‹ Étude sur la mélancolieChapitre 2 sur 2 · PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

PROLÉGOMÈNES

A mesure que l'homme s'est éloigné de la vie simple et des lois de la nature , en se créant des besoins nouveaux, en multipliant les rouages de ses passions, il a augmenté la source de ses préoccupations , fait écloredes genres d'infirmités morales et physiques.

En effet, combien le cadre pathologique ne serait-il pas restreint, pour ne pas pas dire presque annihilé, si 'l'homme ( cet animal raisonnable), au lieu de vivre au mépris de toutes les lois de la nature, prenait pour guide la sobriété , la tempérance ! Combien d'infirmités morales n'éviterait-il pas, si, sage dans ses désirs , limité dans ses besoins , il ne cherchait pas à

augmenter le nombre de ses jouissances ! si de la simplicité de son cœur et de la sobriété de son corps résultait une sainte et puissante harmonie!

Tempérance du corps el de l'âme : telle est pour ' l'homme la loi de l'équilibre stable.

Il n'y a plus alors chez lui et ses semblables ni malades ni fous. Au lieu de cela, qu'avons-nous?

L'augmentation chez l'homme, en société, de ses infirmités morales et physiques , l'amoindrissement de la longévité humaine, la dégénérescence , l'appauvrissement, l'abâtardissement des races.

Il est notoire que nos pères étaient plus robustes et plus forts que nous. Il est notoire qu'il y avait moins de fous et de suicides autrefois qu'aujourd'hui.

Les Égyptiens , les Grecs , les Romains , qui ne connaissaient ni l'imprimerie , ni la poudre à canon , ni les chemins de fer , étaient-ils donc des pygmées ?

Nous ne voudrions pas être taxé d'esprit rétrograde et ennemi du progrès; mais, disons toutefois, que la civilisation , le progrès amènent avec eux une source de maux dont le cortège est innombrable. L'histoire est là pour nous instruire. Quel a été le moment du marasme , de la décadence de la Grèce , de Rome ? Celui de son apogée, de sa civilisation? Je ne sais quel historien a sagacement dit qu'un peuple n'est jamais plus voisin de sa ruine, que lorsqu'il s'approche de son maximum de civilisation.

Que s'est-il produit à Sparte et à Athènes , depuis Lycurgue et Selon , jusqu'au dernier soupir de la Grèce expirante sous les coups de la domination romaine ?

La civilisation , le luxe , le bien-être matériel augmenté, la source de besoins nouveaux, de jouissances devenues indispensables, remplaçant la simplicité des temps antiques.

Avec elles, la mollesse et la paresse, produisant l'atrophie, la phthisie de ce peuple qui avait donné des lois au monde.

Telle est la dernière scène de ce drame qui se joue sur le théâtre des nations lorsqu'un peuple, arrivé au dernier degré de civilisation, est près d'expirer.

Quelle fureur nous pousse ainsi vers le déclin? La loi inexorable qui régit toutes choses, et tous êtres. Sic fata voluere, disaient les anciens.

Évidemment, si par nos institutions, nos habitudes, nos passions, nous multiplions autour de nous les chances de bien-être et de jouissances, nous multiplions par cela même aussi les chances contraires, à un temps donné ; de là, des infirmités corporelles de nouvelle formation, des maladies de l'esprit, selon que l'équilibre est rompu de telle ou telle façon , perturbé, dans l'un ou l'autre sens, en raison des degrés individuels.

Sans aller chercher bien loin nos exemples, si nous n'envisageons qu'un petit coin de notre sphère ter-

restre, notre pays par exemple, que voyons^noiis?

Les chances de destruction sur l'homme, rendant seules compte de la longévité humaine si faible, et du minime accroissement de la population.

11 meurt en France 800,000 individus par an, ce qui fait pour notre époque 1 décès sur 45 habitants. Et la durée moyenne de la vie, est de 33 ans, 63 ! Malthus, dans son curieux ouvrage nous démontre que, sans aucun obstacle, la population croît dans un rapport géométrique de 2, 4, 8. Les moyens de subsistance, au contraire, n'offrent qu'un rapport de 2, 3, 4, ce qui néanmoins produirait un accroissement presque illimité de la population ; ce que prouvent du reste les calculs statistiques de M. Boudin, qui montre qu'il faudrait 138 ans pour doubler la population de la France, si des causes de tout ordre n'imposaient une infranchissable limite à cette progression énorme.

D'après Malthus, ces causes sont de deux ordres :

V Obstacles préventifs aux naissances;

2» Obstacles répressifs qui amoindrissent la longévité humaine.

Parmi les premiers, sont le célibat, la débauche, la misère. Ces éléments primordiaux entraînent avec eux l'incontinence, la prostitution, la polygamie. Parmi les seconds, apparaissent les conséquences de l'infraction des lois de la nature, le mépris de l'hygiène : telles sont la mauvaise habitation, l'air insalubre, la

malpropreté, l'insuffisance des vêtements , la faim ou une alimentation mauvaise, insuffisante; l'ivrognerie, l'intempérance, la débauche; ajoutons à ces causes, les causes morales.

Encore devons-nous tenir compte de l'extension de la vaccine, invoquée comme cause ^'augmentation de la longévité humaine.

Nous avons donc des causes de plusieurs ordres assez nombreuses, enfantées par nos mœurs, nos passions, notre état social. Elles sont de deux espèces :

1° Celles qui tombent sous nos sens et qui sont tangibles, enfantent les maladies physiques ;

2o Celles que n'apprécient point nos organes et qui sont immatérielles, enfantent les maladies dites mentales.

De là deux ordres de maladies affligeant l'homme : Les maladies physiques ; Les maladies psychiques.

Que l'on sache toutefois que nous sommes forcé d'établir ces divisions pour l'analyse, mais que nous n'en inférons pas que des causes morales ne puissent produire que des maladies mentales, et les causes physiques que des maladies physiques. L'homme étant en tout une unité, ses différents éléments peuvent produire des réactions différentes qui tantôt , partant de l'intelligence, affecteront le corps; tantôt, au contraire, partant des organes, léseront l'intelligence; les unes et les autres de ces causes agissant de concert, ou bien

associées dans telle ou telle proportion, seront de nature à porter atteinte aux lois qui président à l'équilibre dans cette même unité, réserve étant faite des individualités; elles créeront des conditions anormales. A partir de ce moment, l'homme malade existe.

Des lésions matérielles, la fièvre, une fluxion, une congestion vers tel ou tel organe, un appareil morbide quelconque, nous indiquent que l'équilibre est rompu au sein de l'économie, que la force vitale qui préside aux actes et aux mouvements est incommodée, modifiée, lésée. Mais si, en l'absence de ces différents symptômes, les fonctions de l'intelligence sont seules troublées; si la vie de relation de l'homme avec ses semblables, le monde extérieur, est menacée, anéantie, et cela au mépris des lois naturelles et du plus tenace de tous les instincts, celui de la conservation; si, en un mot, il ne paraît plus jouir de toute la puissance de délibération qu'il possède, à l'état normal, sur luimême, sur ses instincts, sur les objets extérieurs, sur ses semblables; si enfin il paraît ne plus posséder l'intégrité de sa volonté, de son libre arbitre, on dit alors qu'il est fou ; il n'est plus, comme disent les jurisconsultes, compos mentis '.Ha perdu la raison, et avec elle le droit de délibération, non-seulement sur lui, mais sur les autres.

* En effet, pour eux, la définition de l'homme normal est : Mens sana in corpore sano.

Les maladies mentales étant assez vastes , et aussi nombreuses dans leur forme que les modifications de l'intelligence normale , nous n'avons abordé qu'une faible partie de ce vaste champ , où se perd l'œil du médecin , celui du philosophe.

Néanmoins quelques détails préliminaires sont indispensables à notre sujet. La folie , sous ses différentes formes, a-t-elle existé de tout temps ?

Y a-t-il plus de fous de nos jours qu'autrefois?

Depuis qu'il y a eu des hommes , il y a eu des fous.

Les anciens appelaient la folie, ou au moins les variétés de maladies mentales qui leur étaient à la fois le plus familières et le plus connues , mal sacré , mal des dieux.

Pour eux, ce mot impliquait toute maladie morale , quelle que fût sa forme d'ailleurs.

Le culte d'Isis témoigne de tout le respect et de toute la connaissance qu'avaient les Égyptiens de la folie.

La confusion des langues , à l'époque de la tour de Babel , n'est-elle pas une ingénieuse métaphore des livres saints , qui tendrait à nous prouver que la première folie a commencé par l'orgueil ?

A l'exception des Hébreux, tous les peuples de l'antiquité nous montrent non-seulement l'existence de

la folie , mais encore cet ordre de maladies comme inhérent aux mœurs , au culte , aux passions, etc.

Hérodote nous dit que la folie provient d'une offense envers les dieux ; c'est pourquoi on l'appelait mal de dieux.

Moria ' , chez les Grecs ( mal de la fatalité ), signifiait folie.

Chez tous les peuples anciens , le culte du suicide, cette atteinte au plus puissant de tous les instincts de l'homme , celui de la conservation , n'est qu'une aberration de la raison humaine , un délire enfin.

Nous voyons cette vésanie érigée en culte chez les Chinois, les Indiens , où elle commence avec Boudha, Confucius.

L'Afrique eut aussi son culte à la folie. Sésostris, Marc-Antoine , Ciéopâtre lui donnèrent leur sang.

De même que la folie s'est greffée sur les moeurs des anciens par le panthéisme , de même nous la voyons se greffer en Europe avec la naissance d'une doctrine analogue, la métempsycose.

Les druides n'étaient autres que des visionnaires , des hallucinés ; les prêtresses de la Gaule celtique , desnymphomanes, des hystériques, des mélancoliques.

La Grèce et Rome érigèrent en culte la folie. Platon, Lucrèce, Pline, nous disent que le plus bel apanage de l'homme , est de pouvoir se suicider.

> Mo/soî, fatum.

Cicéron lui-même penche au suicide.

La mélancolie est un fait acquis à Rome et à Athènes, surtout au moment de la décadence de ces peuples.

Diogène, Caton, Pérégrin, Sénèque, Lucrèce, Antinoiis et tant d'autres, après avoir prêché leur doctrine, scellèrent leur fanatisme par le suicide.

Les exemples à citer des fous célèbres seraient trop nombreux dans ces temps où la contagion est générale. Les gymnosophistes de toute sorte qui ont déjà paru en Afrique, les Platoniciens, les Pythagoriciens, les Stoïciens, les Cyrénéens, les Épicuriens, ont tous fourni leurs preuves

L'esprit de scepticisme venu de la Grèce ayant envahi Rome à son tour, y produisit comme à son berceau de nombreuses mélancolies. A Rome il présente son apogée sous la domination des derniers empereurs, à ce moment où la tyrannie, la guerre civile, le luxe, le bien-être matériel , la corruption, avaient plongé tous les esprits dans le découragement, le marasme. l'affaissement et la dépression la plus complète.

Bientôt va naître une doctrine nouvelle qui doit enrayer momentanément la marche de ce mal moral ' .

En effet , les premières lueurs du christianisme attestent de l'influence des croyances, sur le moral de l'homme, sur la tranquillité de son esprit.

Les premiers moments du nouveau culte sont toute-

* Mœstitia,

fois signalés par des maniaques et des démonomaniaques

Mais nous allons voir bientôt que le mal n'était pas enrayé complètement, mais seulement arrêté dans sa marche.

Au v" siècle, il se réfugie dans les couvents ; ce ne sont plus des philosophes dont l'esprit est atteint, ce sont des cénobites. Ce n'est plus le doute qui les rend malades, ce sont les croyances.

Quelques siècles plus tard, nous voyons la mélancolie, résultat de la vie monastique, envahir avec fureur les couvents. Le suicide y règne presque épidémiquement pendant un siècle environ.

Nous avons vu que le fatalisme païen avait égaré l'esprit des anciens ; les discussions des philosophes , leurs maximes, leurs exemples, créèrent des délires de toute sorte, mais surtout des mélancolies.

Le fanatisme religieux du moyen âge , en opérant des déplacements considérables à l'époque des croisades, bouleversâtes esprits, les mœurs, et sema dans la population de l'Europe des germes qui bientôt vont éclore avec l'établissement complet du christianisme.

Les démonomaniaques apparaissent traînant après eux les incubes et les succubes.

Le diable, l'enfer sont désormais les points de

• On voit ici les vésanies, quoique en petit nombre, se déplacer et prendre pour point de départ un autre motif de délire.

ralliement auxquels se rattachent les délires , et dans une autre direction se montrent les extatiques, les visionnaires , les inspirés.

Plus tard, dans les temps modernes, nous voyons des folies sans nombre éclater en Allemagne et même en France avec les guerres de religion.

Déjà le bûcher de Jean Huss est couvert de sang. La confession d'Augsbourg , les doctrines de Calvin créent des fanatismes sans nombre. Tout est mis en question. Le blasphème circule, l'inquisition fonctionne.

Des troubles analogues éclatent en France; tous les esprits sont dirigés de ce côté : c'est dans l'antagonisme des nouvelles idées et des anciennes qu'il faudra désormais trouver les causes du délire. Bientôt nous voyons Henri IV tomber sous le poignard d'un fanatique.

L'ordre moral avec des mœurs plus douces , plus calmes, une autre direction, l'impulsion des arts et des lettres , la gloire , préparent en France un temps de repos à l'esprit pendant tout le long règne de Louis XIV, repos nécessaire avant le grand cataclysme qui va bouleverser la société française de fond en comble.

En suivant une progression morale dans l'histoire de l'humanité , nous voyons un germe toujours existant. . . Ce germe féconde, dans telle ou telle époque, par les causes morales du moment : aujourd'hui le

panthéisme , l'athéisme ; demain le fanatisme , le fatalisme, etc. , etc.

Les troubles de l'intelligence seront toujours dans un rapport constant avec le milieu dans lequel vit un homme ou un peuple.

Nous voyons , en outre , que toutes les causes qui ne meuvent pas les grandes passions, lesmœurs douces, paisibles et tranquilles, sont plus favorables au repos de l'esprit humain , à son bien-être moral , que les causes d'un ordre tout contraire.

Nous l'avons dit, de toutes les causes qui agissent sur l'homme, les plus nuisibles sont sans contredit les choses tristes, celles qui l'impressionnent, qui l'attaquent dans sa volonté, dans sa conservation, en lui montrant son néant, son impuissance. La mort, l'incertitude d'une autre vie, la non-satisfaction des désirs nés des besoins les plus impérieux de cette vie même, affligent l'être humain, le rendent triste, dépendant, souffreteux.

Les émotions tristes, les impressions désagréables, les passions mauvaises, les peines morales, la douleur, affectent son âme ; tout son être désagréablement modifié ne reflète aucune satisfaction ; son existence ne lui apporte aucun contentement ; il ne vit pas normalement, il ne sent pas le besoin de la vie, il languît... Cet état de langueur amoindrit sa volonté, affaiblit ses instincts; il ne se meut plus, ou, s'il se meut, c'est avec regret, incertitude, anxiété, crainte, douleur.

L'homme mélancolique existe ; que cet état se prolonge, l'équilibre a cessé d'être. L'homme moral et physique est malade.

Dans son acception étymologique, mélancolie veut dire humeur noire.

Dans ce mot nous retrouvons toutes les idées humoristiques des anciens, pour qui les humeurs et les sucs vitaux, en raison de leur plus ou moins grand degré de cochon, d'épaississement, avaient une puissance toute dominatrice sur les maladies de l'homme, tant moral que physique.

Telle est l'opinion de Gaiien, qui attribue cette maladie à une humeur noire qui obscurcit les esprits animaux, et qu'il nomme atrabile.

Willis l'attribue à la qualité acide et corrosive du fluide nerveux.

Les organiciens avec Haller, la déduisent de la trop grande tension des fibres du cerveau.

Lorry nous dit , en parlant de la mélancolie humorale, que les anciens médecins (qui définissaient la mélancolie : Intemperiem sine materia) donnaient pour cause de cette maladie, le vice des humeurs naturelles du corps.

11 se demande sagacement où est ce suc mélan-

' Cor.-Alb. Kloekhof ; De morbis animi ab infirmato lenore medullœ cerebri disserlatio.

colique, ce qu'il est, et regarde comme important de savoir oîi il va, et ce qu'il devient.

