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Il Pappelle aussi “ glauque” et “ murmurante ?. Ces épithètes qui n’expriment rien précis ou de particulier se joignent naturellement au substantif, et ce que nous avons dit de la mer et de la terre pourrait se dire du “ soleil ”, de la ‘ jeunesse ”, des “ yeux ”, des “ genoux ”, etc. De même avec les épithètes d'amour : “ douce tête” (T. 210), “ chère tête” (T. 217), etc. Parfois même l’épithète se compose non plus d’un seul adjectif, mais de toute une locution : ‘* Hélène, aux pieds d’argent ” (A. 82), ‘‘ La fille de Léda, reine aux cheveux dorés ” (A. Le La blanche Kharikhlô, la Nymphe aux blonds cheveux ” (A. 202), “ L’aurore aux tresses blondes ” (A. 213); Paris est “ l'Étranger à la tête dorée ” (A. 88), etc.,etc. Les lions sont les ‘chasseurs de bœufs et d'hommes ” (B. 179), le jaguar est ‘le tueur de bœufs et de chevaux ” (B. 217), etc., et enfin Lakçmana, le jeune homme, “ frémit dans son cœur ” (A. 32).
Le style des poèmes d’inspiration grecque est assez différent de celui des autres. Il est volontairement plus simple, et Leconte de Lisle s’efforce d’atteindre sinon à la simplicité naïve des poèmes héroïques, qu’il est difficile à un moderne de retrouver, du moins à celle plus voulue et plus travaillée des poêtes alexandrins et particulièrement de Théocrite. Y réussit-il complètement? Il semble que non. Il reste toujours le penseur et l’érudit du xrxième siècle et il n’arrive pas, malgré tout son amour pour l’antiquité grecque, à dépouiller entièrement sa personnalité. Sans doute des poèmes comme “ Hélène ” (A. 8r) ou “ Khirôn ” (A. 184), et surtout comme “ Glaucé ” (A. 75), ‘ Thestylis ” (A. 221), “ Le Vase ? (A. 172), “ Les Plaintes du Cyclope ” (A. 174), etc., sont d’une facture délicieuse et bien grecque, mais ils n’ont ‘la naïveté et la simplicité vraiment helléniques des idyiles ”
de Chénieri Ces critiques ne sauraient du reste être que légères, et nous devons reconnaître qu’aucun poëte au x1xième siècle ne s’est approché autant de l’idéal grec tant au point de vue de l'inspiration qu’au point de vue de style. Ordinairement il n’obtient pas cet effet classique en transcrivant de cette langue des idiotismes et en copiant servilement des expressions spéciales à Homère, aux ‘'Tragiques” ou à Théocrite ; il l’a fait quelquefois cependant, et nous les noterons dans la liste de ses maniérismes.? En outre, il n’en a pas non plus qu’André Chénier, qui selon Népomucène Lemercier a fait une ‘imitation outrée des formules et des tours antiques,” 3 et qui, d’après Hugo,4 a une “ manie de mutiler la phrase et de la tailler à la grecque ” ; sa syntaxe, au contraire, n'offre aucune particularité dans ses poèmes grecs ; elle est française et non pas grecque. C’est donc uniquement par une plus grande simplicité de style que ses poèmes helléniques se distinguent des autres: les phrases sont moins chargées d’incidentes, les périodes moins longues.
Le plus souvent Leconte de Lisle use de propositions principales assez courtes reliées entre elles par la conjonction et ” ou par “ puis ”. Cela est voulu, et assez contraire à son habitude partout ailleurs. Tel est le détail très caractéristique
d’ ‘ Hèraklès au Taureau ” :
‘“ Le soleil déclinait vers l’écume des flots, Et les grasses brebis revenaient aux enclos ; Et les vaches suivaient, semblables aux nuées Qui roulent sans relâche, à la file entraînées, Lorsque le vent d’automne, au travers du ciel noir, Les chasse à grands coups d’aile, et qu’elles vont pleuvoir. Derrière les brebis, toutes lourdes de laine, Telles s’amoncelaient les vaches dans la plaine. La campagne n’était qu’un seul mugissement, Et les grands chiens d’Élis aboyaient bruyamment.
ce
1 “ André Chénier,’ par Émile Faguet, Paris, Hachette et Cie.,
? Voir page 176.
3 ‘Revue encyclopédique,” octobre 1819, compte rendu par Lemercier.
4 ‘ Littérature et philosophie mêlées,”” par Hugo (tome I).
Puis succédaient trois cents taureaux aux larges cuisses, Puis deux cents au poil rouge, inquiets des génisses, Puis douze, les plus beaux ef parfaitement blancs,
Qui de leurs fouets velus rafraîchaissaient leurs flancs, Hauts de taille, vêtus de force #t de courage,
Et paissant d'habitude au meilleur pâturage ” (A. 182).
Il faut remarquer la quantité d’imitations que contiennent ces pièces ; les vers qui en sont entièrement composés sont innombrables :
“ Ô nature, 6 Kybèle, 6 sereines forêts ” (A. 8o).
“ Vierges aux lyres d’or, vierges ceintes d’acanthes ?? (A. 81). ‘ Muses, je vous implore ! ! Et toi, divin Chanteur ” (A. 81). 0 Musës, volupté des hommes et des Dieux ” (A. 81).
Et plus loin “ 6 fille de Léda ” (A. 82), “6 fils d’Hypérion ” (A. 83), etc. Dans “ Niobé” on trouve de nombreux exemples analogues comme :
‘“ Ville au bouclier d’or, favorite des Dieux ” (A. 142).
On pourrait multiplier à l’infini les exemples de ce genre et Pon voit que ces invocations s’adressent aussi bien aux Dieux qu’aux hommes, aux villes et aux choses de la nature. (Ces imitations se trouvent chez tous les poètes et dans les autres œuvres de Leconte de Lisle, mais avec beaucoup moins de fréquence.
Enfin on peut remarquer que malgré son goût pour les grands vers sonores et amples avec la césure à l’hémistiche Leconte de Lisle pour donner mieux l’impression du grec a écrit certaines pièces en vers coupés et comme hachés, composés de petites phrases courtes et précises, avec des quantités de rejets, ce qui ne lui est pas habituel. Ceci est frappant dans les poèmes imités de Théocrite et particulièrement dans
‘ Le Vase ” (À. 172) et “ Pan ” (A. 128):
‘* Pan d’Arcadie, aux pieds de chèvre, au front armé De deux cornes, bruyant, et des pasteurs aimé.”
“ Vagabond, il se plaît aux jeux, aux chœurs dansants Des Nymphes, sur la mousse et les gazons naissants.””
