‹ Étude sur la septicémie intestinaleChapitre 2 sur 7 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Des matières putrides au point de vue de la septicémie en général.

Nous n'avons nullement la prétention de dire ici le dernier mot sur une question qui, malgré les nombreux et importants travaux dont elle a été Tobjet depuis quelques années, n'est peut-être pas encore définitivement résolue. Mais nous serons obligée, dans le cours de cette étude, de parler à chaque instant de matières septiques et de septicité, de putréfaction , de putridité et de matières putrides. C'est pourquoi nous croyons qu'il n'est pas sans intérêt de chercher à établir le sens exact qu'on doit attacher à chacun de ces mots.

Connaître les poisons septiques, c'est connaître aussi la septicémie, puisqu'elle n'est, comme son nom l'indique, que lé résultat de leur introduction dans l'organisme. Aussi est-ce à définir autant que possible leur nature, leur orig^ine et leurs propriétés que nous devons surtout nous appliquer.

La nature intime, la composition chimique de tous les produits toxiques n'étant pas parfaitement connue, il a bien fallu se fonder, tout d'abord, pour établir des classifications, sur leur manière d'ag*ir, sur les accidents qu'ils déterminent. Or, il fallait que ces accidents, quelle que fût d'ailleurs leur cause première, présentassent au moins une certaine analog^ie dans leurs

manifestations, leur marche et leur durée, pour qu'on pût les grouper dans un même cadre et leur assig'ner une même orig'ine. Car rien ne peut faire admettre, à priori, Tidentité des causes, si ce n'est l'identité des eflets. Un certain nombre de symptômes, tels que Tadynamie,. le délire, les hémorrhag'ies, la g'angrène, furent de tout temps les attributs des poisons septiques ; c'est à eux, en un mot, qu'il faut rapporter ce que les anciens appelaient putridité ; expression synthétique, résumant tout un ensemble de phénomènes g^raves, observés dans des cas différents, il est vrai, mais que leur allure spéciale avait permis de réunir sous une même dénomination.

Cependant, ce n'étaient là que des données encore incertaines, et si l'observation clinique n'était pas en défaut, la classe des poisons septiques était loin d'hêtre nettement établie. De nos jours, en cherchant à lui assig^ner des limites plus précises, on les a tantôt trop élarg'ies, tantôt trop resserrées. C'est ainsi que quelques auteurs y font entrer des matières qui s'en éloîg^nent, non-seulement par leur nature, mais même par les effets qu'elles produisent. Témoin Grisolle, qui n'hésite pas à y ranger indistinctement tous les venins et tous les virus, et qui compte même au nombre des maladies septiques la syphilis, sans qu'on puisse concevoir sur quelle analogie étiologique ou symptomatologique il a pu s'appuyer pour réunir des afiTeotions aussi essentiellement distinctes. D'autre part, on n'a étudié les poisons septiques que dans les afiTections chirurgicales ; on s'est borné à faire de la septicémie une phase de ce processus qui commence à la fièvre traumatique pour se terminer à l'infection purulente.

Hûter (i) nous dit : a Peut-être que le processus que nous nommons putréfaction renferme un certain nombre de variétés, et qu'alors il faudrait reconnaître un certain nombre de septicémies; mais, en attendant que ces diverses formes de la putréfaction soient mieux connues, nous considérerons la septicémie comme une véritable entité morbide.» Ainsi les uns généralisent trop et font naître la confusion; les autres se renfermisnt dans un cercle trop étroit.

M. Blum(2), dans sa thèse inaug>urale sur la septicémie chirurgicale aiguë, divise les matières septiques en trois classes :

1* Substances excrémentitielles, anormalement retenues dans Torganisme, et occasionnant les affections œnnues sous le nom d'urémie, cholémie, ammoniémîe, etc. ;

2* Substances septiques formées sur place par suite de certaines altérations encore mal définies des éléments anatomiques (inflammations, suppurations, gangrènes) ;

3* Substances septiques développées en dehors du malade et absorbées par lui (miasmes) .

