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CHAPITRE IL Pathogénie et Physiologie pathologique

Les intoxications auxquelles appartient la septicémie intestinale, c'est-à-dire celles où le poison pénètre par une surface normale, reconnaissent toutes un même mécanisme. C'est toujours un acte physiolog^ique s'exerçant sur des matières étrangères à son accomplissement habituel. Au lieu de respirer de l'air, le poumon respire des miasmes ; au lieu d'absorber des principes nutritifs, l'intestin absorbe des matières putrides.

Tout le monde connaît les accidents produits par l'atmosphère viciée des amphithéâtres, le catarrhe intestinal qui succède à certaines nécropsîes, surtout quand le tube digestif a été ouvert et qu'on a respiré, pendant

un certain temps les émanations putrides qui s'en échappent. Ces miasmes absorbés par le poumon ont ag'i consécutivement sur Tintestin ; mais entre la muqueuse pulmonaire et la muqueuse dig'estive il y a un intermédiaire indispensable, le sang». Il y a donc eu primitivement infection du sang», septicémie.

Si l'existence d'une septicémie d'origine pulmonaire, admise aujourd'hui par tous les auteurs, est prouvée par cet exemple vulg'aire comme par tant d'autres, d'un ordre plus élevé, que nous pourrions emprunter à la pathog^énie des maladies infectieuses, on est en droit de supposer, à priori^ l'existence d'une septicémie d'or ig*ine intestinale, quand on considère la puissance d'absorption de l'intestin, son étendue, et les nombreuses .conditions de putridité des matières qui le parcourent. Nous verrons qu'ici l'idée préconçue, que le seul rai- . sonnement peut faire naître, est pleinement justifiée par l'observation.

On a dit que « la muqueuse dig'estive semble peu favorable à l'absorption des substances putrides »(1). Nous sommes d'un avis tout différent. Cette absorption se réalise facilement, elle est fréquente, et nous espérons en donner des exemples assez frappants pour expliquer l'importance que nous lui attachons. Si jusqu'à présent la septicémie intestinale a passé trop inaperçue, c'est peut-être parce qu'on ne Ta pas cherchée assez souvent ; c'est parce qu'on n'a pas assez tenu compte de la multiplicité de ces causes. Depuis long*temps, il est vrai, l'attention s'est portée sur les phénomènes produits par les matières sep tiques venues du dehors et introduites

(i) Blum, loc, cit., p. 30.

directementdans les voies dig^eslives; ce n'est qu'un côté de la question, nous pourrions dire le moins important. Mais on s'est à peine occupé des substances putrides qui se forment surplace, dans Tintestin même. Cependant nous voyons tous les jours des maladies, g^énérales ou locales, qui peuvent leur donner naissance. Dans les premières, le contenu de l'intestin se putréfie à cause de cette tendance générale à la mortification imprimée aux tissus et aux humeurs par Tinfection primitive ; dans les secondes^ l'intoxication relève directement de la lé* siun anatomique: toutes les fois que l'intestin est obstrué ou même simplement rétréci, toutes les fois que ce rétrécissement est assez considérable pour s'opposer au libre cours des matières qui y sont renfermées, celles-ci se décomposent, et, en se décomposant, elles eng^endrent des produits septiques. L'état d'opportunité pour la septicémie intestinale est constitué*

Nous aurons donc deux points à examiner successivement dans la pathog'énie et la physiologie pathologique de cette septicémie.

I. Les principes infectieux existent dans les matières ntroduites dans le tube digestif.

IL Ces matières sont primitivement saines, mais elles subissent dans l'intestin des transformation^ qui les rendent infectieuses.

LBS MATIÈRES PCTRII^BS VIENNENT DU DEHORS.

§ I. — Matières putrides diverses.

Cette première partie de notre travail en est, sans contredit, la plus facile et la moins sujette à discussion.

Mettre à contribution les expériences des physiolog^îstes et les observations des cliniciens, voilà, sur ce point, à quoi se réduit à peu près notre tâche.