‘* La peau de lynx revêt son dos; sa tête est ceinte De l’agreste safran, de la molle hyacinthe ” (A. 128).
La première chose qui attire attention dans la langue de Leconte de Lisle est la richesse du vocabulaire. Pour faire ressortir les couleurs, les parfums, les lignes, l’atmosphère de ses poésies grecques, orientales, indiennes, espagnoles, celtiques, ilsesert de mots nouveaux et recherchés. Illes a choisis en artiste, en musicien, plutôt qu’en grammairien ou en littérateur : le souci de la couleur locale, du rythme et du son prédomine dans son esprit et luii inspire le choix de mots ; et bien que ces mots neufs puissent paraître des choses mortes quand ils sont classés, séparés, disséqués, hors de l’organisme vivant, ils ont cependant une valeur harmonique, historique ou descriptive. Le mot semble se présenter à Leconte de Lisle comme un tableau, une harmonie qui illumine les souvenirs, les émotions, endormis dans quelque coin obscur de la mémoire.
A l’égard du vocabulaire lui-même, il semble que le poète ait fourni à la langue des mots qui jusqu’à lui furent inconnus ou, au moins, ne figurent pas dans la langue de son temps. Ce sont: ‘“ pippala,” “ açoka,”” “ penn-baz,”” “ Lall-Bibi,” ‘ paliacate,” “ bobres,” “ bigaylles,” “ letchis,”” ‘ koukals,”? ‘calaous,”” “ chaparals ” et “ autolitrie ”
‘* Au pied d’un pippala je m’assis sur la terre” (A. 11).
‘Le jeune Bhagavat, dans la fleur de l’enfance, Qui, sous les açokas cherchant de frais abris ”” (A. 23).
“ Les Ovates, vêtus de noir, et les Évhages Portant haches depierreet durs penn-bazsauvages” (B.115).
‘ Quand lessaim tournoyant des Lall-Bibi s’enlace Comme un souple python aux anneaux constellés ? (B. 139).
‘ Autour danse un essaim léger de Lall-Bibis ” (B. 157).
“ Vingt Cipayes, la main sur leurs pommeaux fourbis Et le crâne rasé ceint du paliacate,
Gardent le vieux Nabab et la Begum d’Arkate ” (B. 157).
‘L’aigu fourmillement des stridentes bigaylles S’épaissit et tournoie au-dessus des broussailles ? (B. 164)
“ Le long de la chaussée et des varangues basses Où les vieux créoles fumaient, Par les groupes joyeux des Noirs, ils s’animaient
Au bruit des bobres Madécasses ? (B. 191).
‘ Des bambous éveillés où le vent bat des ailes, Des letchis au fruit pourpre et des cannelliers ?” (B. 198).
“ La nuit tombe. On entend les kowkals aux cris aïigres ?
“ Le café rouge, par monceaux, sur l’aire sèche ; Dans les mortiers massifs le son des calaous ? (T. 37).
‘ La masse épaisse, aux poils épars, toujours accrue, Écrasant blessés, morts, chaparals rabougris ” (D. 69).
Et le mot “ autolätrie”, inventé, dit-on, par Leconte de Lisle pour désigner une vanité et une profanation gratuites ou Pamour propre exagéré.l
Cette liste n’est pas longue, mais Hugo et Gautier avaient précédé Leconte de Lisle dans cette voie et entrepris la plus grande partie de ce travail d’enrichissement du vocabulaire si pauvre des Classiques. Dailleurs, Leconte de Lisle a recours à bien des mots étranges ou inusités, et son vocabulaire oriental, grec, celtique et moyenâgeux est savamment riche et précis. Énumérons parmi ses mots orientaux: mangue, térébinthe, palétuvier, varangue, çurma, kriss, ara, pantoun, manchy, crotales, caraïbe, sénégalis, besan, aneth, kokila ; et ses mots grecs : syrinx, péktis, éphèbe, hélichryse, etc.; ceux d'Égypte: pagne, nome, souchet, sistre, nopal, etc. ; les mots celtiques et scandinaves : éclisse, jarle, rhôte, oc’h, rogue, etc.; ‘‘skalde ” est un de ses mots suédois ; “sachem ” et “sassafras ” sont deux de ceux qu’il a pris au Nouveau Monde ; et “ angelot,” ‘ mangonneaux,” “ espale,”
1 Aussi on rencontre deux adjectifs qui ne sont a dans le dictionnaire de l’Académie, “‘ aurorale ” et ‘* Italique ”?
“Rien qui surgisse au loin dans la steppe Pret (D 62); évidemment ‘‘ aurorale ”” veut dire ‘ éclairée par l’aurore ?. Et ‘Dans les vallons d’Hellas, dans les champs Jialiques ”? (A. 265),
où l'adjectif formé par Leconte de Lisle pour signifier ‘ de l’Italie ? a un son grec.
sont trois de ses mots moyenâgeux. Il emploie aussi les termes scientifiques : sinciput, cinabre, pustule, stigmate, carène, antenne, Otawa ; les mots religieux qui sont précis et servent à ajouter de la couleur locale: cilice, éphod, cagoule, scapulaire, capuce, cénobite, bulle, canon, Paraclet, oints, chrême, sanhédrin, synodal. Il n’avait pas comme les Classiques le dédain du mot roturier ; ce qui lui importait avant tout, c'était de rendre sa pensée avec force ; et comme il ne trouve rien de beau, rien de louable dans le Moyen Âge, il fait exprimer par ses caractères des phrases et des mots qui sont peut-être vulgaires et grossiers, mais expressifs : “Et tout le long de cette énorme gotnfrerie
Cent moines, très joyeux, à la trogne fleurie,
Entonnant les bons jus de Touraine...” (B. 343).
Plus tard dans la même pièce il appelle les moines des ‘goulus”: “ Derrière ces goulus, non moins empressés qu’eux ”” (B. 344).
Aussi dans “ La Bête écarlate ” a-t-il écrit : ‘ Une robe couleur de feu mêlé de sang
Pendait à larges plis de son réble puissant”? (T. 108).
Dans “ Les Inquiétudes de don Simuel ” on trouve ce vers : ‘ Rançonner les couvents, #ratre les juiveries? ?” (T. 155); Ç 2 >
et le Diable qui parle à Borgia et à Cozza leur dit : ‘* Vous épanouirez la rate aux infidèles ” (D. 54).
Le souci de l’exactitude historique amène Leconte de Lisle à faire emploi dans ses poèmes moyenâgeux de vieux mots français à peine connus de nos jours ou employés dans un autre sens :
‘“ Sous le festin fumant La table aux 415 nombreux a gémi longuement ” (A. 147).
“ La porte aux ais de fer, aux trois barres d’airain ” (B. 87).
