CONCLUSION
L’'Œuvre DE LECONTE DE Lise DANS LA LITTÉRATURE DE SON T'EMPs.
IL nous a semblé nécessaire dans cette étude sur la langue et le style de Leconte de Lisle de ne point séparer l’homme de son œuvre. Nous avons peut-être trop insisté sur le caractère personnel du poète, sur sa vie, sur ses études, sur sa pensée, sur tout ce qui ne rentre peut-être pas à proprement parler dans les limites de notre sujet, sur ce qui, en outre, a été traité plus amplement et beaucoup mieux par tant d’autres admirateurs et critiques du maître. Nous nous sommes efforcés en revanche de ne tracer que dans ses traits essentiels cette relation entre l’écrivain et son style qui nous apparaît plus intime et plus profonde chez Leconte de Lisle que chez tout autre poète. À notre avis il eût été impossible de traiter notre sujet sans insister sur ce point, et bien que le plan que nous ayons adopté nous ait obligés de redire trop de fois et peut-être plus mal ce que nous avions dit dans d’autres chapitres, nous croyons cependant avoir fait ressortir dans cette étude cette idée essentielle que l’on ne saurait apprécier la technique, même dans des moins importants poèmes de Leconte de Lisle, sans avoir une profonde admiration pour l’auteur, admiration que seule peut produire l’étude de sa vie et de son caractère. Nous ne reviendrons que très peu sur ce point et nous nous bornerons à tracer dans les grandes lignes l’influence que Pœuvre du maître exerça par ses qualités particulières au point de vue de la langue et du style sur la littérature de son temps en France et en Angleterre.
Nous avons vu que les procédés de style de Leconte de Lisle sont à peu près tous justifiés et qu’il ne présente pas de sérieux défauts ni dans sa langue ni dans son style. On peut lui reprocher de s’être trop hellénisé, de se montrer trop hautain, trop dédaigneux du peuple, d’être trop le poète d’un petit nombre de lettrés délicats et raffinés; mais personne ne niera la riche facture de ses vers, l'abondance des
:! Marius-Ary Leblond: ‘* Leconte de Lisle d’après les documents nouveaux.’ Joseph Vianey : “ Les Sources de Leconte de Lisle.”? Louis Tiercelin: “* Sur la Jeunesse de Leconte de Lisle.” Ferdinand Calmettes : ‘“* Leconte de Lisle et ses amis.” Jean Dornis: “ Essai sur Leconte de Lisle.” M 2
grâces verbales et intellectuelles, le travail artistique et subtil, l’absence de tout désir de plaire autrement que par la noblesse de conception et l’extrême souci de l’exécution. Son exemple enseigne avant tout le culte de l’Art, le respect inflexible pour la forme ; il a tenté de lier de nouveau l’art et la science et à ce sujet il a dit lui-même: “ L’un (l’art) a été la révélation primitive de l’idéal contenu dans la nature extérieure ; l’autre (la science) en a été l’étude raisonnée et l'exposition lumineuse. Mais l’art a perdu cette spontanéité intuitive ou plutôt il l’a épuisée; c’est à la science de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées, qu’il fera revivre dans les formes qui lui sont propres.” ! Nous avons vu comme il s’était fait le maître de ces formes caractéristiques et propres dont il parle dans la ‘ Préface des Poèmes Antiques”; nous avons vu aussi que l’ampleur et la puissance de son style, l’éclat de ses images, sont dûs à son soin scrupuleux d’exactitude et de précision pittoresques. Le poète devient un pur artiste, travaillant sa matière plus que son inspiration. Les rimes deviennent plus sonores, le vers plus souple, la musique plus subtile, le vocabulaire plus riche.