Depuis nombre d'années, les premiers ont cherché à déterminer les effets consécutifs à l'absorption des matières putrides par l'appareil de la dig'cstion. La plupart du temps ces effets ont été les mêmes : il y a eu empoisonnement. D'autres fois, les expériences sont demeurées sans résultat ; mais, sur le nombre, ce sont des exceptions qui sont loin d'infirmer la règle. Nous verrons, d'ailleurs, en résumant brièvement quelques-unes de celles qui démontrent Faction infectieuse des matières putrides introduites dans Fintestin, quelles sont assez significatives, qu'elles ont été répétées assez souvent avec le même succès pour que nous puissions en tirer une conclusion légitime.

Un grand nombre de ces expériences ont été instituées en vue d'élucider les conditions pathogéniques de certaines maladies infectieuses, telles que la fièvre typhoïde, le choléra. C'est ainsi que J. Meyer (1) a produit les symptômes du choléra et des lésions anatomiques correspondantes, en injectant dans l'estomac des matières cholériques. Il a obtenu le même résultat avec des matières diarrhéiques ordinaires. Des poules nourries par Charcellay (2) avec les mêmes substances succombèrent à des accidents analogues. Thiersch (3) prétend que ces matières ne donnent lieu au choléra qu'après un certain temps nécessaire à leur décompo-

(1) J. Meyer, Wirchow's Archiv, IV, 18o2.

(2) Charcellay, Gazette hebdomadaire, 1856, p. 240.

(3) Thiersch, Infection's Versuche an Thieren, Mûnchen, 1856.

sition. Les expériences de Tieg^ros et Goujon (1) déposent contre cette opinion. Ils ont obtenu des symp^ tomes caractéristiques, soit avec des déjections récentes, soit même avec le sérum du sang*. Les mêmes effets ont été observés par Guttmann et Bag'inski (2), D'ailleurs, que ces matières intestinales provoquent un véritable choléra ou seulement une intoxication putride, qu'elles aient plus ou moins d'activité selon qu'eslles sont fraîches ou desséchées, c'est un sujet de discussion qu'il nous est tout à fait inutile d'approfondir. Les faits précédents ne sont intéressants pour nous que parce qu'ils confirment l'absorption des matières septiques par le tube digestif. Toutefois, il est juste de reconnaître que Legros et Goujon sont arrivés à des résultats moins rapides en introduisant ces matières dans l'estomac, qu'en les injectant dans la trachée, dans les veines ou dans le tissu cellulaire.

Plus récemment, on a essayé de déterminer des accidents d'intoxication avec des matières putrides qui n'avaient aucun caractère spécifique. En 1853 Stich (3) empoisonne des chiens auxquels il fait manger des excréments humains. Schweninger (4) observe des phénomènes de septicémie et constate des altérations du sang* après l'injection dans l'estomac de fibrine corrompue à divers degrés. « Hemmer porte dans l'estomac de divers animaux trois séries de substances : de la sérosité putride filtrée, de Is sérosité putride non [filtrée, l'extrait

(l) Legros et Goujon, Journal de Tanatomie, etc., de M. Ch. Robin, (î) Guttmann et Baginskî, Gazette hebdomadaire, 1866.

(3) Stich, Charité Annalen, 1853, 2 Heft.

(4) Schweninger, Bayer. iErztl. Intelligenzblatt, 1866.

aqueux de matières putrides. Toujours ieà animaux éprouvèrent de violents troubles dig^estifs et nerveux (1).» Il n'y eut de variations que dans l'apparition des accidents, qui se terminèrent toujours par la mort. Enfin, en 1866 et 1869, Coze et Feltz (2) font encore mourir des lapins et des chiens par Tinjection de matières putrides dans Testomac.

Toutes ces expériences ont assez de valeur et présentent des garanties assez sérieuses pour nousdispen» ser d'en citer davantage. Compléter l'historique de la question par des recherches plus étendues serait un travail inutile. Il nous suffisait d'appeler à notre aide quelques faits indiscutables.

