Étude sur la noblesse
« La noblesse est une institution nécessaire à la constitution d'un empire ; elle en fait la force, le soutien; elle est comme l’essence de tout pouvoir monarchique ; si elle est ancienne, elle représente les fondateurs, les défenseurs de la monarchie; si elle est nouvelle, elle transmet le souvenir des services qui ont été rendus à la patrie et celui des récompenses accordées par le souverain ; elle échaufte, elle élève les âmes, elle excite aux actions généreuses, et entretient cet esprit d'honneur et d'héroisme qui fait la base de notre caractère national (CHERIN). »
La noblesse n'est pas un préjugé, comme
beaucoup d’esprits passionnés, irréfléchis, ch2rchent à le faire croire,
A Hi
Ce prétendu préjugé est fondé sur une profonde connaissance du cœur humain.
Les différentes races d'hommes ont leurs types et leurs vertus ; tous les philosophes anciens et modernes s'accordent sur ce point.
Toute illustration a son origine dans un excellent principe.
Si le contraire est arrivé quelquefois, l’exception prouve la règle.
Ilest incontestable que la noblesse est une institution sociale qui concourt avec les autres classes de la société au bien-être général.
Il y a plus: on reconnaîtra que les distinctions de naissance, que le hasard seul distribue, sont moins choquantes que celles que donne la richesse ou même un mérite souvent contesté et rarement réel.
S1 personne n’attachait d'importance à la noblesse, sans aucun doute elle tomberait d’ellemême; mais, lorsqu'on la voit recherchée, usurpée, comme eile l’est aujourd’hui par ceux qui ne la possèdent pas, on ne doit pas trouver étonnant que le vrai gentilhomme la prise au moins autant que les autres l’estiment et l’envient.
Il est de toute nécessité qu'il y ait des rangs dans l’ordre social.
L'inégalité physique et morale est dans la nature, personne ne peut le contester.
mie
Il est impossible que dans l’ordre social l'ignorant soit l’égal de l’homme instruit.
Il est incontestable, quoi que l’on puisse dire, qu’il y a des hommes nés pour commander et d’autres pour obéir.
Dans le système républican même, ce prin-cipe existe dans toute sa force; autrement, il faudrait, pour être conséquent, que le tirage au sort eût lieu à des époques assez rapprochées pour la nomination du président, comme pour les membres du jury, afin que chacun, à son tour, puisse occuper cette position élevée, et l’on sait tout ce qui pourrait en résulter.
Tout le monde ne peut donc pas commander, il y aurait confusion.
L’aristocratie de la richesse à pris aujourd’hui la place de celle de la naissance ; on a excité ainsi les passions les plus cupides , en leur accordant des droits, des honneurs.
Ne vaudrait-il pas mieux, ne serait-il pas plus moral, dans l'intérêt de l’ordre et de la stabilité de la société, d'admettre des distinctions sur lesquelles aucune intrigue n’a de prise ?
On supporte plus aisément cette supériorité que celle qui résulte de toute autre combinaison.
On comprend que les institutions que les siècles nous ont léguées ne sont pas si vaines qu’on le prétendait, car ceux-là même qui ont contribué
sh pre
à la destruction de l’ancienne noblesse, sont ceux qui l'ont le plus recherchée.
L'institution de la noblesse remonte à la plus haute antiquité, elle a existé chez toutes les nations civilisées, qui l’ont reconnue comme une des bases premières de toute législation : en effet, elle récompense le citoyen qui s’est dévoué, qui a donné sa vie pour son pays, et elle l’honore dans ses descendants.
Déjà, chez les Juifs, trois causes principales vous faisaient réputer noble.
La première, le zèle religieux; c’est ainsi que saint Paul fut compté parmi les nobles phari- SIens :
« J'étais, dit-il, pharisien suivant la loi, et, par « zèle, le persécuteur de l'Eglise. » (Épitre aux Philippiens, chap. 3, v. 5). D'où saint Augustin concluait que c'était un moyen d être noble chez les Juifs (Sermon 5, de Verbo apostoli).
La seconde, l’éminence des dignilés; c’est pourquoi Nicodème est appelé prince des Juifs (Sant Pau, Évangile, chap. 3, v. 1).
La troisième, la suprême dignité sacerdotale; ainsi Hircan et Flavius Josèphe furent nobles parce qu’ils étaient souverains prêtres.
Les aînés des familles, ainsi que ceux destinés au service des autels, étaient encore réputés nobles.
Les Athéniens, sous Thésée, furent séparés en
RE
deux classes : les nobles, et les artisans; les premiers furent les chefs de la religion et les magistrats.
Solon, en réformant la République d'Athènes, aurait voulu maintenir une égalité parfaite entre tous les citoyens, mais il ne put y réussir; il rencontra de si grands obstacles dans l’accomplissement de son œuvre, qu'il laissa les dignités, les charges, les commandements, les honneurs aux nobles qui les possédaient.
Les archontes, les juges de l’aréopage, le sénat des cinq cents, tous les magistrats supérieurs, les généraux, se prenaient dans sa noblesse.
À Lacédémone même, il y avait, avant Lycurgue, deux sortes de citoyens : les grands ou nobles, les petits ou le peuple; mais il voulut bannir le luxe et la tyrannie, et fit un partage de terres entre tous les citoyens.
Chez les Romains, ce fut Romulus qui forma la noblesse des citoyens distingués par leur mérite , leurs services ; il les appela pafres, et en forma le sénat ou conseil public de la nation; le reste des habitants s’appela plebs, peuple; cela établit dans la suite les distinctions de patriciens et de plébéiens.