Cette énumération sommaire nous montre déjà qu'il n'y a pas que le pus ou la sérosité putride baignant la surface d'une plaie ou infiltrés dans les tissus qui puissent causer la septicémie, et que celle-ci n'est rien moins qu'une entité morbide. La plupart de nos organes, le sang lui-même, peuvent devenir primitivement des foyers de matières septiques. Ils en contiennent, à

(1) Hûter, Gompendium de Pitha et Billrotb, art. Septicémie.

(2) Blum, De la Septicémie chirurgicale aiguë. Thèse de Strasbourg, ISÎO, p. 1.

l'état normal, qui n'ant besoin que d'une occasion pour manifester leur puissance. En effet, Thomme n'est pas seulement empoisonné par des ag'ents qui se développent en dehors des vaisseaux, et qu'on peut , en g'énéral, considérer comme de véritables corps étrang^ers. Il est encore empoisonné, dans un g-rand nombre de cas, par des substances nées des actes physiolog^iques de la nutrition, au sein même de l'organisme. Faut-il faire de cette variété de produits toxiques une classe à part ? Faut-il seulement, pour leur faire place, élarg'ir celle des poisons qu'on a désignés jusqu'ici sous le nom de septiques? Pour nous, c'est à ce dernier parti qu'il faut s'arrêter. Quand on compare, au point de vue des états morbides qu'elles déterminent , les matières septiques, telles qu'on les comprend habituellement, et celles qui se forment aux dépens des métamorphoses des tissus, on trouve des analogies frappantes ; quand on compare leur origine et leur nature, on trouve plus que des analogies : on constate une identité. C'est pourquoi nous ne saurions trop approuver M. Blum d'avoir réuni dans un même groupe deux ordres de substances toxiques qui sont restées trop longtemps séparées, tandis que tout justifie leur rapprochement. Cependant, sa classification, si juste et si précise qu'elle soit, ne comble pas encore toutes les lacunes, ne lève pas toutes les difficultés ; elle nous indique plutôt les variétés des matières septiques, qu'elle ne nous donne une idée exacte de leur véritable nature. Aussi revient-il lui-même sur l'embarras qu'on éprouve à classer les accidents qu'on comprend sous le nom générique de septicémies : « Cela tient sans doute, dit-il, à ce que le processus putride n'est pas

unique, et à ce que les substances que l'on désigne en bloc sous le nom de septiques jouissent de propriétés virulentes plus ou moins intenses» (1).

Nous sommes parfaitement convaincu qu'il y a plusieurs variétés de matières septiques ou putrides (ces deux mots doivent être considérés comme absolument synonymes) ; mais nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire d'admettre pour cela plusieurs variétés dans le processus qui leur donne naissance. Nous croyons qu'on peut, dans l'étude clinique des sepli« cémies, multiplier les divisions sans enlever en rien au phénomène primordial son caractère spécial, son unité fondamentale. Il y a là une contradiction apparente ; c'est en cherchant à l'expliquer que nous espérons montrer quelle est, à notre avis, la nature des substances qu'on peut appeler septiques, et par conséquent à quels états morbides on est en droit d'appliquer le nom de septicémies.

Les matières septiques se divisent d'elles-mêmes, quant à leur orig*ine, en deux ordres principaux : produits de désassimilation, produits de putréfaction proprement dite. Or, ce que nous cherchons à prouver, c'est qu'entre les matières toxiques qui naissent de la putréfaction (dans son sens le plus vulg'aire et aussi le plus restreint), et celles qui naissent de la désassimilation, il n'existe, au point de vue de leur nature, aucune différence réelle. Cependant, les divisions établies semblent leur assig^ner un double mode de formation ; car les unes sont eng»endrées par un acte essentiellement vital, la dénutrition ; les autres par la putréfaction,

(1) Blum, loc. cit., p. 58.

qui implique Fidée de mort el de phénomène cadayérique, ou tout au moins d'inertie de la matière. Mais si ces expressions offrent chacune, dans le langage usuel, un sens différent, il nous semble qu'on peut n'en pas tenir compte quand on se place à un point de vue plus élevé, et; qu'on cherche à généraliser autant que pos^ sible les idées qui se rattachent à un même ordre de phénomènes. En réalité,iln'ya ni assimilation, ni désassimilation, ni putréfaction ; ce ne sont que des mots qui servent à distinguer certaines séries dans les transformations de la matière, suivant que par sa composition elle se rapproche des tissus vivants ou qu'elle s'en éloigne. Il n'y a, au fond, que de la combustion, combustion qui ne cesse jamais, qui commence avec la vie de Fhommepour se continuer avec celle de la plante, et réciproquement, combustion qui, à quelque période qu'on l'étudié^ s'exprime toujours par un fait unique, l'action de l'oxygène sur la matière.

