LB GÉNIE DE CHAVCER
de bons conseils que les auditeurs accueillent avec plus où moins de faveur, mais qui jettent l'ardent Janvier dans la fureur la plus comique.
Eh bien ! s'écrîe-t-il, as-tu fini ? Au diable ton Sénèque et tes proverbes ! Je me moque de ça comme d'une pleine hotte de termes d'école. Des gens plus sages que toi veulent bien approuver mon projet. — Qu'en dites- vous, Placebo ? — Je dis que tout homme qui renonce au mariage est un misérable assurément. Et sur ce mot, tous se levèrent soudain. Il était absolument décidé qu'il pouvait se marier là où il voudrait, et aussitôt que cela lui ferait plaisir *.
Cette scène de comédie nous parait excellente. Les détails en sont simples et faciles à saisir ; ils contribuent le plus naturellement du monde à développer le caractère du principal personnage. Pris entre la raison et sa passion sénile, Janvier, loin de céder, s'irrite de cet obstacle ; le dépit qui en est la conséquence augmente encore sa passion, et la raison ariive ainsi à précipiter le dénouement qu'elle voulait empêcher.
Molière n'a pas procédé autrement.
Lorsque Sganarelle demande au seigneur Géronîmo s'il fera bien de se marier, celui-ci, comme Justin, lui donne des conseils excellents et fait de son mieux pour le détourner de son projet. Quel en est le résultat?
Sganarelle. — Et moi. Je vous dis que je suis résolu de me marier et que je ne serai point si ridicule en épousant la fille que je cherche.
Ici Molière a su tirer du caractère de Géronimo un meilleur parti que Chaucer de celui de Justin. Géronimo,
* Ghancer, The Marehaundes Taie, v. 225-330.
comprenant bien la situation, change aussitôt de tactique et loue si bien Sganarelle de son idée que celui-ci finit par s'écrier avec une inquiétude qui est du plus haut comique :
Ce mariage doit être heureux, car U donne de la joie à tout le monde, et je fais rire tous ceux à qui j*en parle. Me voilà maintenant le plus content des hommes.
Mais Molière nous parait moins bien inspiré que Chaucer lorsqu'il nous montre Sganarelle affirmant d'avance qu'il est résolu de se marier, quel que soit l'avis de ceux qu'il consulte. La consultation y perd une grande partie de son intérêt. Janvier, au contraire, réunit gravement une sorte de concile d'amis et leur remet la question à étudier, comme s'il n'avait pas d'opinion lui-même. Il n'interrompt pas les orateurs ; il se contente d'approuver du geste ou de ronger son frein en silence. H ne prend la parole qu'à la fin et pour résumer les débats. C'est alors qu'il jette résolument le masque, en adressant à son frère les paroles ironiques que nous avons citées plus haut. L'inutile solennité des discours de ce grave cénacle sur un sujet si peu grave en lui-même donne à toute la scène un relief comique qui, au théâtre, produirait un grand effet. Chaucer se garde bien d'oublier que Janvier cherchait avant tout une excuse ; et, à la fin, il ne paraît se décider que parce que son frère Placebo, en approuvant sa conduite, se charge d'une partie de la responsabilité qu'il craignait tant d'assumer seul. Ce sont là des traits d'observation délicate dont on chercherait vainement des exemples chez les autres poètes du temps.
Les ouvrages de Chaucer excitèrent, à leur apparition, un véritable enthousiasme ; les contemporains sont pleins
LB GiNIE DB CHAUCBR 201
de ses louanges ^ ; on admirait en lui Thomme politi(iue autant que le poète, et tous ceux qui n'étaient pas en état , de goûter le charme de sa poésie, lui étaient du moins reconnaissants de ravoir écrite en anglais. Mais, pour s'adresser seulement au poète et au linguiste, le jugement de la postérité n'en est pas moins élogieux. Elle admire moins peut-être le sens politique de l'écrivain, mais elle apprécie davantage l'art merveilleux avec lequel il tissa les fleurs brillantes du langage normand sur la trame solide de l'idiome anglais ,* elle s'étonne surtout des progrès continus d'une pensée qui devance son siècle autant par la hauteur et la généralité de ses conceptions, que par la clarté et la propriété des mots qui les expriment. Pour la première fois, les abstractions familières au moyen-âge, les longues répétitions oiseuses, les nomenclatures interminables, et tout l'appareil d'une érudition mal digérée font place à des réalités vivantes, à des personnages de chair et d'os, soumis aux mêmes faiblesses et en proie aux mômes passions que les autres hommes. Or l'homme n'a jamais trouvé de spectacle plus intéressant que lui-môme.