Dans son Traité des humeurs, Hippocrate nous apprend que le sang n'est pas un corps simple, mais bien un composé très-complexe dans ses éléments, et que dans telle ou telle circonstance, la solution, le dénouement des maladies, aura lieu différemment. Tel, par exemple, qui a une hémorrhagie, sera l'objet d'une crise qui aura lieu ' par la pituite, par la bile, par le sang proprement dit, ou par la mélancolie, ou par le suc mélancolique {sic).

Mais qu'est-ce que ce suc mélancolique? Glutinosam et atrabilem et quasi piceam, nous dit Hippocrate.

Cette humeur mélancolique, qu'il définit encore, crassilies sanguinis, tenacitasviscosa, indivulsa utgomosa, dit-il, produit par sa coction une action desséchante sur les vases de l'économie. Cette absence des liquides doit être attribuée à une combustion interne, ou à l'évaporation excessive des parties liquides. Pour le Père de la médecine, c'est non-seulement l'humeur crassa, mais encore l'humeur sicca. Cette humeur , selon son mode d'action, produira la fièvre quarte , les rates voluminguses, les obstructions de l'utérus et même des maladies inflammatoires (mais à caractère lent), des tourments d'entrailles, la constipation ou la dysenterie, des hémorrhoïdes, ou enfin le cancer,

1 Quatuor in partibus, dit-il. Hippocr. ; De hum.

la mélancolie. Atteints de cette dernière affection, les malades sont appelés melanchoUci , mélancoliques.

Boerhaave définit la mélancolie, une maladie dans laquelle le malade délire longtemps d'une manière continue et sans fièvre, sur un seul objet.

Cette définition nous paraît loin d'être exacte, attendu que beaucoup de malades mélancoliques n'ont pas de délire, pour ainsi dire.

Notre définition est plus voisine de celle de*Lorry, de Fernel, de Sennertus, de Galien, pour qui l'un des principaux caractères du mélancoliqne est le chagrin, la tristesse profonde {tœdium animi).

Lorry ' définit la mélancolie : « Illa mentis imbecillitas à corporis vilialo liabitu oriunda, in quâ forliter conculimurab abjectis aut externis, aut abimaginandi^ vi efjictis , ita ut jam impossibile sit ideis unde natis obsistere, ab iis avelli aut contra ratione tendere. »

Cette définition très-complète nous paraît de toutes la meilleure. La définition de Sauvages nous paraît incomplète, inexacte ; les mélancoliques, ou plutôt les maniaques, sont ceux qui rêvent continuellement à l'objet de leur délire, et raisonnent assez bien sur tous les autres. Pourquoi confondre les mélancoliques et les maniaques, deux choses essentiellement différentes? Dans son excellente Nosologie, cet auteur nous donne néanmoins une bonne division des mélancolies.

* Lorry; De melancholia et morbis melancholicis , tom. I.

que nous croyons devoir mentionner ici. Il en admet quatorze :

Melancholia vulgaris, ' — amatoria,

— religiosa,

— argantis,

— moria,

— attonita,

— errabunda,

— saltans,

— hippantropica,

— Scylharum ( dont parle Hippocrate ),

— anglica{tœdiumvitœ),

— zoantropica, appelée encore Lycaon ou lycantropie par Aétius ,

— enthusiasiica,

— 2)/iron<îs (maladie, souci dont parle Hip.)

Cette division étant basée sur les différentes formes qu'affecte la mélancolie, nous en parlerons en décrivant cette maladie.

ApKès avoir passé en revue les idées des anciens sur la mélancolie, depuis Hippocrate et Galien , nous voyons qu'ils sont presque tous humoristes , Arétée, Cœlius Aurelianus, Rhazès, Sennert, etc. Lorry cependant, qui distingue trois espèces de mélancolie, une avec matière, une sans matière, et une mixte, admet, il faut le dire, la mélancolie nerveuse essentielle. Mais

tous les auteurs sont d'accord pour admettre comme caractère exclusif etdominantde la mélancolie, la tristesse et la crainte.

Nous verrons que les idées de Michaelis de Néréda et de Forestus, qui définissent la mélancolie : un délire partiel avec crainte et tristesse, ne sont autres que les idées modernes.

«Les auteurs depuis Hippocrate , nous dit Esquirol dans son savant Traité des maladies mentales , donnent le nom de mélancolie au délire caractérisé par la morosité, la crainte et la tristesse prolongée. «

Pour l'illustre maître , la mélancolie est un délire partiel, gai ou triste. Il l'appelle d'abord génériquement monomanie ; lorsque le délire est triste , hjpémanie ; mais disons encore que, pour lui, la monomanie est un état anormal de la sensibilité physique et morale, avec délire circonscrit et toujours fixe.

La lypémanie, en un mot, n'est qu'une variété de monomanie avec tristesse,

Pinel, dans son Traité médico-philosophique sur les maladies mentales, nous donne la mélancolie comme un délire exclusif, avec taciturnité ; délire dans lequel toutes les idées disparaissent, à l'exception d'une seule.

C'est en d'autres termes pour lui aussi , uné monomanie, une lypémanie.

Pour M. Moreau (de la Sarthe), c'est simplement un délire triste.

La plupart des auteurs modernes , Ferrus , Parchappe, Calmeil, Baillarger, Voisin, Lélut, admettent la définition d'Esquirol et de Pinel.

M. Falret, médecin de la Salpétrière, qui n'admet pas la monomanie , voit dans la mélancolie , non pas seulement un délire triste, mais encore le prélude, l'incubation de tous les autres délires.

Nous reviendrons plus tard sur cette manière de voir.

M. de Lassiauve, médecin de Bicètre , incline à cette opinion. Notons que Frédéric Hoffmann et Boerhaave émirent une idée analogue, en regardant la mélancolie comme le premier degré de toute manie ; Arétée, et après lui le professeur Fodéré, en appelant manie la mélancolie dès qu'il y a fureur, admet tacitement cette opinion.

Si nous cherchons à classer les variétés mélancoliques et les formes qu'affecte cette maladie , nous voyons que cette affection peut produire une série d'états très-complexes , depuis la taciturnité simple , très-compatible avec la santé et la raison , jusques à des manières d'être très-dangereuses. Etmuller scinde en deux la mélancolie, et y voit deux choses : un délire, et une affection mélancolique ; pour lui le déhre n'est que secondaire ; nous examinerons plus tard la valeur de cette opinion.

Toutes nos considérations seront tirées , soit de la forme même de la maladie , soit de sa durée , soit de sa gravité , de sa nature , de son étendue , de sa limi-

tation. Quant à sa terminaison, ce qui importe le plus, elle sera simple ou grave , aiguë ou chronique ; l'invasion sera franche, spontanée, ou insidieuse, latente ; elle pourra être encore essentielle ou symptomatique , partielle ou générale , périodique , régulière , intermittente , circulaire , etc.

Par rapport à certains tempéraments , elle sera pour ainsi dire idiosyncrasique ; de même que par rapport aux saisons , aux climats , aux antécédents héréditaires pathologiques, etc., elle sera saisonnière, climatérique , héréditaire , etc. A mesure que nous étudierons cette maladie, nous prendrons en considération ces différentes causes primordiales.

Il ne sera guère possible de confondre la mélancolie avec les autres formes de maladies mentales qui s'en rapprochent. En effet , si quelques apparences grossières la rapprochaient de la démence , qui est quelquefois son mode de terminaison , le doute ne sera pas long ; et sans parler des différences fondamentales, l'ordination du délire, sa forme systématisée (Falret), la manière déparier du malade, sa prononciation , ce cachet particulier , ce manque de coordination dans le délire lui-même, cette ineptie de l'idée émise avec une hésitation profonde de la volonté, qui semble indiquer que le dément oublie à chaque seconde l'objet même de son délire ; tout cela , dis-je , en ferait un caractère pathognomonique des plus tranchés.

Comme l'idiot, le dément parle sans cesse , recherche les occasions d'aller , de venir. Le mélancolique , presque toujours silencieux, taciturne, s'isole, cherche l'ombre , fuit le bruit et la société. Il parle peu ; quand il parle c'est toujours avec défiance ; sa parole est sèche , brève , saccadée , incisive , circonspecte, accompagnée toujours du contrôle de l'œil.

De même que l'idiot , le crétin est exempt de tout délire ; chez lui il y a absence de vésanie , de même

qu'il y a absence d'intelligence. En effet, l'idiot possède un caractère d'hébétude , mais bien différent de l'hébétude mélancolique ; de plus , l'aspect général de l'idiotne dénote aucune intelligence ; il parle et répond, n'est pas sous l'empire d'une crainte perpétuelle ; ses discours et ses gestes, ses cris, sont empreints d'imbécillité et de stupidité ; son esprit est obtus comme ses actes ; sa tête a généralement une conformation particulière ; les traits de son visage expriment la stupidité , il rit , le mélancolique ne rit jamais ; il saute , le mélancolique semble fuir toute occasion de mouvement. Tout ce que nous avons dit de l'idiotie trouve, à foriiori, son application dans le crétinisme. De plus , chez l'un et l'autre les fonctions digestives se font bien. Ils mangent même avec appétit , sensualité , avec bestialité souvent.

Il nous reste le maniaque , qui a parfois quelques traits de ressemblance avec le mélancolique , surtout lorsque le maniaque, après quelque excitation, tombe dans le collapsus , et subit un repos nécessaire à la dépense exagérée de paroles et de gestes qu'il a faite. L'observation continue et continuelle éclairera le médecin.

Le plus souvent le tempérament du maniaque n!est pas le même que celui du mélancolique, non plus que ses conceptioBs délirantes, ses actes, ses habitudes, etc.

Le maniaque parle, gesticule ; ses paroles sontabon-

dantes , exprimées avec passion, feu, entraînement. Il provoque des auditeurs, il cherche à convaincre ; il sera très-heureux si vous paraissez avoir compris ses raisonnements ; il est inconsidéré , irréfléchi , peu circonspect dans ses actes. Le mélancolique n'a point de gestes ordinairement; sa parole est saccadée , tremblante , accompagnée toujours de la circonspection la plus grande. Il parle par monosyllabes, le plus souvent après avoir épié , regardé autour de lui ; de plus , avant de vous répondre, s'il vous répond, il se seralivré à un examen attentif et prolongé de votre personne, de vos vêtements , etc.

Tous ses actes n'ont rien d'imprévu, d'inconsidéré, comme, chez le maniaque ; mais ils sont toujours empreints du cachet de la prudence la plus réfléchie. Nous pourrions à l'infini multiplier les points de dissemblance; mais le meilleur diagnostic que l'on puisse faire, est encore de voir l'un à côté de l'autre: la différence est frappante, même pour l'étranger qui parcourt un asile d'aliénés.

Dans certaines formes de l'hystérie, que Sydenham confond avec la mélancolie, nous aurons des points de repère suffisants, dans la constitution du sujet d'abord, puis dans la boule , le clou , la toux hystérique, les vapeurs, etc.

La catalepsie vraie, dont les exemples authentiques sont assez rares, sera jugée par la durée et l'absence de lésion intellectuelle, la rigidité du corps.

L'extase , exprimant un état de béatitude de l'âme , avec silence , absence de paroles et de mouvements , ne sera ( si l'on admet avec Rusch deux espèces de mélancolie , l'aménomanie , et la tristimanie ) qu'une forme de la maladie qui nous occupe.

Avec Cœlius Aurelianus etSydenham, nous ne pouvons confondre la mélancolie pure avec l'hypocliondrie.

Disons de suite quel'hypochondrie étant une manifestation mélancolique, elle peut être, soit la cause première de la mélancolie, soit la conséquence ultime de cette maladie, par réaction inverse.

Si l'on veut établir une différence , disons que l'hypochondriaque est mélancolique parce qu'en effet il souffre matériellement , que ses digestions sont le plus souvent pénibles , troublées , laborieuses.

Pour Cullen , dans l'hypochondrie il y a toujours dyspepsie , et le délire est relatif à la santé du malade ; tandis que le mélancolique ( dans la mélancolie qui se rapproche de l'hypochondrie), sans lésion, sans cause aucune , apparente du moins , se croit malade , et si grièvement qu'il n'en doit pas manger. Tel est parfois le motif de l'abstinence volontaire chez certains mélancohques. Il pourrait alors se faire que l'estomac , devenant réellement malade , réagisse de telle façon sur l'esprit, que celui-ci continue à être ainsi affecté indéfiniment par action réflexe , ce qui serait pour quelques formes mélancoliques une cause incessante , une alimentation ( si je puis m'exprimer ainsi ) presque circulaire du délire triste.

L'histoire de la mélancolie se lie intimement à celle de ses causes productrices. L'homme fut de tout temps doué de la faculté de pouvoir être affecté , soit d'une manière agréable , soit d'une manière désagréable. Toute la question réside dans la vigueur de la cause qui agit sur lui, dans sa durée, sa continuité surtout.

Tel sujet est mélancolique un jour, tel autre l'est un an, toute la vie, si son organisation psycho-physique est impuissante à réagir ou à éloigner les causes.

Les eunuques sont mélancoliques presque toute leur vie, quelques-uns mettent fin à leurs jours par le suicide.

Les Chinois, qui fument de l'opium toute leur vie, sont constamment dans un état de mélancolie épouvantable et finissent insensiblement par le marasme.

Presque toutes les prostituées sont toute la vie d'une tristesse profonde

Dans la nature elle-même, que d'objets mélancoliques ne nous portent pas à la rêverie, à la tristesse!

Ces causes sont passagères ou permanentes.

Qui ne s'est pas laissé aller à la rêverie, à la méditation, sous un beau clair de lune, par une belle nuit d'été! De même aussi nous avons ressenti, dans le silence et l'ombre d'une épaisse forêt, les atteintes d'une

douce émotion, mêlée de tristesse, qui s'est emparée malgré nous de notre âme. Il y a des phénomènes, dans la nature, qui rendent plus ou moins tout l'homme mélancolique, en raison de son tempérament , de son aptitude à recevoir et à sentir certaines impressions. La mélancolie est répandue dans la nature entière. 11 y a des animaux, des végétaux, des pierres même qui sont mélancoliques. L'araignée, le hibou, le crapaud, les reptiles , sont bien des êtres qui sont en rapport direct avec nos impressions mélancoliques. Qui ne s'est agenouillé sur une tombe , et n'a vu dans le cyprès, le saule pleureur, le peuplier, l'emblème de la tristesse! de même aussi, les pierres funéraires de la dernière demeure de l'homme sont de couleur noire et d'un grain particulier; il y a là une harmonie que tout être comprend et de laquelle résulte une impression qu'il sent mieux qu'il ne l'exprime. Il n'y a que les poètes qui ont compris et exprimé la mélancolie qui s'empare de l'homme au crépuscule , moment oîi la nature entière va rentrer dans la nuit et le silence. Est-il compris, analysé, le sentiment que produit une symphonie de Beethooven , la musique de Schiifbert , les andantes de Weber, l'archet de Paganini !

Outre tel ou tel climat, qui rendra l'homme apte à subir la mélancolie , chaque climat aura encore ses climats passagers ou saisons. Le printemps et l'automne nous dilatent et nous resserrent l'âme à la fois.

Les pays froids et humides, dont le ciel est toujours

gris et brumeux, le climat du Nord en particulier^ rendent leur habitant réfléchi, triste et lent, taciturne. Les brouillards qui englobent éternellement de leur épaisse vapeur la froide Angleterre, ont de tout temps rendu les habitants de ce pays mélancoliques. On sait que les Anglais n'échappent au slpeen dont ils sont atteints, qu'en se déplaçant et en voyageant sans cesse. Beaucoup d'entre eux, victimes de la maladie inhérente à leur pays, se suicident sans motif.