Nous garderons la même réserve au sujet des preuves que nous pourrions emprunter à la pathologie. Déjà Kierner et Fodéré avaient rapporté plusieurs cas d'empoisonnement consécutifs à l'ingestion de matières corrompues. De nos jours , Griesinger , dans son remarquable traité des maladies infectieuses, déclare que la cause de ces maladies ne réside pas seulement dans l'absorption de matières gazeuses par le poumon , mais aussi dans celle de matières putrides par la muqueuse digestive. o Les causes du typhus , dit-il, peuvent résider dans la nourriture, quand, lors d'une alimentation tout à fait insuffisante, des matières corrompues et plus ou moins putrides adhèrent à la nourriture, ou quand, du reste, ces matières se trouvent dans l'aliment lui-même (3). » Ce mécanisme joue pour lui un rôle important dans la genèse de la fièvre typhoïde, de

(1) Blum, loc. cit., p. 30.

(2) Coze et Feltz, Gazette médicale de Strasbourg, 4866 et 1869.

(3) Griesinger, Traité des maladies infectieuses, Paris, 4868, p. 189.

-sala dysenterie, du choléra. L'influence des aliments so^ lides, celle des boissons, sont de sa part l'objet d'une attention particulière, et, après l'avoir lu, il semble difficile de ne pas partag'er son avis.

Cependant on n'éprouve pas toujours d'accidents pour avoir fait usagée d'aliments plus ou moins décomposés. Nous avons dit aussi que tous les expérimentateurs n'ont pas déterminé d'empoisonnement chez les animaux par l'ingestion forcée de matières putrides. Leur innocuité s'expliquerait alors par Tciction qu'exerce sur elles le travail dig^estif. Confirmant sur ce point l'opinion de Spallanzani, Cl. Bernard a montré qu'en effet le suc g'astrique peut, en vertu de ses propriétés spéciales, annihiler leur pouvoir septique. M. Robin (1) a conclu de même , après avoir vu des chiens manger impunément des déjections de cholériques. Sans méconnaître la valeur de ces faits et celle de leur interpré* tation, faut-il donc voir dans le suc g'astrique ou dans les autres liquides digestifs de véritables contre-poisons des matières putrides? Non, il faut seulement reconnaître que certaines circonstances peuvent tantôt faciliter, tantôt entraver leur intervention. M. Robin a vu, lui aussi, des animaux succomber. C'est que, dans ce cas, selon lui, les matières ing^érées étant en quantité excessive, le suc g'astrique a été insuffisant pour les attaquer entièrement. L'excédant a agi comme poison. Il faut donc tenir compte de la quantité des matières putrides; mais il faut prendre aussi en considération leur qualité, leur degré de putréfaction , leur virulence. Il en est de même de la qualité et de la quantité des sucs digestifs,

(1) Robin, exp. citées dans l'art. Choléra, Nouv* Dict, de méd. et de chir* pratiques, T. viij p. 378*

de Tétat général antérieur de l'organisme, de sa réceptivité pour le poison septique. Ainsi nous persistons à croire que le plus souvent les matières putrides, qu'elles contiennent un principe spécial ou non, peuvent pénétrer jusque dans l'intestin en conservant Tentière liberté de leur action toxique. Les faits contraires, quelque légitimes qu'ils soient , ne nous ôteront pas celte conviction.

La différence entre les résultats de deux expériences également bien faites n'implique pas la nécessité de rejeter l'une et d'adopter l'autre. Il y a des exceptions partout : on est forcé d'en admettre d'innombrables en physiologie et en pathologie ; chaque variété de septicémie a les siennes. Bien des piqûres anatomiques, même faites dans les conditions en apparence les plus mauvaises, ne déterminent pas d'accidents ou n'en font naître que de très-légers. Qui hésiterait, cependant, à placer une telle inoculation au rang des plus puissantes causes de septicémie?

§ 2. ~ Pus.

