INTRODUCTION
'Lorsqu'aoe substance orgaoîque quelconque vient à s'altérer en répandant des gaz à odeur fétide, on dit ordinairement qu'elle se putrérie. Certains savants considèrent le phénomène de la putréfaclioa comme appartenant exclusivement à la matière organique animale, et donnent le nom de pourriture à la destruction des matières végétales.
Cette différenciation est basée sur le degré de fétidité plus grande des gaz qui se dégagent des matières animales en voie de décomposition. Néanmoins, il est évident qu'une pareille -distinction n'a rien de bien' précis, attendu que certaines décompositions végétales répandent des odeurs tout aussi infectes que celles des matières animales ; nous citerons, par exemple, la fermentation des cossettes de betterave , ou celle du chanvre, pendant l'opération du rouissage.
Nous savons, d'autre part, qu'il y a des décompositions de matières animales qui produisent peu de gaz odorants, ou même n'en produisent pas du tout. Le terme de putréfaction n'est donc, à nos yeux, qu'une
appellation générale, s'appliquant indistinctement à tout phénomène d'altération et de décomposition d'origine microbienne, quel que soit d'ailleurs le milieu organique dans lequel agissent les ferments.
Les liquides organiques ne subissent aucune altération, comme l'a démontré Pasteur, s'ils sont recueillis avec soin, de manière à éviter que les germes de l'air ne les souillent. L'urine, le sang, demeurent ainsi indéfiniment stériles et conservent leur aspect primitif.
Il n'en est plus de même au cas où l'on abandonnerait à l'air libre une certaine quantité de sang, de lait ou d'urine; si l'on recueille du sang dans un ballon, il ne tardera pas à se coaguler et à se prendre en un caillot; puis, au bout de quelques jours, suivant la température, la surface exposée à l'air prendra une teinte plus ou moins verdâtre, tandis qu'une partie du caillot se liquéfiera ; cette liquéfaction de la fibrine aura lieu de haut en bas du ballon et s'effectuera avec un dégagement gazeux, plus ou moins putride.
Si l'on examine une goutte du liquide, on y remarquera une multitude énorme de micro-organismes très ténus, mobiles ou immobiles, plusieurs même se déplaçant avec assez de rapidité.
Après quelques jours encore, toute la masse du sang sera complètement liquide et présentera une couleur d'un vert noirâtre.
Les micro-organismes qui se sont développés au début de la période de putréfaction sont des espèces aérobies. Ils absorbent l'oxygène avec une très grande avidité, et leur puissance comburante est telle, que
t'oxygène contenu dans le ballon disparait entièrement et se trouve remplacé par de l'acide carbonique.
Certains microbes doués de la propriété d'être à la fois aérobies et anaérobies pourront commencer à se développer et à produire non plus des corps totalement brûlés, comme t'acide carbonique, mais des gaz réducteurs, tels que l'hydrogène libre, l'hydrogène sulfuré, et même de l'azote dans certains cas. ■ Les êtres anaérobies , trouvant de la sorte un milieu propre à leur croissance, continueront l'œuvre de destruction commencée par les aérobies facultatifs et augmenteront l'intensité de dégagement des gaz réducteurs. C'est à ce moment que l'hydrogène libre apparaîtra en quantité considérable.
Ces ferments anaérobies ne lardent pas, à leur tour, à être arrêtés dans leur développement par la présence de certains produits plus ou moins complexes auxquels ils ont donné naissance et qui ne leur permettent plus de vivre.
Ces produits, au contraire, peuvent être utilisés à nouveau par les aérobies, qui, grâce au secours de l'oxygène, accentuent de plusieurs degrés encore la marche descendante de la matière organique veR la destruction finale gazeuse.
Non seulement ces aérobies détruisent la matière organique déjà réduite par les anaérobies, mais il» brûlent les débris des ferments anaérobies eux-mêmes.