Les éléments immédiats de tout être organisé et ceux de toutes les matières putrides sont les mêmes. Ce sont: l'oxygène, l'hydrogène, le carbone, l'azote et quelques substances minérales. Ces éléments, affectant déjà cer^ taines combinaisons avant leur introduction dans Forganisme, en forment dans son intérieur de nouvelles qui ont pour résultat de les rendre assimilables aux divers tissus qui le composent. Puis, à mesure qu'ils ont donné à ja nutrition tout ce qu'elle pouvait en attendre, par des transformations successives dont l'oxydation est le fait capital, ils sont éliminés par des voies et sous des formes différentes. Ces métamorphoses incessantes ont toujours pour dernier terme la production de l'eau, de l'acide carbonique et de l'ammo-

niaque; mais les phases par lesquelles nos diverses parties constituantes passent pour en arriver là sont innombrables; et ces phases se succèdent soit dans le corps lui-même pendant la vie, soit en dehors de lui ou après qu'il a cessé de vivre, ce qui, à ne considérer que les phénomènes chimiques, est absolument iden*tique. Les éléments primitifs se combinant entre eux de mille manières, il arrive un moment où ces combinaisons sont inutiles et toxiques ; et celles-ci diffèrent des combinaisons antérieures, utiles et assimilables, non par la qualité , mais seulement par la quantité réciproque de ces mêmes éléments, souvent par de simples chan^ments isomériques. C'est ainsi que le principe nutritif par excellence, l'albumine , à part la petite proportion de soufre qu'elle renferme, a exactement la même composition chimique qualitative que la leucine, par exemple, dont les propriétés infectieuses sont hors de doute. L'acide butyrique, matière toxique, est formé, comme la graisse, d'oxyg^ène, d'hydrogène et de carbone. Nous pourrions en dire autant des acides urique, lactique, acétique, des acides de la bile, de la créatine, de la créatinine, de la cholestérine, de l'urée, en un mot de tous les produits de la grande métamorphose régressive qui élimine incessamment des tissus tous les éléments désormais sans usage.

Toutes ces substances qui résultent de la désassîmilation ont, à divers degrés, des propriétés toxiques que l'expérimentation et l'observation clinique ont depuis longtemps démontrées. Pour mieux comprendre comment celles qui naissent de la putréfaction proprement dite ont une action identique, il faut prouver que les

deux processus sont identiques aussi, et qu'ils s'enchaînent naturellement l'un à l'autre.

La putréfaclîon n'est qu'un acte de désassimilation gfénérale, dont la rapidité est favorisée et par le milieu ambiant et par le défaut d'apport de matériaux réparateurs. Sous l'influence de loxyg'ène du sang», les tissus constamment humides, constamment élevés à une certaine température, se décomposent et forment, en se décomposant, des produits toxiques. Sous l'influence de l'humidité, de la température, de l'air ou de certains gaz (car la putréfaction ne se produit pas dans le vide), la matière org^anique, abandonnée à ellemême, se décompose de la même manière. Seulement, comme elle ne puise plus au -dehors les matériaux nécessaires à Tentretien de cette combustion, ses transformations ne sont plus limitées comme pendant la vie, mais elles se poursuivent librement jusqu'à la dissolution définitive, dont nous avons parlé, en ammoniaque, en acide carbonique et en eau. Et, de même que les produits de la désassimilation ne diffèrent des matières constituantes des tissus que par un changement de proportion dans la quantité de leurs éléments, de même les produits de la putréfaction ne diffèrent de ceux de la désassimilation que par de simples changements de rapports entre les quatre éléments principaux dont ils sont formés. Ainsi, depuis le moment où elle est séparée de l'org^anisme, auquel elle est devenue inutile, jusqu'au moment où elle retourne à son état le plus élémentaire, la matière organique subit une série de transformations qui s'accomplissent toutes dans les mêmes conditions générales, et qui ont pour effet de la faire passer du composé au simple ; et chaque métamorphose nou-