Mais l’influence qu’il exerça sur la littérature de son temps ne s’est pas limitée à celle de son œuvre. Lorsqu'il fut acclamé chef d’école par les jeunes poètes de 1860 qui, las des épanchements de Lamartine et de Hugo, cherchaient un maître de la forme et de la facture poétiques, il était admirablement armé pour les guider, tant par son exemple que par ses conseils? Il avait un grand charme personnel, le pouvoir magique d’imposer son individualité à ses partisans, le don de mettre en valeur par la déclamation, la poésie vivifiante dans laquelle se montraient toute la finesse d’érudition et toute la richesse de savoir qu’il avait acquises par des relations étroites avec les Classiques et qu’il concentrait avec force et intensité sur l’étude de chaque période de l’histoire et de toute phase de la nature. Il avait au plus haut point la’ conscience du rôle de la poésie et il sut créer autour de lui en tant que poête, soucieux de sa responsabilité, une atmosphère raffinée qui attira vers lui des natures d’élites. A ces
1 Derniers Poèmes, page 222.
* de Hérédia: “toujours il vous donnait suivant votre nature le mellleur conseil ?” (Discours à l'enterrement de Leconte de Lisle),
disciples il enseigna la logique de la composition, la propriété rigoureuse de l’expression, la pureté du goût. Il écrivit comme si le style était un élément presque aussi vital que l’idée elle-même; et pour revêtir la conception brillante il lui fallut le mot acheté cher.
Les jeunes poètes, soucieux de perpétuer la facture merveilleuse de leur maître, furent amenés par un sain et digne respect de style jusqu’à en avoir le culte ; le mal était que la technique de leur art semblait devenir leur but. Les lois de leur versification étaient aussi rigoureuses que celles des Classiques, ils s’efforçaient de les suivre de plus près que ne Pavait fait Leconte de Lisle lui-même. Ils commençaient à sacrifier la pensée, le sentiment et l’imagination à leur culte de la forme; et en essayant de suivre et d’observer toutes ces règles ils faisaient de leurs vers une œuvre d'artifice, de ciselure plutôt qu’un travail de sentiment, d’i imagination et d'inspiration. D'autre part ils étaient passionnés pour la plastique ; perfection de vision, habileté de décrire, souci des détails, des couleurs, des lignes, des parfums, connaissance exacte, imagination sûre, tout cela contribua à faire revivre le passé dans leurs descriptions sculpturales. Ils sont devenus des coloristes brillants, des ciseleurs de rimes sonores et délicates ; quelques-uns par une savante combinaison de voyelles, de grises assonances et de riches allitérations, par une habile adaptation des sonorités aux idées et des cadences aux images, produisent des effets fort harmonieux.! Comme leur maître,
1 Verlaine: voir “ Mandoline ”’ et ‘ Romances sans paroles ?” (Il pleure dans mon cœur, etc.) (Je devine, à travers un murmure, etc. D de Hérédia: ‘ Avec des cris stridents plut une pluie horrible ” (Stymphale).
“ Gonffant d’un souffle frais leur voilure plus ronde ” (Les Conquérants de l’or).
‘ Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare ”? (Soir de bataille).
“Dans l'ombre transparente indolemment il rôde ”? (Le récif de corail).
Et, plus clair en l’azur noir de la nuit sereine, Siencieusement s'argente le croissant.” (Nymphée).
Sully-Prudhomme: “ Mais la légère meurtrissure Mordant le cristal chaque jour.” (Le Vase brisé).
ils évitent scrupuleusement tout sujet populaire ; ils ont le dédain du succès facile et de la renommée vilement acquise.
Heureusement les mêmes lois ne sauraient convenir à tous les esprits poétiques, et ils commencent à se créer bientôt leurs propres styles, à remanier les règles de versification, à choisir les sujets qui conviennent à leur tempérament propre. Considérons l’effet définitif de Leconte de Lisle sur deux de ses amis: de Hérédia et Sully-Prudhomme. De Hérédia semble avoir de plus près suivi Leconte de Lisle: sa versification est encore plus pure que celle du maître. Quelques sonnets sont écrits dans les rythmes classiques, il évite les rimes qui ne plaisent pas à l’oreille, pas de “o ” court qui rime avec un “ o ” long, peu de vers in qui riment avec des vers féminins, pas de mots légers à l’hémistiche. D'autre part on trouve dans son œuvre l’éclat de coloris de la nature de l'Orient, la magnificence de phrases, les mots sonores et colorés, la perfection des tableaux que nous avons remarqués dans celle de Leconte de Lisle; mais la musique y est toujours plus achevée que celle de son maître. Plus encore que de Hérédia, Sully- Prudhomme est plus soigneux de la facture de ses vers. Il s’en tient rigidement aux principes de la technique des Classiques ; jamais de “ee” muet ou de mots légers à l’hémistiche, aucun vers es ne rime avec un féminin. Il ne puise pas aux mêmes sources que son maître ; il est plein de grâce et de mélancolie; mais ce qui distingue ce poète exquis, ce qui l’attache à l’école parnassienne, c’est son respect de l’art qui se montre dans sa recherche de la beauté, de la pureté des contours et de la justesse des images. On aimerait aussi à attribuer à Leconte de Lisle l'amour de l’art et de la beauté, et le mysticisme nihiliste de Jean Lahor. Tous deux s’inspirèrent profondément de l’Orient pour chanter l’éternelle illusion de la vie. On pourrait facilement rapprocher tant au point de vue de l'inspiration que du traitement : “ Le Sage ” ? du tableau de Viçvamitra (A. 48), “ Dans une forêt, la nuit ” # de “ La Forêt vierge ” (B. 186), et quand Jean Lahor écrit dans ‘ L’Illusion ” :