“ Des clochettes d’argent tinte, et les cavaliers Mélent le rire allègre aux devis familiers ” (B. 290).
Il y a aussi “ feintise ”, ‘ coût ”, “ guerroyer,” “ nonne,”
‘“ moutier,”” mots employés dans un style élevé : “ Donc, je vous sais sans peur, sans feintise ni trame ? (T. 164).
‘Rien ne rentre, le coûf, ni la taxe régale ” (T. 154).
“ Depuis lors, et fidèle au pardon octroyé, Suivi de l'Ordre entier, bravement guerroyé ” (T. 160).
‘ C’est un ancien moutier de Nonnes..…” (T. 128).
“ Féal ” pour “fidèle” et ‘ foi” se trouve dans “ La Ximena ” et ** Cozza et Borgia ” :
“Or, les arrêts transmis par les scribes, selon
Les formes, au féal aussi bien qu’au félon ” (B. 293).
Mon jéal! Vous feriez rougir...” (D. 55).
“ Vertu ” veut dire ‘ courage ” dans ces vers :
“ Sur l’idolitre impur, mille fois combattu, Tu nous as déchainés, ivres de ta vertu” (T. 21).
‘Il le réchauffe au feu de sa jeune wertw ” (A. 213).
Lorsqu'il emploie “ fatidique ”, “fatale,” “fierté,” “ furtif,” ‘ cure ?”, c’est avec leur signification latine :
“ Puis les rapides ans inclinent sa fierté”? (A. 08). “ La fatale Héléna suivit le Priamide ? ”” (T. 219).
Il parle des “siècles” (B. 53), des “races ” (A. 111), des “ jours ” (D. 93), des “ans ” (A. 35), des ‘ monts ” (B. 119) fatidiques ; il fait mention dans “ Khirôn ” du ‘ déroulement fatidique des âges ” (A. 198) et dans ‘ L’Apollônide ” du ‘* fatidique laurier ” (D. 118).
‘ Male ” a l’idée latine de ‘ malus ? dans ces vers :
‘Père! j'ai relustré ton nom et ton pavois,
Coupé la male langue et bien fauché l’ivraie ” (B. 287). Or, Don Pédro s’avance au balcon, et d’en haut
S'écrie : — À la male heure êtes venu vous mettre
Entre mes mains, Bâtard !...” (T. 162).
% Fiers ” a le sens de ‘ ferox” dans ce vers de “ L’Arc de Civa ” : Et vous, fiers cavaliers qui descendez des monts ” (A. 32). Il redonne à ces mots vie et couleur en leur restituant leur sens étymologique.
Il semble avoir rendu presque poétiques des mots tels que “ dévorateur ”, “ envelopper,” ‘ mordre,” “ déchirer ” :
“Les deux chiens d’Yama, dévorateurs des âmes ” (A. 6).
“Et ma chair va frémir sous le couteau qui mord”? (T'. 192). “O nuits! Déchirements enflammés de la nue” (B. 13).
Valmiki, le poète immortel, a cent ans, “l’ennui de vivre enveloppe ” 1; et combien juste est le mot ‘‘ distendre ”” dans ce vers de “ La Vision de Brahma ”” pour évoquer l’idée de gonflement forcé :
‘“Reculer, se distendre, et contenir l’espace ” (A. 50).
Le poète a su introduire comme des auxiliaires puissants de la couleur locale des mots dont la force vitale réside dans les souvenirs qu’ils évoquent :
‘ Après l’apothéose, après les gémonies ” (B. 232). “Ni le bon Tullius sur les Rostres de Rome ” (D. 47).
‘“O monstrueux bâtard, fruit impur et charnel
De Rome la Ribaude et de Satanaël ” (D. 30).
“ Jours du premier triomphe où, comme une bannière, Le sacré Labarum flotta dans la lumière !” (A. 282.)
‘“ De la Goule du Nord vous êtes sortis tous Comme d’un vomitoire ” (T. 46).
Leconte de Lisle se révèle un maitre ès connaissances classique, géographique, historique et légendaire ; les noms grecs se mêlent à ceux de l’Inde, de l'Orient, de l'Arabie et du Nord, et les noms des lieux solitaires, étranges, historiques jonchent les pages de ses poèmes : tels Abd-EI-Nur-Eddin, Al-Boraq, Mouça-al-Kébyr, Kala’t-al-Noçour, Ali-Khan; ou Angira, Bhagavat, Maitreya, Anubis, Khons, Çanta, Apsaras, Çunacépa, Viçvamitra, Alam-Guîr, Civa, Djihan-Arâ, Nurmahal, Nurdjéhem, Sûryä, Valmiki ; ou Komor, Gwiddonn, Kenwarc’h, Murdoc’h, Runoïa, Skuld, Snorr, Uheldéda, Ylmer, Karjala, Hu-ar-braz, Hu-Gudarn, Azewladour, Pohja. Ils sont là, sans doute, parce que le poète voulait que toute connaissance contribuât à sa poésie, et il fait penser à Virgile, à Milton. Mais n’y a-t-il pas un vrai génie poétique dans l’habileté avec laquelle Leconte de Lisle se sert des noms propres? ces noms propres qui résonnent voluptueusement
1 “La Mort de Valmiki”’ (A. 26).
à l'oreille comme de la musique et qui, grâce à leur rareté, semblent répandre des parfums inconnus. Et après tout, ce n’est que chez les meilleurs et les plus érudits poètes qu’on trouve une profusion de noms comparable à celle que l’on rencontre dans l’œuvre de Leconte de Lisle. Lisons quelques vers de “ Cozza et Borgia ” (D. 46), la première strophe de ‘ Khirôn ” (A. 184), celle de “* La Mort de Penthée (A. 180), quelques vers de * Niobé ” (A. 142), la poésie intitulée “ La Paix des Dieux” (D. 6-7), et comptons les noms qui se rencontrent dans vingt vers successifs de “* Khirôn ” (A. 191) : ce sont Héraklès, Zeus, Alkmène, Thèbe, Tiphys, Kastor le Tyndaride, ‘ celui qu’Eurotas vit naître avec Hélène ”, Léda, Méléagre, Kalydon, Boutès, Pallas, Pélée, Télamôn, Amphiôn, Pallène, ‘le bel Eurotos cher au Dieu de Kyllène,’ Nestôr, Lyncée, Aidès, Aisôn et Athèné. L'effet de ces noms dans ces extraits ne vient pas de la pompe et de l’éclat des sons, mais plutôt de leur pouvoir évocateur. Ils éveillent la mémoire et font qu’image après image, scène après scène, se présentent aux yeux du lecteur. Et, enfin, n’est-ce pas un signe de talent supérieur que de pouvoir composer un registre de noms capable d’éblouir le lecteur, de le laisser plein de visions et ivre d'harmonie ?
