivre, pour ainsi dire, deux existences sans cesser de se développer, sous des formes, il est vrai, un peu différentes, mais sous le môme nom. Pendant leur première existence, le vieil anglais (old english) et le vieux français représentent, sous cette dénomination unique, les différents dialectes provinciaux nés de l'anglo-saxon et du latin. Dans leur seconde existence, chacun vit de sa vie propre, se règle, se fixe et mérite enfin le nom de langue littéraire.
Le vieux français atteignit, au xii° et au xiii® siècles, un degré de perfection trop longtemps méconnu. Sa syntaxe était encore à demi synthétique, et il pouvait se vanter de posséder la plupart des richesses syntaxiques qui distinguent les langues classiques. Ce ne fut que vers le milieu du xiir siècle, et après une longue fertilité, qu'il présenta des symptômes évidents de transformation. Il subissait le contre-coup des événements politiques. La féodalité avait singulièrement favorisé la floraison des dialectes : la royauté n'existait encore que de nom; chaque seigneur était le maître absolu sur son domaine, et, de môme qu'il avait une armée, une monnaie, des lois particulières, il ne lui déplaisait point d'avoir un idiome à lui. Mais, depuis Philippe-Auguste, la féodalité se mourait. Le domaine royal avait successivement absorbé les possessions de la plupart des grands vassaux; et le dialecte de l'île de France, s'enrichissant peu à peu de tous les vocables provinciaux qui
* Liltrë, complément do la préface du Dict^ de la langue française^ p. XI^VIL
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lui étaient utiles, devenait insensiblement la langue unique du royaume « .
Dans ce travail de transformation et d*uniflcation disparurent les dernières traces synthétiques des dialectes illustrés par les trouvères. La nouvelle langue fut purement analytique. Ainsi dépouillée, elle chercha longtemps sa voie, et, après avoir éprouvé des vicissitudes diverses, parvint enfin à la perfection classique, au xvii» siècle.
Mais comment une pareille métamorphose s*était-elle opérée? Comment le latin avait-il pu donner naissance à des dialectes si différents de lui-môme et comment ces dialectes, par des modifications successives, pouvaient-ils aboutir à une langue presque dépourvue de flexions? Un tel changement ne pouvait être l'œuvre de quelques grammairiens. Il ne faut y voir, en eflfet, que le résultat du mouvement naturel des langues.
A côté du latin littéraire que les livres nous ont transmis, le peuple parlait, dans les provinces et dans Rome môme, une langue moins savante et surtout moins uniforme. La langue littéraire, enseignée dans les écoles, lui était à peu près étrangère. Or, il suffit d'un nombre de mots relativement fort restreint pour exprimer les idées que le commerce journalier de la vie ordinaire peut faire naître dans l'esprit d'un homme privé d'instruction. L'arrangement môme, de ces mots présente très peu de variété, car ils expriment presque toujours des idées de môme ordre. Le vocabulaire d'un paysan ne contient guère de termes abstraits; son esprit a besoin de la forme concrète pour saisir la pensée, et l'image qui la lui rend accessible doit, de plus, être simple et simplement exprimée. Dès lors n'est-il pas naturel que, loin d'adopter les combinaisons savantes dont
* Brachet, Gramm, hist. de la langue française, Intr., p. 49.
s'enrichit, par la culture, la langue de son pays, et les difficultés syntaxiques destinées à protéger son intégrité, il s'en tienne, au contraire, à la forme primitive du dialecte maternel? S'il a, par hasard, une idée nouvelle à exprimer, il façonne une locution à cet effet et cherche toujours à la rendre claire, plutôt que grammaticale. Il parle d'instinct, comme les enfants. Ses frères du village voisin n'agissent pas autrement que lui ; et ainsi subsistent, en se simplifiant toujours, les différents dialectes que la culture littéraire n'a pas arrachés à leur obscurité. Pendant ce temps, le dialecte choisi par les poètes se développe audessus des autres, se polit, se règle et devient digne du nom de langue littéraire.
Mais si, par une catastrophe plus ou moins attendue, après une fertilité plus ou moins longue, cette langue vient à disparaître, on voit aussitôt surgir, comme autant de compétiteurs, les dialectes provinciaux ; ils luttent avec acharnement pour mériter, à leur tour, la souveraineté littéraire, jusqu'à ce que les hasards du génie ou de la politique décident de la victoire. Les dialectes vaincus reprennent alors le chemin du village pour y continuer, sous le nouveau maître, leur service grossier. Et ce nouveau maître, ce dialecte vainqueur, que sera-t-il ? Nous pouvons affirmer d'abord qu'il sera plus simple que la langue dont il hérite, car il aura employé à se simplifier, dans la bouche du vulgaire, tout le temps que cette langue avait mis à grandir, fleurir et mourir sous la plume des écrivains*. Il subira, à son tour, le même travail de développement et de culture, mais les résultats ne pourront être que diffé-
* M. Michel Bréal, Bévue des Deuœ-Mondes, 1®^ nov. 1875, observe à propos du dialecte ombrien : <  certains égards, Tombrien est déjà plus avancé que le latin dans la voie de l'altération : il peut être considéré comme un avant-coureur des langues romanes. >
rents, puisque le point de départ n'aura pas été le même : quel que soit son vocabulaire, la nouvelle langue aura une syntaxe nécessairement plus simple, plus analytique que l'ancienne.