velle s'accuse par le même résultat : la ^nèse de matières toxiques. Celles-ci représentent donc une échelle ininterrompue; les différences qu'on trouverait peutêtre à ne comparer que les produits extrêmes qui en occupent le haut et le bas, s'effacent d'un deg^ré à l'autre ; la transition est insensible. C'est pourquoi nous appelons toutes ces matières, indistinctement, septiques ou putrides, et septicémies les maladies qu'elles provoquent. Qu'on ne nous reproche pas d'étendre trop loin le cercle de ces affections et de tomber dans une confusion contre laquelle nous avons été le premier à nous élever. Laissant de côté les divisions de la clinique, nous n'employons ici les mots septiques et septicémie que dans un sens tout à fait g^énéral; mais il nous semble qu'en pathologie, aussi bien que dans les autres sciences, à l'unité de l'espèce il faut une dénomination unique, quitte à multiplier les termes , autant qu'il est nécessaire, pour disting^uer les variétés.

Mais, nous dira-t-on, si vous admettez que la désassimilation et la putréfaction forment un processus unique, vous devez cependant reconnaître que cette dernière n'est pas seulement une simple combustion, mais bien une fermentation caractérisée par la présence d'infusoires microscopiques, et que, par conséquent, on peut la considérer comme distincte des actes intimes de la dénutrition. Cette objection est plus spécieuse que difGcile à relever. En effet, d'une manière g^énérale, on appelle fermentation un dédoublement des matières org^aniques avec production de ^az et de chaleur, et formation de substances nouvelles plus oxydées que celles qui leur ont donné naissance. Or, y a-t-il rien dans cet ordre de phénomènes qui s'éloig^ne assez de

ceux qui caractérisent la désassimilation pour en justifier risolement? Et cette chaleur, et ces produits de dédoublement, n'est^-ce pas à Toxyg^ène qu'ils sont dus? La combustion n'est-elle pas toujours le fait capital? Maintenant, que des ferments organisés puissent, par leur contact, activer ces transformations de la matière, c'est une question que nous n'ayons pas à discuter. Tous les auteurs ne regtirdent pas les infusoires, vibrions ou bactéries, comme éléments indispensables des matières putrides; mais, même en supposant qu'il en soit ainsi, quelle est leur valeur réelle? Ce sont des animalcules qui naissent dans les matières organiques soit au contact de l'oxygène de l'air, soit sous l'influence de celui qu'elles renferment; que l'on admette leur génération spontanée ou la préexistance de leurs germes, soit dans la matière elle-même, soit dans le milieu où elle est située, peu importe. S'ils ne se développent pas chez l'homme à l'état normal « c'est qu'ils n'y trouvent pas les conditions nécessaires à leur développement; c'est que les matières organiques qui forment les tissus, ou même celles qui en sont éliminées, n'ont pas encore subi un degré de décomposition assez avancé pour favoriser leur apparition. On les trouve seulement en abondance dans les corps putréfiés ; on les trouve aussi dans le sang des individus atteints de certaines maladies septiques; ce qui prouve simplement que dans ces maladies l'économie est infectée par de véritables produits de putréfaction, dans toute la force du mot. En somme, quel est donc le rôle des vibrions dans la production de la septicémie ? En les considérant comme partie essentielle des matières putrides, est-ce à eux qu'en est due la putridité? Non. La putréfaction, en

effet, engendre des composés chimiques parfaitement définis , tels que l'ammoniaque , le carbonate et le sulfhydrate d'ammoniaque, la leucine, la tyrosîne, Fhydrog^ne sulfuré, etc. Tous ces corps sont toxiques à l'état le plus pur. Il n'est donc pas besoin d'invoquer la présence d'un ferment organisé pour expliquer leur septicité. L'expérience, d'ailleurs, a déjà résolu cette question. C'est ainsi que, quand l'urine commence à se putréfier, ses éléments se dédoublent ; il y a là une vraie fermentation, et elle renferme d'innombrables vibrions ; mais si l'on neutralise les principes septiques par l'acide acétique, on peut injecter le liquide encore rempli de vibrions dans le tissu cellulaire sans occasionner aucun accident. L'ammoniaque, au contraire, semble entrer pour la plus grande part dans les effets septiques produits par Turine altérée (4).

