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CHAPITRE IV

LA NATURE DES GERMES EN SUSPENSION DANS l'atmosphère des CIMETIÈRES.

Nous avons démontré que les gaz de la putréfaction ne contenaient pas en eux-mômes de principes toxiques, que les produits gazeux de la fermentation putride n'atteignaient jamais les couches superficielles du sol. Mais en est-il de môme des germes des maladies infectieuses ?

L'étude que nous venons de faire relativement à la production des gaz de la putréfaction serait, en effet, incomplète si nous ne parlions pas de la transmissibilité de maladies infectieuses par Tatmosphère.

Pasteur n'a-t-il pas indiqué comme source de la propagation du charbon dans les terrains oîi Ton avait enfoui des animaux morts du sang de rate, justement le transport des spores du charbon par les vers de terre, qui ramenaient ainsi à la surface, dans leurs déjections, les microbes enfouis avec les animaux morts de cette maladie.

Aussi croyons-nous qu'il est nécessaire d'envisager cette partie du problème avant de pouvoir se prononcer dans un sens ou dans un autre relativement à la question de l'innocuité des émanations putrides ou « miasmatiques » des cimetières.

Nous n'examinerons, dans ce chapitre, que l'influence directe de l'atmosphère comme milieu de transport des ôtres microscopiques. Nous réserverons pour un autre chapitre l'étude des germes du sol et de leur dissémination à travers les différentes couches des terrains.

L'histoire abonde en anecdotes au sujet de l'influence nocive des miasmes pestilentiels ayant provoqué des épidémies, et il serait vraiment trop facile de se borner à citer ces faits seulement pour en tirer des conclusions. Les partisans delà nocuité des cimetières, il est vrai, n'ont pas été aussi scrupuleux. Sans vouloir citer aucun auteur, nous en connaissons un certain nombre qui se sont contentés de rééditer des documents plus ou moins anciens, plus ou moins authentiques, pour asseoir leurs opinions.

M. 0. Du Mesnil s'est chargé, dans son rapport sur l'assainissement des cimetières, rapport auquel nous avons si souvent fait allusion, et qui nous a fourni de si précieux renseignements, de ramener à une juste appréciation la valeur des documents anciens qui ont servi de base à la plupart des travaux publiés par les partisans de la nocuité des émanations putrides des cimetières.

Mais, avant d'entrer directement dans le sujet et

avant d'avoir recours aux travaux de la commission de Tassainissement des cimetières, pour formuler à notre tour une opinion, jetons un coup d*œil rapide sur les documents que nous a laissés le siècle dernier.

Nous trouvons, dans le rapport du père Cotte, prêtre de rOratoire,'daté du 15 janvier 1773, le récit suivant : un fossoyeur, qui creusait une fosse dans le cimetière de Montmorency, donna un coup de bêche dans un cadavre enterré un an auparavant; « il sortit « une vapeur infecte qui le fit frissonner et lui fit dres- « ser les cheveux dans la tête. Comme il s'appuyait « sur sa bêche pour fermer Touverture qu'il venait « de faire, il tomba mort et les secours qu'on lui « donna furent inutiles. »

Il faudrait être difficile pour ne pas voir dans ce fait un exemple topique à Tappui de la croyance à la nocuité des cimetières et à Tinfection des villes par les émanations qui s'en dégagent.

Nous sommes surpris que les auteurs classiques qui ont écrit Sur la matière aient essayé d'en tirer parti pour combattre les opinions actuelles.

Laissons de côté d'autres faits analogues qui n'ont qu'un intérêt historique et arrivons à un événement plus important, relaté par Maret et que l'on retrouve dans un certain nombre de traités d'hygiène.

« La petite ville de Saulieu vient d'essuyer une « épidémie sur les événements de laquelle les éma*- « nations cadavériques ont sensiblement influé, « M. Bauzon, docteur en médecine, a bien voulu me

« donner à ce sujet des détails qui ne me permettent « pas de penser autrement.

« Il régnait en cette ville, depuis la fin de février, « une fièvre catarrhale épidémique, principalement « du genre putride bilieux, dont les symptômes « n'étaient point alarmants et dont Tissue était rarece mentfàcheuse. Mais onavait inhumé le 5 mars, dans « Féglise paroissiale qui est sous le vocable de saint « Saturnin, le cadavre d'un homme de grosse cor- « pulence et qui était mort de la fièvre désignée. On « fut dans le cas d'y enterrer, le 20 avril, une femme « morte en couches et attaquée de la même maladie.