Les pays où les jours sont courts, le soleil peu vif, la lumière peu intense, sont très-propres à développer la mélancolie. Tout le monde sait que les Lapons et les Esquimaux, presque condamnés à une nuit éternelle, sont réduits à l'état de marmottes. Tristes et moroses, paresseux, leur vie est celle d'un végétal ; la mélancolie, chez eux, est endémique : arrivés à un certain âge, ils se laissent presque mourir de faim, si les plus jeunes d'entre eux ne pourvoient à leurs besoins. Et comme cette vie de tristesse et de léthargie éternelles est plutôt un fardeau pour eux qu'un bienfait, ils la terminent par le suicide quand ils le jugent opportun. L'homicide du vieillard est loi de l'état chez eux, et religion de famille. Lorsque le père ou le grand-père est arrivé à l'âge caduque, la tribu se rassemble, femmes, hommes et enfants, dans un endroit désigné; on allume un grand feu; les spectateurs fument et se rangent en cercle autour du patient, qui est mis au milieu d'eux; à un moment donné, les deux

plus jeunes fils de la tribu lui passent autour du cou un lacet, et l'étranglent au milieu des cris et des chants

L'obscurité ou la privation de jour rend l'homme triste; la privation d'air pur et de chaleur le modifie aussi d'une manière nuisible; l'habitation de lieux marécageux, déserts et humides, la pluie, la neige , l'absence de végétation, de verdure inhérente au sol , sont aussi des causes qui affectent péniblement son âme.

L'homme est-il tourmenté par des chagrins, des tristesses, des pressentiments sinistres, la mélancolie l'atteint de préférence la nuit; l'insomnie, avec ses terreurs et ses fantômes, ne lui laisse point de repos.

Le spectacle de la mer a parfois, sur certaines organisations, une influence toute particulière Des personnes, après quelques jours de traversée, sont tombées dans une langueur extrême, une indicible tristesse qui faisait craindre pour leur santé et leur raison ; arrivées à terre, tout se dissipe, le malade renaît pour ainsi dire à la vie.

N'est-ce pas quelque chose d'analogue qui s'empare du paysan de la Savoie (le pays le plus pauvre de l'Europe) et l'oblige, sous peine de mort, à regagner sa misérable masure dans la montagne.

Presque tous les habitants des pays montagneux sont soumis à cette nostalgie; l'habitant des pays plats, au contraire, est mélancolique chez lui; son horizon, toujours en ligne droite, le porte à se déplacer.

Les transitions de saisons, de même que les transitions brusques de température, nous voient tous troublés, inquiets. Les transitions de climats sont plus sensibles encore. Prenez un habitant d'un pays chaud, transportez-le brusquement dans un pays tout différent : vous le verrez devenir triste et morose ; si cette première impression continue , il tombera malade. Nous pouvons dire, d'une manière générale, que toute transition brusque chez l'homme, climat, température, saison, lui est funeste. Il est des natures pour lesquelles le pays natal, indépendamment des causes morales qui peuvent s'y rattacher, est un impérieux besoin. Il y a chez eux ce que l'on appelle nostalgie.

On a prétendu que certaines odeurs portaient l'homme à la tristesse , la sève d'automne par exemple; tandis que la sève de printemps le porte à la gaîté, à l'espérance.

En ce qui nous concerne, nous pouvons dire que nous avons éprouvé ces deux impressions.

Toutes ces causes, qui sont purement cosmographiques, existent réellement; et sans leur donner une importance excessive, nous avons cru néanmoins devoir les mentionner. Des causes physiques et des causes morales viendront se joindre à ces dernières ; elles sont sanS' nombre, nous ne ferons que les énumérer; ayant précédemment discerné la généalogie de la mélancolie, il n'y aura besoin que d'un simple rapprochement.

De toutes ces causes, les unes sont pour ainsi dire propres à l'individu lui-même, les autres lui sont étrangères. Ce sont d'abord l'hérédité, le tempérament, les passions, la débauche, l'intempérance, l'abus des plaisirs, la masturbation, la stérilité, la continence excessive, l'incontinence, l'état de grossesse, l'époque delà conception maternelle, l'époque de l'accouchement, le mauvais croisement des races et des tempéraments, la parenté dans les unions , l'âge de trente ans, les époques transitoires de la vie, l'âge mûr, l'âge critique dans les deux sexes, la décrépitude, la vieillesse, les infirmités ; la suppression d'une transpiration , d'un exanthème, d'un flux quelconque, le flux menstruel par exemple, les hémorrhoïdes, la suppression brusque d'un vésicatoire ancien, d'un séton, d'un cautère, d'un ulcère, de varices, etc.

Viennent ensuite la profession du sujet, ses habitudes, la transition d'une vie active à une vie oisive , le mode d'alimentation, l'absence d'excitants généraux, les vêtements, l'insomnie et les veilles, la priva tion de sommeil, les maladies vénériennes, l'abus du café et du thé, des alcooliques et des excitants en général ; l'usage immodéré du tabac, de l'opium, l'iodure de potassium, les mercuriaux, le sulfate de quinine, un régime et une médication débilitante, des maladies antérieures , un traumatisme quelconque , surtout des coups à la tête, les maladies régnantes, les épidémies, la peste, etc.

Dans l'ordre moral, les causes sont non moins nombreuses que les précédentes; elles se rattachent à trois chefs principaux : les passions , l'éducation , l'état social.

Dans le premier chef se groupent l'orgueil , la modestie, l'ambition, l'amour-propre, l'égoïsme, l'âge de puberté, l'amour, la jalousie, l'envie, l'oisiveté, l'abus des plaisirs, la cupidité, l'avarice, le crime, le remords, l'excès de conscience, la crainte, les scrupules , une imagination ardente.

Au deuxième chef rattachons les croyances religieuses ou philosophiques , l'absence de croyances , le scepticisme , la dévotion excessive , la lecture des romans, l'abus de l'étude, les travaux intellectuels excessifs ou précoces , la culture exclusive d'une faculté au détriment de toutes les autres.

Au troisième chef nous assignons la privation des choses nécessaires à la vie , le luxe , la richesse , la pauvreté, les illusions détruites, l'industrie, les cataclysmes, l'état militaire, la vie monastique , le mariage , le célibat , l'absence de famille ou d'amis , les maladies, les morts, les arts d'agrément : la musique, la peinture , la littérature , le théâtre , la danse ; le patriotisme , les croyances politiques , la réclusion , les peines infamatites, l'exil, la guerre à l'étranger, la guerre civile, les révolutions, la privation de liberté, l'esclavage.

De toutes ces causes nombreuses , morales , phy-

siques ou physico-morales, passions, affections, impressions , déduisons ceci : l'homme est menacé dans ce qu'il a de plus cher, son libre arbitre , son moi pensant et agissant. Avec sa volonté lésée , le plus impérieux de tous les instincts, celui de la conservalion , I egoïsme est tenu en élat de sujétion ; avec cet état de choses, l'intuition de sa faiblesse, de son impuissance , de son infériorité lui apparaît avec dégoût ; il devient triste , sombre ; la lutte s'établit, il combat. S'il est assez fort pour résister, il vit; dans le cas contraire , il s'épuise en vains efforts , sa raison s'égare, la maladie vient témoigner de son impuissance. Tout culmine sur un point : le moi de l'homme.

Mais là, que de germes dans un avenir plus ou moins éloigné préparent le sol pour la fécondation , l'incubation , l'éclosion du plus déplorable et du plus ruineux des sentiments de l'homme affectif et sensitif : la mélancolie !

Ce n'est pas sans raison que l'on a reconnu et admis un tempérament mélancolique ; ce tempérament existe en effet. La taille du mélancolique est moyenne, plutôt petite qu'élevée; il a le corps généralement maigre et grêle , les cheveux noirs ou bruns, la peau huileuse, de couleur bise, munie de poils abondants ; le teint jaunâtre , le nez coloré, les yeux d'un brun fauve , ou généralement de couleur foncée.

L'œil n'est jamais proéminent hors de l'orbite, mais abrité par d'épais sourcils noirs ou bruns. Les formes du visage, comme celles de tout le corps, sont nettement accusées : la bouche est petite , les muqueuses fortement colorées , les dents fortes et blanches , le profil droit , le front développé ; le menton et les endroits habituellement couverts de poils, le sont abondamment ; les cheveux et les poils sont épais, trèsserrés; quelquefois le corps en est couTert. — La physionomie est fine , tous les muscles de la face sont bien développés ; le regard est perçant , incisif , observateur, fascinateur, propre à la domination. L'être mélancolique est doué d'une bonne constitution , qui résiste facilement à la fatigue , aux privations , aux chagrins même. Cette énergie physique, puissante, résistante, est accompagnée d'une volonté de fer, de

passions vives, peu expansives et concentrées ; d'un esprit observateur auquel rien n'échappe. Dans le monde ce sera souvent un misanthrope, un monomane, un être étrange , bizarre , fantasque , sensible et impressionnable jusqu'à l'excès ; naturellement enclin à la rêverie , à la tristesse , un rien le tourmente et lui aigrit le caractère. S'il n'arrive à se dominer, ses actes sont pleins demportement : il est véhément , irrascible, lorsqu'il s'anime. -

Doué d'un grand orgueil , il aime la domination, la supériorité ; ce même orgueil le rend concentré, réfléchi, dissimulé, silencieux le plus souvent. Ce silence dans lequel il se retranche, lui constitue une force très-grande : c'est alors Louis XI au château de Plessis-les-Tours. Il observe, s'instruit, ne dit rien, ne se dépense pas en vains mots ; généralement de nature égoïste, il sera néanmoins souvent bon jusqu'à l'excès , la grandeur d'âme ; fixe, stable dans ses volontés, ses actes; constant dans ses passions, dans ses goûts, son cœur est capable d'autant de haine que d'amitié ; dans ses amours, il est impérieux, exigeant, susceptible, égoïste, jaloux jusqu'au crime.

Doué d'un esprit juste et d'une mémoire fidèle, il n'oublie ni le biénfait ni l'injure. Il sera très-vindicatif.

Enclin à la discussion, à la lutte, qu'il aime, qu'il recherche, son intelligence l'y fait souvent briller. L'orgueil, l'ambition, l'égoïsme, sont les trois mo-

biles qui rendront l'être mélancolique le plus malheureux. Riche d'une âme forte et bien trempée, ses instincts sont puissants, ses passions excessives ; c'est de tous les hommes celui qui se raidit le mieux contre l'adversité. Il étonnera ses semblables, tantôt par ses crimes, souvent par son génie. Aujourd'hui ce sera César, Pompée, Alexandre, Charlemagne, Napoléon demain, Néron, Domitien, Louis XI, Papavoine.

On pourrait presque dire que tous les grands hommes, les philosophes, les tyrans, les grands conspirateurs, les grands criminels, les grands poètes, les grands artistes, étaient des êtres essentiellement mélancoliques.

L'homme-Dieu est le type idéal de la mélancolie moderne.

Moïse, Socrate, Sénèque, Mahomet, Jean Huss, Luther, Calvin, Tibère, Caligula, Cromwell, Robespierre, Marat, chacun dans son genre , forment pour ainsi dire des familles naturelles qu'on peut suivre et reconnaître à travers les siècles. A côté de la famille des philosophes : Platon , Aristote , Cicéron , Saint- Augustin , Loyola , Montaigne , Machiavel , Young , Pascal, Rousseau, Diderot, se place celle des grands poètes : Homère, Sophocle, Virgile, le Dante, Pétrarque, le Tasse , Millevoie, Gilbert, Hégésippe Moreau, Hoffmann, Alfred de Musset.

En règle générale , parmi les mélancoliques célèbres que nous pourrions citer à l'infini, nous trouvons

les organisations les plus remarquables : Brutus, Périclès, sainte Thérèse, Charles-Quint, Jeanne d'Arc, Marie Stuart, Élisabeth d'Angleterre, Andréa del Sarto, Léonard de Vinci, Rembrandt, Molière, Latude, Fontenelle, Bernardin de Saint-Pierre, Talma, Géricault.

Archimède, Galilée, Toricelli, Newton, Papin, Volta, n'ont pas été seulement des mélancoliques, mais encore des êtres utiles.

Après avoir tracé les caractères , le mode d'être physiologique du tempérament mélancolique, ses aptitudes et ses chances de maladie , il nous reste à envisager le mode morbide mélancolique, ses manières d'être, sa forme, son aspect pathologiques. Qu'il nous suffise pour cela d'observer un mélancolique , deux , trois, plusieurs- Ici encore, comme tout à l'heure, ils forment une famille pathologique à traits indélébiles ; et cela pour une bonne raison , c'est qu'au sein môme de la nature malade, il y a tendance à l'harmonie, comme partout ailleurs dans la création.

Nous aurons ici toutes les nuances, depuis la mélancolie la plus dépressive, la catalepsie presque, jus- • qu'à la mélancolie d'apparence la plus sociable.

Parfois, la mélancolie se traduira par un état de l'homme sensilif et affectif, dans lequel toute manifestation vitale, soit physique, soit intellectuelle, paraît suspendue, sans qu'il y ait pour cause de cet arrêt, de cet état stationnaire, aucun motif apparent. Il semble qu'il y a dans tout l'être un obstacle qui a ralenti, diminué, ou même empêché complètement le mouvement vital (mélancolie avec stupeur; Falret).

En face de cet obstacle, la pensée, le mouvement se heurtent sans fin , se buttent sans cesse et en vain;

l'obstacle ne pouvant être franchi , l'arrêt continue, devient permanent : l'état stationnaire a lieu. Toutes les puissances de l'être humain se concentrent vers un même point; et, soit que cette concentration soit le résultat d'une lutte préexistante qui a abusé des forces réactives, soit que toutes les forces vitales agissent en sens inverse des lois de la vie et du mouvement auxquelles tout être vivant est fatalement soumis, le repos a lieu. Dans le premier cas il y aurait manque, absence; dans le second déplacement, détournement, et partant superfétation vitale en un point donné. Quoi qu'il en soit, cet état d'incubation constant, concentrique, permanent, indéfini, est le point culminant, la pierre de touche de tout délire mélancolique. A un haut degré, la créature mélancolique revêt tous les caractères de l'inertie la plus complète, la plus profonde. Le principe vital, qui préside à tout l'être, se tait, et avec lui les organes, les sens, l'esprit, les instincts, les passions sont frappés de mutisme. L'homme ressemble à un végétal, à une pierre.

Cet état de choses, si immuable qu'il soit, ne saurait durer éternellement. Néanmoins, la limite terminale en peut être quelquefois très-reculée, et dans les cas où l'affection ne suit pas une marche progressive vei-s une décrépitude fatale, des alternatives de rémission se montrent , lesquelles retardent le dénouement heureux ou néfaste' de la maladie. Si la solution est malheureuse, tout l'être s'étiole progressivement , se

flétrit inanitié comme un végétal privé de lumière. » Quelquefois, s'il ne périt pas victime d'une complication organique, la maladie tourne à la démence, plus rarement à la paralysie générale, souvent à la manie, mais le plus souvent encore, on doit le dire, à la guérison, si le délire n'est pas compliqué d'idées de suicide. Étant élève à la cinquième division delà Salpétrière, je me rappelle avoir connu dans le service de M. le docteur Falret, plusieurs malades que j'étais obligé de faire manger à la sonde, et qui se sont littéralement laissés mourir de faim.

Une mélancolique entre autres, à qui je persuadais que ma vie dépendait de ce qu'elle prît ou non son repas, se mit à manger résolument devant moi ; elle n'avait rien voulu prendre depuis huit jours. Bientôt ce moyen s'usa, elle crut que je la trompais.

Les tentatives de suicide de la part de ces malades sont très-fréquentes ; elles sont sans effet, grâce à la surveillance excessive dont on les entoure. Néanmoins, la contagion est très à craindre chez eux. Il est rare, quand il se déclare un suicide dans une division d'aliénés, qu'il n'y ait pas le lendemain et jours suivants, des tentatives de la part d'autres malades. Tout le monde connaît l'histoire de cette fameuse armoire des Invalides, oii se pendirent successivement dix-sept hommes, et qu'on fut obligé de murer et de défendre à la baïonnette.

Le mélancolique est sans contredit le plus curieux

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et le plus intéressant de tous les fous. Avant d'entrer dans la symptomatologie détaillée de celte affection , mettons sous les yeux l'histoire de quelques mélancoliques-types que nous avons connus, suivis et observés.

Mélancolie religieuse.