Ainsi donc, s'il y a des différences entre la désassimi-lation et la putréfaction, elles sont plus apparentes que réelles. Seulement, les métamorphoses que subit la matière dans chacun de ces actes ne sont pas du même degré et ne s'opèrent pas dans les mêmes conditions. D'un côté, la vie, c'est-à-dire simplement le renouvellement des tissus, incessamment décomposés, par les matériaux puisés aii-dehors ; de l'autre, la libre pour*suite de cette décomposition sous l'empirç de toutes les influences extérieures. Mais, dans l'un et lautre cas^ le phénomène général et ses produits conservent toujours le même caractère fondamental, et ce processus peut se résumer ainsi : combustion de la matière, grâce à l'oxygène de l'air ou du sang ; réaction des éléments

(l) Men2el, Wien. med. Wochens., XIX,

constituants les uns vis-à-vis des autres^ avec dégagement de chaleur ; formation de produits de dédoublement, dont les plus avancés favorisent la genèse d'êtres microscopiques, lesquels peuvent à leur tour accélérer la décomposition organique ; en dernière analyse, retour de la matière à Télat originel qu'elle présentait quand la plante Ta puisée dans le sol pour en commencer la première élaboration.

Si nous nous sommes bien fait comprendre dans les pages qui précèdent, on voit que pour nous les matières qu'on désigne habituellement sous le nom générique de septiques ou putrides, à cause de la similitude de leurs effets, méritent aussi cette désignation unique par la similitude de leur origine et de leur nature; ce qui permet non -seulement de classer plus facilement leurs variétés, mais encore d'établir nettement, sur des bases solides, leurs limites définitives. On voit, en un mot, qu'il est bien difficile de dire, à ne considérer que ces matières en elles-mêmes, où finit la désassimilation, où commence la putréfaction. Cela est si vrai qu'on peut trouver dans le sang ou dans les tissus des produits qui, plus tard, sont aussi engendrés par la putréfaction , et qui, isolés, et quelle que soit l'époque de leur genèse, ont toujours la même composition chimique et les mêmes propriétés.

La leucine, par exemple, se trouve précisément dans ces conditions. On nous dit, il est vrai : a qu'il faut distinguer la leucine qui n'est que le produit de la putréfaction des éléments histogénétiques de celle qui résulte d'une décomposition physiologique auseindel'organisme(l). »Maispourquoi cette distinction ?Sans doute parce

(1) Froy, Traité d'histologie et d'histochimie, Paris, iBliy p. 41.

qu'elle répond à une idée naturelle, celle du temps, c'est-à-dire celle du rapport et de la succession des transformations org'aniques. Mais si Ton ne tient compte que de la substance en elle«méme, que de sa genèse, de sa composition, de son action, la division mérite-t-elle réellement d'être conservée? Non, car séparer arbitrairement deux produits dont l'analyse et l'expérimentation démontrent l'identité absolue, uniquement parce que l'un se forme pendant la vie et l'autre après la mort, ce serait, au mépris des idées actuelles les plus répandues, créer entre des phénomènes tout à fait analog^ues une différence imag'inaire ; ce serait croire que la matière peut tantôt être animée^ tantôt ne l'être pas, et qu'elle obéit pendant une certaine période à des lois préétablies qui seraient la cause des activités physiques, au lieu d'en être la simple expression ; comme si elle n'était pas constamment, éternellement active, et active par elle-même, aussi bien dans un corps en putréfaction que dans l'être vivant le plus parfait et le mieux organisé.

