‹ Étude sur la langue des Essais de Michel de Montaigne, présentée à la Faculté des lettres de LundChapitre 2 sur 14 · XVI:e siècle. 3 éd. Paris · texte numérisé non relu

XVI:e siècle. 3 éd. Paris

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A l'époque où Froissart écrivit ses Chroniques, l'idiome •de l'Isle de France n'avait pas encore entièrement conquis ou absorbé les autres dialectes dont l'influence se/f fit sentir jusque dans le XVI:e siècle. Les deux cas, le' nominatif pour le sujet, et l'accusatif pour le régime, distingués par des formes différentes dans le vieux français, commencent à disparaître au XIY:e siècle; l'on n'en conserve plus qu'un seul, le cas-régime: faïconem, faucon; imperatorem, empereur. La raison en est probablement que l'accent tonique donnait à ce cas plus de consistance et qu'il revient plus fréquemment dans le discours. A ce propos Chevallet a remarqué que de G!) substantifs employés dans »Les serments de 842» et la »Oantilène de S:te Eulalie», il n'y en a que 13 au cas-sujet, tandis que les 56 autres sont au cas-régime. — Le cas-régime du pluriel des substantifs latins se terminant en s, cette lettre fut chargée de marquer le pluriel français: un mur, des murs (murum. uniras). LoiSEAU mentionne neuf mots qui -ont conservé la trace du cas-sujet au singulier: fils (pli us); fonds (fundus): lues (laqueus); legs (legatus); lis (lilius); lez (ïatus); puits (pùteus); rets (retis); queux (eoqujus). On pourrait y "ajouter, selon Chevallet, les mot> ours, cours, mois, pouls, m;., etc., mais il est évident qu'ici la lettre 5, loin d'appartenir à la terminaison, fait partie intégrante de la racine. -- Le pluriel en aux s'explique d'une manière analogue: mal, maux; cheval, chevaux, le paradigme de la seconde déclinaison étant dans la langue d'Oïl:

j Mais (malus) j Mal (mali)

&" ! Mal (malum) i Mais (malos).

Quant aux adjectifs, le vieux français n'avait qu'une seule terminaison pour ceux qui avaient en latin la même

forme au masculin et au féminin, par exemple, l'adjectif grand qu'on emploie encore aujourd'hui sans e dans grand'mère, graniïmesse etc., bien que les grammairiens aient réussi à faire mettre une apostrophe à la place d'un e qui devrait s'y trouver d'après leurs règles, mais que le peuple n'a jamais mis.

La place des adjectifs est peu déterminée. Ainsi, on trouve des adjectifs, exprimant une couleur, avant le nom; nul et plusieurs sont placés après le substantif qu'ils déterminent, afin de donner plus de force à l'expression; l'adjectif possessif est intercalé entre l'adjectif et le substantif.

Certaines modifications eurent lieu pour les genres. Tous les substantifs abstraits provenant de noms latins en or devinrent féminins: dolorem, une douleur; caloremy la chaleur; amorem, une amour. Ce changement est dû, selon Loiseau, à l'ignorance où l'on était tombé de la langue latine. Chevallet est porté à croire que »l'on s'est réglé sur un mot de môme désinence, qui désigne un être réel et qui est très fréquemment employé», à savoir, le substantif sœur, formé de soror, qui est féminin. Lettré nous fournit une troisième explication; on trouve en des textes du XII:e et du XIILe siècle la caure, qui signifie la chaleur; caure vient de ealor, et chaleur de calorem; l'existence et la forme de caure nous permettent d'inférer que tous les substantifs provenant des noms latins en or, oris, avaient un nominatif analogue à caure, terminé également par un e muet, et féminin comme lui; c'est donc à cet e muet que l'on doit attribuer la transformation de ces noms en noms féminins.

L'article eut ses formes actuelles: pour le masculin le à côté de li, féminin la, pluriel les; del, al devinrent à cette époque deu (ou dou), >tu, et le pluriel dels, als des, aux. Quanl à la forme es ou <•:., contractée de en les, ■ lie s'est conservée jusqu'au XVLe siècle, après quoi on ne la trouve plus que dans certaines locutions, comme maître ès-arts, </<>cf< >ur ès-lettres, Pierre ès-liens.