Mme M. . . , qui habitait Meaux, quitte un jour son mari , sa maison , ses enfants. Devenue très-pieuse depuis quelque temps, elle accomplissait ses devoirs religieux avec scrupule, et se confessait régulièrement. Sans motif aucun , elle arrive à Paris pour aller trouver l'empereur, ayant d'importantes communications à lui faire; car Dieu lui est apparu et lui a ordonné d'aller trouver Napoléon, et de lui dire les dangers qu'il court, etla France avec lui. Arrêtée au guichet des Tuileries, elle est conduite le lendemain à la Salpétrière, où elle raconte son apparition céleste, les ordres qu'elle a reçus, les dangers de la France et de l'empereur. Au bout de six mois celte malade sort guérie, et retombe un peu plus tard dans un étal voisin de la démence; elle est encore à la Salpétrière dans le même étal. — Celte personne est d'un tempérament bilieux nerveux , a les cheveux châtains , les yeux bleus, le corps grêle.

Mélancolie mystique.

M"* J. . . , de Lille (Nord), âgée de 32 ans, à la suite de la perle de sa mère est prise d'une tristesse profonde. Elle se préoccupe de l'enfer ; les remords

d'avoir mal soigné sa mère occupent toute sa pensée. Un soir, travaillant à la lueur d'une bougie, son bonnet prend feu : elle se serait laissé rôtir si les assistants n'avaient conjuré le danger. C'est Dieu qui la poursuit, dit-elle, et le feu de l'enfer qui commence; cela doit être : Dieu est juste, elle doit être punie de ses crimes. A partir de ce moment, elle se réclusionne et ne parle que de la mort; on la surveille, on l'empêche d'aller à l'église , où elle voudrait mourir agenouillée sur la pierre. Elle mange peu ; toutes ses nuits sont sans sommeil ; elle reconnaît cependant tout le monde.

Cet état dure deux ans, après lesquels elle meurt desséchée et dans un état voisin du marasme, les mains jointes, demandant toujours pardon à Dieu et à sa mère.

Cette personne, que j'ai très-bien connue, avait les cheveux châtain-clair , l'œil brun , la peau bise ; d'une constitution sèche et résistante , elle était grêle de corps.,

Mélancolie par jalousie.

M"* X , qui habitait Meudon , fît de bonne

heure un mariage d'inclination avec un homme qu'elle aimait. La seconde année de son mariage, elle fut prise d'une mélancolie qui la rendit languissante , et troubla le reste de sa vie. Son mari avait une position qui le forçait à des déplacements continuels. Étant trois mois , six mois de l'année absent de la maison

conjugale , il manquait à son épouse qui l'idolâtrait. Celle-ci devint triste, chagrine, jalouse; à partir de ce momont sa vie est empoisonnée , plus un moment de repos. Pendant dix-huit ans elle lutta contre ce sentiment qui la consumait, et elle mourut h l'âge de 37 ans, d'une phthisie qui se déclara un an avant sa mort. — Cette personne, douce, aimante, était d'un tempérament lymphatique , avait les yeux bleus , les cheveux blonds.

Mélancolie orgueilleuse.

M"*' M . . . , âgée de 48 ans , vint à Paris en 1 821 ; elle entra dans la communa?uté du Sacré-Cœur. Là elle fut trompée , dit-elle , par les supérieures ; car étant entrée au couvent pour être sœur enseignante , elle n'aurait été admise que comme sœur ouvrière. Elle se serait plaint à la supérieure, ce qui lui aurait valu probablement , de la part de cette dernière , une punition. Alors la malade s'imagine qu'on veut l'empoisonner, elle voit partout des gens prêts à lui faire du mal, et tous les objets qui l'entourent lui sont nuisibles. Ainsi , elle s'imagine qu'un couvre-pieds rais sur son lit lui donne des vomissements et la rend malade; elle se lève et se jette par la fenêtre; elle était alors à l'infirmerie du couvent; elle écrit au préfet de police pour dénoncer les manœuvres coupables des sœurs. Enfin le commissaire de police vient la dérober à leurs poursuites, et l'amène dans cet asile, où elle croit être sous la protection du gouvernement.

Partant de cette idée, tout ce qui s'y fait est bien ; elle se trouve bien nourrie , se félicite de la bienveillance de tout le monde ; du reste , son intelligence est faible , elle est douée d'un caractère doux et plein de résignation. Elle parle de son histoire avec calme, sans reproches contre ceux qui l'ont accablée ; elle recommande même beaucoup de discrétion à cet égard.

Mélancolie simple.

M"* Aglaé C. . . , âgée de 28 ans, domestique. Cette malade se plaint d'avoir des frayeurs sans motif, surtout pendant la nuit. Dès son enfance elle ne fut jamais très-gaie , la solitude la portait à la tristesse. Elle est pieuse , va à confesse et communie régulièrement. Ses derniers maîtres mirent de l'opposition à l'accomplissement de ses devoirs religieux ; elle en conçut un grand chagrin, et, pour ne pas les contrarier, elle lutta contre ses sentiments qui la poussaient à aller à l'église.

Vers le 10 avril de l'année 1854, les frayeurs qu'elle éprouvait augmentèrent , puis il lui sembla que « tout allait s'écrouler. » Elle poussait des cris et était dans un étal d'agitation extrême causée par ses terreurs ; car elle nous raconta qu'elle sentait bien son état, mais qu'elle ne pouvait résister à ses entraînements. Elle alla elle-même à l'Hôtel-Dieu, où on la fit entrer dans un service de médecine. Pendant le séjour qu'elle fit à l'hôpital ( six jours), elle fut encore

en butte à ses frayeurs ; elle se levait la nuit en criant et épouvantait les autres malades. Depuis qu'elle est à la Salpétrière , elle se trouve beaucoup mieux ; elle est encore épouvantée la nuit , mais bien moins ; elle dort mieux. Pendant la jour, elle est raisonnable, et la manière claire et nette dont elle raconte son histoire , ses impressions , fait voir qu'elle n'est plus en proie à aucun trouble , mais elle a beaucoup de peine à se rappeler les sujets de sa frayeur. Ainsi, elle ne peut dire qu'une chose, c'est qu'il lui semble que « tout va s'écrouler. » Du reste , la confusion des idées ne porte que sur cet objet. Elle possède l'exercice de ses facultés intellectuelles , en tout ce qui ne concerne pas les choses relatives à ses frayeurs . . . . ,

Mélancolie mystique. — Hallucinations.

M^e Julie Ch., âgée de 49 ans et veuve. Cette personne est d'une bonne famille , et fut mariée à 20 ans. Son mari faisait avec elle mauvais ménage, car il dissipait le peu qu'elle possédait, et l'accablait de coups. Il y a dix ans environ , elle devint veuve avec trois enfants, dont deux filles et un garçon ; ses enfants la quittent et l'abandonnent à son triste sort ; les deux filles se livrent à la débauche, et leur conduite envers leur mère est une suite continuelle de chagrins ; depuis la mort de son mari, son existence n'a été que misérable. La plupart du temps sans asile, elle couche à deux sous la nuit dans la Cité. — Jusque-là elle avait

accompli ses devoirs de religion ; mais à partir de ce moment elle devient d'une dévotion exagérée , elle ne quitte plus l'église, elle ne travaille plus.

Depuis cinq ans environ, elle ne vivait que de pain et d'eau , mais il y a environ deux mois ( 25 avril 1 854 ), on vint à son secours et on lui fit prendre une nourriture convenable, du vin, etc. — A cette époque, le délire qui couve n'a pas encore éclaté, l'exaltation religieuse est seulement portée à son comble : «Elle » trouvait la Sainte Vierge si belle qu'elle ne pouvait »sen séparer.»

Le samedi 22 avril, on remarque chez elle une loquacité qui ne lui est guère habituelle ; le lendemain dimanche, la Sainte Vierge lui apparaît, et lui ordonne de convertir tous les pécheurs ; en même temps elle se livre à des mouvements désordonnés, voit le diable partout, et ne sort dans la rue qu'avec un rameau de buis béni pour l'exorciser.

Le 25 avril elle est soumise à l'observation des médecins.

Elle est incapable de donner aucun renseignement^ sur ce qui lui est arrivé. Elle répète avec exaltation des mots sans suite : « Sainte Vierge Marie , saint » Joseph, vous êtes saint Joseph , » et en même temps elle fait fréquemment des signes de croix. Quand je la vis à la section des agitées, la première chose qu'elle fit fut de se jeter à genoux devant moi, me prenant pour saint Joseph. Elle est pleine de recueillement et

de respect, les mains jointes, les yeux baissés, disant: «Salât mon bon saint Joseph, où est Marie?» A partir de ce moment elle s'attache à moi et ne veut plus me quitter, se croyant dans le Ciel ; ses yeux expriment la béatitude, le contentement extrême. Son exaltation ne se traduit pas , comme dans le principe, par des sauts , des danses exagérées, mais bien par des manifestations religieuses, telles que signes de croix, prières, génuflexions, etc

Mélancolie avec idées de persécution.

Mme veuve R. . . , 53 ans, née à Paris, non réglée depuis quatre ans. Celte personne nous raconte que depuis 1849, elle est l'objet de persécutions de la part de la femme B. et de la famille de sa belle-fille. Par l'interrogatoire, on arrive à comprendre que cette femme a dû être la maitresse de son mari, avec lequel du reste elle ne faisait pas bon ménage. Sa rivale était mariée à un ami de la famille ; quand il arrivait à la femme R . . de changer de quartier, sa rivale déménageait aussi et venait se loger près d'eux , ce qui se fit plusieurs fois.

Enfin, en 1849, son mari, d'accord avec la femme B. . ., maria leur fils; elle ne fut pas consultée, car elle désapprouvait cette union, et fut forcée de donner son consentement.

Depuis cette époque , elle vécut en très-mauvaise

intelligence avec sa belle-fille, et plusieurs fois, ditelle, elle fut atteinte de symptômes d'empoisonnement ; ainsi, elle fut une fois saignée pour une attaque de choléra, mais c'était, dit-elle, non pas le choléra, mais bien un empoisonnement. Son mari meurt en 1 854 ; à partir de ce moment, elle vit seule dans sa chambre, va quelquefois dîner chez son fils ; mais elle est tou jours pleine de défiance pour sa bru ; elle croit même qu'on a voulu empoisonner son fils avec de l'opium ; mais plusieurs fois elle l'a sauvé des mains de ses ennemis. Cet état de crainte et de défiance continuelle dure juqu'au mois d'avril. Ici ses craintes augmentent et son délire éclate. Ainsi, elle croit que la famille de sa belle-fille est d'accord avec la femme B... pour consommer sa ruine. Elle vivait en très-bonne harmonie avec ses voisins et voisines; néanmoins, elle croit un jour entendre un voisin qui disait à sa femme: «Le fils B... vient de se suicider, parce que sa mère » est nommée princesse. » Elle descend chez le concierge et apprend que son fils vient de sortir et est très-bien portant. A huit jours de là , les craintes dont elle est poursuivie augmentent ; elle ne sort plus, ne mange plus, ne dort plus. Elle entend ses voisins qui complotent au-dessus d'elle: on a percé des trous au plafond de sa chambre pour y jeter de l'huile bonilfante ; le plafond tremble, dit-elle : elle craint de le voir tomber sur elle ; elle entend du bruit au-dessus de sa tête, et elle pense qu'on prépare un incendie pour

la brûler ; elle va , vient dans sa chambre , pleine d'anxiété, de terreur. Enfin, trois jours après, elle sort précipitamment de chez elle , cherchant des sergents de ville pour leur dénoncer les tentatives d'incendie que l'on faisait au-dessus de sa chambre. Elle monte et descend trois et quatre fois, jusqu'à ce que son fds vienne la chercher pour la mener dans une maison de santé. Interrogée à son arrivée, elle se croit dans la maison du prince Jérôme.

Elle est d'ailleurs d'une extrême défiance dans ses réponses , elle craint qu'on approche près d'elle ; de temps à autre elle se cache la figure de ses mains en criant : « Ah ! ils veulent mettre le feu. »

Me prenant pour son fils , elle me dit que j'étais malade et se mil à pleurer. Ses moments de tristesse sont de courte durée; bientôt elle parle avec assez d'excitation des persécutions qu'on lui a fait subir.

Mélancolie religieuse.

Madame L..., 49 ans, non réglée depuis cinq ans.

Cette personne, mariée à l'âge de vingt-quatre ans, a une fille; elle a failli, dit-elle, perdre la raison à son âge critique. Depuis cette époque sa tête n'est pas bien solide, et elle a parfaitement conscience de son état. Elle a d'abord perdu la mémoire. Il y a un an environ, son état d'exaltation l'obligea d'entrer à la Salpétrière; elle chantait et récitait des cantiques- Après deux mois de séjour à l'hospice, elle rentre dans

sa famille ; elle est assaillie par des maux de tête continuels ; six mois plus tard elle est en proie à un indicible ennui dont elle ne peut se rendre compte. Sans raison de son chagrin, car elle aime beaucoup et son mari et sa fille, elle veut les fuir, mais en vain. Ne pouvant plus résister à son ennui, elle se jette dans le puits de la maison où elle était portière ; son mari la renvoie à l'hospice.

Elle n'analyse pas sa position autrement que par un « grand ennui dans la tête , » et elle ne sait pourquoi.

A partir de sa tentative de suicide , elle n'a plus souvenance de rien ; elle ne sait comment on l'a retirée; elle a tout oublié, même son délire; elle ne se rappelle pas qu'elle disait sans cesse : « J'ai mal communié , et le bon Dieu est mort en moi ; j'ai la tête de fer, je suis une femme perdue ; » et elle affirme n'en avoir plus à l'heure qu'il est la moindre conscience.

Je la rencontre un jour allant à la messe , et elle me dit : «Je vais à la messe , mais ce n'est pas sans crainte , car le bon Dieu a brûlé en moi ; je suis une femme perdue. Ces paroles sont accompagnées de pleurs abondants ; elle a la face crispée. A cette époque , elle paraît mieux , et témoigne le désir de retourner près de son mari et de sa fille. Quoique moins intense, son délire existe toujours. Elle est triste , dit-elle. En effet, sa figure exprime l'abattement le plus profond ; elle parle peu , brièvement. Le son de sa voix a le cachet de la mélancolie, monotone, pleureur uniforme.

Interrogée sur les causes qui ont amené chez elle les idées religieuses qui la font délirer, elle répond qu'elle n'en sait rien , qu'elle n'allait pas habituellement ni à la messe ni à confesse. Les devoirs religieux et la prière l'ont toujours impressionnée, dit-elle , quoiqu'elle ne pratiquât pas. Privée longtemps de sommeil, actuellement elle dort bien. Son caractère est doux; elle travaille , mais aime la solitude , et ne parle jamais à ses voisines. Cette malade est entrée à l'hospite au mois de décembre 1 854 ; au mois d'août 1857, elle était encore dans le même état, dissimulant par moment son délire , dans l'espoir qu'on la laisserait sortir.

Mélancolie avec stupeur.

Marie-Olympe L Cette malade, entrée à l'hospice en septembre 1851, y est venue déjà en 1828, et, d'après le certificat de M. Esquirol , son état, à celte époque , était en tout semblable à celui qu'elle présente à sa seconde entrée à l'hospice.

Elle est de bonne famille et a reçu beaucoup d'éducation. Elle fut reçue institutrice à l'examen de l'Hôtelde-Yille de Paris. Elle travailla jour et nuit pour obtenir son diplôme , après quoi elle alla fonder un pensionnat dans la vallée de Montmorency. Celte entreprise ne réussit pas, et elle reçut des reproches de sa mère. Quelque temps après sa mère vient à mourir, ce qui la plonge dans un abattement profond, ayant du

reste depuis longtemps une grande tendance aux idées tristes , car depuis sa jeunesse elle avait un profond chagrin causé par les scrupules qu'elle avait d'avoir mal fait sa première communion. Elle le disait et l'écrivait à sa sœur. Malgré tout ce qu'on put lui dire, cette idée resta fixée chez elle. La mort de sa mère , l'insuccès de son entreprise développèrent , en outre ,

et alimentèrent sa tristesse A son entrée, elle

répond à l'interrogatoire qu'on lui fait subir, que Dieu l'a appelée à lui trois fois , mais qu'elle n'en a pas profité. Elle a abusé des sacrements, dit-elle, et cependant elle a des parents vertueux. Son idée dominante est d'avoir été la cause de la mort de sa mère. Au milieu de cet entretien, elle se lève plusieurs fois ; on lui en demande le motif, elle répond « qu'il est neuf » heures du matin (ce qui est vrai), et qu'elle se lève » pour aller adorer le cœur de Jésus , que c'est son » habitude \ »

A cette époque, elle montre une grande confiance dans l'aumônier de l'hospice. C'est un saint homme, dit-elle, il a fait pour moi tout ce qui était en son pouvoir; mais je suis perdue, je mourrai dans l'impénitence finale. Elle est faible, elle marche lentement et courbée ; elle croit qu'elle a les os cariés, se regarde comme extraordinaire mais non comme folle. « Au

' Telle est, en effet, l'habitude des communautés religieuses de prier à chaque heure du jour.