1 Voir page 146 de cette thèse.
? Henry Cazalis, “ L’Illusion ”” (Heures sombres). 3 Henry Cazalis, “L’Ilusion ” (Heures sombres).
“ La vie est un tragique et sublime combat :
Affrontez-la d’un cœur vaillant que rien n’abat,” 1
il ne fait qu’exprimer les idées mêmes de Leconte de Lisle.
Peut-être permettra-t-on à un étranger de passer quelques remarques au sujet de l’influence que Leconte de Lisle exerça en dehors de son pays. Son œuvre semble très peu connue et très peu goûtée en Allemagne ; la raison en est, sans doute; que la poésie impersonnelle est étrangère au génie allemand. En Angleterre, si nous voulions bien croire un des critiques littéraires du “ Times ”,? l’ami et le maître révéré des écrivains les plus distingués de notre temps serait considéré comme le Prince des poètes de second ordre, un artiste et un imitateur plutôt qu’un philosophe et un prophète. Nous nous sommes efforcés dans cette thèse de prouver toute autre chose et nous n’avons d’ailleurs fait en cela que suivre l’exemple des meilleurs de nos critiques % qui s’accordent tous à placer Leconte de Lisle au premier rang des poètes français. Le fait est que le maître n’a été, n’est, et ne sera probablement jamais compris et estimé à sa juste valeur dans notre pays que par un petit nombre d’écrivains et de lettrés qui, eux aussi, à leur tour resteront inconnus du grand public, ou même encore du public plus restreint de ceux que le critique du ‘ Times ? se plairait sans doute à reconnaître comme philosophes et prophètes : Browning, Ruskin, Carlyle, etc., le public des coteries et des clubs littéraires. Qu’il nous suffise de mentionner au nombre des admirateurs anglais de Leconte de Lisle Algernon Swinburne, Edmund Gosse, Arthur Symons, et nous aurons suffisamment prouvé
1 Henry Cazalis, “ L’Illusion ”’ (Chants de l’Amour et de la Mort).
2 The Times, 23rd September, 1909: ‘He was an artist and a copyist rather than a sage or a seer. He was, however, a prince of minor poets.”?
3 Gosse (‘ The Athenæum, July 28, 1894); (‘ Ancient Ballads and Legends of Hindustan, Dutt). Symons (The Symbolist Movement in Literature). Stuart (‘The Fortnightly Review, LVIII). (‘The Temple Bar, LXXXIX). Dutt (‘The Bengal Magazine, 1873).
Tor Gosse, ‘In Russet and Silver”’ (page 104). Swinburne, ‘ Memorial Ode on the Death of Leconte de Lisle ” (* The Saturday Review,’ December 1, 1894).
que son influence en Angleterre n’a pas été celle d’un prince des poètes de second ordre.