« On ouvrit la fosse près de celle du mort qui « avait été inhumé le 3 mars. Ce fut pendant la « matinée que se fit cette ouverture et la fosse resta « ouverte pendant plus de dix heures.

« Le curé qui disposait cent dix-sept enfants pour « la première communion le dimanche suivant, les « rassemblait dans cette église, le matin et le soir et « les y retenait deux ou trois heures chaque fois. Ils « s'y trouvèrent le matin dans le temps de Touver- « ture de la fosse et le soir de l'enterrement. Plusieurs « de ces enfants se plaignirent, ce jour même, à leurs « parents de ce que l'on sentait très mauvais à l'église, « et leurs plaintes continuèrent les jours suivants.

« Cette odeur fétide était surtout sensible le matin, « quoique la fosse fût fermée; ce qui avait encore « contribué à rendre celte infection plus considérable, « c'est qu'en descendant le cercueil dans la nouvelle « fosse, une corde avait glissé, ce qui avait donné

a une secousse au cadavre et déterminé un écoule- « ment de sanie^qui avait répandu une odeur affreuse a dont tous les assistants furent vivement atTectés.

« On avait fait, le m^me jour, dans Téglise de « Saint-Saturnin, deux mariages: Tun dans le moment « où la tombe venait d'ôtre levée, Tautre pendant « qu'on creusait la fosse. Ainsi, en réunissant aux « cent dix-sept enfants instruits par le curé le nombre c< des assistants aux deux mariages et à l'enterre- « ment, on peut compter que, le jour de Touverlure « de cette funeste fosse, il y eut cent soixante-dix « personnes exposées à respirer et à avaler les a miasmes qui s'exhalaient dans l'église, et, de ce « nombre, cent quarante-neuf ont été attaquées « d'une fièvre intense, nerveuse, putride, maligne, « qui participait de la qualité de la fièvre catarrhale « régnante, mais qui en différait par l'intensité des « accidents et par la nature des éruptions, qui avait « enfin le caractère de la fièvre très grave, de la fièvre <( d'hôpital , maladie qui est reconnue avoir pour cause « l'infection animale putride.

« Le curé, le vicaire, un des chantres, cent treize « communiants, trois des assistants du premier « mariage, dix-sept de ceux qui étaient présents au « second, deux des personnes qui entendaient la « messe qu'on dit lors de cette cérémonie et neuf de « celles qui assistaient au convoi ont eu celle maladie : « ce qui prouve sensiblement que les émanations « cadavéreuses contribuaient à la répandre. Une autre « preuve non moins sensible, c'est qu'au 6 mai on ne

« comptait, parmi les malades, que quinze personnes « qui ne se fussent pas trouvées à l'église le 20 avril ; « qu'il n'est mort aucun de ceux-ci et que leur « maladie ne différait pas de celle qui régnait avant « l'infection de l'église.

(( Malgré la grandeur du mal et la durée du règne « de la maladie, qui le 24 juin n'avait pas encore « cessé, il n'était mort, à cette date, que vingt-cinq « malades. De ce nombre ont été M. Bonnet, curé de « la paroisse^ M. Soleau, vicaire, un chantre, un « fossoyeur et un des enfants qui ont fait leur pre- « mière communion; le curé est mort le 9 mai; « dans le courant de ce mois, il y a eu quinze morts, (( et dix en juin. »

Il y avait donc, dans cette petite ville de Saulieu, une épidémie de fièvre catarrhale, analogue à la fièvre typhoïde et qui n'était pas aussi bénigne que le voulait le docteur Bauzon, puisque deux personnes en étaient déjà. mortes.

Par suite de la présence d'un nombre assez considérable de gens dans un endroit où l'atmosphère était non seulement viciée par les émanations plus ou moins infectes issues des corps en putréfaction, mais encore par la souillure des dalles de l'église, due aux écoulements de sanie provenant du cadavre de rindividu mort de cette maladie épidémique, il n'y a rien de bien surprenant à ce que, dans ces conditions, la maladie se soit propagée avec une si grande intensité et surtout à ce que cette épidémie ait frappé justement le curé, le vicaire et le fossoyeur!

Il y a eu très certainement contagion directe; les exemples ne manquent pas, malheureusement, dans les épidémies de fièvre typhoïde, où des personnes étrangères, pénétrant pour quelques instants chez des typhiques, sans avoir absorbé aucun aliment liquide ni solide, ont transporté avec elles les germes de la maladie.