«jugement dernier, dit-elle, Dieu dira que je ne pou- » vais pas faire antrement que je n'ai fait ; il s'était «retiré de moi, parce que j'avais abusé de ses grâces, » et toute la journée est un va et vient continuel de » toutes les grâces dont j'ai abusé. »

Telle est la substance de l'interrogatoire subi lors de sa première entrée à l'hospice. Le second est à peu près le même , seulement le délire , au lieu de s'amender, a marché.

La malade est apportée sur un fauteuil, et ne peut se transporter elle-même, tant par faiblesse que par répulsion du monde. Elle oppose même une vive résistance à sa translation devant nous, et refuse de parler. — D. Commentune personne religieuse comme vous refuse-t-elle d'obéir à ses chefs? — R. Je n'ai pas de religion, si j'en avais je ne serais pas ici ; puis elle s'arrête, et à plusieurs reprises elle dit d'une

voix lente et basse : « Priez M. l'abbé D de prier

» pour moi jusqu'à la résurrection de Celui qui est «mort pour moi, et envers qui j'ai été si ingrate. — » Il y a des prêtres dans la maison, je leur adresse la » même prière ; qu'ils prient pour la plus grande péche- «resse de la terre. J'ai avoué mes péchés, mais je «n'ai pu en obtenir la rémission, parce que je ne suis » pas dans les conditions requises. Je ne puis rien dire » en ce moment ; mais si la grâce m'est accordée de » pouvoir parler (et l'Église accorde beaucoup de grâces » dans cette époque de l'année), je pourrai débrouiller

«mes idées, et je vous dirai tout en présence de » M. l'abbé D... Ordinairement, on ne se confesse qu'à »un prêtre; mais moi je vous dirai tout; ce sera ma » pénitence. » — D. Vous avez donc une grande confusion d'idées. — « Ce qui est beau méfait peur, » parce que cela me représente le Ciel, que j'ai perdu. «L'appartement où je suis, c'est le Ciel ; mais 1& dor- «toir que j'habite et les malades qui y sont .me re- » présentent l'enfer. Le beau et le laid me font de la » peine. »

Elle ne comprend pas ce qui se passe autour d'elle , regarde tout comme extraordinaire , les malades qui l'entourent sont des femmes punies du Ciel ; —elle est la plus coupable. — Elle avoue du reste n'avoir point de pitié pour ses voisines , car elle a le cœur endurci. On l'interroge sur sa famille : « Il n'est pas un instant » que je ne pense à ma mère , ce qui est pénible pour » moi , car je l'ai fait mourir ; quant à ma sœur, je sais » que c'est mon sang , mais je ne puis l'aimer ; quoi- » que je n'aime personne, pas même Dieu , à qui je dois «tout, je connais bien les personnes que je devrais ai- «mer, mais je ne puis le faire. » — D. Sur quels sujets vos idées se portent-elles habituellement ? — R. « C'est » un va et vient perpétuel sur les mêmes sujets ; car je » demande des prières pour débrouiller tout cela , je » suis anéantie au physique comme au moral ; c'est un être mort qui vous parle.» — Elle nous implore de nouveau afin que nous intercédions pour elle auprès

de l'abbé D. . . : « Je suis de famille de médecins, de » temps immémorial , et ce jeune homme , dit-elle »cn regardant une personne des assistants , est mon «cousin qui est médecin ; tous priez pour moi.» Elle se frotte les yeux comme pour essuyer des larmes , puis s'arrête : « Ce ne sont pas des larmes, dit-elle , »ce sont des lumières qui tournent autour de mes »yeux. » Ici la malade s'arrête , la fatigue la domine et l'empêche de continuer. D'après les deux interrogatoires subis à vingt-trois ans de distance , on voit que la situation est à peu près la même et que le délire n'a* pas changé. .

Elle se fait horreur à elle-même , dit-elle souvent , et les aliments qu'elle prend ne sentent plus rien. Son aspect , son attitude a un cachet tout particulier. Toujours assise , la tête penchée en avant et le menton appuyé sur la main droite , elle est sans mouvement et silencieuse ; complèteriient absorbée , ne prenant aucun intérêt à ce qui se passe autour d'elle , elle n'ose lever les yeux sur les personnes qui l'entourent. La main gauche est agitée de mouvements convulsifs rapides ; les extrémités sont froides , elle y accuse des fourmillements ; la faiblesse de ses mains est telle qu'elle ne peut ni écrire ni coudre. Cependant elle peut marcher , car elle se lève pour vaquer à ses besoins. Ses cheveux sont bruns , sa figure maigre et terreuse; les arcades orbitaires saillantes, surmontées de sourcils noirs épais ; ses paupières sont entourées

d'un cercle brunâtre. Très-impressionnable , elle tremble quand on l'approche , car tout ce qui se fait autour d'elle lui semble une punition de sps crimes ; elle a toujours l'air, quand on lui parle, de sortir d'un assoupissement profond , et elle répond lentement aux questions qu'on lui adresse. D'après le récit de sa sœur, elle a toujours été très-pieuse. Dernièrement elle a voulu se confesser, mais n'a pu rassembler ses idées. Elle a conservé la mémoire , car au dire de sa sœur elle se rappelle des faits de dix ans. Comme on le voit, c'est un vrai type de mélancolie.

Mélancolie aiguë. — Mysticisme.

M™e M . . . , femme V . . . , 27 ans.

Le mari de cette malade interrogé , raconte que depuis cinq ans sa femme est poursuivie d'un grand ennui qui se traduit quelquefois par des tentatives de suicide: ainsi elle a voulu s'étrangler. — En même temps son caractère a beaucoup changé : elle avait un enfant qu'elle aimait beaucoup ; tout d'un coup, de bonne, douce qu'elle était avec lui, elle devient brutale, le maltraite, le bat. Il y a neuf mois environ, à la suite de son accouchement, elle eut un accès de délire pendant lequel elle s'est sauvée dans la rue ; cet accès très-fugace ne dura qu'un jour ; mais son mari rémarqua que depuis cette époque il lui arrivait souvent de déraisonner dans la conversation. Il y a environ huit jours, vers le milieu de la journée, elle

serait tout à coup à crier à tue-tête, comme une femme qui accouche ; puis elle se mit à parler sur toutes sortes de sujets religieux, s'occupant de la Vierge, du bon Dieu et des Saints. Le mari ne peut nous indiquer aucune cause déterminante de cet accès instantané. Pendant cinq jours elle demeura dans cet état avec sa famille, et le lundi suivant elle fut amenée à l'hospice. Au dire de son mari, cette malade n'a jamais eu d'attaques de nerfs, mais elle avait souvent des vertiges. A son entrée, elle est dans dans un état d'agitation et de bouleversement excessif ; elle éprouve un besoin incessant de marcher , de sauter , de gambader , de frapper des pieds. Les muscles de la face sont dans un mouvement continuel ; elle fait des grimaces avec une mobilité excessive, puis regarde avec inquiéttide, avec effroi même, autour d'elle, sans s'occuper de ce qu'elle voit, sans y faire attention.

Elle ne répond pas aux questions qu'on lui fait; par moment elle semble se recueillir en jetant des regards vagues çà et là, puis tout à coup elle prononce avec une volubilité étonnante, des mots sans suite et sans harmonie: «Je suis morte, j'ai revécu pour la «Vierge, j'ai étouffé pour le Christ.» Après quelques mois elle s'arrête, ferme les yeux, puis semblant se réveiller, elle ajoute : «Je suis Dieu, je ne suis rien, » je suis tout; j'ai des petits oiseaux dans la tête; je » suis Napoléon ; — faites taire ces femmes autour de vffioi, il faut que je redevienne oiseau pour revivre.»

Puis apercevant des jardiniers par la fenêtre : « Ce «sont des Saints, dit-elle, qui viennent pour me faire voir Dieu. » D'autres fois elle est prise de tremblements et s'écrie: «J'étouffe, j'étouffe mon lait ; écrivez ma » mort ; mon pauvre petit ne pourra plus téter ; » puis elle se met à pleurer, ce qui ne dure pas longtemps ; elle éclate de rire aussitôt, disant: «Je suis un petit «oiseau, je vais m'envoler; j'ai de l'aimant dans les «jambes, je veux voler, je veux que le monde remue; » c'est mon élément qui me fait marcher.»

Comme on le voit, les conceptions délirantes sont très-variées, mais il en est quelques-unes qui se représentent plusieurs fois à son esprit. Ainsi, souvent elle répète: «Il faut que je souffre pour mourir et «revivre, je veux m'envoler; — pincez-moi le nez , » vous me ferez revivre. » Bien qu'elle ne réponde pas aux questions qu'on lui adresse, elle est néanmoins préoccupée de ce qui se passe autour d'elle, et c'est pour elle autant de motifs de délire. «Ainsi, vos sour- «cils, me dit-elle, sont mon mari; vos moustaches , » Louis-Napoléon ; et cette dame , en montrant une » fille de service , la Sainte Vierge, je la reconnais ; » elle voit tomber de la pluie et dit : «Il pleut, c'est » mon cœur qui se noie.» — Elle a des alternatives de calme et de grande agitation ; par moment elle veut se lever et s'en va en disant : «Je veux m'envoler, je suis un petit oiseau.» Quand elle est dans la cour, elle saute, danse, trépigne, mais ne crie plus. — On ne

peut l'attacher dans son lit, elle bouscule tout, matelas, oreiller; elle saute toute la nuit sans essayer de dormir. — Si elle n'avait pas la camisole, elle frapperait ses voisines, s'arracherait la figure, les bras, comme elle l'a fait antérieurement. On est obligé d'employer la force pour la faire manger ; elle a perdu tout sentiment de pudeur. On l'a trouvée plusieurs fois se roulant dans les ordures. Elle prononce des mots obscènes et crapuleux, sans y faire la moindre attention. Elle laisse tout aller sous elle.

Neuf mois après son entrée, cette malade sort guérie de l'hospice. Je l'ai rencontrée plusieurs fois dans Paris ; elle a toujours l'œil plein de défiance, de la mélancolie et le visage morose.

Mélancolie chronique. — Terminaison.

M""" B... , 52 ans. Cette personne, native de Colmar , est atteinte , dit son certificat , d'aliénation partielle, avec prédominance d'idées de persécution.

En effet , elle croit que son mari a été assassiné , qu'elle l'a vu à la Morgue, qu'il a été tué par le gouvernement parce qu'il s'occupait de politique , qu'il était mauvaise langue. Elle s'étonne que nous n'ayons pas connaissance de ce fait par les journaux. Elle n'est pas préoccupée de cette mort; elle ne pense qu'à l'argent qui doit lui revenir : elle prétend avoir à la Banque de France 50,000 fr. au moins ; un instant après elle ajoute qu'en perdant son mari elle a perdu

10 fr. par jour (somme qui pourrait bien être le prix des journées de son mari qui était ébéniste).

Elle est très-tranquille , mais parle toujours ou chante doucement , travaille avec régularité , demande quelquefois à sortir pour aller chercher son argent , sans être pourtant tourmentée de son séjour à l'hospice, où elle est depuis sept ans. « Mon Dieu, dit-elle par » moment, j'aime mieux mourir que d'être ici et mariée; »je suis veuve heureusement; j'ai de la fortune assez; >'je n'ai pas besoin d'être ici. — » Par moment elle croit avoir vu son mari , et pourtant elle ajoute : « Il » est mort forcément , il était tombé dans une société » de mauvais sujets. On ne m'a rien dit , mais je sais «tout. Je suis rentière , dit-elle , je n'ai pas besoin «d'état. Étant dans un hospice, je suis hors de mon » rang ( sa fille est domestique). »

Son fils, dit-elle, est très-bien; elle vit de ses rentes, et dit avoir trente années de rentes de 90,000 fr;

Elle répète que son mari était carliste , c'est pourquoi on l'a assassiné. Elle ne veut pas qu'il ait été ébéniste , mais bien grand commerçant. « Nous avions, » dit-elle , de grands magasins , de la fortune en nous » mariant. »

Un jour elle avait sur elle une bourse contenant d'un côté 12 sous, et de l'autre des cailloux. Elle se révolte de ce que ses habits sont très-pauvres , elle qui a un mobilier. Sa fille est maigre de chagrin

— rode voir sa mère à l'hospice , mal vêtue et avec des pauvres.

« Ce sont des mouchards et des protestants qui » m'ont mise ici, dit-elle; je suis propriétaire, j'ai une » maison à Paris. »

Cette malade, d'un tempérament bilieux sanguin, est d'une bonne constitution , aie teint jaunâtre. Hiver comme été , elle se lave à l'eau froide dans la cour pendant des heures entières, on est obligé de la retirer., Le plus souvent elle parle allemand; elle travaille assidûment, ne parle à personne, et ne s'occupe pas de ce qui se passe autour d'elle. Comme on le voit , cette personne est à la période de terminaison ; les idées de grandeurs ayant imprimé au délire un cachet nouveau , la mélancolie disparaît peu à peu ; il est probable qu'elle finira par une paralysie générale. — Actuellement, elle est dans les départements.

Mélancolie avec idées de suicide.

L'observation de cette personne est sans contredit un des exemples les plus curieux que nous ayons pu suivre.

M"" F. . . , âgée de 28 ans , couturière , atteinte de mélancolie avec penchant au suicide : telle est la teneur de son certificat d'entrée à l'hospice.

Celte malade , belle encore par son âge et malgré ses malheurs, est d'un tempérament bilieux nerveux. • Les cheveux sont d'un brun foncé , les sourcils et les

cils nettement accusés et de même couleur, abritant un œil fauve , empreint d'une certaine énergie et qui a dû posséder une grande volonté ; la peau est blanche et tout l'extérieur du corps revêt bien les formes féminines, même les plus délicates. Quelques poils assez abondants et durs sur la figure, impriment à la physionomie , dans certaines expressions de l'âme , un cachet de dureté qui ne lui est pas habituel. — Cette femme est de nature douce et impressionnable.

Quinze jours après son entrée , 6 avril 1 855 , elle est toujours dans le même état, et de plus notée comme dangereuse. Interrogée à plusieurs reprises , depuis qu'elle est soumise à l'attention des médecins, elle a toujours fourni à l'examen les mêmes résultats , expliquant son état avec une grande lucidité, qui dénote une intelligence étendue , et qui pour un homme inexpérimenté ferait douter de son délire.

A l'heure qu'il est , 20 avril , son état est toujours le même ; mais pour trouver la cause de son état mental , la généalogie de son délire , il est nécessaire de prendre son histoire de plus haut.

D'après les renseignements , il n'y a pas d'antécédents héréditaires. — La mère était la cadette de onze enfants, et eut elle-même six filles. Séparée de sa mère dès le berceau, elle fut élevée par une personne étrangère , mais amie de sa mère ; elle fut entourée de soins et d'égards , jusques au moment où sa mère adoptive, veuve, vint à se remarier. Cette circonstance

changea sa position dans la maison , et bientôt elle quitta ses parents d'adoption , ne voulant pas , disaitelle , être réduite à l'état de domestique. Elle avait alors onze ans. A la demande de sa mère , elle rentra bientôt dans la maison qu'elle avait quittée , pour s'occuper de couture jusqu'à l'âge de quinze ans, époque où elle contracta , pour le fils de la maison , une passion qui, dit-elle, devait faire son malheur. Ici, rien de remarquable ; elle quitte alors de nouveau la maison adoptive de M. V. . . ., à la sollicitation de ce dernier, qui craignait de voir se développer le germe d'une passion qu'il ne voulait pas encourager.

M"e F... rentre alors chez sa mère et travaille à la couture. Deux ans plus tard, elle se donnait à M. V... fils; elle avait alors 17 ans....