Certaines irrégularités commencèrent à se glisser dans l'emploi des pronoms; quelques-unes ont persisté, comme:

moi qui lis, toi qui chantes, lui qui rient, au lieu de la construction logiquement correcte : je qui Us, tu qui chantes, il qui rient. Cette ancienne construction ne s'est conservée que dans la formule Je soussigné. Il, forme commune à la 3:e personne du singulier et du pluriel, ajoute un s pour rendre le pluriel conforme à celui des substantifs, des adjectifs et de l'article, et se distinguer du singulier. Dans Froissart on trouve cependant il pour le pluriel aussi bien que pour le singulier. Li et lui, ainsi que les pluriels iaus, euls et elles, à la suite d'une préposition, remplacent le pronom réfléchi se: pour li reposer = pour se reposer. Froissart écrit aussi celui, cest et ces au cassujet, et fait de cesti, cestui un régime direct. — Chez lui quel et lequel, à la suite d'une -préposition, ont souvent la valeur du génitif latin cujus, quorum: »Jehans li Biaux sur lequel chroniques et par quel relation de ce fet jay fondé ce livre.» Oui est un cas-régime et égale cujus aussi bien que quem. Dont est souvent accompagné d'un en pléonastique: »Pour payer toutes causes dont il en seront servi.» A côté des anciennes formes des pronoms possessifs la meie, la moie; la teie, la toie; la scie, la soie. on trouve maintenant aussi les formes la mienne, la tienne, la sienne. — Leur, dans le vieux français équivalent de ïllorum, prend le caractère d'un adjectif possessif, et, par conséquent, la marque du pluriel, usage qui a fait loi depuis.

C'est dans ce siècle qu'on vit paraître, pour la première fois, les adjectifs possessifs mis au masculin avec un substantif féminin commençant par une voyelle: mon épêe, ton 'une, son enfance. On établit aussi une différence entre notre, votre et nos, vos, les premiers exclusivement avec le nom de l'objet possédé au singulier, et les derniers avec le nom de l'objet possédé au pluriel. - - Lorsque deux verbes accouplés sont accompagnés d'un pronom personnel, on fait souvent précéder le premier verbe de ce pronom, quoique celui-ci serve de régime à l'infinitif; ex. »il les nous faut combattre», tandis que l'usage actuel rapproche le pronom de l'infinitif dont il est le régime. De deux compléments, exprimés par des pronoms person-

nels, le régime direct se place -toujours avant le pronom indirect, ex. »il le nous a dit». Quand en, y se rencontrent avant le verbe, l'ordre est contraire à celui d'aujourd'hui: en, //. au lieu de y, en. Ces adverbes, accompagnant l'infinitif, se placent presque régulièrement après celui-ci. ex. »pour avoir y son retour et faire eut son garde-corps .

Quant à la conjugaison de la langue d'Oïl, il s'y introduisit des modifications qui sont probablement dues à 1 influence du dialecte picard aussi bien qu'à celui de l'Isle de France, p. ex. festois, in estois, il estoit, au lieu de fère, tu ères, il ert. ( 'est dans le cours de cette période que s'introduit l'habitude peu rationnelle d'ajouter à la première personne du singulier un s qui n'est nullement étymologique, et.de dire je vois, je sais,j^avois. Les changements apportés à la conjugaison tendent généralement à s'approcher des formes modernes. - - Le participe présent accentue son caractère d'adjectif verbal, et esi employé invariable avec le verbe aller, non plus, comme dans le vieux français, exclusivement par les poètes, mais aussi par les prosateurs. L'accord du participe passé avec le régime quand celui-ci précède, est à peu près constant.

Quant à la construction, on trouve parfois le verbe en tète de la proposition principale, sans qu'un autre membre de la phrase influe sur la disposition des mots. 11 y a aussi inversion dans la proposition principale, quand elle est précédée d'une proposition accessoire, celle-ci étant ordinairement introduite par une conjonction, et celle-là par les particules si ou adonc: cette construction n'est pas conforme au génie du français actuel, mais bien à L'usage des langues germaniques, iïx. El quant li seigneur, li baron, li chevalier et li escuier s'approcièrent adonc y eut dure bataille». Le sujet suit souvent le verbe après Les conjonctions et, or, ainsi qu'après Les adverbes conjonctionnels si, ensi, ossi, encores, dont, donc lors, là etc. I'h complément adverbial, commençanl La proposition, amène généralement la position inverse du sujet. One espèce particulière d'inversion consiste à placer le participe passé avanl Le verbe auxiliaire. Ex. Ensi (ut f.-iit que consilliel tu . Contrairement à l'usage actuel,

le verbe s'accorde avec le véritable sujet, et non avec le sujet d'attente: il se partent de le ville de Calais six des plus notables bourgois.:.

Les adverbes n'ont pas de place déterminée; il arrive que, contrairement à l'usage moderne, ils précèdent le verbe môme de la forme simple: » — — qui trop vaillamment et bien se combatirent». Le complément négatif pas se trouve assez souvent avant ne. Pour mettre en relief le complément direct du verbe, Froissart le place quelquefois en la tête de la phrase, et rejette le sujet après le verbe: »Certes, dame, respondi li rois, plus grand cose feroi je pour l'amour de vous.

