III
Les faveurs et disgrâces de la fortune ne tiennent reng ny d'heur ny de malheur. I, is. Il fault iuger avecques plus de révérence de cette infinie puissance de nature. I, 26.
Des événements particuliers que fortune rend souvent exemplaires et poisants. III, c. Pour ce qui regarde l'article défini avec les noms abstraits, Montaigne s'approche de l'usage moderne beaucoup plus que Rabelais, en employant le plus souvent l'article, quoiqu'il y ait des exemples où l'article est omis. Ex. Ce n'est pas à l'adventure sans raison que nous attribuons à simplesse et ignorance la facilite de croire. I, 20.
Quant aux noms de pays, l'article est employé ou omis par Montaigne à peu près dans les mêmes cas que dans le français moderne. Ce n'est qu'au sujet du génitif attributif que l'usage de Montaigne se montre indécis, comme dans la langue actuelle, où l'on trouve: Histoire littéraire de la France et Histoire littéraire d'Italie.
Il y a dans le vieux français bien des expressions où le substantif formant iine seule notion avec le verbe n'a pas d'article. Montaigne offre beaucoup plus d'exemples de cette tournure que le français de nos jours: entreprendre guerre; faire pache; gaigner nom et réputation] J« souffrir mort: tourner tête, etc.
Le français moderne exige, en général, que l'article indéfini soit employé devant un substantif accompagné d'un adjectif ou d'un autre déterminatif attributif. 11 s'en tant beaucoup que cet usage ait gagné la même extension dans Montaigne, qui émet l'article dans le cas même où Le pronom démonstratif ce esl sujet, alors que la langue actuelle ne permet L'omiss.ion de L'article que dans un petit nombre de phrases stéréotypes, comme: c'est attire chose, c'est grand? pitié etc.
Le vieux français, ainsi que le français moderne, ne prend pas d'article dans les propositions négatives eu la négation renferme mie notion générale: Oncques cuer n'eut
si dure destinée (Ch. d'Qrl. 131 cit. p. Diez). -- Jamais contre un tyran entreprise conçue ne permit d'espérer une si belle issue. Corn. Cinn. La même omission a lieu dans Montaigne après la simple particule ne, où le français actuel exige l'article indéfini ou les mots aucun. point etc.
Ex. Xe se présentant occasion de le faire. I, h.
Et qu'il ne reste remède que de la victoire.
L'article partitif, dont l'usage était très rare dans le vieux français, eut plus tard un emploi de plus en plus étendu, jusqu'à ce -qu'il gagnât le terrain considérable qu'il possède aujourd'hui. Sous ce rapport, Montaigne tient aussi bien de l'ancien français que du moderne.
Ex. Les soldats ne boivent que de l'eau et ne mangent que riz et de la chair salée. I, 4b. Quant à l'omission de l'article partitif devant un substantif, 31. GrLAUNING en a cité des exemples qui, pour la plupart, ne sont pas fondés, vu que le vérité fournir, qui précède les substantifs dans les exemples dont il s'agit, se construit avec la préposition de.
Il arrive très souvent que l'article défini ne se répète pas devant le second de deux substantifs joints par la conjonction et, alors même qu'ils diffèrent de genre et de nombre.
Ex. Elle y est comme en la bouche de l'advocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. II, 12.
Voyant la dissolution des prélats et peuple de ce temps là. II, 12.
On trouve l'article devant un adjectif précédant le nom déterminé.
Ex. Il a laissé en mémoire des petits miracles. II, 2.
Quant aux oppositions et arguments que des honnestes hommes m'ont faict. III, 11. Contrairement à l'usage actuel, mais en conformité avec le vieux français, Montaigne emploie l'article défini
devant des substantifs partitifs déterminés par l'adverbe assez, si ce mot est placé après, mais quand il précède, il n'y a pas d'article.
Ex. Qu'en Basque et en Bretaigne il y ayt des iuges assez. I, 5G.
Nature luy a donné assez de matière sienne, pour son utilité, et des suiects propres assez. III, 3.
Le moyen de distinguer, dans le nouveau français, le superlatif du comparatif, c'est l'article défini, qui, par cette raison, est toujours employé quand on veut exprimer le degré du superlatif. Dans notre auteur, on trouve souvent le comparatif pour le superlatif. Il est aussi de rigueur dans la langue actuelle de répéter l'article devant chaque superlatif, mais cette règle n'est pas observé de Montaigne.
Ex. Les Asiatiques menoient en leurs guerres, femmes, concubines, avecques leurs joyaux et richesses plus chères. I, -\~.
C'a esté cette cy, par laquelle les plus forts
et courageux se sont rendus maistres des plus
foibles. II, 7.
L'article défini avec le pronom possessif absolu se
trouve quelquefois dans Montaigne, p. ex. la mienne vo-
lonté; plus souvent, quand le pronom possessif représente
un substantif précédent et est suivi d'un adjectif.
Ex. (Jeste langue estoit la mienne maternelle. I, lt..
L'article indéfini avec le pronom possessif est très fréquent, p. ex. un mien frère, locution dont la langue actuelle offre aussi des exemples, quoique plus rares et seulement dans la poésie naïve et dans le langage familier.
Quant à L'article avec les pronoms indéfinis autre, /mis. <m. il faut remarquer que l'adjectif autre sans article es1 plu- fréquent dans Montaigne que dans le français actuel, ci que l'on trouve la forme antres aussi souvent que d'autres. Le pluriel tous, qui, pour exprimer la totalité', esf suivi aujourd'hui de l'article, ne le prend pas
toujours daus Montaigne, qui a tous autres hommes aussi bien que tous les autres hommes. On prend l'article beaucoup plus souvent dans le vieux français que dans le nouveau, et notre auteur l'emploie surtout quand le verbe précodent finit par une voyelle.
Ex. Et nous l'ordonne Ion principalement en ce temps. III, 3.
A Ion trouvé que la* volupté et la santé
soyent plus savoureuses. III, 12.
Quant à l'expression maint un, cité par M. Glauntng
(op. cit.) d'aprez Diez, il est évident que le mot un est
ici regardé à tort comme article indéfini. Voici le passage
en question dans Montaigne:
Et en y a maint un qui pour . avoir ou
haulsé la maiu, ou baissé la teste, en a, pour
le moins, appresté à rire à ses compaignons. I, 12.
Un chacun, que l'on trouve encore dans Molière (»un
chacun est chassé de son opinion», Le Tartuffe), n'est pas
rare dans Montaigne.
Quant à Vautrin, qui signifie dans le vieux français ce que possède un autre, Montaigne nous en offre des exemples.
J'ay veu plusieurs de mon temps, convaincus par leur conscience retenir de l'aultruy. I, 7.