Ce fait, rapporté par Maret, ne peut être d'aucune utilité pour soutenir la théorie de la nocuité des cimetières, parce que les habitants au voisinage d'un cimetière ne sont jamais dans une situation comparable à celle des personnes qui étaient réunies ce jour-là dans l'église de Saint-Saturnin. Nous retrouvons, dans ce même mémoire de Maret, d'autres faits du même genre ; en particulier, celui relatif aux travaux exécutés dans la ville de Riom, en Auvergne. (( En travaillant à quelques embellissements dans la « ville de Riom, en Auvergne, on fouilla la terre des « cimetières. Le terrain fut à peine ouvert, qu'il se « répandit une infection considérable, et, peu de « temps après, il se déclara dans la ville une maladie « épidémique dont il mourut un nombre prodigieux « de personnes, surtout parmi le peuple et dans le « quartier qui était le plus voisin du cimetière dont « on avait remué le terrain. »

« Cinq ou six années auparavant, une petite ville « de la même province, qu'on nommait Ambert, avait « été dévastée par une épidémie, qu'on attribua aux « fouilles faites dans le cimetière, dont une partie fut « transformée en grand chemin. »

A cette époque, lorsqu'une épidémie éclatait dans un centre populeux, on expliquait son éclosion par les fouilles pratiquées dans le sol. Pour qu'une pareille explication pût avoir une certaine valeur, il eût été intéressant pour le moins que les récils fissent mention des caractères des affections signalées. Il nous paraît donc peu admissible que ce soit sur de pareilles bases qu'on doive édifier une doctrine si affirmative et si exclusive dans ses résultats pratiques.

La commission d'assainissement des cimetières fut chargée, par l'entremise d'un de ses membres, M. Miquel, d'étudier la question au point de vue de la quantité et de la nature des germes contenus dans l'atmosphère de nos nécropoles parisiennes.

L'analyse microscopique a été faite par deux procédés distincts, consistant : l'un à recueillir à l'aide d'un aéroscope les différents germes qui se fixent sur une lamelle enduite d'un liquide gluant.

L'aéroscope de Miquel est un instrument dans lequel l'air aspiré, dirigé de bas en haut par un diaphragme conique, vient frapper une lamelle enduite de glucose en solution dans de la glycérine. L'air y dépose la majeure partie des germes et détritus qu'il contient, puis se rend de là dans un compteur, qui en mesure exactement le volume.

Les expériences aéroscopiques ont été faites simultanément au cimetière de Montparnasse et à l'observatoire de Montsouris. L'aéroscope qui a fonctionné au cimetière du Sud, du 14 août au 18 septembre

1869, étail situé à 2 mètres au-dessus du sol. Toutes les quarante-huit heures, on enlevait et on examinait la plaque collectrice des germes, sur laquelle il avait été amené environ un mètre cube d'air.

Laquanlité d'air analysée, au cimetière du Sud s'est élevée à 14,733 litres et a fourni le nombre de 322,440 semences crypiogamiques, soit 21,5 microbes par litre d'air.

A l'observatoire de Montsouris, M. Miquel a obtenu le chiffre total de 279,095 microbes pour 15,374 litres d'uir, soit une moyenne de 18,6 micro-organismes par litre.

Les expériences de M. Miquel ont confirmé ce que nous savions d'après les travaux de Tyndall, Maddov, Douglas Cunningham, à savoir : que, d'une part, le nombre des micro-organismes baisse rapidement sous l'influence d'une forte chute de pluie; que, d'autre part, le chiffre de microbes est plus élevé lorsque le temps est sec.

On voit donc que, contrairement à l'opinion généralement accréditée, l'atmosphère d'un cimetière, et en particulier du cimetière de Montparnasse, n'est pas une source permanente et considérable de germes capables de polluer l'air qui circule à sa surface. On voit aussi que, malgré l'apparente augmentation qui existe dansle taux pour centdesmicro-organîsmes du cimetière de Montparnasse et qui tient à ce que les expériences ne pouvaient être faites rigoureusement, simultanément aux deux stations, l'air du cimetière du Sud n'est pas sensiblement plus chargé de spores

de moisissures vulgaires que Tair puisé à Tobservaloire de Montsouris.

M. Miquel a poussé plus loin robservation rigoureuse, il a examiné les différents germes des cryptogames, afin de se rendre compte de ce fait : les germes trouvés au-dessus du sol du cimetière du Sud diffèrent-ils de ceux récoltés à Montsouris?