Chaucer pourtant, surtout dans ses premiers ouvrages, tient encore au moyen-âge par bien des points ; mais toutes les qualités qui distinguent ses contes se trouvent en germe dans ses œuvres de jeunesse. On peut suivre, en les lisant, les progrès d'une pensée qui s'affirme en devenant toujours plus nette, toujours plus personnelle.
M. Taine a pu dire : « Aussitôt que Chaucer entre dans » la prose, une sorte de chaîne s'enroule autour de ses » pieds pour l'arrêter. Les rigides divisions scolastiques.
* Voir Occlftve, De regimine prineipum, p. 67-180 (édît. Wriglit) ; EusUche Des Champs, Ballade à Chaucer (communiquée à M. Th. Wright, par Paulin Paris ; Lydgate, Prologue to the etory of Thehes; Fraise of tho Virgin Mary.
202 ÉTUDE SUR LA LANGUE ANGLAISE AU XIV® SiéCLE
» l'appareil mécaniçue des arguments et des réponses, les » ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des » Pères viennent peser sur sa pensée naissante. Son inven- » tion native disparaît sous la forme imposée * .»
La cause de cette infériorité est toute naturelle : Chaucer n'est pas aussi complètement maître de sa langue en prose qu'en vers. N'oublions pas qu'il la façonne, l'épure et la règle à mesure qu'il s'en sert. Ce travail dangereux et délicat nécessite le secours d'un guide sûr ; Chaucer le trouve dans les difficultés mômes de la versification. Les exigences de la rime et les nécessités de la mesure lui sont un frein précieux.
Une pensée ne saurait être claire que si les mots qui l'expriment ont une valeur arrêtée et à peu près indiscutable. Or, il n'en est ainsi que dans les langues polies et réglées par une longue culture littéraire. Les dialectes anglais formaient, au début du xiv® siècle, une réunion confuse de mots sans consistance et sans personnalité, qui enveloppaient la pensée d'un voile indécis et flottant. Pour fixer des rangs aux deux éléments hostiles qui cherchaient à y dominer exclusivement et pour décider de leur valeur avec quelque autorité^, Chaucer eut besoin d'une forte discipline ; la rime et la mesure du vers la lui fournirent.
Afin de s'accommoder au moule qui leur était ainsi imposé, les mots durent prendre une forme précise. La mesure, disposant les syllabes toniques à intervalles égaux, mit en relief les parties significatives du vers et lui donna tout ensemble le rythme et la clarté ; tandis que la rime assignait, par l'éclat même de son chant, une valeur définie à toutes les syllabes finales.
* H. Taine, Eistoire de la littérature anglaise, l, p. 600.
LE GéNIB DB GHAUCBR 203
La versification chaucérienne contribua donc beaucoup au succès de la langue anglaise ; mais il se;*ait puéril d'attribuer à un procédé purement mécanique une importance prépondérante. Les secours matériels de la mesure et de la rime sont indiscutables, mais pour se convaincre qu'ils ne furent pas suffisants, il n'y a qu'à songer aux poètes qui précédèrent Chaucer. Ce fut la supériorité de sa pensée qui fit l'excellence de sa langue. Une pensée banale et confuse ne pourrait jamais communiquer la vie au vers le mieux rythmé : l'empreinte que laisse un versificateur sur l'idiome dont il se sert est toujours faible et passagère ; celle du vrai poète est toujours profonde et décisive.
En jetant an coup d*œil d'ensemble sur les langues de l'Europe au xiv® siècle, on est frappé d'un singulier phénomène. Tandis que le français languit épuisé, comme après une croissance trop hâtive, et que l'allemand poursuit sans gloire son enfance littéraire, on voit l'anglais, cet idiome hybride, dont l'origine semblait condamner l'avenir, prendre soudain une vigueur étrange et dépasser, en quelques années, les deux idiomes qui avaient le plus contribué à sa formation.
Il trouve sa voie dès sa naissance, et, malgré le terrible accident de la guerre des Deux-Roses, il s'épanouit en une floraison magnifique au commencement du xvi« siècle. La France, au contraire, n'a son grand siècle littéraire qu'au xvn« siècle, et l'Allemagne n'y arrive que cent ans plus tard.