Dans le vocabulaire de Leconte de Lisle on rencontre beaucoup de mots étranges dont l'orthographe n'était pas très certaine; c’est qu'il y a toujours chez le poète une intention soit pour l'œil, soit pour l'oreille. Le poète a écrit “vétivers aux aloès fleuris ” (B. 175); ce mot a la même forme en anglais, mais Littré écrit “ vétyvers ”.
“ Les rudes palmiers-doums où l’ibis fait son gîte ” (B. 164). Littré écrit le mot comme “ doume ”, bien qu’en arabe il s’écrive ‘ doûm ”.
“Un faisceau de djerrids aigus dont il les perce ” (T. 158).
Il semble plus répandu d'écrire ce mot ‘“ djerids ”, avec un seul “r?”, comme en arabe. De mème le poète a écrit “sourates ” au lieu de “ surates ” :
‘Ainsi qu'il est écrit aux Sourates du Livre ” (T. 5),
et au mot “ chaparral ” il n’a donné qu’un seul “r”:
“ Écrasant blessés, morts, chaparals rabougris ” (D. 69) ;
‘ chaparral”, le mot espagnol, en est l’origine pour indiquer un
fourré épais de chénes trapus, de petits arbustes épineux.
En anglais ce mot à pris la même forme comme en espagnol.i
Avec le mot “ géroflier ” Leconte de Lisle a suivi la forme
ordinaire, quoiqu'il soit plus correct de l'écrire comme
Littré “ grroflier ”, mais la plupart des écrivains français
semblent préférer le “ 6”.
“ Les blonds sénégalis, dans les gérofliers ” (B. 201).
“ Chape ” s’écrit ordinairement d’un seul “ p ”, mais Leconte
de Lisle lépelle ‘ chappe ? :
“* Vêtu du pallium, et la chappe à l'épaule ” (B. 3332).
“ Palanquin ” a la forme de ‘palankin”? dans ce vers de
“ Nurmahal ” :
“Le palankin doré des Radjahs indolents ” (B. 138).
“ Houka ” se trouve sous la forme de ‘ hûüka ? :
‘Son h4ka bigarré d’arabesques fleuries ? (B. 159).
De même “ omrah ” est écrit sous la forme d’ “ umrah ”
(B. 136) ; “ divan ?”, la salle du conseil dans les pays musul-
mans, a la forme de “ dyouân ”, forme qui ressemble plus
à l’original persan ‘ divan ? :
“ Voici. Le Dyouän s'ouvre. De place en place ” (T°. 3).
‘ Muezzin ”, la forme ordinaire en français et en anglais, est L . “ . B L
écrit “ mouazzin ”, forme qui est d’ailleurs plus en rapport
avec l’origine arabe ‘ mouadhin ? :
“Les Mouazzin criant en syllabes sonores ? (T. 2).
‘* Simoun ”, la forme régulière et maintenant acceptée, a suivi
la forme arabe ‘ sémoûn ? dans “ Le Lévrier de Magnus ” :
‘‘ Pirates du désert, vivant Sémoûn qui rôde ” (T. 123).
De même avec les mots ‘imäns ”, ‘ pantoum,” ‘“ criss,”?
1 R. L. Stevenson, ‘ Even the low thorny chaparral was thick with pea-like blossom ””’ (Silverado Squatters, p. 280).
H. H. Jackson, ‘* Nobody will ever by pencil or brush or pen fairly render the beauty of the mysterious, undefined, undefinable chaparral ”” (Glimpses of Three Coasts).
“ cheïik ” ou ‘“scheik ”, ‘“ henné,”” “sicle ”, au lieu de ces formes habituelles françaises, Leconte de Lisle, visant à leurs origines orientales, les épelle : “Imâws ” (T. 3), ‘“‘pantour ” (IL: 28), “ris (Le 32), DSP NL 120), Date (T32) et 0h94 (LA 26 et B 257
Il en est de même avec “ oncques ”. Selon Littré ce mot s'écrit ‘‘onc ” ou ‘onques ”, mais Leconte de Lisle dans “Le Lévrier de Magnus ” préfère, comme il le convient
d’ailleurs, la forme moyenâgeuse :
“ Son cri de guerre étant: Sus! Oncques ne rebrousse ! ?”
CHERS) Et enfin avec “ guivres ”” dans ‘ Les Paraboles de dom Guy ”: “ Chauves-souris, hiboux, gwivres, dragons-volants ” (B. 334);
le poëte a raison d’écrire ‘‘ guivres ” comme il le fait, bien P »
qu’on Pécrive plus souvent ‘givre? ; le mot vient de “ vipera ?.
Le poète semble aimer la lettre ‘k” ; il préfère “ kanéphore” à ‘canéphore”, “ khaldaïque ” à ‘chaldaïque, “ kratère ”’ à “cratère”, “ turk ”! à turci,vetc., parceque cette lettre donne à ses mots un aspect plus grec.
Parfois il épelle le même mot de différentes façons : il écrit “chacal et.“ chakal ”;
‘ Autour des flaques d’eau saumâtre où les chakals”? (B. 164), “ Plein du cri des charals.:.”” (B. 3);
de même avec “kithare ” (A. 227) et “ cithare ” (A. 249) ; “lotus ?” (À. 7).et loto” (As) Mrantal?”(Br20) er “ santal ” (T°. 32) ; “ thrône ” (D. 111) et “ trône ” (B. 329) ; “ djungles ” (B. 158) et ‘ jungles ” (B. 203); ‘* clés ” (T. 96) CC ae):
Quant aux noms de ses caractères des dieux, des héros, des lieux, le poète a changé parfois leur orthographe : Achab devient Akhab, Amri est Hamri (‘* fils de Hamri ”), et Aureng- Zeyb est Aurang-Ceyb. Il préfère Manoel à Manuel, Alarik à Alaric, Kassandra à Cassandre, Kréousa à Créouse, Érekhthée
à Érechtée, Hèraklès à Hercule, etc., etc. Krysaor est ‘ mère de Kerberos aux cinquante mâchoires ”, Hélène est parfois Héléna, Aphrodite Aphrodita, Athènes Athena, et Perséphone Perséphona. * Cambrie devient Kambrie, Iolcos Iolkos, Sperchius Sperkhios, Cynthe Kynthios, Golconde Golkund, Oude Aoud, Cédron Qidrôn, Sion Tsiôn, etc., etc., et enfin il donne aux rois allemands, les Othons, l’orthographe allemande “ Ottons ”.
Il se sert des deux formes “ More ” et “ Maure ” : “Pour vous, êtes-vous pas More ou Juif, ou peut-être ” (B. 291).