Enfin, ils sont brûlés par les mucédinées, les végétations cryptogamiques et divers ferments de la eel'
lulose, et c'est ainsi que, peu à peu, sous Tinfluence d'espèces microbieunes différentes vivant les unes et les autres sur un milieu qu'elles auront tour à tour transformé en milieu impropre à leur développement, la matière organique complexe se trouvera ramenée et restituée au règne minéral.
Ainsi que nous venons de l'expliquer, les générations de micro-organismes que nous avons distribués en trois grands groupes assez bien délimités, c'està-dire les aérobies, les aérobies facultatifs et les anaérobies, se succèdent les unes aux autres dans un ordre à peu près régulier, lorsqu'on opère comme nous l'indiquons plus haut. On conçoit aisément que bien des causes soient susceptibles de modifier un semblable enchaînement ; si, au lieu d'opérer avec un liquide contenu dans un vase dont l'accès est difficile à l'oxygène, on opère avec un liquide étalé en mince couche dans une capsule, les vibrioniens ne se montrent qu'en très faibles proportions.
Dès lors, la décomposition sera modifiée non seulement dans l'ordre de succession des microbes qui vont évoluer dans le liquide ainsi soumis à l'expérience, mais aussi dans les produits ultimes de la décomposition organique.
Il semble donc que ces produits ultimes de la putréfaction soient fonction de l'ordre de succession de ces cultures microbiennes. Nous savons bien par expérience que les corps organisés abandonnés à la putréfaction libre évoluent vers le terme final, comme nous l'avons dit ; mais nous savons égaletment
que, dans certaines conditions encore mal définies, la décomposition s'arrête presque au commencement ou ^ moitié terme; quelquefois même la matière organique subit un arrêt de décomposition d'une nature particulière, une momification sèche, ou, an contraire, une momification grasse, véritable dégénérescence graisseuse de tous les tissus.
C'est qu'il faut, en outre des conditions chimiques du milieu, des conditions de température, d'humidité, nécessaires à tel ou tel genre de microbe.
Si, au lieu de laisser putréfier spontanément une matière organique liquide comme le sang, nous abandonnions à la putréfaclion un morceau de viande crue, l'ordre d'envahissement des micro-organismes sera toujours à peu près le même.
Les aérobies et les aérobies facultatifs commenceront par se développer à la surface du morceau de viande et pénétreront, par les interstices des muscles, des capillaires, des vaisseaux lymphatiques, jusque dans les parties profondes; ils liquéfieront peu à peu toute la masse musculaire, gr&ce aux diastases en général multiples qu'ils sécrètent eux-mêmes, et rendront ainsi ta chair musculaire capable de nourrir les vibrionieus ; ensuile, ceux-ci céderont la place aux acrobies, aux moisissures, etc., etc.
Mais, si nous plaçons ce même morceau de viande sous une cloche contenant de l'acide sulfurique, afin d'enlever toute trace d'humidité dans l'air de la cloche, le morceau de viande se desséchera peu à peu, la dessiccation empêchera l'action des diastases sur le
tissu cellulaire et enrayera plus ou moins vite, suivant la grosseur du morceau de viande, la décomposition de la matière organique.
11 est évident que dans ces conditions, nous ne trouvons plus les mêmes produits simples que ceux dont il a été parlé.
Étudions maintenant la manière dont se comporte le phénomène de la putréfaction dans un cadavre, et considérons le cas le plus simple, celui du cadavre d'un individu mort accidentellement et qui serait exposé à Tair libre.
On sait que, normalement, notre épiderme nous protège contre l'invasion des germes. Nous négligerons donc ce point de vue de Tallaque par les micro-organismes ; ceux-ci, en effet, pénètrent par le tube digestif, et Leuwenhœck avait depuis longtemps signalé la présence de vibrions dans le canal intestinal. Comme Ta si clairement démontré Duclaux dans ses belles études sur le lait, ces vibrions sont tous producteurs de diastases qui peuvent liquéfier non seulement la caséine, mais encore la fibrine.