Il serait sans doute intéressant de comparer l’œuvre de quelques-uns de ces écrivains à celle du poète français dont ils se rapprochent tant, soit par le caractère, l'inspiration ou la méthode. Pour Walter Pater la beauté était la chose dominante de ce monde, surtout la beauté imprégnée d’étrangeté. Sa philosophie ressemble quelque peu à celle de Leconte de Lisle par son esprit naturellement sceptique, cherchant à pénétrer au delà de tous les systèmes, de toutes les opinions acceptées. Il possède aussi le même sentiment intense, quoique sobre et sérieux, de tout ce qui suggère la beauté, quoiqu’en ceci Pater manifeste le désir d’en pénétrer le charme essentiel plutôt que d’insister sur les traits extérieurs. Tous deux aimaient la beauté, mais une beauté mystérieuse et étrange qui en suggère une autre plus intime et plus profonde, mêlée d’une tristesse et d’une mélancolie qui ont elles-mêmes leur propre beauté. Comme Leconte de Lisle et comme tous les poètes et écrivains érudits, Walter Pater a, au plus haut point, le souci de la composition, de la perfection de la forme ; ses phrases sont savamment étudiées, pleines de couleur et de mélodie, sérieuses, élégantes et exquises.
Comme nous l’avons déjà dit,l le Matthew Arnold de 1850 s’est inspiré comme Leconte de Lisle des grands maîtres de l'antiquité.
Toujours les deux ont exercé sur la forme la même vigilance sévère, et le résultat chez l’un comme chez l’autre est une admirable élégance de phrase et une correction parfaite dans l'expression. La pensée y est belle et noble quoiqu’austère, et elle s'exprime toujours sous une forme claire, gracieuse et mesurée. Ses poésies, ses essais et ses articles de critique insistent toujours sur le rôle essentiellement sérieux de la poésie. Comme tous les écrivains doublés d’érudits et de savants, il étudia minutieusement tous les aspects de la nature. C’est cette exactitude d’observation, due à la science et à
1 Voir page 38 de cette étude.
l’érudition, qui donne ce caractère d’exactitude et de vie à sa couleur, ce charme pénétrant à ses paysages, que le sujet en soit les jardins de Kensington, les Alpes ou la Vallée de la Tamise. ‘The Scholar Gipsy,” “ Thyrsis,” ‘Obermann,”? “The Grande Chartreuse ” sont parsemés de descriptions d’une félicité de diction qui hante une reconnaissante mémoire. Et lorsque Arnold épris du mysticisme naturaliste qui est le fond de la littérature celtique a analysé dans son mémorable. essail l'esprit celtique, la passion pénétrante, Ja mélancolie profonde, le don de rendre d’une touche merveilleuse le charme magique de la nature, il est devenu presque aussi Celte que le poète du “ Jugement de Komor ” (B. 107).2
Ces trois écrivains sont trop essentiellement modernes pour être vraiment simples. Leur œuvre est le reflet de toutes les influences, de toutes les tendances, de tous les sentiments d’une civilisation avancée ; ils visent tous trois à la clarté et à la simplicité, et ils réussissent à obtenir ce qui est bien près d’en donner l’impression, mais comme chez tous les érudits cette simplicité et cette clarté, fruit d’une recherche élaborée et artificielle, est d’une qualité toute différente de celle des anciens dont ils s’inspirèrent. Pour eux la poésie n’est pas spontanée ; c’est un art qui s’apprend, qui a ses méthodes, ses formules, ses arcanes, son contrepoint et ses tours de métier. Tous trois enfin enseignent dans leurs essais la même doctrine : la vérité est la qualité essentielle du poète, vérité de conception, vérité d’expression et de style ; elle doit être par conséquent l’expression caractéristique de
1 ‘On the Study of Celtic Literature.”
2 Ajoutons en passant que de tous nos poètes anglais qui se sont inspirés de la littérature celtique Fiona Macleod est celui qui se rapproche le plus de Leconte de Lisle. Dans “ From the Hills of Dream,” le poète écossais se montre réellement Celte de tempérament, de style et de langue; la solitude forestière, la source murmurante, les fleurs sauvages abondent, mais elles ont acquis une vie, une grâce mystérieuses, de sorte qu’elles semblent les vrais enfants de la nature. Il possède un sens exquis des couleurs; mais il diffère, cependant, du poète français par une note toute personnelle, délicate, presque féminine même, qui lui permet mieux que tout autre de reproduire la tendresse mélancolique de la hantise du monde des rêves, un des traits caractéristiques du tempérament
celte. È
la personnalité, du tempérament du poète, quelle qu’en soit la forme.