En vertu de leur nature commune, les matières septiques ont une propriété commune aussi, la putridité, propriété essentielle, fondamentale, qui ne leur manque jamais, et qui donne à chacune des maladies dans les quelles elles jouent un rôle son cachet spécial. C'est elle qui permet de réunir, en clinique, dans le g-roupe des septicémies, des affections dont l'analog^ie, à n'envisager que quelques symptômes isolément, aurait pu être aisément méconnue; mais, que la maladie s'appelle urémie ou fièvre typhoïde, ictère grave ou fièvre puerpérale, phlegmon diffus ou charbon, quels que soient sa forme, son intensité, ses caractères accessoires, on

Uumbert. ^

pourra toujours y reconnaître une maladie putride, et cette vieille dénomination est celle qui, à notre avis, répond le mieux à l'expression moderne de septicémie. Mais, à côté de cette propriété g-énérale, nous sommes loin de refuser aux matières putrides des propriétés particulières, inhérentes à chacune d'entre elles. En effet, si nous croyons qu'elles naissent d'un processus unique, nous avons reconnu qu'elles ne naissent paB toutes dans les mêmes conditions, qu'il y a des différences dans le lieu et l'époque de leur g^enèse, dans le rapport et le deg^ré d'oxydation de leurs éléments, différences qui peuvent en faire admettre un grand nombre de variétés. La choies térine et les matières extractives de l'urine, par exemple, sont deux variétés de matières septiques, de même que la cholestérémie et l'urémie sont deux variétés de septicémies. Mais est-ce une raison, parce que la plupart de ces substances ont des qualités accessoires distinctes, pour n'en pas faire une même espèce? Nous ne le croyons pas; et notre pensée à ce sujet est bien exprimée par Biilrolh (1), quand il fait remarquer qu'il ne faut pas nier aux poisons septiques, à cause de leurs propriétés communes, des propriétés spécifiques, et qu'il compare ces actions secondaires à l'action caractéristique de la belladone sur l'iris, de l'opium sur l'intestin, de la dig'itale sur le cœur,ce qui n'a pas empêché de les rang*er, en vertu de l'unité de leur pouvoir stupéfiant, dans une seule grande classe, celle des narcotiques. La virulence spéciale à certaines matières putrides, dont parlent les auteurs, n'a donc rien de contraire aux idées que nous avançons* Une

(1) Billroth, Éléments de pathologie chirurgicale générale, Paris, 1868, p. 313.

substance peut être appelée virulente, pour parler exactement, quand elle provoque toujours les mêmes effets, locaux ou g*énéraux,et quelle est susceptible de se transmettre avec les'mêmes caractères d'un sujet à un autre. Cette transmissibilité caractérise essentiellement les virus. Or, quand un poison septique est virulent, il ne faut pas croire, parce qu'il a un effet particulier, qu'il ait une nature particulière aussi; seulement, en vertu de certaines conditions encore mal définies, il emprunte une qualité nouvelle à Tindividu ou au milieu dans lequel il se développe. Et dans toute septicémie virulente, indépendamment des manifestations dues à la spécificité de Tarent toxique, on saisira toujours les g'rands caractères de l'infection du sang* par la matière putride.

L'action infectieuse des matières putrides est-elle due à un poison spécial, qu'on peut découvrir et isoler dans chacune d'elles, ou seulement à certaines combinaisons chimiques de leurs éléments? Après avoir lu Texposé qu'afait M.Blum des recherches des auteurs sur cepoint, on reste dans le doute ; aussi devons-nous nous tenir à cet ég»ard dans une réserve que nous commandent à la fois notre incompétence et l'incertitude des plus autorisés. Cependant, s'il nous est permis d'exprimer notre opinion, nous croyons qu'il n'est pas nécessaire d'admettre ici un poison particulier, une véritable entité toxique, dont Texistence nous paraît non-seulement contraire à la théorie que nous soutenons, mais encore absolument inutile. La composition chimique de certaines matières septîques est aujourd'hui parfaitement connue; pourquoi n'arriverait-on pas, dans un temps indéterminé^ à connaître celle des autres ? Nous savons

fabriquer de toutes pièces des substances, telles que Turée, par exemple, absolument identiques à celles qui résultent physiolog^iquement de la désassimilation. Ne peut-on pas supposer que les combinaisons des éléments qui constituent les produits de l'inflammation, de la g'angrène, de la putréfaction proprement dite, en un mot de toutes les substances putrides, seront un jour mises à nu, sans qu'il soit besoin d'invoquer, pour expliquer la putridité, un ag'ent spécial, encore imaginaire, et qui ne sert aujourd'hui qu'à dég'uîser notre îg'uorance? Quanta la virulence des matières septiques, la question est plus obscure encore. Si Ton peut définir un virus, en verlu de la certitude et de la constance de ses effets, on n'est jamais parvenu à en isoler aucun ; on ne sait sous qu'elle forme il se transmet. Toutefois, si nous avons refusé aux vibrions toute participation directe à la septicité des matières putrides en g^énéral, nous ne sommes pas éloigné de croire qu'ils peuvent, dans certains cas, servir de véhicules aux principes virulents.