On trouve ces vibrioniens en assez grande quantité» tapissant les parois de l'intestin ; ils remontent même jusqu'à une certaine hauteur dans les conduits des. glandes qui débouchent dans l'intestin. Duclaux en a trouvé tout le long du canal de Virsung.
Ces vibrions, se trouvant en présence de cellules, mortes, commencent immédiatement à agir sur elles, et les diastases qu'ils sécrètent en entraînent la rapide dissolution ; ils pénètrent de la sorte. facUejx^ent dan3c
les veines, les artères et les vaisseaux lymphatiques de Tabdomen, et produisent des quantités de gaz qui, au fur et à mesure de leur production, sont refoulés dans tous les vaisseaux.
Cette circulation gazeuse dissémine les micro-organismes à travers le cadavre tout entier, et aide puissamment à la rapide décomposition de tout Tindividu. Les gaz sont fournis en très grande abondance, surtout si la température extérieure y est favorable.
Dans ce cas, la peau devient distendue, la face est boursoufflée, les paupières sont gonflées, la poitrine est bombée, le ventre est ballonné, le scrotum est volumineux, et la résistance est encore diminuée par Teffet de la liquéfaction des masses musculaires ; aussi, ces dernières ne tardent-elles pas à livrer accès aux aérobies, qui continueront Tœuvre de destruction entamée par les anaérobies.
S'il s'agit d'un cadavre enfoui dans le sol, nous remarquons que la putréfaction débute d'une façon identique à celle que nous venons de signaler, avec cette seule différence que la peau est assez rapidement envahie par des pénicillium, des aspergillus et des colonies plus ou moins nombreuses do microbes aérobies.
Comme le corps se trouve plongé dans un milieu généralement poreux, humide, la quantité d'oxygèuQ est sufflsante pour permettre à ces végétations cryptQgamiques de se développer. Seulement, par suite du, contact avec un milieu aussi absorbant que Test en général la terre, il arrive que la liquéfaction, la disso-
iution du cadavre est moins complète qu'elle ne le serait à l'air libre ; circonstance qui favorise l'invasion de microbes aérobies, lesquels empruntent à ces conditions un milieu où non seulement l'oxygène pénètre avec plus d'aisance, mais encore où les produits de la décomposition capables de s'opposer à la persistance de leur action disparaissent plus facilement.
Toutefois, dans ces divers états, la destruction complète du cadavre est moins rapide que lorsqu'il est exposé à l'air. Bien des causes peuvent encore en retarder plus ou moins la destruction, et, parmi ces causes, les plus importantes, à notre avis , sont d'abord la profondeur à laquelle on enfouit les cadavres, en second lieu la nature du terrain, sa porosité, son degré d'humidité, etc.
On conçoit, en effet, d'après ce que nous venons de dire, que plus un cadavre est rapproché des conditions de putréfaction à l'air libre, plus sa décomposition doit être rapide. Il est certain que si un corps est profondément enfoui, les échanges gazeux seront, au début, plus difficiles, et, ce qui offre plus d'importance, les germes aérobies se montreront plus rarement, ainsi qu'il résulte des expériences qui ont été faites sur la couche microbigène des différents terrains.
D'un autre côté, si le terrain est imperméable, comme cela a lieu dans certains cimetières, le Père- Lachaise, le cimetière de Saint-Nazaire par exemple, où les cadavres sont enfouis dans la glaise, les corps, étant privés non seulement d'oxygène, mais encore de germes aérobies, la putréfaction s'arrête à une cer-
taJDe phase et les cadavres restent dans ce statu quo presque indéfiniment.