“ Écuyers, échansons, pages, Maures lippus ” (B. 285).
De même avec “ Qain ” (B. 9) et “Cain ” (D. 169), et avec “ Alborak ” (B. 144) et “ Al-Boraq ” (T. 13).
Mais il ne faut d’ailleurs pas attacher trop d’importance à ces petites particularités orthographiques ; c’est peut-être lun des maniérismes dont nous aurons à parler plus tard. Tantôt le poète changera une voyelle pour donner au mot une sonorité plus grande ; tantôt il substituera un “ k ?” au “ ch ” habituel pour se rapprocher davantage de l’étymologie du kappa grec; tantôt il se laissera singulièrement séduire par V’aspect plus pittoresque du mot et le désir d’ajouter une note locale aux descriptions exotiques et étranges. C’est là un bien léger travers de Leconte de Lisle ; peut-être obéissait-il à un principe raisonné, et voulait-il ressusciter en même temps que les civilisations disparues une orthographe de leurs noms propres plus rationnelle et plus conforme à leur caractère. Ce que nous nous bornerons à noter, c’est que, après lui, peu de ces orthographes se sont acclimatées dans la
langue.
Avec quelle richesse de couleurs, d’images, d’épithètes, de métaphores, de comparaisons inattendues, mais frappantes, il donne l'illusion de la peinture même et y ajoute en plus l’harmonie des mouvements, l’arome des parfums, et mieux encore la révélation subtile du caractère et des sentiments! Comme dans tous ses tableaux, il met en jeu toutes les res-
sources de la langue et du style, mais toujours avec cette justesse, cette rectitude, cette sobriété, cette dignité, sur lesquelles nous ne saurions trop insister. Taine eût pu dire de lui ce qu’il ne pouvait pas dire de Dickens : “ Il sent en effet que le bleu et le rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des concerts immenses qui, parmi tant d’expressions diverses, gardent une sérénité grandiose,
et ouvrent au plus profond de l’âme une source de santé et de bonheur.” 1
C’est toujours dans le souvenir des charmes de l’île natale que Leconte de Lisle puise ses plus belles images ; tout en elles est lumière, couleur, parfum, harmonie. C’est à la nature surtout, à l’histoire parfois, qu’il emprunte tous ses artifices d’artiste et de poète. Pour peindre les moindres détails de ses portraits, parties du corps, vêtements, armures, gestes, etc., il ajoute aux couleurs vives, intenses et pures dont nous avons parlé toutes les formes, les nuances, les mouvements, les expressions qu’il a observés dans le ciel, la mer, les fleuves, les ruisseaux, les montagnes, les forêts, les fruits, les arbres, les animaux. On pourrait en faire tout un dictionnaire qui serait, certes, aussi volumineux que celui que M. Huguet se propose un jour de publier sur les Métaphores de Victor Hugo.
Citons-en quelques exemples au hasard de la lecture sans chercher à les grouper en musée, car ce travail de classification peut, comme les ‘tribal lays ? de Kipling, se faire de trentecinq manières différentes :
‘“ And every single one of them is right.”
Ce sont les yeux bleus, noirs comme le jais, jaunes, violets, étincelants, éclatants, éblouissants, ardents, sombres, purs, augustes, pieux, sacrés, divins, les yeux semblables aux étoiles ; les beaux yeux de Klytie sont
“tout pleins de ces clartés divines, Que lurne du matin verse aux buissons en fleurs.” (ASHSE)
1 “Histoire de la Littérature anglaise ”” (tome v, p. 22).
C’est l’effluve embaumé des yeux de la Déesse de l'amour (D. 21); les longs yeux à demi entr’ouverts de la Persane royale d’où sortent
“ Deux rayons noirs chargés d’une muette ivresse ” (B. 135).
Ce sont de même les joues, les épaules, les seins, blancs comme la neige, l’albâtre, l’écume de mer ; comme un beau marbre, diaphanes, émus, palpitants, ‘ fermes et luisants comme le vert raisin ” (À. 175); les pieds, les mains, les bras, roses, blancs, onduleux, souples, agiles, ‘‘luisants comme des osselets ” (A. 230).
Ce sont les attitudes et les mouvements du corps, la force, la joie, la souplesse, le rire clair, doux, sonore, éblouissant. Ganga disparaît dans le fleuve endormi
‘ Comme un rayon qui plonge et s’éclipse à demi ”” (A. 18).
Glaucé instruit ses “ pieds de neige aux divines cadences ” (A. 75); Akhab plein d’ennui est, un jour d’été, comme “ le voyageur courbé sur la source tarie ?” (B. 22).
Ce sont les vêtements, les lins flottants, les ondulations des blanches draperies ; la robe éclatante, écarlate, pourpre ; le costume à la fois pittoresque, exact, historique.
Cette richesse d’images neuves et hardies est la même pour les épithètes d’amour, de désir, etc. ; il parle donc du “ calice amer du désir ” (B. 220), de la ‘ guêpe du désir ” (B. 244), du ‘ fouet du désir ?” (B. 43). Le désir ‘“ mord ” (A. 174), ‘ consume ” (D. 55); et les damnés sont “* rongés de désirs ” (B.235). L’oubli est une “ herbe” (À. 273), il est “ vorace ”? (B. 232); le poète parle du “silencieux abîme de l’oubli ” (B. 358), du “ plus noir de l’oubli ” (B. 53) et du “ souffle de Poubli ” (B. 260). L’amour est un “ bleu papillon ” (T.. 40), un “divin vagabond ” (T. 40), une “odeur immortelle ”? (T. 71), une “ céleste liqueur ?” (T. 70) ; aussi une “ivresse funeste ” (A. 16), une “ cuisante âcreté ”” (A. 174). Les passions sont les “* noirs oiseaux de proie ” (A. 274). La mort est un “sommeil divin ” (B. 106), la “* nuit suprême ” (A. 252), et elle a des ‘“ ailes de colombe ” (B. 41). Notre âme possède un “ œil ” (B. 325) et des “entrailles ” (B. 312), et elle a des “ chaînes ” que dénoue la mort (B. 320).
Il nous serait possible de faire un dictionnaire de ces
métaphores de Leconte de Lisle qui, avant tout, possédait l’art de trouver de beaux mots qui suscitent de belles images. Contentons-nous de ses images pour l’aurore : il y a l’aurore et ses “vaches” (A. 2, 58, 61, etc.) et ses “ chevaux ” (A. 137), l'aurore est un “rosier ” (A. 27, 101, 216, etc.), un “aigle ” (D. 9, B. 196), un ‘“ vase ” (A. 131), une “ vierge ” (A. 2, 36, T, 57). Le soleil “saigne” (B. 148, T. 147), “ verse sa lave blanche ” (B. 206), etc., etc.