Les matières septiques dont nous nous sommes occupé jusqu'à présent ont été fournies à l'individu par le monde extérieur. Il en est une qu'il peut fournir luimême; nous voulons parler du pus. Quelques auteurs ont déjà attiré l'attention sur la part que peut prendre ce liquide introduit dans les voies digestives à la production de la septicémie; nous aurons l'occasion d'y revenir. Ce que nous venons de dire à propos des matières putrides en général trouve ici une nouvelle application. Le pus, en effet, ne provoque pas toujours la septicémie intestinale; il n'est pas absorbé, dans tous les cas indis-

tinctement, par rialestin. Il y a tant de variétés dans sa quantité, dans le lieu et le raode de sa pénétration, dans la durée de son contact avec la muqueuse digestive, que son influence est subordonnée à une foule de conditions complexes. Un exemple fera mieux ressortir Fimportance de ces distinctions : un malade est atteint d'un abcès de la fosse iliaque, ouvert dans le côlon ; un autre d'un abcès de la bouche. Chez le premier, le pus versé dans le g*ros intestin parcourt une surface peu étendue et relativement peu absorbante, et arrive rapidement dans le rectum, d'oii il s'échappe à de courts intervalles, soit seul, soit avec les matières fécales. Le pus qui vient de la bouche , introduit incessamment avec la salive, mélangé aux aliments, confondu j brassé en quelque sorte avec eux, favorisant par son contact leur décomposition, traverse toute la long'ueur de l'intestin g'rêle. Si la septicémie intestinale doit se développer dans un de ces deux cas, avons-nous besoin de dire que c'est dans le second?

Le pus est-il septîque à l'état frais, ou ne le devient-il que par suite d'une décomposition ultérieure? Les expériences d'Otto Weber et de Billroth(l) ont tranôhé cette question. Le pus, tel qu'il est sécrété, constitue une matière putride, toxique; s'il n'est pas digéré, il peut empoisonner. Toutefois, que par son séjour dans l'intestin il éprouve une décomposition rapide, qu'il y acquière des propriétés spéciales que ne peut présenter le pus normal , c'est ce qu'il nous semble lég^itime d'admettre. Le prouver, c'est répondre à ceux qui, malg*ré l'autorité des auteurs que nous venons de nommer,

(1) Billroth, Études expôrimentales sur la fièvre traumatique, etc., Archives gén. de médecine, 1865 et 1866.

Humbert. 3

croient encore à son innocuité primitive. De tout temps, les organes digestifs ont été connus pour communiquer aux collections liquides , purulentes ou autres, qui les avoisinent, des caractères particuliers. Telle est l'odeur fétide du pus renfermé dans un abcès qui ne communique pas avec l'intestin , mais qui s'altère sous Tinfluence seule de l'endosmose gazeuse. Les abcès pérityphliques, ceux de la marg^e de l'anus sont dans ce cas. Eh bien , si du pus peut ainsi s'altérer par un simple contact médiat avec les matières intestinales, cette altération ne pourra-t-elle pas se produire plus sûrement et plus rapidement encore quand il sera contenu dans l'intestin lui-même? Ainsi, fût-il inoffensif en entrant dans les voies digeslîves , il pourrait y devenir infectieux. Pour nous, il est toxique d'emblée; mais nous ne pouvons nous empêcher de croire que, mêlé aux liquides et aux g*az intestinaux qui constituent un milieu tout à fait spécial, il n'emprunte à ce milieu certaines qualités spéciales aussi , qui feront défaut au pus abandonné à lui-même et décomposé à Tair libre.

Ces quelques mots sur les transformations possibles du pus après son ing'estion anticipent peut-être sur les pag'cs qui vont suivre. Mais comme nous ne devons pas entrer dans de plus long's développements sur l'action de ce liquide en particulier, il était inutile de scinder ce que nous avions à en dire et d'y revenir à deux fois.

LES MATIÈRES PUTRIDES SE FORMENT DANS l'iNTESTIN*

§ 1. — Décomposition des matières contenues dans P intestin. L'intestin réunit toutes les conditions les plus pro-

pices au développement de la putréfaction. Ces conditions «se rapportent à quatre chefs : elles sont relatives à la temj)érature , à Télat hygrométrique du milieu dans lequel le corps est plongée , à l'état actuel de ce corps, à la nature du milieu ( 1) » .