Jeune , belle , pleine d'illusions , elle aimait cet homme par-dessus tout, et espérait devenir sa femme. Les choses marchèrent ainsi pendant quelques années, alimentées par les désirs d'une passion jeune, pleine de sève et de vigueur, et basée sur l'espérance d'un avenir sérieux, quand M"' F..., de nature essentiellement mélancolique, devint tout à coup jalouse de son amant. Son premier soin fut de cacher en elle-même et de dissimuler ce sentiment naissant; mais des soupçons plus forts germèrent dans son esprit, par cette concentration qu'elle s'imposait, et bientôt elle se trouva très-malheureuse, mais sans confier à personne le motif de son tourment. Çe fut bien pis en-

core quand elle vit ses soupçons et sa jalousie justifiés par des preuves évidentes : coup épouvantable pour elle ! son amant avait d'autres maîtresses. Alors commence pour elle une vie d'angoisses , de douleurs et de larmes ; son orgueil , son amour-propre imposent silence à sa jalousie, qui n'en devient que plus terrible; elle devient sombre et rêveuse; elle s'isole, et se plaît à être taciturne; elle se promène seule dans la campagne, et interpelle son amant en cueillant des fleurs, La lutte qui se passe alors en elle, la dévore et la consume. Un pas" de plus, et elle secoue le joug qui abrutit sa raison et obscurcit ses sens, en même temps qu'elle se venge d'une trahison. . . Mais le fait est accompli, le dernier coup est porté à sa raison déjà chancelante et sur le bord de l'abîme : elle voit, par une belle soirée d'automne, son amant se promenant avec une autre femme au bord de la Seine. Ce fut pour elle un choc terrible ; elle eut d'abord l'idée d'en finir avec la vie , mais elle préféra se venger, et sachant que son amant, quoique hbertin, était très-jaloux et l'aimait néanmoins beaucoup, elle conçut le projet de se donner, ostensiblement et sous ses yeux, à un autre homme. Deux mois plus tard elle était enceinte d'une petite fille qui a maintenant huit ans. M^'^ F.... avait alors vinççtdeux ans. Sa grossesse, qu'elle était obligée de cacher à tous les yeux , est excessivement pénible; elle travaille jour et nuit pour vivre ; son existence se passe

dans les privations et dans les larmes. C'est alors

qu'elle est assaillie par de sombres terreurs , et tente de s'empoisonner avec de la morphine. Son accouchement a lieu dans les larmes, et bientôt une phthisie se déclare chez elle; elle quitte brusquement le père de son enfant, qu'elle n'aimait pas. Ses relations avaient duré trois mois avec ce second amant. Elle part bientôt pour l'Angleterre, dans l'espoir d'amasser de l'argent par son travail, pour élever son enfant.

Remarquons que la marche de son délire se suspend, et que cette sorte d'amendement de la maladie mentale coïncide, comme on le verra du reste encore par la suite, avec la marche de sa phthisie.

De retour d'Angleterre après un an, sa santé est chancelante ; son mal de poitrine l'avait sensiblement changée, quand elle entra comme couturière à la maison de santé du docteur F... Ici pour elle commence encore une vie de réclusion et d'isolement. Elle est devenue plus mélancolique que jamais, et trouve dans les tristes exemples qu'elle a sous les yeux (des aliénés des deux sexes), un aliment pour sa tristesse, en même temps que l'étincelle qui doit de nouveau rallumer son délire. Nous sommes à cette époque en 1853. M"'' F. . . reste ainsi deux ans dans l'isolement, à couver pour ainsi dire un nouveau délire qui s'annonce déjà par un refroidissement marqué pour toutes les choses de la vie qui lui plaisaient naguère, et qui peu à peu lui deviennent de plus en plus indifférentes ; cet amour de l'isolement est pour elle du

plus fâcheux pronostic, car elle avait une nature sensitive et ayant besoin d'expansion , emprisonnée dans une volonté de fer. Lorsque l'adversité vint faire brèche à son cœur, elle se raidit comme toutes les natures d'élite ; son orgueil en même temps fit bientôt l'isolement autour d'elle; la malheureuse creusait elle-même • sa propre tombe. ...

Après un an de séjour chez M. le docteur F . . . . comme lingère, elle entre dans la première section des aliénées de la Salpétrière, et fournit à l'examen les détails suivants : 21 mars 1855. Depuis trois mois, elle n'est plus réglée ; la marche de la phthisie qu'elle porte depuis près de trois ans, paraît suspendue; elle a cessé de cracher et de tousser ; elle a encore quelques sueurs nocturnes, mais beaucoup moindres que celles qu'elle avait autrefois. A l'auscultation, les bruits respiratoires sont rudes ; on entend dans la poitrine, au niveau de la troisième et de la quatrième côte gauche, un bruit de fausse membrane. La percussion donne un peu de matité aux deux sommets des poumons, en arrière.

Si on l'interroge , elle dit qu'elle ne souffre plus dans la poitrine , qu'il lui semble que tout son mal s'est transporté dans la tète ; elle parle avec lucidité, ' et fait elle-même l'histoire de toute sa maladie et de son délire, avec toutes les sensations internes qu'elle éprouve. Elle a une idée qui la poursuit nuit et jour: elle souffre tellement dans la tête, qu'il lui semble que

son crâne va s'ouvrir. Cette idée de mon mal, dit-elle, à laquelle je ne puis me soustraire, me fait envier le sort des paralytiques , des folles camisolées. Quand donc pourrai-je sortir de là? C'est impossible, car pour cela il faudrait ra'enleverla pensée, et personne ne peut enlever la pensée ; je ne puis pas ne penser à rien ; je n'ai point de repos, toujours cette idée qui me poursuit, qui anéantit toute espèce de sentiment ; je n'aime plus rien, plus personne; donnez-moi la mort! faites des essais sur moi si vous voulez, je me soumets à tout , je suis prête à tout , car tout me paraît en dessous des tortures que j'éprouve; je ne 'puis penser à ma famille, à ma fille que j'aimais tant. Tout cela ne me dit plus rien du tout ; je vous parle , mais en vous parlant je suis une machine, et je ne sais par quel mystère je fonctionne , car je ne suis pas à ce que je vous dis, pas plus que quand je travaille. Cette pensée ! toujours cette pensée qui me donne par moments envie de me suicider. — Quelque temps après son entrée, elle avait déjà tenté de s'ouvrir l'artère radiale avec des ciseaux. Elleexpliqueavec détails ce qui l'a poussée à cette extrémité. Elle ne voit pas de changement dans son état, pas de mieux, aucun espoir dans l'avenir; elle avoue pourtant que si elle n'avait pas encore quelques moments de force, de volonté, de bon sens, qui lui disent qu'elle fait mal, elle aurait plus souvent attenté à ses jours. J'aimerais mieux avoir plusieurs idées, dit-elle , qu'une seule éternellement la même,

dont je ne puis sortir. Par moments j'ai devant les * yeux quelque chose qui papillote , des moucherons ; je ne sens rien, et je comprends pourtant que si cette préoccupation s'en allait, je serais guérie. — Elle est d'une insouciance épouvantable à l'égard de ce qui l'entoure. La maison s'écroulerait, dit-elle, que je ne bougerais seulement pas ; je verrais mon père mourir, ma mère, mon enfant, sans verser la moindre larme,

sans douleur

Par intervalle, dans son récit elle pleure cependant: Je suis anéantie, accablée; si je ne me forçais, je resterais éternellement accroupie dans un coin. Par moments je voudrais être couchée, d'autres fois je redoute le lit.

Pendant les quatre ou cinq premiers mois de son séjour à la division, elle a eu peu de sommeil; toutes ses nuits étaient agitées ( malgré 10 centig. d'opium); on lui mettait la camisole, vers le matin elle était assoupie, paresseuse.

Dans les reins , j'ai comme les os qui craquent , dit-elle, par moments. Je déteste tout le monde, tout le monde me déplaît; je suis jalouse, je crois que mes parents sont contents de me voir dans cet état ; si je parle, c'est par ennui, par désœuvrement, mais rien ne vient du cœur. Autrefois j'avais peur des souris , maintenant plus ; avant je m'effrayais de tout , j'étais d'un caractère à me tourmenter de rien; maintenant tout cela est changé , j'ai l'idée que je ne sortirai pas

de là ; mais je crains Dieu, et pour cela je ne me ferai point de mal. (La santé physique est bonne en ce moment, si ce n'est qu'elle a depuis trois mois des flueurs blanches.)

Il y a trois ans , pour la première fois , dit-elle , que j'ai eu l'idée de faire mal à ma fille ; sans savoir pourquoi , j'ai voulu lui mettre dans la main un charbon rouge à cinq ou six reprises différentes. Une autre fois , me trouvant seule avec un homme que j'aimais , j'eus l'idée, en voyant un couteau , de le lui plonger dans la poitrine sans motif aucun ; et je l'aurais fait si une autre personne n'était entrée par hasard , et n'avait fait diversion , sans le savoir, à cette idée. Toutes les fois qu'on lisait le journal , ce qui m'intéressait beaucoup c'étaient les crimes , les suicides ; j'étais avide de ces récits. On lut un jour l'histoire de la Révolution devant elle; elle fut tourmentée sans savoir pourquoi, dit-elle, et ne dormit pas la nuit.

Une fois, à la suite de ces lectures, elle entend tomber quelque chose goutte à goutte et s'imagine que c'est du sang. Elle reporte ces récits à l'année 1853. Bientôt elle croit voir des cadavres , du sang ; elle a l'idée de faire du mal à tout le monde , elle veut s'étrangler, jeter sa fille dans le feu. Elle résume ellemême en quelques mots tout ce qu'elle dit : « Il me semble que c'est cette pensée qui fait mon mal ; je suis obligée de la conserver sous peine de mort , car sans

cela je ne pourrais vivre ; je la retiens , elle est inséparable de mon mal.

Tel est l'état de M"' F... à son arrivée , et six mois après son entrée à l'hospice. Au moment où nous sommes ( août 1 855 ) elle a la mémoire très-bonne , elle se rappelle les moindres détails de son enfance. Il n'en était pas de même les premiers jours de son entrée. Il y a deux mois , elle a fait, en avalant un sou , une nouvelle tentative de suicide.

L'état de cette malade ne s'est pas amélioré du tout, à partir de ce moment ; elle a maigri ; par moment elle crache le sang. Enfin , elle succombe le 5 mars 1 856 à sa phthisie pulmonaire. A l'autopsie on trouve des cavernes dans les poumons , des traces de péritonite , l'œdème des membres inférieurs , la présence de l'albumine dans les urines , et l'altération des reins qui dénote une maladie de Bright,

D'après les observations qui précèdent, nous trouvons la tristesse et la crainte occupant toute la scène. Si nous observons l'attitude , l'aspect général , nous voyons qu'il y a harmonie parfaite entre le corps et l'idée.

Certains mélancoliques ressemblent à des animaux à sang froid, à des pierres ; on dirait que la chaleur et la vie se sont retirées d'eux ; il semble que dans tout le corps, les solides et les liquides augmentent de densité, que la créature se densifie, se tasse sur ellemême, se ratatine, et doit occuper le moins de place possible dans l'espace. L'altitude du malade est toute particulière ; le plus souvent il est accroupi , les jambes fléchies et croisées l'une sur l'autre, les cuisses serrées ou rapprochées , le tronc demi-fléchi sur le bassin, les bras portés vers la poitrine, les avant-bras et les mains dans la pronation, les doigts crispés plutôt que fléchis, la paume des mains tournée vers la terre, la tête demi penchée sur la poitrine et légèrement in* clinée soit à droite, soit à gauche. Tous les muscles du corps sont dans une demi-contracture permanente, les fléchisseurs surtout ; ceux de la face sont comme crispés, tiraillés et donnent à la physionomie un cachet de dureté particulier ; les muscles sourciliers, contractés

d'une manière permanente, semblent cacher l'œil et augmentent sa cavité ; les arcades sourcilières proéminent en avant, deux ou trois plis verticaux séparent les deux sourcils. La bouche est fermée en ligne droite, il semble que les lèvres ont disparu , les ailes du nez paraissent grandies, l'orifice nasal dilaté; le sillon naso-labial est plus apparent, les joues sont creuses, la peau est comme collée aux pommettes; le teint est jaunâtre ou terreux; la peau, abondamment pourvue de poils chez l'homme, l'est quelquefois aussi chez la femme. L'œil, généralement de couleur foncée, est luisant, la paupière y est conlme collée; le regard est fixe, inquiet, oblique , dirigé vers la terre ou de côté. La température du corps est plutôt augmentée que diminuée (le tronc surtout) ; la chaleur est acre, sèche, mordicante; les extrémités sont froides, bleuâtres; le pouls est petit et lent, quelquefois à peine perceptible. Les sens paraissent obtus ; on peut pincer, piquer le malade, le déplacer, le déshabiller, sans qu'il atteste le plus souvent en avoir la moindre conscience. De luimême il se refuse à tout mouvement , et quand il se meut, sa marche est lente et calculée, craintive ; si on ne le forçait aux soins de propreté, à changer de vêtements, etc., souvent les injonctions les plus formelles ne sauraient l'y amener. Chez le mélancolique la volonté est opiniâtre, mais c'est une volonté négative ; il ne veut pas se mouvoir, il ne veut pas parler, il ne veut pas se nourrir. Immobile, inerte; quand il se meut

spontanément pour les besoins les plus grossiers , ce qui n'arrive pas toujours, ses mouvements sont lents, automatiques, effrayants presque.

Si quelques mélancoliques parlent, la parole es^ brève, saccadée, la voix gutturale, mais le plus souvent ils s'imposent un mutisme volontaire plus ou moins long; d'autres agitent continuellement leurs lèvres avec lenteur et sans parler. Sous l'empire d'une dépression profonde, tout chez eux reflète un abattement terrible. Il sont très-dissimulés, et on fera bien d'épier leurs gestes lorsqu'ils se croiront seuls. Généralement les organes splanchniques sont en bon état; quelquefois on a trouvé la rate et le foie augmentés de volume, et le ventre dur, aplati et concave. On ne saurait dire si l'appétit est diminué ou aboli, car la plupart des mélancoliques ne mangent que peu et forcément, quand ils mangent; les fonctions génitales se taisent; la constipation est habituelle : les malades sont quelquefois cinq jours, huit jours, dix jours sans aller à la garderobe ; les selles sont noirâtres, dures ; l'urine est rare, rougeâtre ou très-limpide. Toutes les sécrétions paraissent taries ; la sueur, la transpiration n'existent presque pas. Le sommeil est aboli. La nuit, les malades s'agitent quelquefois, tourmentés par des visions, des rêves, assaillis par des hallucinations sensorielles. Un rien les effraie; ils ont des illusions des sens qui sont quelquefois la cause, d'autres fois l'aliment de leur délire. Tel malade voit dans l'infirmier qui le surveille ,

le bourreau qui le mène au supplice , dans sa table de nuit l'image de son cercueil.

Des fantômes le suivent et le guettent, l'empoisonnent, lui donnent des douleurs d'entrailles, l'étranglent ; d'autres se croient piqués par tout le corps avec des épingles.

Les hallucinations de l'odorat sont les moins fréquentes après celles du goût ; les plus fréquentes sont celles de la vue, de l'ouïe, puis enfin celles du tact.

Nous comprenons sans peine combien toutes ces différentes circonstances du délire mélancolique auront d'influence sur l'issue de la maladie ; mais il est d'autres considérations non moins importantes que le délire lui-même : je veux parler d'abord des causes de la maladie, du tempérament du sujet ; puis ensuite de son âge , de son sexe , sa profession , ses habitudes, ses passions, etc., etc.

Pour nous , le pronostic de la mélancolie ( affection morbide ) est généralement grave , en ce sens que le plus souvent elle porte une atteinte profonde aux lois vitales, qu'elle s'attaque directement au rouage de notre organisme, et qu'elle peut enrayer les fonctions de la nutrition et de l'assimilation , condition sine quà non de tout être vivant. Nous avons vu que des mélancoliques se sont laissés mourir de faim ; d'autres sont arrivés à contracter des affections des viscères abdominaux, des gastrites, des hépatites, des entérites , etc.

Le pronostic , étant celui de toute maladie mentale, ne saurait d'ailleurs être que grave ; mais il est grave surtout quand il se rattache à notre état social , et ne trouve de solution que dans le suicide. Grave à tous égards , il le sera surtout en raison , non-seulement de

la cause productrice, mais encore en raison de la durée , de la continuité d'action , et aussi de la force de réaction que présente le sujet affecté.