Le latin et l'anglo-saxon étaient réservés à une altération d'autant plus prompte, d'autant plus complète, que leur mécanisme était plus délicat. Leur syntaxe obéissait à des règles trop compliquées pour être longtemps observées. a Le besoin de clarté, le plus impérieux de tous ceux qui » pressent l'esprit humain, altéra sensiblement la consti- » tution du latin. Si cette langue a l'avantage d'exprimer en » grand nombre les rapports des noms entre eux et avec » les verbes, non par des prépositions, mais par des cas, le » français réduisit dans une notable proportion le nombre » des rapports exprimés de cette manière. Il ne devint pas » tout de suite ce qu'il fut plus tard. Au xi», xii« et xiii» siè- » clés, il eut une syntaxe que M. Littré appelle avec raison » une syntaxe demi-synthétique. Il fut d'abord une demi- » latinité *. »
A cette demi-latinité succéda un idiome qui, se substituant peu à peu aux dialectes provinciaux, comme le roi s'était insensiblement substitué aux grands vassaux, devint la langue française et fut à peu près analytique. Ce fut alors que François I«' lui accorda le titre de langue officielle (1539), en ordonnant que les actes publics fussent rédigés en langue vulgaire, émancipation tardive, mais définitive ».
* Ch. Gidel, Eist, de la litUrat, française, cbap. i*', p. 8.
' Il est juste pourtant de signaler les tentatives d'émancipation qui avaient précédé de beaucoup la décision de François P*". En 1345, on s'avisa qu'une ordonnance royale sur les tanneurs et les corrojeurs pourrait être inintelligible pour eux, si elle restait latine, et Philippe de Valois permit enfin, qu'en leur faveur, on dérogeât à l'habitude : < non in latino, licet stylus curi» nostr» hoc requirat >, J.-V. Leclerc, Hist. Htt,, II, p. 443.
Si nous examinons maintenant les origines de la langue anglaise, il nous sera facile de constater les mômes évolutions, les mômes phases de développement et de formation que dans la langue française.
L'englisc, cultivé d'abord par les Angles et ensuite par les Saxons, était, comme le latin, une langue synthétique. Pendant que, grâce aux efforts d'Alfred et de ses imitateurs, cette langue se réglait et se fixait, le travail naturel des dialectes provinciaux ou patois s'opérait au-dessous d'elle, et chacun de ces dialectes, subissant certaines influences et, en particulier, celle des invasions danoises, suivait, lentement mais sûrement, sa pente naturelle vers la forme analytique.
On a donc, bien à tort, considéré parfois cette transformation de l'anglo-saxon comme une conséquence de l'invasion normande. Elle est réellement l'œuvre de la nature. La simplification analytique d'une langue peut s'opérer sans le secours d'une invasion ; il suffirait, pour s'en convaincre, de comparer au français moderne cette langue du xi« siècle que M. Littré a pu appeler une demi-latinité, ou bien de rapprocher l'allemand moderne du saxon au IX® siècle * .
La conquête activa pourtant le mouvement naturel de l'idiome anglo-saxon ; car, en arrêtant brusquement toute production littéraire, elle empêcha la culture de la langue, qui se trouva, dès lors, incapable de servir de modèle aux dialectes provinciaux et d'empêcher une trop rapide corruption de leur syntaxe.
En France, les dialectes vulgaires, négligés au profit du latin classique et des idiomes germaniques, s'étaient trouvés
* J.-P. Malcolm, Anecdotes of the Manners and Customs of LondoUt II. p. 464.
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dans une situation analogue ; mais plus polis que les idiomes importés par les vainqueurs, ils en triomphèrent en peu de temps, s'enrichirent, à leur contact, de quelques termes nouveaux et continuèrent à grandir dans Tobscurité, jus-
qu'au jour où ils furent assez forts pour disputer au latin la palme littéraire *.
Le latin demeura encore la langue de la science et de la religion, mais il dut céder à un idiome plus jeune l'expression poétique des mœurs féodales.
De l'autre côté du détroit, au contraire, la langue des envahisseurs se trouva supérieure en culture à celle des vaincus; elle ne put, il est vrai, l'absorber, car l'anglosaxon était déjà trop vigoureux; mais elle conserva du moins la position importante que la victoire lui avait donnée.
^ < Il est curieux d'observer que les rois franks des deux premières races et leurs compatriotes, après une colonisation de près de trois siècles, n'usaient généralement pas de la langue des Gaules. Cette dernière, confinée parmi les vaincus de la nation asservie, finit par l'emporter et se conserva à peu près intacte >. Fr. Wey, Les JRév^l» du Lang, en France j p. 27.