Nous devons ajouter, pour terminer cet exposé, que si les matières putrides ne sont pas toutes également toxiques, elles peuvent quelquefois ne déterminer aucun accident et rester absolument sans effet. C'est qu'à certains degrés d'oxydation la matière organique est inoffensive, c'est a qu'elle passe plusieurs fois par des intermédiaires moléculaires qui la rendent tantôt septique, tantôt indifférente, avant d'avoir atteint sa complète décomposition» (1). N'est-ce pas là une preuve nouvelle à 1 appui de notre opinion qu'il n'existe pas de sub-

(i) Chalvet, Physiologie pathologique de l'inflammation. Thèse d*agré* gation, Paris, i869.

stance particulière qu'on puisse appeler poison septique, et que les matières putrides ne doivent leur activité qu'à Fétat chimique de leurs parties constituantes? Car si ce poison existait réellement, si sa genèse était intimement liée aux processus putréfiants, si la^utridité ne relevait que de lui, toutes les matières nées de ces processus seraient ég^alement toxiques, puisqu'elles ont toutes la même nature et la même origine.

On pourrait conclure des idées que nous avons émises jusqu'ici que Thomme, à Té tat normal, subit chaque jour un certain degré de putréfaction. Si nous ne craignions de paraître trop hardi en généralisant une expression à laquelle le langage usuel attache un sens si différent, nous n'hésiterions pas à l'affirmer ; mais au fond notre réponse sera la même , si nous disons que tous les jours l'homme crée en lui-même des matières putrides. Nous ne tenons pas à un mot, mais seulement à la pensée qu'il exprime.

La désassimilation, en effet, engendre incessamment des produits septiques ; s'ils n'empoisonnent pas dans l'état physiologique, cela tient non à leur qualité, mais seulement à leur quantité insuffisante, trop restreinte pour qu'ils puissent agir d'une manière efficace. Mais que leur proportion augmente, la septicémie apparaît. Nous avons à chaque instant sous les yeux les effets évidents de la trop grande activité du mouvement nutritif, et de son influence sur l'organisme.

L'inanition nous offre le type le plus frappant de cette désassimilation exagérée. Le sang reçoit constamment par le poumon de l'oxygène, et les tissus ne reçoivent plus, par l'intestin, de matériaux pour réparer leurs pertes. Au contact de cet oxygène, ils brûlent ; le sang

se remplit de produits de suroxydation, de matières extractives,il se charge de substances putrides. Le trouble de toutes les fonctions, la fétidité caractéristique de l'haleine et des sécrétions cutanées et intestinales, les sueurs, les hémorrhagies, la stupeur physique et intellectuelle, le délire, tout est marqué au coin de la putri* dite. L'individu se consomme lui-même ; il se décompose sous l'influence d'une combustion trop vive, et les produits de cette combustion, accumulés dans le sang*, en font un véritable liquide septîque. L'inanition est le type delà septicémie autochtone. Tout le monde connaît le typhus famélique, dont Virchow a fait une étude spéciale; pour nous, sans méconnaître la valeur des influences extérieures, du milieu, de la contagion, la cause première, fondamentale, de la maladie réside dans les sujets eux-mêmes, dans ces individus déjà à demi empoisonnés par eux-mêmes, et dont les sécrétions, l'exhalation pulmonaire, les déjections, empoisonnent encore l'air qu'ils respirent.