Les prépositions aussi bien que les adverbes, mais surtout les conjonctions, subirent dans le cours de cette période des changements assez considérables, mais ce sujet nous entraînerait trop loin, et il faut nous restreindre pour ne pas dépasser les bornes assignées à notre Etude.

Ce qui a contribué essentiellement à changer la physionomie du vieux français, c'est l'introduction dans la langue d'une foule de mots latins, formés souvent par les savants contrairement à toutes les règles et violant la grande loi de l'accent, par exemple: consulat, tribunitien, faction, magistrat, triomphe, aristocratie, altération, démocratie etc.

Si le célèbre chroniqueur du XIV:e siècle, souvent cité dans ce qui précède, sait donner à la langue française/ une variété de style et une diversité de structure, caractéristiques pour cette langue de transition, l'illustre historien de Louis XI, Commines, nous semble avoir les qualités propres à constater les conquêtes du XYjf siècle dans le domaine de la langue.

Cet auteur use d'une liberté syntaxique égale à celle que nous avons remarquée chez son devancier. Ainsi le sujet est souvent renvoyé après le verbe, quand la phrase commence par si, par et, par un adjectif attributif ou par une expression adverbiale: l'inversion a même lieu sans être amenée par un mot précédent. Le vieil usage de placer le nom régi avant le verbe régissant, n'a guère laissé que peu de traces. Le seul nom que l'on trouve

fréquemment entre la préposition et le verbe, est vérité: à la vérité dire», mais il se place après, lorsque l'infinitif a une autre préposition, ex. »pour dire la vérité». Le substantif est quelquefois précédé de son complément: avoir de tant de choses expérience». Pour la place des adjectifs, COMMINES fait preuve d'une grande liberté, bien qu'on puisse reconnaître chez lui une tendance marquée à faire précéder les substantifs de leurs adjectifs. Il n'est pas moins indépendant pour donner indistinctement des régimes à ses adjectifs.

L'article défini est souvent supprimé, comme dans le vieux français, usage dont on tire quelquefois d'heureux etfets, mais qui fait souvent tort à l'énergie de l'expression

La place des pronoms varie, mais le pronom-régime aime à précéder le verb, et se place, dans les temps conipos s, avant les auxiliaires, ainsi que faire, quand il précède l'infinitif: ; Elle connut bien à son visage qu'il ne se faisait que jouer». Avec l'impératif, la place-des pronoms est déjà exactement la même que de nos jours. Les pronoms possessifs nt'uu. ti< h. situ, placés d'ordinaire avant le nom, sont rejetés quelquefois à la fin de la phrase: »un petit navire sien». Les démonstratifs cestui et celui commencent à se construire avec les particules adverbiales ci et là, mais on ne connaît pas encore l'usage de celui, celle pour rappeler un nom précédent devant son régime. Les relatif- prennent des acceptions plus nombreuses qu'auparavant, avec une variété de formes de plus en plus grande, mais il règne toujours une certaine confusion dans leur orthographe et dans leur emploi grammatical.

L'accord du verbe avec sou sujet suit, à part quelques exceptions, les règles de la logique. — Dans L'emploi des temps, Commines est surtout digne de remarque. Le plusqùe-parfait et le conditionnel passé, par exemple, sont remplacés par l'imparfait, qui adopte, pendant ce siècle, les terminaisons du dialecte bourguignon: ay ou aye, qu'on écrit aussi oy ou oye, plu- souvenl oi. Le futur peui marquer l'habitude ou une action répétée. L'infinitif, pris substantivement avec l'article, es1 d'un usage très fréquent,

Les règles actuelles du subjonctif sonl généralement

suivies. Cependant, dans quelques propositions relatives, on voit l'indicatif où le subjonctif serait de rigueur aujourd'hui, ex.: »le plus pauvre roy que je vy jamais». — Le participe présent reste généralement invariable, quand il exprime l'action, excepté les participes de adresser et appartenir, que Commines fait accorder en genre et en nombre: «plusieurs lettres adressantes à mon seigneur de Normandie» — »aucunes choses appartenantes à leurs offices». Pour la variabilité ou l'invariabilité dans des propositions absolues, il n'y a pas encore de régie, comme nous le prouve cet exemple: «estant les Vénitiens presque au-dessous, au moins ayans le pire». — Le participe passé. à cette époque, s'accorde toujours avec le régime proposé, et reste invariable, quand le régime est placé après, ce qui est la règle moderne. — Le développement des prépositions et des adverbes ^est dépassé dans le XV:e siècle, ainsi qu'au XIV:e, par celui des conjonctions, qui deviennent plus nombreuses.