Tel sujet présente un tempérament mélancolique , des mœurs paisibles et sédentaires ; d'un caractère triste et soucieux , d'une nature craintive et peu expansive, il tombe, à la suite de revers de fortune, d'illusions détruites , dans une mélancolie profonde : le pronostic sera naturellement plus grave pour lui ,que pour tout autre dont les mœurs , les habitudes , le caractère, le tempérament , les affections seraient différents. La durée de la maladie sera une considération très-puissante dans le mode de terminaison. En effet , si une cause accidentelle vient à plonger un individu dans le malheur, à tel point qu'il en perde la raison , le boire et le manger , on pourra tout espérer du pronostic amené par un traitement approprié ; mais qu'un être qui toute sa vie a été taciturne, rêveur, misanthrope , soit atteint de mélancolie , de telle sorte que sa raison soit compromise, malheur à lui ! Le principe de vie, miné de longue main, est attaqué jusque dans ses racines : c'est là non-seulement l'œuvre des causes nuisibles, mais encore l'ouvrage du temps. Il faut non-seulement agir sur les causes, mais encore il faudra souvent autant de temps pour amender le mal qu'il en a fallu pour le produire. Souvent, nous devons le dire, le malade ne trouve de solution que dans le suicide ou dans un délire chronique. Toutes choses

égales d'ailleurs , la mélancolie affectant plus fréquemment , en raison de sa sensibilité plus exquise , plus délicate , la femme que l'homme , l'adolescent et l'homme de trente ans que le vieillard , cette maladie sera plus grave chez la femme et chez les jeunes gens que chez l'homme fait.

La mélancolie franche peut se terminer , mais rarement , par la manie chronique ; plus souvent par la paralysie générale , mais fréquemment par la démence (on sait le peu de curabilité de ces trois affections, et l'exiguïté des ressources contre elles), par des maladies viscérales , le marasme ' , enfin par la guérison ou le suicide. Ces deux modes de terminaison sont de nos jours et ont été de tout temps les plus fréquents.

La marche du mal est lente et progressive, silencieuse, insidieuse comme le mal lui-même. Jamais l'invasion n'est brusque; à peine si quelques manifestations, dès le début dans le sujet, trahissent son état. Il est généralement peu incommodé. Le sommeil est troublé; des rêves et des frayeurs surviennent la nuit. L'observation est d'autant plus difficile, que le malade dissimule constamment son état. Cette dissimulation , si on peut la saisir, est même le meilleur caractère de la maladie; il devient craintif, bizarre; on n'y fait pas attention souvent, c'est un original, un raisan-

' Charles IX , depuis longtemps mélancolique , mourut , dit-on, dans le marasme, pour avoir signé l'édit de la Saint-Barthélemy.

thrope; un beau jour il se pend, se noie, s'empoisonne; etc.; tout le monde s'étonne, on croit à une invasion brusque de la maladie ; et en rapprochant les circonstances qui ont précédé, on se rappelle qu'il était triste, taciturne à l'excès, aimant la solitude, etc.

Une fois établie, la mélancolie peut durer plus ou moins de temps, présenter des alternatives de rémission , d'exacerbation , disparaître tout à fait et reparaître à des époques fixes, déterminées, à l'automne , au printemps par exemple ; ou à l'occasion de quelque événement néfaste, le plus souvent une perte, un malheur, l'anniversaire d'une mort, d'un mariage, d'une grossesse, etc.

La durée n'est point limitée ; elle est subordonnée à trop de causes pour cela. Des malades' ont été, pen. dant douze ans, quinze ans, mélancoliques, sans que leur santé en ait souffert. J'ai connu une malade , Mme G. . ., qui resta quatre ans sans parler, et qui finit par guérir, après une réclusion de sixans. (Salpét., I^esect., 5edivision.)

D'une façon ou d'une autre il faut que la mélancolie se termine ; si le sujet n'a pas tenté de se suicider et réussi dans son projet, la maladie se termine par une mort plus ou moins lente, ou parla guérison, qui est toujours très-éloignée si elle doit être solide.

' Le Tasse fut mélancolique par amour pendant douze ans.

Quant au siège de la mélancolie , l'anatomie pathologique est encore muette à cet égard, et l'ouverture de cadavres nombreux n'a encore rien apporté à la science. On en est là comme toujours, quand il s'agit de névroses , dans le champ des hypothèses. Est-ce une lésion du pneumo-gastrique , du grand sympathique , une simple altération de la circulation , une concentration du calorique vital , son abolition , sa diminution , ou bien une altération du fluide nerveux céphalo-rachidien, une perversion de l'influx nerveux, un manque, une soustraction ou une surabondance de de l'électricité statique et dynamique du corps humain, un trouble dans les courants vitaux. Hypothèses modernes, toutes aussi légitimes les unes que les autres, mais encore hypothèses !

Les idées de Bonnet , qui croit à une congestion permanente des vaisseaux de l'encéphale, à des épanchements dans les sinus ; de même que celles de Boerhaave, qui dit avoir trouvé la substance cérébrale dure, friable, jaune , ne sont pas satisfaisantes. La présence de concrétions dans la vésicule biliaire n'est pas plus probante.

Esquirol note le déplacement presque constant du

colon transverse , qui vient se placer derrière la symphise du pubis.

Nous avons vu précédemment que les anciens croyaient à la présence de l'atrabile dans le sang , à des humeurs corrodantes.

Les épanchements des méninges et les concrétions osseuses de la glande pinéale, sont tout aussi admissibles que les autres hypothèses anciennes et modernes , et n'en prouvent pas davantage , attendu que ces dernières lésions coïncident avec d'autres affections, et ne se rencontrent pas, du reste, d'une manière permanente.

Chez presque tous les mélancoliques qui meurent naturellement, l'anatomie pathologique ne décèle rien.

Une grande difficulté vient se joindre en outre à celle qui existe déjà : ce sont les affections intercurrentes ou concomitantes de la mélancolie , auxquelles succombent les trois quarts des mélancoliques. Le tabès melancolica de Lorry , auquel succombent les lypémaniaques , est une conséquence de la maladie , non la maladie elle-même.

Les altérations du foie , de la rate , auxquelles on a donné à certaines époques une grande importance, ne sont d'ailleurs pas constantes, et souvent ne sont, comme nous l'avons dit , qu'un épiphénomène.

Les maladies ultimes qui amènent la fin du mélancolique sont , au dire d'Esquirol et par ordre de fré-

quence , la phthisie et les affections des viscères abdominaux ' .

En effet , sur 1 76 ouvertures de cadavres , il noiis

offre les résultats suivants :

Phthisie pulmonaire 62

Phlegmasies chroniques de l'abdomen. 32

Scorbut 26

Marasme , fièvre lente 24

Maladies du cœur 16

Fièvre adynamique 10

Apoplexie 6

Total 1t6

1 Esquirol; Malad. ment., lom. I, pag. 443.

Le même motif inexorable qui pousse le mélanco- . lique au meurtre de soi-même , peut aussi , en vertu de certaines conceptions délirantes , d'hallucinations, d'illusions, etc., le porter au meutre d'autrui.

Aussi la maladie qui nous occupe intéresse nonseulement le philosophe et le médecin , mais encore le jurisconsulte, la société. Certains lypémaniaqueS\ ont un penchant irrésistible au vol, sans que cet acte leur soit en rien profitable ; d'autres sont cruels pour autrui comme pour eux-mêmes, se portent au meurtre de leurs semblables avec le plus grand sang-froid, sans motifs, sans intérêt pour eux-mêmes.

En vertu de cet axiome de droit qui dit que celuilà est suspecté coupable , à qui l'acte commis a profité ou a pu lui profiter, nous nç jugerons donc point passible de la loi le mélancolique qui aura accompli le meurtre ou le dommage de son semblable , s'il n'en a retiré gain et profit.

Un lypémaniaque vole , incendie , lue: le médecin légiste est appelé ; la justice le met en demeure de s'expliquer sur l'état mental du sujet, lequel n'a donné aucun signe d'exaltation, de dérangement des facultés intellectuelles.

Après avoir examiné quel motif pouvait avoir l'in-

culpé à voler , incendier , tuer , et si l'acte accompli par lui a profité ou a pu lui profiter, le médecin s'enquerra de ses mœurs, et cherchera à savoir si depuis quelque temps il n'était point triste et taciturne, s'il ny a point eu de fou dans sa famille? 11 prendra en considération l'âge , le sexe , le tempérament, la constitution physique et morale, les passions, les habitudes du sujet. Imbu de ces renseignements il admettra , oui ou non , que l'individu n'était pas compas mentis.

La justice criminelle, qui admet des circonstances atténuantes, telles que l'ivresse, la colère, admettra ici la privation de liberté morale.

En effet, pourrait-elle condamner à des peines infamantes , à la peine, capitale , un insensé dont le bras est armé, mais non la tête et le cœur!

La société a tout au plus le droit de défense ici. Le malheureux qui lui inspire plus de pitié que d'horreur sera réclusionné. Pour un tel meurtrier il ne s'agit plus d'échafaud ; c'est une bête fauve que l'on doit empêcher de nuire.

4 La loi civile même lui doit aide et protection; aussi, sans être criminel, il est menacé de l'interdiction, il n'a plus droit de tester, de gérer ses affaires : il a lui- * même donné demissionem mentis.

S'il y a pour lui interdiction civile, il y aura aussi absence de responsabilité civile et sociale.

En matière de mariage, le Code civil n'admet

l'opposition qu'en cas de démence ' , car alors l'un des futurs époux est incapable de donner librement son consentement. Or, nous savons que d'après la loi française, l'union des époux est une question de consentement réciproque.

D'après les articles 502 et 503 du Code civil , la démence , l'imbécillité n'est pas une cause de nullité de mariage , attendu que l'union n'a eu lieu qu'en vertu d'un contrat réciproque , et que s'il n'y a pas eu opposition avant, il ne peut y avoir opposition après.

A l'un des époux seul (art. 180) appartient le droit d'attaquer le mariage, s'il prouve que le consentement n'a pas été libre. Le docteur Briand, dans son savant ouvrage de Médecine légale, rapporte un cas de nullité de mariage basée sur ce motif. Le Tribunal civil de la Seine, dans une audience du 1 8 août 1843 , a annulé un mariage, se basant sur ceci, que l'un des conjoints, atteint de maladie mentale, n'avait pu donner librement son consentement^.

Notre législation, qui n'admet pas comme motif d'opposition au mariage , ni les scrofules invétérées , ni l'épilepsie, ni les mauvaises conformations du bassin chez la femme , n'admet pas non plus , comme motif de séparation, les mêmes causes , ni l'aliénation.

' Il est évident que le législateur a voulu dire ici absence de raison. (Code Napoléon, art. 174.) 2 Briand ; Médec, lég., pag. 83, 6« édit.

Si l'aliéné intéresse la justice civile, il intéresse non moins la justice criminelle.

L'aliéné mélancolique est-il passible des assises?

Le médecin légiste, souvent appelé à donner son jugement sur l'état d'un aliéné dont le délire est mis en . doute, devra, outre les renseignements de toute espèce puisés près du malade intus et exlus, s'enquérir d'abord de savoir si, au moment de la perpétration de l'acte, il avait, oui ou non, son libre arbitre. N'avaitil pas donné antérieurement des signes qui attestaient un dérangement de la raison? En pareille circonstance, l'hérédité sera le flambeau qui doit éclairer le médecin, la justice.

L'état de grossesse étant pour certaines femmes une occasion de dérangement intellectuel, un mode morbide réel, une vraie lypémanie, on prendra en grande considération cet étal qui fait parfois des criminelles, des infanticides. En effet, on ne saurait faire mathématiquement l'application de la loi à certaines femmes dont les envies de nuire sont tellemenf irrésistibles , qu'elles constituent un égarement profond, un vrai délire dans lequel la liberté morale n'est plus. Tout est là, et le juré qui admet comme circonstance atténuante, en vue d'une pénalité moins forte, l'ascendant ' que peut avoir un homme sur son semblable, admettra, ce me semble, cet ascendant, alors que tout au moins aussi irrésistible il fait partie de l'individu même, au lieu de lui être extérieur, étranger.

La loi, qui ne flétrit pas le suicide, que la morale et la religion seules repoussent, punira-t-elle le lypémaniaque homicide qui , n'ayant pas la force de se détruire, tue pour être tué?

Nous croyons que la réclusion est encore seule ici applicable.

Une dernière question se présente, très-importante : le suicide étant la solution de beaucoup de mélancolies, pour ne pas dire de presque toutes, il s'agira de savoir, dans beaucoup de cas, si l'on a réellement affaire à un suicide où à un homicidé ; question on ne peut plus embarrassante.

La majeure partie des suicides, par ordre de fréquence, ont lieu de la manière suivante :

Par précipitation d'un lieu élevé ;

Par asphyxie au moyen du charbon ; '

Par immersion dans l'eau ;

Par armes à feu ;

Par pendaison ;

Par strangulation ;

Par instruments tranchants ;

Par empoisonnement.

Outre l'examen complet du cadavre (main, vêtements, etc.) qui présentera souvent, si pas toujours, comme indices généraux dans l'homicide, des ecchymoses, des traces de lutte avec le meurtrier, une figure crispée et empreinte d'épouvante, on aura recours aux circonstances antérieures, aux antécédents du mort, aux circonstanees ultimes, à l'hérédité.

xn.

Guérir la mélancolie est chose bien difficile, si cette affection procède du mal d'une époque, d'une famille, d'un tempérament. Néanmoins, entouré de tous les renseignements possibles, héréditaires surtout, le médecin portera son observation du côté des organes splanchniques d'abord ; les digestions, les sécrétions seront fidèlement observées, étudiées ; car dans le cas où la mélancolie aurait des points de repère dans l'estomac, le foie, etc., elle en serait plus curable. Après cette observation directe, attentive , l'âge , le sexe, la profession, les habitudes du malade, l'époque de l'invasion de la maladie, entrent en première ligne. Dans tous les cas, qu'il y ait ou non indication fournie par les organes , le traitement ne pourra jamais qu'être général, c'est-à-dire, à la" fois moral et physique. L'état antérieur moral et affectif sera examiné scrupuleusement et avec la plus grande investigation ; on aura recours aux parents, aux proches, aux amis. Autrefois, et de nos jours encore, on opère un déplacement du rnalade, on le fait voyager. C'est là un moyen dont on s'est toujours bien trouvé , mais ce moyen dispéndieux n'est pas à la portée de tous les malades. On ordonnera donc l'exercice au malade , moyen que nous

mettons en première ligne , s'il est en outre accompagné d'une influence morale très-forte. Il est plusieurs manières de mouvoir le corps ; toutes ne sont pas également bonnes : à l'un la culture de la terre, la marche simple, seront meilleures, dans beaucoup de circonstances, que la course, la gymnastique , la lutte, la chasse , les armes , l'équitation , la natation , qui auront leur application à des cas particuliers. La plupart des malades mélancoliques étant très-adonnés à la masturbation , penchant qui doit être surveillé, Aétius voit dans le coït un moyen efficace indispensable, outre que ce sera pour les humeurs un dérivatif utile, pour l'organisme la satisfaction d'un instinct.

L'état de réclusion étant nécessaire chez ces sortes de malades, on aura soin de dissimuler par tous les moyens possibles cette captivité nécessaire, et de leur donner toutes les apparences de la liberté la plus complète ; notion dont on ne tient pas assez grand compte dans tous les asiles d'aliénés, et qui contribue presque toujours non-seulement à exaspérer les malades, mais même à augmenter ou à entretenir leur délire.

Après l'exercice , nous insistons sur la manière de nourrir le malade. Une alimentation excitante mais non échauffante, des aliments de digestion facile et d'assimilation prompte seront nécessaires. Le malade mangera peu à la fois, et les repas seront multipliés et fixes. Il importe de le faire boire beaucoup, des boissons aqueuses surtout et émollientes , alternées

avec des boissons excitantes. On sera sobre de médicaments et surtout de purgatifs violents.