L'explication de ce phénomène, en résumant les causes qui produisirent, au xiv« siècle, l'avènement littéraire de la langue anglaise, sera la conclusion naturelle de ce travail.
Pascal dit que l'esprit humain se développe sans cesse et que « toute la suite des hommes, pendant le cours de tant
de siècles, doit être considérée comme un seul homme qui subsiste toujours et apprend continuellement. » C*est ainsi que la civilisation humaine, venue de l'Orient, enrichit successivement les grands esprits de la Grèce et de Rome de l'héritage amassé par leurs devanciers. La conquête romaine en répandait, à son tour, les trésors, lorsque l'invasion des barbares interrompit brusquement la tradition et sembla vouloir briser les liens intellectuels qui unissaient l'avenir au passé. Les dialectes, comme les peuples, enlevés soudainement à leur vie ordinaire, en commencèrent une nouvelle ; la face du monde changea et le passé disparut dans la tourmente qui bouleversait le présent.
Mais lorsque la tempête fut apaisée, lorsqu'une société nouvelle fut sortie du nouvel état de choses, on s'aperçut que la tradition n'était pas perdue, que l'héritage intellectuel de l'humanité avait échappé au naufrage, que la chaîne de la civilisation humaine pouvait se renouer : la langue latine possédait encore dans ses chefs-d'œuvre le trésor commun. Malheureusement, elle manifesta d'abord' une ambition trop haute, qui faillit devenir néfaste ; elle voulut se survivre à elle-même et garder pour elle seule rhéritage de tous. La science et la religion ne parlèrent que latin et rejetèrent loin de tout commerce intellectuel les dialectes vivants, pour se murer dans une langue morte.
C'est ainsi que, pendant les premiers siècles qui suivirent l'invasion des barbares, les dialectes nés du latin, pris entre le tudesque et le latin, comme le peuple entre la Cour germanique et l'Eglise romaine, demeurèrent sans culture. Les conséquences de cette situation furent funestes, car lorsque Tidiome national est exclu des travaux de la pensée, l'ignorance et la barbarie ne peuvent que se prolonger.
S06 ÉTUDE SUR LA LANGUE ANGLAISE AU XIY« SiéCLB
Heureusement les dialectes de la Gaule étaient déjà trop bien formés pour que l'invasion germanique pût les défigurer ou arrêter longtemps leur croissance naturelle. Mais la croissance naturelle ne suffit pas plus à un dialecte qu'à un enfant: ils ont besoin d'éducation pour devenir une langue et un homme.
C'est parce qu'il fut privé de cette éducation que l'esprit français, au moyen-âge, ne produisit que des couvres irrégulières et imparfaites. Les qualités naturelles, la force et l'originalité, y abondent toujours ; mais l'art en exige d'autres. Pour faire une œuvre d'art, il ne suffit pas de reproduire la nature, il faut encore l'idéaliser, c'est-à-dire choisir les traits épars de la beauté et les disposer de telle sorte qu'ils forment un ensemble parfait. Or, pour choisir, il faut comparer et juger, et, pour comparer, il faut des termes de comparaison. L'étude des grandes œuvres peut donc seule féconder l'esprit et développer le goût. Sans éducation, l'esprit le mieux doué est condamné d'avance à l'avortement. Et cette éducation ne peut pas être faite au hasard : il faut qu'elle soit classique.
Ce n'est pas que les anciens aient excellé en tout et que nous devions les considérer d'abord comme parfaits. La qualité qui les rend nécessaires et les impose comme modèles à toutes les générations futures, c'est leur antiquité même. Ils furent les premiers dépositaires de ce trésor de l'intelligence humaine, base acquise et inaliénable de tous les progrès futurs ; ils sont la jeunesse vigoureuse de cet esprit humain qui ne meurt pas. Chaque génération nouvelle, pour continuer les travaux des précédentes et profiter de leurà efforts, a donc pour premier devoir de remonter, siècle à siècle, le cours de cette longue existence ; elle doit étudier avec soin les causes de sa grandeur et de ses défaillances, et tâcher de mettre les ressources
immenses, acquises dans le passé, au service du présent et de l'avenir.