Il se produit de la sorte une modification dans ]*aspect et dans la composition de la matière organique : une grande partie de la masse musculaire se transforme en une masse blanche, cireuse, qu'on appelle gras de cadavre. Les organes internes conservent à peu près leur forme primitive ; on peut même reconnaître ces organes au bout d'une période de plus de cinq ans I
Le tissu musculaire se modifie aussi, et, comme Tout prouvé Virchow, Wetherill, etc., Tadipocire parait être composé d'acides gras, dont plusieurs sont parfaitement cristallisables.
Certains auteurs ont soutenu que cette formation de gras de cadavre était due à la présence de microbes particuliers. Blondeau, entre autres, avait signalé à tort la présence d'un bacille qui fournissait ainsi de l'acide stéarique palmitique aux dépens de la matière protéique. En principe, celte hypothèse n'a rien de bien extraordinaire, comme Ta si judicieusement fait remarquer Duclaux, attendu que nous connaissons des ferments qui transforment les matières protéiques ' en acide butyrique, valérianique, etc.
Nous ne croyons pas non plus qu'il soit nécessaire de faire entrer en jeu des micro-organismes spéciaux, d'ailleurs hypothétiques, pour expliquer la formation de ce gras de cadavre.
Le phénomène de la transformation de la matière organique en acides gras pourrait bien résulter d'une
modification dans les transformations chimiques de la matière protéique, sous Tinfluence des diverses diastases, action modifiée à son tour par plusieurs causes, telles que l'absence d'oxygène, la plus ou moins grande quantité d'humidité ou de chaleur, etc.
Le rôle de l'eau, de l'humidité, est, en eiïet, tout aussi capital que celui de l'oxygène dans la formation du gras de cadavre ; nous savons que les cadavres exposés dans des endroits spéciaux, caveaux, chambres mortuaires de certaines églises, hospices, couvents plus ou moins célèbres, se dessèchent sans se putréfier complètement.
La température y est très différente, par exemple celle des caveaux de la Morgue de l'hospice du Mont-Saint- Bernard et celle des chambres mortuaires des capucins de Palerme; mais tous ces locaux contiennent un air très sec, et l'évaporation est telle, que les germes de la putréfaction n'ont pas le temps de se développer avec une rapidité suffisante pour atteindre les parties superficielles avant leur complet dessèchement ; dans ces conditions d'un nouveau genre, l'action des microbes et de leurs diastases ne peut plus avoir lieu et les corps sont momifiés.
On constate des phénomènes analogues sur les cadavres des gens abandonnés dans les déserts de l'Afrique et sur ceux du nord de l'Himalaya ; d'un côté, la chaleur amène un prompt dessèchement de l'individu; de l'autre, les vents froids et secs du haut Thibet exercent une action identique.
Ces momies prennent une teinte brunâtre, due très '
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yraisemblablement à rextravasation du sang dans tous les tissus, les muscles et la peau, et se racornissent ; le corps conserve sa forme primitive et exhale une odeur sui generis^ rappelant d'assez près l'odeur de vieux fromages rances. Ici, il ne se produit plus d'adipocire, les conditions dans lesquelles y vivent les germes de la putréfaction étant aussi différentes que celles que nous avons eu occasion de signaler à propos des cadavres inhumés dans le cimetière de Saint-Nazaire,
Il est probable qu'il se forme dans ces momifications des corps gras volatils qui disparaissent peu à peu, par l'évaporation intense à laquelle sont soumis les corps.
Dans ce rapide exposé, nous avons passé en revue les diverses forces mises en jeu par la nature pour ramener la matière organique à son état le plus simple, 2, e^ au monde minéral et les causes variées qui peuvent amener la dislocation plus ou moins rapide de cette molécule organique.
Jusqu'ici, nous nous sommes borné à tracer les grandes lignes d'un phénomène très complexe par lui-même. Maintenant, en nous appuyant sur un certain nombre d'expériences que nous avons faites, nous allons essayer de pénétrer plus avant dans un sujet qui, au premier abord, parait d'une grande simplicité, mais qui, en réalité, est hérissé de difficultés presque insurmontables, du moins en l'état actuel de la science.
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