L'examen microscopique a révélé la présence de spores de moisissures vulgaires, telles que celles à'aspergilluSj depeniciliurnSy de miicors; onarencontré également des semences de sfiisariiim^ de selenospo^ rurriy à'alternaria^ de spores de leptothricum^ ainsi que des moisissures brunes ou jaunâtres très répandues à la surface du bois mort, et qui paraissaient être voisines des macrosporium.

L'atmosphère du cimetière de Montparnasse renfermait, en outre, de nombreux utricules poUiniques, de formes extrêmement variées, etc.

Il résulte des conclusions de M; Miquel qu'il est impossible de distinguer, dans les préparations nombreuses qui ont été faites, la prédominance de telle ou telle semence. Dans ces conditions, le savant directeur de l'observatoire de Montsouris affirme qu'il n'existe pas de différence entre les spécimens de poussière récoltés aux deux stations.

Le problème n'est certes pas résolu par cette première série d'expériences; il importait au premier chef de savoir si le micro-organisme, pathogènes, microcoques, bacilles, vibrions, se trouvaient en

quantité plus notable dans le cimetière du Sud que dans le parc de Montsouris.

Le principe même de la présence des bactéries dans Tair a été l'objet d'opinions diverses chez un certain nombre de savants.

Burdon Sanderson, en parliculier, n'admettait pas que l'atmosphère pût contenir des germes susceptibles d'ensemencer des liquides de culture. Tyndall, au contraire, était partisan de la grande dissémination des germes dans l'air.

Entre ces deux doctrines opposées, il y avait place pour un juste milieu; aussi M. Miquel, par les recherches spéciales qu'il a faites au laboratoire de Montsouris, a-t-il été amené à ces conclusions :

1° L'air puisé au parc de Montsouris ne renferme pas, en moyenne, par mètre cube^ plus de 150 spores de bactéries capables de germer et de se multiplier dans un liquide nutritif slérilisé ;

2** Les germes des bactéries, fréquents en été et en automne, deviennent très rares pendant l'hiver;

3° En temps de pluie et pendant les périodes humides, le chiffre de ces derniers organismes baisse considérablement, pour se relever au moment de la sécheresse ;

4° Durant les périodes sèches, le nombre des bactéries aériennes croît avec la vitesse du vent ;

5° Les schizophytes les plus répandus autour de nous sont, par ordre de fréquence : l°les micrococen ; 2^ les bacilles ; 3» les bactéries.

Les expériences comparatives qui ont été prati-

— es — quées au cimetière du Sud ont permis au météoologiste de l'observatoire de Montsouris de conclure définitivement que ;

i° L'air du cimetière de Montparnasse est chargé d'un nombre de spores de moisissures très voisin du nombre des spores de même nature tenues en suspension dans l'air du parc de Montsouris ;

2° Par les temps de pluie, les atmosphères du cimetière et de Montsouris sont d'une égale richesse en germes de bactéries; en temps de sécheresse, les bactéries sont plus fréquentes au cimetière, ce qui paraît dû au roulage et aux autres causes qui tendent à restituer à l'air des grandes villes les poussières finement pulvérisées, qui recouvrent les voies publiques. Quoiqu'il en soit, quand le temps est beau et sec, l'atmosphère du cimetière est encore plus pauvre en bactéries que l'air en mouvement dans les tues du centre de Paris.

3° Parmi les bactériens récottes au cimetière du Sud, il n'en est pas un qui, injecté par milliards dans lesangdes animaux vivant, se soit montré capable de produire des désordres pathologiques, même légers ;

4° Pour se défendre des germes nocifs ou non, que le vent peut arracher au sol d'un cimetière toujours riche en substances en voie de décomposition, on peut mettre en usage deux moyens prophylactiques : le premier, le plus radical, mais le plus efficace, coi siterait à cesser toute inhumation ou à incinéri tous les nouveaux cadavres ; le second, peut-être pli en accord avec le culte pieux que la populatic

parisienne pratique à Tégard des morts, doit avoir pour but d'éviter la dessiccation delà terre des fosses fraîchement creusées, et d'enchaîner sur le sol remué tout germe de bactérien, jusqu'à Tinstant où une épaisse végétation puisse le soustraire aux agents atmosphériques qui tendent à la fois à le pulvériser et à le répandre au loin dans les [rues et rintérieur des habitations.

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