‹ Étude sur la Rhétorique d'Aristote [microform]Chapitre 19 sur 19 · DES LETTRES · texte numérisé non relu

DES LETTRES

Oucllc place peuvent occuper encore aujourd'hui , dans lenscignomenl public des lettres, les anciens préceptes de poésie et d'éloquence auxquels a généralement succédé Téludc historique des écrivains et de leurs ouvrages?

Pour apprécier ce que vaut la mêlhode historique qui est aujourd'hui réguanlc dans renseignement des lettres, et ce que valail, ce que peut valoir encore celte ancienne méthode maintenant presque oubliée, il me semble qu'il faut rechercher comment chacune s'est produite, et d'où elle est née dans l'esprit humain.

Remontons aux Grecs, qu'on trouve à la source de tous les ans. Ils avaient eu des poètes et des orateurs, ils avaient admiré leurs vers et leurs discours; ils cherchèrent par où ces ouvrages leur paraissaient beaux et touchants; et recueillant leurs observations, les ordonnant, lesgénéralisant.ils Crenl des Poétiques et des Rhétoriques. Ceux qui composèrent ces ouvrages raisonnèrent sans doule ainsi : Telle passion nous émeut, telle argumentation nous persuade, telle image charme notre imagination, telle harmonie séduit notre oreille. Or nous ne sommes pas faits autrement que les autres hommes, et tous éprouvent ce que nous éprouvons. Nos enfants sont faits comme nous; on leur plaira donc

romme on nous plaît à nous-mêmes. Les poêles et les orateurs à venir, s'ils \eulent réussir comme Homère ou Sophocle, comme Lysias ou Dêmosthène , devront donc employer les mêmes moyens par lesquels ces j^^rands hommes ont réussi. Ces moyens, nous les avons reconnus par une élude assidue de leurs chefs-d'œuvre et de nos impressions; nous les consignons dans nos écrits pour l'instruction et la règle de la postérité.

Telle fut la pensée des premiers maîtres de Tart, et, presque jusqu'à nos jours, elle a dominé également les auteurs et les critiques. Horace redisait aux Romains les préceptes d'Aristote; Boileau a répété ceux d'Horace; Marmontel, La Harpe et d autres les ont développés et appliqués. Corneille examinait ses tragédies d'après les règles de la poétique grecque; et Voltaire, en écrivant sa Henriade , avait sous les yeux le plan de riliade et de l'Enéide. Tous pensaient qu'il existait, pour chacune des œuvres de resj)rit humaiu, un modèle de perfection unique, et que, soit pour travailler, soit pour juger, il ne le fallait jamais j-erdre de vue : seu lement lous ne le plaçaient pas au même point. Le P. Brumoy estimait moins Racine, parce qu'il ne ressemhlait qu'imparfaitement à Sophocle; et La Harpe au contraire plaignait Sophocle d'être venu avant que Racine et Voltaire eussent achevé de constituer la vraie tragédie.

Ainsi chaque esprit imposait a tous les esprits de tous les temps sa poétique et sa rhétorique. On reconnaissait bien une partie changeante, mais petite et accessoire; par exemple, dans la tragédie, ce qui regarde les chœurs. En comparant l'ancien moiuie a celui dont on était entouré, on apercevait certaines choses bien nou-

I2;i velles, (elles que l'éloquence chrélienne, et, s'il est permis de le dire, l'amour chrétien. .^Jaisque faisait-on? Boileau ajoutait un alinéa sur l'amour à son Art poétique; et les Rhétoriques faisaient rentrer le sermon soit dans le genre délibératif , soit dans le genre démonstratif. Cela n'empêchait pas Boileau de prescrire encore au poêle épique l'emploi du merveilleux d'Homère, ni de donner de l'ode et de l'élégie des définitions toutes païennes. Et les rhéteurs continuaient de développer les règles de Texorde, de la narration, etc.. d'après les discours de M. Cochin, sans s'occuper beaucoup de BossueL On réparait une omission, on faisait, pour ainsi dire, des errata aux livres des anciens; on ne songeait pas à les refondre. On s'imaginait qJe, dans l'atelier de la pensée, le travail avait été distribué et déterminé dès l'origine; et que les nouveaux venus u avaient plus qu'à se régler sur les anciens, en perfectionnant, s'il se pouvait, leurs procédés.