« Une chaleur modérée est une des conditions les plus favorables à la décomposition putride (2) » . 11 suffit de rappeler que la température moyenne de l'intestin dépasse 37 degrés.

«L'humidité exerce une puissante influence sur le développement de la putréfaction (3) ». N'y a-t-il pas dans l'intestin une humidité constante? N'est-elle pas encore augmentée, quand il y a obstacle au cours des matières, par l'apport incessant des sucs intestinaux, dont la partie excrémentielle ne trouve plus d'issue?

Le contenu de l'intestin se compose essentiellement de substances organiques. Tant qu elles ne sont pas absorbées, elles ne font pas partie intégrante de l'individu, on peut les considérer comme situées absolument en dehors de lui. Quand les fonctions de l'intestin sont troublées, elles sont presque entièrement soumises aux phénomènes physico-chimiques qui régissent la matière ; ces phénomènes, on le voit, trouvent ici des conditions exceptionnelles d'activité. Les matières intestinales sont donc éminemment putrescibles. Nous savons que ce sont elles qui se décomposent les premières sur le cadavre ; elles commencent même à s'altérer avant la mort.

Enfin la putréfaction s*effeotue rapidement à l'air

(1) Orfila, Dictionnaire en 30 vol.j article Putréfaction, T. 26, p. 518

(2) Ibid.

(3) Ibid.

libre, mais plus rapidement encore dans certains gaz, dans l'hydrogène sulfuré en particulier. Or, la présence de rhydrogène sulfuré dans Tintestîn est constante.

11 est inutile d'insister davantage sur ces considérations. Elles suffisent à nous convaincre que la putridité des matières intestinales trouve, dans le milieu même où elle est appelée à se produire, un puissant auxiliaire.

Les causes de cette putridité soi^t nombreuses; elles sont assez variées pour qu'il semble difficile de saisir, au premier abord, les liens qui les unissent, les caractères communs qu'elles présentent. Cependant on peut, d'une manière générale, les diviser en deux classes seulement, suivant que les matières sont retenues dans l'intestin, ou qu'elles conservent la liberté de leur cours.

Au premier groupe se rapportent toutes les occlusions, hernies ou étranglements internes, rétrécissements organiques ou accidentels. Mais un obstacle matériel n'est pas indispensable. Dès qu'il y a arrêt , stagnation, quelle qu'en soit la cause, le résultat est le même; c'est ce que l'on observe dans les cas de rétention simple, où le calibre de l'intestin est conservé, où il peut être même augmenté quand les tuniques sont paralysées et distendues par les gaz. Le processus est toujours unique : les jnatières intestinales ne circulent plus, elles ont le temps de subir, avant d'être expulsées, un csrtain degré de décomposition ; elles se putréfient ; leur absorption fait naître la septicémie.

Le deuxième groupe comprend différentes maladies dans lesquelles les évacuations, loin d'êfre supprimées,

peuvent être plus fréquentes et plus abondantes que de coutume : ce sont des affections g'énérales, où la lésion intestinale, quand elle existe, ne joue qu'un rôle secondaire. Le poison septique, venu du dehors, s'introduit dans le sang* par une surface quelconque, accidentelle ou normale; son premier effet, rapide, immédiat, est de le rendre plus ou moins impropre à la nutrition et à Tentretien des actes physiolog^iques. Sous l'influence de l'altération du liquide qui leur donne ordinairement l'activité et la vie, les tissus et les humeurs s'altèrent à leur tour. De tous nos organes, l'intestin est un des premiers à éprouver les effets de l'infection putride; c'est là un fait commun à la plupart des septicémies. Le libre fonctionnement de la muqueuse est entravé, sa structure même peut être atteinte; les liquides quelle secrète sont profondément modifiés, soit dans leur quantité, soit dans leurs propriétés; le contenu de l'intestin ne tarde pas à se putréfier, et la septicémie intestinale peut alors compliquer la maladie primitive qui lui a donné naissance; elle peut eu faire varier les symptômes, la marche et la durée.