Ce sont, enfin, tous ces détails accessoires ; atmosphères, milieu, groupes d’objets qui mettent en relief les personnages et qui, comme nous l’avons vu dans le chapitre des tableaux, viennent par leur vie propre renforcer l’émotion, le sentiment que Partiste dissimule avec art sous la beauté plastique de l’image. Et toujours cette exactitude savante, ce travail soigné, ce goût sûr qui font que parfois les portraits de Leconte de Lisle donnent comme ceux de David l’impression de formes sculpturales, “ car si,” comme le dit Brunetière, ‘on a jamais peint en vers, ou pour mieux dire, si jamais on a ‘ sculpté”, c’est dans les siens.” 1
LE
En ce qui concerne la grammaire de Leconte de Lisle, il
n’y a pas de constructions grammaticales frappantes, et il y en PP ? n
a moins encore si on les étudie en rapport avec l’arrêté du 28 février 1901, qui a, pour ainsi dire, affirmé quelques-unes de ses constructions légèrement irrégulières. Mais il serait plus juste d’examiner sa grammaire selon les lois grammaticales de son temps, et quand on la dissèque à ce point de vue on ne trouve que certaines formes particulières telles que : ‘ Amour,” féminin au singulier, “Ta douloureuse amour explique assez ton zèle ” (B. 295)2 ‘ Steppe,” féminin.
“Par la steppe natale il tombe foudroyé ” (T. 55).3
1 Extrait cité par M.-A. Leblond, page 458.
? Voir l’Elégie de Chénier, “ Aux Frères de Pange ”’ : “Et non sans quelque amour paisible et mutuelle.”
* Littré déclare que ce mot est masculin en russe; Larousse au contraire maintient qu’il est féminin. Dans son ‘ Voyage en Amé-
Le pronom relatif séparé de l’antécédent ; cette tournure se rencontre très souvent dans les poèmes de Leconte de Lisle ; de même la construction analogue avec un adverbe :
‘“ La gorge est pleine d’ombre où, sous les bambous grêles ”
Le complément direct placé devant le verbe :
‘Et les Galiléens qui fe rêvaient des ailes ” (A. 67).
Il y a quelques constructions dont le poète se sert fréquemment :
Il aime cette forme du futur :
‘ Les suprêmes soleils dont le ciel famboîra ” (B. 54). ‘* Foüra dans la rosée avec les colibris ? (A. 23). “ Parmi les Chefs vaillants je m’assotrar...” (T. 232). ‘* Mais les yeux qui t'ont vu ne t’owbliront jamais ! ” (A. 19).
Il aime à mettre l’adjectif devant le substantif pour rendre la phrase plus harmonieuse et plus souple :
‘ Au bord des bleus étangs et des lacs de cristal ?” (A. 9). ‘Et les bleus Océans, chantant sur leurs rivages ?” (A. 310). ‘ Avec ses eaux, ses bleus sommets, ses bois mouvants ” (B. 178). Et la seule bruyère a bu son sang vermeil ” (B. 73).
‘* Et les loups altérés boivent son rouge sang”? (B. 99).
D’autres adjectifs suivent le substantif et à cause de leur rare position attirent l’attention :
“ Le siècle onzième est mort, et l’autre est déjà pire ? (B. 314). Il aime à employer les noms adjectivement, ce qui est d’ailleurs un principe bien français de composition des mots, quoique trop peu usité :
“ Les entretiens sont doux sous le portique ami”? (A. 250).
Le participe présent s’emploie assez souvent comme adjectif, comme en anglais :
rique ”, Chateaubriand l’a mis au masculin: ‘Les bisons sont si nombreux dans les steppes verdoyants du Missouri...’ (page 351), et Hugo écrit dans “* Les Orientales, XXXIV ”’: ‘Enfin, après trois jours d’une course insensée, Après avoir franchi fleuves à l’eau glacée,
Steppes, forêts, déserts.” (Mazeppa, page 210.)
‘La chantante mer, le long du rivage” (A. 299). Ni sonnantes forêts, ni mers des vents battues ”” (B. 247). ‘ Un étalon conduit la hennissante armée” (TT, 54).
L’adjectif se trouve séparé de son complément, tournure qu’on rencontre souvent dans ses inversions multiples : ‘ Deux Télingas portaient, assidus compagnons,
Ton lit aux nattes de Manille ” (B. 190) ;
adjectif au lieu de l’adverbe ; cette tournure latine qui est une sorte d’apposition est répandue dans l’œuvre de Leconte de Lisle :
‘ Pieux, il suspendait la couronne fleurie
À l’autel du Dieu protecteur !” (A. 164).
‘ Et nous coulions, heureux, nos jours et nos années ” (D. 36). Une autre licence poétique de Leconte de Lisle est celle qui se trouve dans “ La Vision de Brahma ” :
“ Mais rien n’a de substance et de réalité ” (A. 63), où il faudrait ‘ ni” en effet; cette licence est rare dans son œuvre.
Il préfère toujours un mot abstrait à un mot concret : Qui surprends Artémis dans sa blancheur de neige ” (A. 113). 12 J à £e :
‘ Les mouches qui mordaient la pourpre de leurs ailes ” (A. 8).
Ce sont des expressions poétiques qui sont absolument dans le génie de sa langue et qui sont donc fort nombreuses.
Et son emploi de “ mort ” dans ce vers de “ La Fin de l’homme ” :
‘ La femme a pleuré mort le meilleur de sa chair ! ” (B. 359) sert à mettre le mot en relief; il est mis en apposition et jeté au début de la phrase au lieu de la fin pour le détacher davantage et pour lui donner plus de force et de lumière.
Enfin il est intéressant de voir que ce poète savant a commis la bévue si répandue dans la poésie française, qui consiste à prendre le mot ‘ Kolkos ” comme le nom d’un lieu. Ce Kolkos n’a jamais eu de place sauf dans l’imagination des poètes français; c’est en effet l’accusatif de Kolki, c’està-dire les habitants de Kolkis.!
1 Chénier, “ Hylas”” (Qui portait à Colchos la Grèce fortunée).
“Et le grand Hèraklès et Xo/kos et le monde !...” (A. 164).
Et Kolkos est vaincue ! Et remontant aux lieux ” (A. 217).
On remarque d’après cette liste des tournures de Leconte de Lisle qu’il a aimé quelques formes très usitées au xvrrième siècle, mais celle quise montre le plus clairement est l’inversion. C’est à l’emploi libre de ce procédé qu’il faut attribuer la souplesse de ses vers ; l’inversion se rencontre partout dans son œuvre.