La saignée, à moins de cas très-rares, sera toujours proscrite , en vertu de ce précepte d'Hippocrale : « Sanguis moderator nervorum . »

Awenbrugger, dans sa méthode de traitement qui a pour base les purgatifs et l'eau froide, dit : « que les moyens médicamenteux doivent être physiques et consister dans ceux qui sont en état de désobstruer le foie ou la rate, d'y établir la libre circulation des humeurs, en y excitant la vive réaction des vaisseaux qui sont dans l'atonie. »

A ce propos , M. le docteur Falret , dans son excellent ouvrage sur le suicide et l'hypochondrie, s'exprime de la manière suivante : « Dans mon opinion , dit-il , » les médecins qui voient dans le baS-ventre le mobile » du désordre cérébral, n'attaquent que les phénomènes » sympathiques, que l'ombre de la maladie. L'on ne » s'étonnera donc pas de me voir toujours occupé à ap- » précier l'action des médicaments sur l'encéphale, où » réside la véritable cause des lésions du bas-ventre et » de la poitrine »

Les bains chauds , les bains de vapeur, le massage seront un excellent moyen.

Les bains de mer et les bains froids n'ayant pas

' Falret; Hypoch. et Suicide, {8^2, pag. 231,

toujours produit de bons résultats, on s'en abstiendra le plus souvent, même comme moyen répressif.

L'hydrothérapie, n'ayant pas fourni pour ce genre d'affections tous les résultats heureux qu'on en attendait, sera essayée avec la plus grande prudence.

Nous plaçons interrogativement le magnétisme et l'électricité, ces moyens n'ayant pas encore fourni leurs preuves.

La question des vêtements est on ne peut plus importante. Le malade sera vêtu , non-seulement en raison des saisons et des climats, mais encore en raison de la température journalière. On veillera à ce que, par cet ordre de moyen , la chaleur soit maintenue d'une manière uniforme par tout le corps, que la circulation se fasse bien.

L'isolement, souvent nécessaire , sera quelquefois abandonné, ayant produit chez quelques malades des résultats déplorables. Nous n'en disons pas autant de la société, surtout si cette société peut plaire au malade; c'est un pointa éclaircir. Certains aliénés mélancohques, à la vue de certaines personnes, se tourmentent et se rongent; ils semblent se renfermer en eux-mêmes, se concentrer davantage. Il suffit d'avoir vu le déplorable effet produit par certaines personnes sur quelques mélancoliques, pour en être convaincu; nous avons vu des aliénés qui à la suite de la visite de certaines personnes, étaient deux jours, trois et plus, sans vouloir manger. ,

milieu dans lequel se trouve le malade, les personnes qui l'entourent, auront une grande influence sur son moral , sur son état ; on a vu des malades dont J'état mental a été sensiblement amélioré par le fait seul de leur translation d'une section dans une autre, par la présence de nouveaux infirmiers. Parmi les fous, le mélancolique surtout sent et éprouve parfaitement; il est très-susceptible d'affection. C'est là même un très-grand point dans la direction du traitement; et quand on peut lui fournir l'occasion d'une affection, c'est pour lui une circonstance heureuse qui, quoique déplaçant quelquefois son délire, l'a rendu le plus souvent curable. Aussi insistons-nous beaucoup sur cet ordre de moyen : le milieu du malade, ^t auprès de lui des êtres qui lui soient sympathiques, des affections qui l'attachent.

Ces considérations sont surtout sensibles et applicables chez les aliénés du sexe féminin.

]1 est bon qu'un aliéné ait une affection, quelle qu'elle soit ; très-sensible à l'amitié qu'on lui porte , nous n'avons pas de doute que si plus souvent on pouvait la faire germer chez lui, on ne lui serait trèsutile et on lui apporterait le plus grand soulagement.

L'influence religieuse n'a pas toujours produit les résultats qu'on attendait d'elle : elle n'a fait souvent que déplacer le délire ; on sera donc très-prudent dans l'emploi de ce moyen. Il est des malades dans les hospices, qui ne parlent qu'aux filles de service (encore

font-elles leur choix); pour toute autre personne, médecin, étranger, malades, etc., elles n'ont que circonspection et dédain. J'ai connu une malade mélancolique qui n'avait parlé depuis trois ans à personne, et qui causait parfaitement, raisonnablement, avec l'infirmière qui l'habillait, la soignait, la couchait. Pour une autre malade de la même division, j'étais un objet de terreur et d'épouvante que rien ne pouvait calmer. Nous avons cru remarquer (et ce fait nous est personnel) que la société des animaux était de nature à développer les passions affectives des aliénés, qu'ils se trouvaient bien de ce genre d'attachement. Les aliénés mélancohques aiment généralement les animaux ; quelques-uns, si on les laissait faire, auraient une vraie ménagerie.

Peut-être est-ce là toute une suite d'indications thé- ' rapeutiques.

La lecture et la récitation , qui sont parfois un excellent exercice intellectuel , sont difficilement applicables chez quelques mélancoliques. C'est un moyen qui réussit moins bien que les affections morales. Nous en disons autant de la musique , à cause de la difficulté qu'il y aura à approprier tel ou tel genre de musique , à l'ordre du délire qu'on se propose de guérir. Ainsi, la musique religieuse, qui produit un très grand bien sur certains mélancoliques, aura les plus déplorables effets sur d'autres. Il faudrait, pour ainsi dire, harmoniser, approprier la musique au délire, chose on ne peut plus difficile. Pour nous, le

médecin aliéniste devrait être non-seulement aliéniste, philosophe, artiste, poète, mais encore harmoniste.

En général , disons que les distractions de toute espèce, opérant un déplacement d'idées chez le malade, seront au moins de nature à amener ou un changement ou une déviation utile , que l'on pourra avantageusement utiliser ou diriger.

Le grand air , le ciel bleu , les fleurs , la gaîté , la danse, les divertissements , le théâtre, loin de produire le résultat qu'on pourrait en attendre, augmentent quelquefois la concentration du délire.

Ces moyens , employés maladroitement , semblent même parfois être une insulte pour les idées affectives du malade, la transition étant trop brusque pour eux ; aussi usera-t-on de ces moyens avec autant de prudence que de discernement.

Nous l'avons dit déjà , un point nous paraît de la plus haute importante dans le traitement : c'est de dissimuler au malade , non-seulement son état , mais même sa réclusion , et, par une surveillance activé , adroite, intelligente , lui laisser toutes les apparences de la liberté la plus entière.

Cette faculté, chez l'homme, qu'on appelle le sentiment de liberté, est telle, qu'elle survit au naufrage de la raison chez l'aliéné. Une des choses qui le peinent le plus et peut-être aussi contribuent parfois à augmenter ou au moins à maintenir stationnaire son délire, c'est l'idée de sa captivité.

Hélas ! on ne peut guère , dans les administrations hospitalières , à cause de la multiplicité des malades et des frais que nécessiterait un personnel plus nombreux , remplir toutes ces conditions , qui seraient on ne peut plus utiles à la guérison.

Il faudrait, en outre, que ce personnel, surveillants, infirmiers, sœurs, etc., ne fût pas simplement une masse active , une force comprimante , mais encore intelligente, dévouée, aimante presque; il faudrait que cette position près des malades fût un sacerdoce enfin, non une charge salariée !

L'époque la plus favorable pour agir utilement sur le malade nous paraît être le printemps et l'automne. , Il semble que la nature elle-même fournit cette indication.

Disons , en terminant cette triste, histoire de l'être affectif humain, qu'en pareille matière il serait plus rationnel, au lieu d'attendre le mal et de le laisser prendre racine dans le cœur de l'homme, de le prévenir.

Ce mode d'agir serait plus sûr, à la fois moins dispendieux et plus efficace. Mais comment?

Si nos femmes, nos enfants avaient en même temps le corps et l'esprit plus robustes, ils seraient moins aptes à ressentir les chocs sociaux, les commotions du dehors. Quel germe produira cette mère étiolée, qui tombera en convulsions aux premières douleurs de l'enfantement, et dont le flanc porte avec douleur, crainte et chagrin, le nouvel être que ses mamelles desséchées pourront à peine allaiter!

Qu'on ne s'y trompe pas, à cette demi-mère il en faudra une autre, à son fruit une seconde mamelle. Elle a enfanté et mis au monde, pleine de crainte et d'incertitude ; à peine sait-elle qu'elle est mère ! Elle sera tôt guérie du mal de maternité ! Où sont ses instincts, où est son flambeau pour diriger l'être nouvellement né?

Son rejeton est-il grêle, précoce, chétif, on le fait vivre à force de soins, on le met dans une serre en nais-

sant. A peine a-t-il quitté l'aile maternelle, le collège ou les pensions s'en emparent. Des parents stupides s'enorgueillissent de sa pâleur, de ses cheveux blonds, de ses yeux bleux, de sa vivacité d'oiseau, de son allure frêle, délicate, de son imagination, de son intelligence subtile; à peine il a huit ans, doué d'une mémoire prodigieuse, on nous place ce petit miracle entre quatre murailles de livres ; et sans attendre que la nature ait parlé, sans consulter ses goiàts, ses instincts, ses germes d'aptitude s'il en a, on le réclusionne, et on le condamne pour huit ou dix ans à des choses qu'il ne comprend pas ; on le prive de grand air, de mouvement. Il est pâle, malingre, myope, chétif à dix-huit ans, s'il n'est pas mort de la fièvre typhoïde; mais c'est un phénomène, il aeu.tous les prix d'excellence; il explique couramment Homère et Virgile' mais il ne sait pas marcher, il ne tient pas sur ses jambes; il tiendra parfaitement une plume , mais non un fardeau, sa main est trop délicate. S'il n'a pas connules vices du collège, qui l'auront épuisé, le petit prodige a grandi, grandi d'une façon étonnante. . . On le jette dans le monde a vingt ans : il fume et est plein d'orgueil (lans ce monde qu'il ne connaît que par Virgile et Homère; d'affections, il n'en a pas; de religion, il s'en moque! Otiva-t-il? Il n'en sait rien! Est-il appelé à quelque chose ? a-t-il des aptitudes , une vocation? On n'en sait rien; chez lui, tout est muet, sauf l'orgueil.

Riche , la débauche lui ouvre ses cents bras ; s'il est de classe moyenne, on lui dit de prendre une carrière. Il a vu de beaux uniformes; quand il était petit on lui donnait pour joujous des sabres et des tambours : l'épaulette lui sourit , le voilà dans la carrière des armes. Cela lui convient-il? Il n'en sait rien. Sait-il ce qu'il fait ? Non.

D'autres enfants, dont les parents ont des idées préconçues pu même n'ont pas d'idées, veulent faire de leur enfant un prêtre , un médecin , un avocat , sans savoir si cela lui convient ; mais c'est une carrière* honorable ! Débauchés , mauvais prêtres, mauvais médecins , hommes de lois sans caractère : voilà ce que va produire ce jeu du hasard !

En même temps, que de maux, que d'infirmités morales, quand l'heure des désillusions aura sonné pour eux, et que tout devra reprendre sa place. Natures fatiguées, altérées, abâtardies, auront-ils un but , une raison d'être dans la société , ces hermaphrodites qui ne pourront se mouvoir dans le monde oia ils sont nés, sans le heurter!

L'homme ainsi fait va s'unir; il a trente ans, se marie; il doute de tout , comme il a douté des mamelles de sa mère. Use marie par oisiveté, sans amour , par intérêt ; il produira des êtres encore plus faibles que lui !

Les pères ont été sceptiques de débauche , leurs enfants seront scrofuleux. Et les mères de ces enfants, dont l'union a été l'objet d'une obéissance, d'une in-

jonction passive, bien plus que la pure satisfaction d'un instinct naturel , que sont-elles , elles qui ont été vendues plutôt qu'unies par amour, sans besoin d'être mères ; femmes superficielles , que seront-elles? Un objet de luxe, d'étiquette! Malheur, hélas! à cette tendance qui fait de nos femmes des poupées aux flancs étroits, à l'allure frivole, qui redoutent le mal de maternité ; de nos enfants des puits de science, au teint blême et maladif, à l'œil vitreux, à la poitrine étroite, aux mains décharnées !

L'air malsain des villes est déjà assez empoisonné , sans calfeutrer encore davantage nos enfants tout jeunes dans les collèges.

Le mouvement , l'exercice à l'air libre , sous le ciel bleu , au soleil, la gymnastique, le saut , la course, le pugilat , ia natation , l'équitation , la culture de la terre : voilà par où il faut commencer l'éducation de l'homme. Il a des bras , des jambes , à ces membres des muscles ; exercez ces muscles afin qu'ils puissent s'en servir , l'œil afin qu'il voie, le nez afin qu'il puisse sentir, le goût afin qu'il discerne ce qui lui est propre , le tact afin qu'il appréhende , l'oreille pour qu'il entende.

Loin de nous donc ces petits miracles d'intelligence , ces petits êtres fébriles , ces enfants sérieux , hommes avant l'âge ; il faut qu'un enfant soit enfant. Quand la nature sentira le besoin de faire éclore son intelligence, elle le manifestera assez tôt.

Que de ravages ne font pas cette éducation précoce , ce travail excessif, prématuré! Hâtivement cultivée , l'intelligence amène toujours le dommage du corps. J'avais une cousine qui est morte il y a quatre ans , d'une phthisie aiguë , à l'âge de quir;,. aas et demi ; cette enfant , bien douée , bonne du reste , dont le père était professeur de musique , était un petit prodige sur le piano ; d'une force extraordinaire, étudiant huit heures par jour, elle faisait le bonheur et l'orgueil de ses parents. Des exemples semblables, il y en a des milliers; aujourd'hui c'est une phthisie, demain ce sera une fièvre typhoïde. La nature met quelquefois plus de temps à se révolter ; au lieu de quinze ans c'est vingt et un, vingt-huit, trente, trente-trois ans , s'il n'y a pas eu amendement des causes. Tôt ou tard l'être précoce ainsi confectionné est, par sa débilité morale et physique , inapte à supporter les fatigues de l'existence , les chocs de la vie et de la société.

11 a abusé de l'intelligence , il sera puni par oii il aura péché ; plus tard, s'il vit, il sera atteint du mal dè l'intelligence , il sera fou

Pour qu'une éducation soit bonne et solide , nous croyons qu'il faut qu'elle soit basée sur une bonne santé physique, et que la culture morale ne soit pas entreprise trop tôt.

S'il y a des vices héréditaires, des causes pathologiques, un tempérament débile, le médecin tentera de bonne heure d'enrayer les chances mauvaises , et de

fortifier le corps. En effet, l'homme vient au monde corps, avant de se manifester esprit, intelligence.

Chez nous , faibles ou forts, tous nos enfants doivent vivre. Combien la vaccine n'a-t-elle pas fait vivre d'enfants, d'hommes qui certainement auraient disparu ? Est-ce un bien? est-ce un mal ?

A Sparte , on plongeait à la naissance les enfants dans les eaux de l'Eurotas, pour savoir s'ils étaient propres à la vie. A Rome, le père avait droit de vie et de mort sur son enfant.

En France, nos lois sont différentes : il faut vivre.

Pour nous résumer, disons que la mélancolie est répandue dans la nature entière, qu'il y a, pour ainsi dire, une mélancolie physiologico-psychique ; que de l'état naturel à l'état morbide il n'y a qu'une différence de proportion , d'intensité, de durée.

Disons encore que la mélancolie est une maladie essentielle . inconnue quant à son siège, appréciée, interprétée seulement par ses manifestations ; que c'est une maladie affective dont le mode d'action est oppressif. Son caractère propre est la tristesse.

Qu'il y a un tempérament mélancolique ; que l'être mélancolique est propre aux grandes choses. Dans la vie , comme dans la société des hommes , il y a des époques mélancoliques.

La femme y est plus sujette que l'homme.

Disons , en outre , que cette maladie existe chez les animaux ; que c'est non-seulement une vésanie proprement dite , mais encore le signe précurseur de toutes les autres espèces de folies , et de toutes la plus dangereuse. Une éducation vicieuse, insuffisante, de

même que l'état des mœurs, peut conduire à la mélancolie.

Tout manque d'harmonie, chez l'être humain, qui porte atteinte aux lois naturelles des deux vies, est une cause de mélancolie.

Qu'il faut à l'homme un critérium autre que l'égoïsme, l'orgueil; une religion, quelle qu'elle soit, qui le rattache à la nature, à ses semblables, et lui soit une force utile, résistante à un moment donné.

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