Les conséquences de celte méprise étaient fâcheuses. Je ne sais si elle a nui au talent des auteurs: on n'oserait le dire en présence de tant de chefs-d'œuvre: et pourtant qui peut assurer qu'ils n'en aient jamais souffert? mais elle troublait, elle jetail hors de la droite voie le goùl et le jugement du public. Une expérience plus étendue et des réflexions plus approfondies l'ont ramené. Usait maintenant que tous les poèmes épiques ne doivent pas être faits comme ceux d'Iîomère; que peutêtre même, comme Montesquieu s'en était douté (Letires Persanes , lettre 138), il ne doit pas toujours v avoir des poèmes épiques. Il sait que la Phèdre de Racine et celle <rEuripide, ou bien l'Iphigénie grecque et la française, ne sont pas simplement deux copies de la même figure!

I M) mais doux rrtsUions tlislincles, dont chacune a >on |.rin cipe de vie. Il comprend que Voltaire n ail pas écrit son Siècle de Louis XIV, ou son Essai sur les mœurs . suivant la manière do Thucydide, ou de Tile-Livo, ou de Mè-

zerav.

En un mot, les deux méthodes diffèrent par leur

principe. Celui de la première est le sentiment de Tunité

de Tesprit humain , dont le fond est toujours semhlahle .

malgré la diversité des lieux et des temps. Celui de la

secomle est Tintelligence de celte diversité même , et

des transformations continuelles de la société.

Ce n'est pas seulement en littérature qu'on aperçoit

raction de ces deux principes; elle se retrouve dans

tous les sujets auxquels s'applique notre entendement.

En fait de morale, de politique, de philosophie, de

religion , aussi bien qu'en fait de poésie et d'éloquence,

celui-U a la vue trop courte et la pensée trop étroite .

qui se fait le centre du monde, et qui rapporte tout à

son point.

Ne nous renfermons donc pas dans les homes de la vieille critique, embrassons avec confiance les vues nouvelles quon nous a faites, attachons-nous avec orgueil à ces enseignements qui ont agrandi noire horizon. Non pas que, dans ma reconnaissance pour les maîtres de notre âge , je veuille prétendre que la philo- Sophie de l'histoire ne date dai.s le monde que d'hier. Sans sortir des considérations |)ureii.ent littéraires, ne voyons-nous pas Tacite, dans le Dialogue des Orateurs, montrer comment la face de l'éloquence a du changer avec celle de l'Empire, et combien il serait injuste et impossible de forcer les fils à repasser par toutes les traces de leurs parents? Dans les temps modernes, tous

les grands esprits ont eu plus ou moins la conscience de ce travail de la pensée de l'homme qui enfante sans cesse; mais nul ne Ta mieux vu que Voltaire, et nul ne Va mieux fait voir; c'est un des plus grands bienfaits de son génie. Il arrache continuellement l'homme au lieu et au moment où il cherche à prendre position, pour le replacer dans le train universel qui Temporle; c'est le Copernic du monde moral. Cependant il n'a pas assez fait encore, du moins en littérature, et l'œuvre n'a été achevée que de notre temps.

Mais un complet abandon aux entraînements de la méthode historique ne serait pas moins dangereux qu'une timide immobilité. Ne perdons pas de vue nos principes: il est également certain, et que l'homme varie toujours, et que l'homme pourtant est toujours Je même. Ce qu'il y a en lui de changeant, c'est rhistoire qui peut le saisir et le suivre; ce qu'il y a de iixe et de constant apparlienl à la théorie. Appliquons cela à la poésie et à l'éloquence. Elles auront, suivant les divers états des âmes, de nouveaux moyens d'action, des ressources nouvelles pour les enchanter ou les soumettre; mais ces âmes seront toujours des âmes humaines, faites de la même substance, également composées de sensibilité et de raison. Si, analysant celte raison et cette sensibililé, nous en démêlons les éléments les plus simples et les dispositions premières; si , au lieu de nous attacher aux apparences fugitives par lesquelles la créature humaine amuse comme elle peut en passant son besoin de croire et d'aimer, nous portons nos regards sur les idées que ces apparences lui représentent , et par où elles l'attirent à coup sûr, nous com[>oserons ainsi une jioétique et une rhéloriijue pour