Cette fugitive esquisse, que nous aurions aimé à traiter moins rapidement, suffit pour nous faire entrevoir les traits caractéristiques du développement de la langue aux XIV:e et XV:e siècles. Les derniers vestiges de la déclinaison latine, nous l'avons vu, furent supprimés; on établit des signes particuliers pour distinguer le pluriel du singuliei : on introduit des modifications dans les genres et certaines irrégularités dans l'emploi des pronoms, lesquelles ont persisté; la conjugaison s'achemine vers les formes modernes; en ce qui concerne la syntaxe et les nuances de style, le français réalise, à cette époque, la plupart des tours caractéristiques qu'il possède aujourd'hui; enfin, il y a une grande invasion de mots latins et grecs, provoquée/ par la traduction des philosophes de l'antiquité.

Les savants du XVLe siècle ne s'arrêtent pas à calquer des mots français sur les mots latins; ils refont encore, par la même méthode d'imitation servile, beaucoup de mots précédemment formés d'après les lois de la phonétique et de l'accent. Ainsi, au lieu de detteur, ils disent débiteur de debitorem), traditeur pour traître (de traditon if . revendiquer pour revenger (de revindicare) etc., dont

une partie seulement étaient destinés à vivre et à formelles doublets d'origine savante. On se souvient, à propos de ces mots-là, de la plaisanterie de Rabelais sur l'escho-/ lier limosin qui contrefaisoyt le languaige Francoys»: —'■ ■ Xous transfretons la Sequane on dilueule et crépuscule; nous déambulons par les compites et quadriuyes de lurbe, nous despumons la verbocination latiale etc.» (Eabelais Pantagr. II, e). — A côté de ces fâcheuses tentatives de former de nouveaux mots, l'influence des savants ne se lit pas moins sentir dans l'orthographe. On intercale nombre de lettres parasites, ordinairement sous prétexte de faire reconnaître l'étymologie, mais parfois avec une étrange ignorance des lois de transformation. Ainsi on écrit debvoir pour devoir, fiebvre pour fièvre, recepvoir pour recevoir, >an> se douter que la consonne b était déjà représentée par le v. Lorsque le moyen âge avait fait autre de alter, haut de aïtus etc., où al s'était assourdi en au, les latinistes rétablissaient la consonne et écrivaient aultre} hault etc. De même, conduit (de conductus), droit (de directus deviennent conduict, droict. Poids (qui a persisté) s écrii au lieu de pois, parce qu'on s'imaginait que ce mot venait de pondus, tandis qu'il dérive vraiment de pensum, comme peser (autrefois poiser), de pensare. Aussi le besoin d'une réforme orthographique ne tarde-t-il pas à se faire sentir. Loris Meigret commence, il est bientôt suivi de Jacques Pelletieb et. plus tard, du célèbre professeur Pierre la Ramée, qui reprit et développa le système de ses devanciers. Ce système, trop absolu, ne lui pas accepté dans toute sou étendue, mais il contribua a débarrasser la langue française d'une foule de superfétations. Celle réforme n'eut toutefois pas le temps d'agir -m- les œuvres capitales de celle époque: le fameux livre '1-' Rabelais et Les Essais de Montaigne.

On a dit que la langue française ne s'était jamais mon a fcrée avec tant de grandeur que dans l'auteur de Gargantual et de Pantagruel. Nous nous plaisons a reconnaître que Montaigne n'a pas un génie d'écrivain aussi puissant que celui 'le Rabelais, mais nous ne pouvons nous défendri de remarquer que l'auteur des Essais nous offre une langue

renouvelée dans une juste mesure et selon ses affinités naturelles, fortifiée plutôt qu'altérée par cet élément latin qui donne à son œuvre une empreinte véritablement classique.

Si l'on veut avoir une inmge aussi fidèle que possible des traits caractéristiques de la langue de Montaigne, il ne faut pas étudier cet auteur au point de vue uniquement grammatical; il y en a un autre non moins important, celui diT vocabulaire. Si, pour la partie grammaticale, nous n'avons en général qu'à constater la justesse et l'exactitude des recherches que M. Glatjning a faites avant nous, il nous a laissé dans le vaste champ une glanure assez riche, car personne, à ce que nous sachions, ne s'est occupé spécialement du vocabulaire de Montaigne. Xous avons eu pour but de relever ici les mots tombés! en désuétude depuis MONTAIGNE, ainsi que ceux dont la signification s'est altérée.

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