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Il ne nous reste qu’à répondre à cette critique sérieuse que les vers de Leconte de Lisle ont trop de force, de relief, et par suite manquent de souplesse. Mais un vers plus souple ne nuirait-il pas à la sobriété, à la pureté, à la régularité des lignes qu’il cherchait à obtenir? et ne détruirait-il pas allure digne, lente et grave du vers? et d’ailleurs—nous ne pouvons que le répéter encore —la sévérité, l’austérité, la solidité d’exécution, la savante facture du poète ont peut-être, comme le marbre, quelque chose de poli, de froid et de massif; mais elles s’harmonisent mieux qu’elles ne le firent dans l’œuvre de bien d’autres poètes avec le caractère et la vie de l’auteur. La beauté s’y révèle dans toutes les lignes, le sens de la musique et de la couleur y est partout abondant.
Puisqu’il y a des fautes, des négligences, des erreurs, des maniérismes chez les plus parfaits des poètes, et puisqu il ya autant de profit à les révéler qu’à reconnaître et à admirer leurs mérites, nous signalerons ce qui dans la poésie de Leconte de Lisle n’est pas impeccable. Chez un poète descriptif aussi préoccupé de l’effet pittoresque que Leconte de Lisle, le mot acquiert une force prépondérante par sa valeur musicale et descriptive. De là résulte un abus de noms et de mots étranges, barbares, qui étonnent et fatiguent le lecteur, mais qui plaisaient à Leconte de Lisle, soit par leur apparence exotique, soit par leur sonorité; ce sont des mots nouveaux qu’il forge, des mots qu’on ne trouve nulle part et dont le contexte ne justifie même pas le sens, comme
1 Thomas Gray, Matthew Arnold,
par exemple “ Lall-Bibi ”, “ açoka,”? “ pippala,” etc. Parfois il explique son mot étrange en le faisant accompagner de son équivalent français :
“Les rudes palmiers-doums où l’ibis fait son gîte ” (B. 164),
mais l’on ne peut nier qu’il y ait une affectation un peu prétentieuse dans la recherche de mots étranges comme “ nopals ”, “ bigaylles,” pour en faire de rimes bizarres; et écrire “ chakals ” au lieu de ‘ chacals ”, etc., est une des affectations qui gâtent parfois la poésie de Leconte de Lisle, Mais si nous lisons quelques vers de sir Edwin Arnold,! qui, aussi, a chanté des sujets indiens, nous verrons que Leconte de Lisle aurait pu se servir de mots encore plus étranges.
Son orthographe montre à quel point il a aimé l’accent circonflexe et le ‘‘ c ?” avec la cédille au lieu de ‘“s ”, comme Rakças ” pour ‘ Raksas ”, ‘ Çudra ” pour ‘ Shudra ?, etc. ; mais assurément on devrait trouver beaucoup d’accents circonflexes dans les mots d’origine indienne, car cet accent jonche les pages de l’œuvre de la jeune Toru Dutt,? de celle de sir Edwin Arnold? et ce sont deux poêtes qui ont longtemps demeuré dans l’Inde. Son orthographe nous montre encore à quel point il a aimé à hérisser les noms grecs de nombreux ‘k?” d’une façon parfois outrée et inutile, ‘ Kybèle ” au lieu de ‘ Cybèle”, etc.; en ce cas Leconte de Lisle semble reprendre en l’exagérant l'innovation de Goethe, qui dans “ L’Achilléide ” avait restitué les noms grecs aux dieux grecs. Tout ceci qui n’était au début que de la couleur locale intéressante devient ensuite un procédé, une affectation fatigante et agaçante.
De là aussi, l’abus de l’épithète ; l’épithète descriptive et pittoresque devient un maniérisme obscur dont la portée et le sens échappent au lecteur :
“Ne sois pas Nurdjébam, la lumière du monde!
Sois toujours Nurmabal, l'étoile du palais!” (B. 141).
1 “Mâsh, almâsh, hîra, hétik! white and blue” (Lotus and Jewels. Diamonds).
? Toru Dutt écrivit ‘‘ Sîta ”’ d'un accent circonflexe.
# Arnold écrivit ‘‘ Apsarà ”, ‘ Râvana,”’ ‘ Bihâri,'’ ‘ Mandûkya,'' tous d’un accent circonflexe,
D’autres épithètes sonores sont des chevilles amenées par la nécessité de la rime: “écho spacieux ” (A. 121), “ genoux polis ” (A. 163), “ la Vierge Pélasgique ” (A. 212). Certaines épithètes sont plus musicales qu’appropriées : “les bengalis charmés, la suivant par essaims ” (A. 10), “ dos radieux ”? (A. 24), etc. ; quelques adjectifs de couleur sont pittoresques sans être justes: ‘blonds bengalis” (A. 44), “ ventre blême” des fourmis (A. 29), “larmes écarlates ” (B. 80), ‘ bras blafards ” (B. 75), etc. ; et dans “ Nox ” :
“ Et l'étoile a doré l’écume des flots bleus ” (A. 294). Parfois les images sont fort hardies :
“ Le souci, plus léger que les vents de l’Épire ” (A. 257). Et vous, Ô pleurs muets, tombés d’un cœur sanglant ” (22006):
‘Rends-lui ce fils conçu dans un rêve enchanté, Dont tes célestes yeux doraient la blonde tête ” (D. 105).
et son emploi de l’épithète déplacée est répandu : P P P P
‘ Vierge à qui plaît la pourpre odorante du sang ” (D. 18). ‘ Comme le tourbillon nocturne des phalènes ” (B. 44). ‘* Pourchassent le forrent farouche des bisons ” (D. 68). ‘Mains jointes, méditait, vêtu de blanche laine
Où se détachait l’or pectoral de la Croix ” (D. 41).