lesijuelles il n'y aura pas de changenienl. Par là, iiauî< retiendrons des enseignements des maîtres ce qu ils ont de plus élevé. Nous recommanderons au poëte, avec Arislote, d'avoir toujours sous les yeux la nature, mais la nature idéale et choisie; nous demanderons à son œuvre Tunilé, car Tunité est la loi la plus générale de la pensée; nous désirerons que sa fable soit un champ de bataille où il mette aux prises les puissances les plus énergiques de rame humaine; que ses personnages soient vrais et nobles; que la sagesse repose au fond de ses discours; que son style réfléchisse la pureté, la grandeur, et jusqu'à l'agitation même de la pensée, comme l'image d'un objet mouvant se meut dans la glace d'un miroir. Pour l'orateur, nous le rappellerons sans cesse à la iin de son art, qui est de convaincre, et à son moyen principal, qui est le raisonnement. Nous rechercherons avec lui les principes sur lesquels le raisonnement se fonde, et ces axiomes du sentiment, non moins impérieux que les axiomes de la science. Nous lui déûnirons les idées morales, ou nous l'exercerons à les délinir; nous l'habituerons à nouer, par les nœuds de l'arguuientation, les différentes portions de sa pensée : nous étudierons les secrets de ce style oratoire , moins magnifique que celui du poëte, et non moins puissant, qui n'éblouil pas, mais qui éclaire et qui échauffe. V^iilà les préceptes et les observations que développera de préférence celui qui aura l'honneur d'être chargé d'un haut enseignement. Il fera bien , je le crois » de ne pas les présenter toujours sous une forme abstraite et dogmatique, mais de les rendre sensibles par les exemples des grands écrivains. 11 ne dédaignera pas même une lâche plus humble, mais encore utile. Eu

lisant, en développant les chefs-d'œuvre, il y fera remarquer l'application de règles moins hautes, moins absolues, mais heureusement pratiquées dans telles ou telles conditions. Il ne craindra donc pas les détails, et quelquefois, souvent même, il abandonnera, pour s'y livrer, ces considérations plus vastes où la méthode historique se déploie. Il préviendra surtout ses auditeurs, il tâchera de se défendre lui-même contre les erreurs où peuvent conduire d'ambitieuses généralités.

On le comprend tout de suite, en effet; si l'écueil de la vieille rhétorique est la superstition et la routine, celui de l'histoire est le scepticisme et l'indifférence. A force de se dire que tout change sans cesse, il est à craindre qu'on ne se persuade que tout est bon à son tour. L'enseignement historique de la littérature ne nous fait pas assez souvenir qu'il y a un bon goût et un mauvais oût. comme il y a un bon sens et un mauvais sens ; la théorie, appuyée sur la critique de détail, ne nous permettra pas de l'oublier. Le commerce habituel d'un honnête homme fait qu'on croit à la vertu ; l'étude d'un bel ouvrage, et la réflexion sur ses beautés, produit sur l'esprit un effet semblable, en inspirant l'amour du bon et le dégoût du mauvais. L'histoire elle-même, quand elle néglige la critique de détail, se méprend et se fourvoie. N'avons-nous pas vu des esprits bien pénétrants, en présence de l'Iliade, étourdis et aveuglés au point de prendre l'œuvre vivante d'un génie sublime pour le produit capricieux du hasard et du temps? S'ils s'étaient rappelé les réflexions d'Aristote sur la composition de re poëme, s'ils avaient relu les vers d'Horace et de \Wile.ui, s'ils avaient étudié l'Iliade et l'Odyssée comme Mn^^Dacier ou comme Uolliu, si seulement ils s'étaient

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récilé de su.le a eux-n,ê„.es ces beau. vers, ils aurai.... lue de celle maladie ; et réhlouisse...e... que leur eau- Lit dan^ l'histoire, le spectacle confus de plus.eurs énques obscures el disse,nblables se serait d.ss.p. Que cette leçon nous prof..e ; ne nous tenons pas trop a d tancJdes .ranîs écrivains; apP-hons nous o« chons-les. pratiquons-les. ne fût-ce que pour nous as urer qu'iU ne sont pas de pures idées, et qu .s ont rë u de la nature «n cerveau qui travaille comme le notre et un cœur qui bal comn.e notre cœur.

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