L'excès de la combustion nutritive, sans aller aussi loin que dans l'inanition, peut au moins favoriser singulièrement l'apparition des affections putrides. Le charbon, par exemple, est une septicémie; c'est une maladie virulente, mais avant tout putride. Or, ne se produit-il pas, primitivement, surtout chez des animaux surmenés, c'est-à-dire chez ceux qui ont présenté une exagération momentanée de l'oxydation physiologique, ce qu'on peut regarder à bon droit comme le premier degré de la putréfaction ? Haller l'avait déjà rema^qué quand il disait « que le sang des animaux surmenés et chassés à courre est non-seulement plus noir que de

coutume, mais fétide, et que leur chair elle-même devient rapidement putride. »

C'est par le même mécanisme qu on peut expliquer la septicité des produits de l'inflammation. Qu'un phleg*mon diffus occupe une surface un peu étendue, bientôt surviennent des phénomènes généraux g'raves, septicé^ miques. La rougeur, Télévation de température qui accompagnent la phlegmasie accusent assez l'exagération de l'activité des processus nutritifs. Les nouveaux produits d'oxydation qui en résultent sont absorbés, et ils agissent avec d'autant plus d'intensité qu'ils sont moins facilement éliminés ou qu'ils occupent une région plus énergiquement absorbante. Aussi est-ce dans les vastes phlegmasies du tissu cellulaire, profond ou sous-cutané, que se manifeste le plus rapidement la septicémie. Ce sont ces matières septiques de l'inflammation qui, jointes aux produits de sphacèle moléculaire, et mêlées au plasma exhalé par les vaisseaux, constituent le pus et lui donnent ses propriétés infectieuses. Quand l'inflammation va jusqu'à la gangrène, alors l'activité nutritive n'est plus en jeu; la gangrène est, en effet, une mort locale qui soustrait les tissus qu'elle frappe aux réactions physiologiques. Il n'est donc pas besoin de s'y arrêter ici, encore moins de parler de la septicité de ses produits. Il suffit de se rappeler ce que nous avons dit à propos de la putridité de toutes les matières qu'engendre la décomposition organique en général.

Arrivé au terme de cette étude préliminaire, nous pouvons en résumer les points principaux de la manière suivante :

La septicémie n'est pas une entité morbide, une ma-

ladîe proprement dite : ce mot nq doit exprimer que l'ensemble des phénomènes consécutifs à Tintroduction des matières septiques dans le sang. C'est l'empoisonnement parles septiques, comme le narcotisme est Tempoisonnement par les narcotiques. Ce terme général ne doit s'appliquer qu'à Fespèce. Les variétés seront qualifiées par des épithètes propres à chacune d'elles, (septicémie chirurgicale, puerpérale, typhoïde), ou même, si Ton veut, par des noms spéciaux que l'usage a consacrés (choléra, ictère grave, urémie).

Les matières septiques ou putrides ne sont que des produits de la combustion plus ou moins avancée de la matière organique. La putridité existe dès le moment où cette combustion dépasse les limites dans lesquelles la matière est propre à constituer les tissus.

Les matières putrides ont une origine et une nature communes ; leurs différences ne tiennent qu'à des variations dans la proportion de leurs éléments, ou aux virus dont elles peuvent être imprégnées.

Depuis leur naissance jusqu'à leur dissolution définitive, elles ne subissent que des métamorphoses successives qui s'opèrent toutes par le même mécanisme, et entre lesquelles il est impossible d'établir des limites, sinon utiles en pratique, du moins" rigoureuses en théorie. Désassimilation et putréfaction, au point de vue de la genèse des matières putrides, sont synonymes.

Moleschott (1) a dit : « La putréfaction continue la respiration après la mort.» A cette pensée si juste ne peuton pas, au moins dans l'étude de la septicémie, ajouter ce corollaire : la respiration commence la putréfaction pendant la vie?

(i) Moleschott, La circulation de la vie, Paris, 1866, t. II, p. 40.

Pour marcher sur un terrain sûr dans la voie que nous nous sommes tracée, les considérations qui précèdent étaient nécessaires ; c'est ce qui justifie le développement que nous leur avons donné. Maintenant, abordant l'étude particulière de la septicémie intestinale, nous examinerons successivement l'origine et la nature des différentes matières putrides qui peuvent être absorbées par la muqueuse digestive ; le mécanisme de cette absorption ; les états patholog^iques qu'elle fait naître ou qui favorisent sa production. En terminant, nous insisterons surtout sur un point auquel pourront s'appliquer spécialement les résultats de nos recherches, sur les occlusions de l'intestin.

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