II y eut en France, il est vrai, dès le xi^ siècle, un magnifique épanouissement poétique en dehors de toute influence classique ; mais les œuvres des trouvères n'eurent qu'un éclat éphémère ; aucune ne dura. En Italie, au contraire, où le mouvement littéraire se manifesta plus tard, Dante, Pétrarque et Boccace produisirent des œuvre» qui n'ont pas vieilli. Faut-il donc admettre que parmi ces gracieux trouvères, qui charmèrent l'Europe du moyenâge, il ne s'en trouve pas un seul digne de la postérité î Sans doute nous devons laisser à Dante cette auréole que le génie seul peut donner ; mais nous devons aussi reconnaître, avec M. Littré, « que les chansons du sire de Couci, » de Conon de Béthune, du roi de Navarre et de bien d'au- » très appartenant aux xii« et xiii® siècles et, par consé- » quent bien antérieurs à Pétrarque, ne craindraient pas » la comparaison avec lui, soit pour la grâce des pensées >^ soit pour le charme de l'expression. Quant au conteur » Boccace, qui ne s'est pas fait faute de puiser aux sources » françaises, un bon recueil de fabliaux pourrait être mis » dans la balance * ».
D'où vient donc cette différence entre la France et l'Italie? Les trouvères ont-ils été victimes d'une injustice inexplicable ? Les guerres, qui troublèrent si profondément le XIV® siècle, sont-elles la seule cause du long oubli qui a pesé sur cette glorieuse époque de notre littérature ? Nous ne le pensons pas.
Nos trouvères furent les échos naïfs et vrais de la société féodale ; plusieurs d'entre eux eurent à un très haut degré deux des plus précieuses qualités du poète, la force et
' £. Littré, Eûtoire de la langue française.
208 ÉTUDE SUR LA LANGUE ANGLAISE AU XIY* SiéCLE
Toriginalîté, et, à ce titre, ils excitèrent un véritable enthousiasme. Malheureusement pour leur gloire, les chefsd'œuvre des littératures classiques, dont ils n'avaient pu s'inspirer, sortirent bientôt de l'obscurité où le moyen-âge les avait plongés et montrèrent les défauts de leurs compositions. Les vices évidents de la forme firent alors, par une réaction peut-être naturelle, condamner l'œuvre entière. Dante, Boccace et Pétrarque, au contraire, ne perdirent pas à cette comparaison ; c'est qu'ils étaient les élèves de l'antiquité classique et qu'ils ne s'étaient servis d'une langue vulgaire que pour faire une application nouvelle des préceptes qu'ils avaient tirés de ses chefs-d'œuvre. Ce n'était pas en vain que Dante choisissait Virgile pour guide ; par lui, il renouait la tradition perdue ; il rattachait le moyenâge aux temps anciens et il -obtenait, pour son pays, l'honneur d'inaugurer l'ère glorieuse des littératures modernes.
Les mêmes causes produisirent en Angleterre des résultats analogues. Chaucer, Wiclef et Gower reçurent, comme Dante, Boccace et Pétrarque, une éducation classique. Instruits , par l'expérience des anciens, le goût formé par l'étude de leurs ouvrages, ils purent façonner, d'une main sûre, le dialecte inculte dont ils se servaient et établir ainsi, dans leur pays, par l'unification de la langue, ces courants d'idées qui relient plusieurs provinces- en une seule, patrie et plusieurs races en un seul peuple.
Ce fut l'éducation classique qui donna aux œuvres de Chaucer cette perfection littéraire qui les imposa également à l'admiration de tous, anglais et normands, nobles et bourgeois ; ce fut l'éducation classique qui établit l'idiome de Chaucer au-dessus du chaos des dialectes et assura son avenir.
La politique, il est vrai, vint au secours de la muse dans cette œuvre nationale ; car la vie sociale d'un peuple ne se
sépare jamais de sa yie intellectuelle. Chaucer, nous l'avons dit, fut homme d'Etat autant que poète, et le premier donna au second le pouvoir d'être utile. Mais si les contemporains virent surtout en lui le Wiclefiste Lancastrien, la postérité ne connaît plus que le charmant conteur. Nous avons essayé de les étudier tous les deux et de les compléter l'un par l'autre. L'homme est complexe; il n'est bien connu que lorsque les différents côtés de son caractère ont été soigneusement mis en lumière. La gloire de Chaucer ne peut, du reste, que gagner à cette double épreuve.
Comme poète et élève de l'antiquité classique, il fonda une langue littéraire capable de durer ; comnie homme d'Etat, il fit tourner son œuvre au profit de l'unité politique de son pays, double bienfait qui mérite une double gloire.