Les Préraphaélites se sont aussi inspirés dans une certaine mesure de l’art synthétique à la fois plastique et intellectuel de Leconte de Lisle. Le groupe littéraire et artistique qui en 1849 se forma autour de Rossetti sous le nom de “ Pre- Raphaelite Brotherhood” se rapproche beaucoup par son but et par sa méthode de l’école parnassienne. Rossetti, William Morris, succédaient à Tennyson comme Leconte de Lisle à Hugo, et leur manifeste publié dans leur revue ‘Le Germe” ressemble étrangement à la Préface des Poèmes Antiques. Le mouvement littéraire qu’ils inaugurèrent eut, comme celui des Parnassiens en France, une influence marquée sur la littérature de leurs pays de 1880 à 1890. Ils s’efforcèrent en littérature comme en peinture de se débarrasser de la conception grandiloquente et de la technique facile des Romantiques, d’éviter la rhétorique des phrases, les lieux communs, le “ panache ” et le lyrisme. Ils cherchaient la fidélité minutieuse dans la représentation des objets. Ils virent la nature non comme un vague apparat de tons fondus l’un dans l’autre pour mettre en relief un point intéressant, mais comme un ensemble bien ordonné de détails dont chacun était digne d’observation intense. On trouve dans leurs poèmes l’amour de la netteté, de la clarté, de la perfection des lignes, qui est la note caractéristique des Parnassiens. Rossetti est de ces poètes celui qui se rapproche le plus de Leconte de Lisle. Il serait même très intéressant de déterminer leurs relations mutuelles comme on l’a fait pour Daudet et Dickens,! en tenant compte des différences de caractère, d’hérédité, d'environnement, d’éducation. En matière d’art ils semblent être imbus du même esprit; ils eurent tous deux le même culte de la beauté et de la vérité dans la forme et dans le style ; ils furent les maîtres reconnus de deux écoles poétiques dont nous avons vu les traits communs. Leurs disciples tout en conservant leurs tendances personnelles se groupèrent autour d’eux dans ce but commun, de débarrasser la langue et la poésie des exagérations et des fautes de technique. Ils eurent tous deux le
1 ‘Alphonse Daudet et Charles Dickens” par Munro.
riche tempérament du midi, la même vision des couleurs, le même sens de la sonorité des mots, la même conception de Part et de la vie, la même imagination historique. On pourrait même encore les comparer dans le choix de leurs sujets : “The Burden of Nineveh ”, basé sur la légende de Sennacherib, par le même emploi des épithètes bibliques et le même traitement rappelle “ Qaïn ” (B. 1) ou “ La Vigne de Naboth ” (B. 22). “Sister Helen ” a le même charme que ‘“ Les Elfes ” (B. 100); les mêmes refrains variés, la couleur, la musique des mots produisent le même effet de hantise et de mystère. Dans “ The House of Life ?” nous voyons comme dans “* Hélène ” (A. 81) la lutte poignante contre linévitable destinée. Et “The Blessed Damozel ”, “ The Portrait,” “My Sister’s Sleep,” “ World’s Worth” pourraient aussi se rapprocher de tant d’autres sujets de Leconte de Lisle où la sombre monotonie produite par l’immobilité dans un espace immuable produit ces crescendos de silence dont nous avons déjà parlé. Ils ont tous deux une précision d’images qui pourrait parfois sembler grotesque à quelques lecteurs. Citons par exemple le sujet profondément fantastique de ‘The Blessed Damozel ”. La barrière d’or sur laquelle elle s’appuie, ses cheveux blonds comme le blé mur, les belles et vives images de la sixième et de la dixième strophes, sont des exemples du traitement adopté par Leconte de Lisle qui montre le même souci de la minutieuse perfection de Pimage dans ses vers. “The Portrait ” nous fait penser aux femmes du nord de Leconte de Lisle (T. 66 et À. 296), toutes sont d’une grâce presqu'inquiétante, aux grands yeux presque trop limpides, et qui cueillent des fleurs mystiques en de frais paysages de rêve. L’héroïne d’ “ À Last Confession ” a l’élancement mol, les épaules cadencées et la cruauté de Nurmahal (B. 136) et de la Begum (B. 157). De même quand Rossetti, chante Lilith, femme d'Adam, dans CesMyetS.: à
“Il n’y avait pas une goutte de son sang qui fut humaine, Mais elle était semblable à une tendre et douce femme,” 1
1 Not a drop of her blood was human; But she was made like a soft, sweet woman.”
(Eden Bower.)