Indépendamment de cette première noblesse créée par Romulus, il y eut encore deux degrés de noblesse attachés à la naissance.
Le premier se composait des citoyens appelés
Re. (A ingenui, nés de parents libres, qui avaient tou- Jours été libres.
Le second était formé de ceux appelés gentiles, c'est-à-dire qui avaient geniem familiam, issus d’une ancienne famille.
Plus tard, les plébéiens admis dans la magistrature obtinrent la noblesse qui était attachée à cet emploi, et furent nommés nov: homines, hommes nouveaux, nouveaux anoblis.
En France, la noblesse a pris son origine chez les Gaulois, parmi lesquels il y avait deux classes tres-distinctes :
Les druides et maitres dans la première, les esclaves dans la seconde (César, liv. vi, Guerre des Gaules). |
Les Romains, devenus maitres des Gaules, y établirent leur noblesse, après s'être emparé des biens des principaux chefs, qui furent emmenés captifs à Rome.
Enfin, les Francs, ayant conquis les Gaules, formèrent le principal corps de la noblesse du pays, et s’approprièrent les terres ayant été l’apanage des chefs vaincus, comme de tout le domaine public.
Ils étaient sortis des peuples de la Germanie, chez lesquels les rois étaient choisis dans la noblesse (Tacite, Liv. nu, Des mœurs des Germains).
Lesnobles portaient tousles armes, etil esthors de doute que les Frances venus de la Germanie,
En, qui aidèrent Clovis à conquérir les Gaules, étaient tous nobles, d’une noblesse héréditaire ; le surnom de Francs, qu'on leur donna comme libres et exempts de toute imposition, prouve cette noblesse, puisque les privilèges qu'ils possédaient étaient établis sur leur qualité de nobles.
[l y avait donc dans le principe trois sortes de nobles : | DE
1° Ceux qui descendaient des chevaliers gaulois qui faisaient profession de porter les armes;
2° Ceux qui venaient des magistrats romains, qui joignaient à l'administration de la justice, au gouvernement civil et des finances, le métier des armes;
3° Les Francs qui faisaient tous profession de porter les armes, qui étaient exempts de toute servitude personnelle et impositions, ce qui fut cause qu'on les nomma Francs, pour les distinguer du peuple qui était tout serf.
On disait également : France, libre ou noble.
Plus tard, les races gauloise, romaine, franque, ne firent plus qu'un même peuple, et tous ceux qui faisaient profession de porter les armes étaient tous également nobles, quelle que fût leur première origine.
Il n'était au pouvoir de personne de conférer celte noblesse qu’on appelait noblesse d'extraclion. |
C'était la propriété par héritage des terres li-
bres qui seule alors constituait la noblesse héréditaire au profit des personnes qui les possédaient ; cesterres étaient désignées sous le nom d’aleux, du mot latin allodium, c'est-à-dire propriété libre, indépendante, possédée sans aucune condition obligatoire ou féodale envers qui que ce soit : elles furent toujours affranchies de cens, foi et hommage sous les rois francs et leurs descendants.
Les aleux se distinguaient des fiefs qui vinrent plus tard, en ce qu'ils étaient des terres hbres, nobles dans les Gaules, restées en hériage aux anciens Gaulois et données comme patrimoine aux Francs.
Tandis que les fiefs, loin d’être libres ou affranchis, relevaient toujours d’un suzerain. Il y eut des aleux qui devinrent fiefs, mais ce ne fut jamais que du consentement du propriétaire.
Le domaine de la Couronne et les aleux étaient seuls francs, libres et indépendants.
Les aleux se donnaient aux nobles, les fiefs aux hommes libres.
On disait que les propriétaires ne tenaient leurs aleux que de Dieu ou de leur épée.
Il est, au surplus, démontré qu’il existait dans les Gaules, avant leur conquête par César, une noblesse qui se perpétuait par l’hérédité des terres libres, antérieurement à l'hérédité des fiefs dont nous parlerons plus lard.
ra
Les deux premières races de nos rois n'avaient même pas le droit de faire des nobles, et ce ne fut que postérieurement à l'hérédité des fiefs, sous Philippe-le-Hardi, à la fin du x siècle, qu'ils s’attribuèrent cette prérogative.
Le capitulaire d’Aïx-la-Chapelle, en 813, est le plus ancien document qui nous soit parvenu où il est question de la noblesse en France et de ses prérogatives.
L'abbé Mably la fait remonter au traité des Andelys, en 587; d’autres la placent sous Charles-le-Chauve, en 870, parce qu'il est le premier qui donna la propriété des fiefs à ceux qui les avaient reçus à litre de récompenses militaires ; il affermit ainsi les privilèges de la noblesse et assura les premières bases du système féodal qui, consacré par le temps et légitimé par l’avènement de Hugues-Capet, en 987, acquit dès lors une forme régulière.
Il n’y eut, dans le principe, qu’une seule expression de la noblesse, le titre d’écuyer, qui venait des Romains.
On nomma ensuite gentilhomme celui qui était noble de race; chevalier, celui qui avait étéanobli par laccolade ou qui était de race de chevalier.
Il faut remarquer ici qu’autrefois le noble, le chevalier et l’homme d'armes étaient à peu près identifiés; mais à l’époque de la décadence de la chevalerie, décadence que ne put arrêter une