Il en est de même de ses épithètes classiques et savantes : Diane est “ la vierge Latoïde ” (A. 202), “ reine d’Ortygie ” (A. 151), et “ Ilythie ” (A. 74) ; Orphée est ‘* fils d’Oiagre ” (A. 193), “roi de l’Hémos ” (A. 205); Abpollôn est “ roi de Lykorée” (A. 81), ‘“archer resplendissant ?” (A. 232), ‘* Musagète ”” (A. 214), “ Cynthien ” (A. 254), “ Kithariste ” (Ds) Pan (D. 1r20)et.Phoibos ” (A.tr20) ;::Vénus est ‘ reine de Paphos ” (A. 06), ‘ maîtresse de la haute Éryx ” (A. 242), ‘ Dionaiade aux belles joues ” (A. 242); Kybèle est ‘* Bérécinthe ” (A. 254), ‘ Dindymène ” (A. 126) ; Minerve est ‘“ Pallas-Tritogénie ” (A. 149); Achille est “le jeune Aïakide ” (A. 187); la Grèce est ‘le divin Pélasgos ” (A. 206) ; l’océan est “la Thétis antique ” (A. 135), ‘ l’empire de Nérée ” (A. 197), et “ Poseidôn ” (T. 179) ; la mort etat (A IC), et1/A7raël/? (T.,19), etc. etc,
On voit par quelques-uns de ces exemples que la poésie de Leconte de Lisle contient des expressions que rien dans la phrase ou l’idée ne justifie ou n’appelle. C’est là le défaut de la méthode plastique, de la poésie qui se préoccupe plus de la forme, du moule, du côté purement extérieur et sensuel de la poésie, que de sa fonction plus élevée, de son sens plus profond, de sa signification plus féconde et plus haute. Ce culte du mot a eu pour résultat pratique l’enrichissement du vocabulaire français, toute une floraison de mots pittoresques, et d’images suggestives ; mais la poésie risquait de devenir chez d’autres poètes une œuvre d’art pure, sans portée morale, un jeu d’esprit, une forme délicate et charmante, mais dont l’âme se serait enfuie.
On pourrait peut-être ajouter que la couleur locale chez Leconte de Lisle est parfois fausse, que la description d’un paysage de Java (B. 198), de l’Inde (A. 7, 36), du Nouveau Monde (B. 186), de la lune africaine (B. 178) est prise à la Réunion ; que les descriptions des pays froids sont faibles. Tout ce que nous saurions répondre, c’est qu’elles semblent vraies, qu’elles ne contiennent pas de fautes évidentes contre la faune et la flore, et que le poète a respecté l’intime caractère de ses paysages de l’extrême nord.
De même pour ce qui est de ses contes historiques ; on lui reproche d’avoir fait parler Hélène (A. 115) et Oreste (T. 212, 229) comme ils ne l’auraient pu faire; mais ordinairement son style épique est parfait, parce qu’il a vu ses tableaux comme auraient pu les voir les hommes des temps passés, et il nous semble éviter tout trait moderne qui aurait pu faire évanouir l'illusion, et s’il a changé quelque chose à son modèle, c'était pour rehausser ce qu’il en considère comme l’esprit — la plasticité et la sérenité s’il peint la Grèce, l'indifférence et l’engourdissement s’il s’agit de l'Inde, la barbarie s’il s’agit des héros scandinaves et espagnols, l’intransigeance de la doctrine si les religions sont en cause.—
Ses portraits du dieu Khons (B. 38), de Narada (A. 10), etc.,
de Nurmahal (B. 136), d’Aureng-Ceyb (‘“ l’ascétique assassin,” B. 149), de Pédro le Cruel (T. 154-166), etc., sont-ils corrects? À-t-il trop flagellé Cléopâtre (B. 337)? Djihan- Arà (B. 145) est-elle trop bonne enfant? Est-ce que la scène poignante du carnage dans “ Le Massacre de Mona ” (B. 132) eut jamais lieu? de même l’entrevue entre Patrice et Murdoc’h (B. 67-71), la mort de Mouça-al-Kébyr (T. 10-14),
etc., autant de questions que l’on pourrait se poser.
Si l’on examine les sources de Leconte de Lisle,! et si Von compare ses poèmes aux légendes, aux contes et à l’histoire d’où il les tire, on remarque qu’il les a poétisés en supprimant tous les détails incolores, en introduisant tous les détails pittoresques, même d’autres contes, en conservant tout élément fort, descriptif, tragique et barbare, en élaborant tout ce qui ajoute de la couleur et souvent en créant un épisode frappant. Cest ainsi qu’il fait mourir Hialmar (B. 77) plus tristement que dans la réalité; la fiancée du chevalier dans “ Les Elfes ?” meurt du coup porté au cœur de son fiancé (B. 101); Christine va à la tombe avec son bienaimé mort (B. 105), et l’épisode du chien dans “ Le Romance de Don Fadrique” (T. 163) est subite, pittoresque et tragique. Mais en tout cas, ces dénouements nouveaux donnent au récit une grâce nouvelle sans en altérer l'esprit.
Quant au pédantisme et à la recherche dans le choix des noms, d’une étrangeté effrayante, qu’on lui reproche si souvent en Angleterre ?, il nous semble que Leconte de Lisle est le plus souvent simple. Ses noms propres comme ceux de Victor Hugo sont d’une étrangeté superbe, et font sonner leurs triomphantes syllabes comme des fanfares de clairon ; ils évoquent en quelque sorte la physionomie du personnage. D'ailleurs, Leconte de Lisle a essayé de les rendre beaucoup plus simples que les originaux en les abrégeant, en les desséchant et en les grossissant. Assurément ‘* Cunacépa ” n’est pas si étrange que son original ‘ Çounaç-
1 Voir ‘* Les Sources de Leconte de Lisle ”” par Vianey.
3 Saintsbury, ‘* The Later Nineteenth Century ”” (pages 49 et 58).
çépha ? ; “ Nurmahal ” que ‘ Nour-Mahal”? ; “ Ilythie ” que ‘ Eileithyia ” ; “ Maghreb ” que ‘ Magh’ Reb”; “ Schéol ” que ‘Shé’ol’; “pont Syrath” que ‘ Alsirat ? (T. 8) ; ou “mont de Tharyq ” que ‘ Gebal Thärig” (T. 11). Ilen est de même avec ses tournures et épithètes grecques qui ne sont pas si nombreuses ni si frappantes: “sous les airs,” * les airs sont obscurs ” ; ces expressions sont rares, elles sont imitées du grec et toujours au pluriel, puisqu'elles s’emploient en grec au pluriel.
‘Et l’abeille camuse aime la fleur des blés ” (A. 231) ;
cette épithète qui est fort rare est vraisemblablement empruntée à Théocrite,
“Et le sang noir écume et fait ruisseler l’âme ” (T. 162): le vieux chasseur est altéré du “sang noir des bœufs ” (B. 226). ‘ Noir” que Leconte de Lisle applique très fréquemment au sang est une imitation d’Homère où on le rencontre constamment.
“ L'autre dressa la tête, et parla de la sorte” (T. oo).
‘ De la sorte” est une expression homérique que le poète semble beaucoup goûter, on la trouve dans ‘“ Le Corbeau ” (B. 226), “ Le Lévrier de Magnus ” (T. 139) et ‘“ La Paix des Dieux ” (D. 5).
“ Pour nous, ayons un bœuf sur la langue. Silence!” (T. 175):
cette expression homérique pour ‘se taire ? est très fréquente
dans l’Iliade et l'Odyssée.