on pense au tableau d'Ékhidna (B. 42) par Leconte de Lisle, et le portrait peint par Rossetti du feu sir James of Heronhaye L est aussi détaillé et saisissant que celui par Leconte de Lisle des morts dans ‘“* Le Soir d’une bataille ” (B. 230). Tous deux ont le pouvoir de donner aux choses ordinaires une expression humaine et personnelle, pleine de sentiment. Ils ajoutent à la poésie des matériaux nouveaux un nouvel ordre de phénomènes et ils créent un nouvel idéal.
Quant à William Morris nous avons déjà eu occasion de le mentionner plusieurs fois dans cette étude. On peut en effet le comparer à Leconte de Lisle à bien des points de vue. Les deux poètes furent souvent amenés à traiter les mêmes sujets et souvent aussi dans le même sens ; ? mais c’est surtout dans leur traitement des couleurs, dans leur maniement de la lumière, qu’ils se rapprochent le plus. “ King Arthur’s Tomb ” ? par exemple nous fait penser à la lumière affolante et éblouissante de “Midi” (À. 292); le vif coloris de ‘Golden Wings ” 4 nous rappelle le goût de Leconte de Lisle pour les épithètes étranges et brillantes, pour cette juxtaposition de couleurs vives et intenses dont nous avons déjà parlé,
Nous pourrions encore mentionner sir Edwin Arnold qui connut sans doute le “ Bhagavat ” et le “ Çunacépa ” de Leconte de Lisle et s’en inspira peut-être pour composer ses poèmes orientaux accompagnés de la même délicieuse musique “ Light of Asia ” et “ Lotus and Jewels ”. L'œuvre de Leconte de Lisle eut aussi une influence considérable sur celle de la jeune poète hindoue que MM. Edmund Gosse et André Theuriet firent connaître il y a quelque vingt ans en Angleterre et en France. Toru Dutt fit ses débuts dans
} * Rose Mary ”’ (Ballads and Sonnets, page 38).
* Voir page 40 de cette étude.
* * Defence of Guenevere, and other Poems ‘’ (page 47).
4“ Defence of Guenevere, and other Poems ” (page 264) ; ‘scarlet lilies’”” (King Arthur’s Tomb), ‘scarlet bricks,” ‘yellow lichen,? “red-gold roof,” ‘ raiment half of scarlet, half of white,” ‘“ scarlet shoon,” ‘‘red-billed moorhen,” ‘red rust,”’ ‘“ blood-red dagger,”?
‘white swans on green moat,” ‘purple bed,” etc., etc. (Golden Wings).
la littérature par une étude sur la poésié de Leconte de Lisle dans le “ Bengal Magazine” (1873). Elle mourut malheureusement très jeune, mais les quelques poèmes qu’elle nous a laissés : ‘ À Sheaf gleaned in French Fields ” et ‘ Ancient Ballads and Legends of Hindustan ”, nous révèlent la sympathie profonde qui l’attira vers l’auteur de “ Valmiki ””.
Nous espérons en avoir assez dit pour montrer que l’œuvre de Leconte de Lisle fut non seulement connue et appréciée en Angleterre, mais qu’une étude plus approfondie des nombreux points de rapprochement qu’elle présente avec celle des poètes anglais contemporains ne saurait manquer de mettre en lumière les affinités frappantes qui existent entre deux littératures éminemment solidaires.
L'influence de Leconte de Lisle sur ses contemporains a donc été profonde et considérable. Il n’est pas en notre pouvoir de dire ce qu’elle sera sur les futurs poètes français et étrangers ; mais il fut, et restera sans doute, un vigoureux éducateur, tant par le talent que par le caractère, un de ces vaillants ouvriers de la pensée et de l’Art, dont Matthew Arnold dit dans la conclusion de son essai “ Culture et Anarchie ” : ‘“ Dociles échos de la voix éternelle, souples organes de la volonté infinie, de tels ouvriers marchent de pair avec le mouvement essentiel du monde, et c’est en cela que résident leur force, leur bonheur, leur divine fortune.” 1
1 ‘ Culture and Anarchy ”’ (page 165).