L'insuffisance des sucs digestifs peut produire le même effet que leur altération. Que leur sécrétion soit réellement diminuée, ou, ce qui est plus fréquent, que les aliments aient été ing^érés en quantité excessive, ces sucs n'ont alors par eux-mêmes aucune puissance toxique, leur insufffisance n'est que relative; mais c'est assez pour que le superflu de la masse alimentaire, n'étant

pas attaqué par eux, demeure soustrait aux réactions physiologiques qui peuvent prévenir sa décomposition. En vertu de la multiplicité des causes de la septicémie intestinale , la rapidité de la putréfaction et de

l'absorption des matières putrides peut varier suivant un grand nombre de circonstances, telles que la nature et la durée de la maladie ou de la lésion anatomique initiales, l'état de la muqueuse, Tâg^e et la constitution du malade, les affections antérieures ou intercurrentes. Seul, le résultat est invariable. Sous rinfluence de la putréfaction, le contenu de Tintestin chang*e de composition et d'aspect ; ce n'est plus du chyle dans l'intestin g^rêle, ce ne sont plus des matières fécales dans le g^ros intestin. C'est un liquide épais, d'un jaune brun ou verdâtre, souvent mêlé de bulles gazeuses quand il a été longtemps brassé par le mouvement péristaltique, et d'une odeur fétide spéciale. L'analyse y démontre la présence d'un grand nombre de substances putrides ; mais celles-ci n'ont pas toutes la même origine. En effet, à l'état normal, les matières intestinales sont formées non-seulement par les aliments, mais aussi par les humeurs excrémento-récrémentitielles versées dans toute la longueur du tube digestif. Or, à part les produits communs à toute espèce de putréfaction, tels que la tyrosine, la leucine, Tammoniaque pure ou combinée aux acides carbonique et sulfhydrique, etc., l'intestin peut renfermer, spécialement dans les cas de rétention, des matières toxiques qui sont nées des processus nutritifs. Physiologiquement, elles n'ont pas d'influence délétère, parce qu elles sont en petite quantité et rapidement expulsées; mais une accumulation insolite peut leur permettre d'exercer leur puissance. Les unes sont dues aux métamorphoses des aliments, par exemple, les acides lactique, acétique, butyrique; les autres sont uniquement formées de la partie excrémenlitielle des fluides digestifs.

En étudiant ces dernières, on peut se demander si elles ag'issent simplement comme les matières putrides en g'énéral, ou si elles ne contiennent pas un produit spécial qui pourrait, en s'accumulant, être réâorbé et donner à la septicémie intestinale ce type particulier qu'elle présente dans toutes les occlusions. Les recherches de quelques physiologpistes à ce sujet, notamment celles de A. Flînt, nous font un devoir de nous arrêter un moment sur ce point.

§ 2. — De la stercorine.

En 1833, Boudet (1) découvrit dans les excréments une substance à laquelle il donna le nom de séroline. Plus récemment, elle a été de la part de Flint (2), qui l'appelle stercorine, l'objet d'un travail important. On l'obtient par des procédés et sous une forme que nous n'avons pas besoin de décrire; nous renvoyons pour ces détails de pure chimie au travail orig^inal. La stercorine est due à la transformation de la cholestérine ; celle-ci, née principalement de la désassimilatîon de la matière nerveuse, est séparée du sang» par le foie et versée par lui dans Fintestin. Gomment se fait-il donc qu'on n'en retrouve aucune trace dans les excréments? C'est qu'elle a passé à l'état de stercorine, produit qu'on peut rang^er à côté de l'urée dans la classe des matières excrémentitielles.Or,sila stercorine, ainsi formée dans l'intestin, ne peut plus en sortir librement, pourquoi n'y serait-elle pas absorbée au même titre que les autres matières putrides en g'énéral? C'est une substance nettement définie, dont

(1) Boudet, Annales de chimie et de physique, 1833, t. LU.

(2) A. Flint, Recherches expérimentales sur une nouvelle fonction du foie, Paris, 1868.

rexistence est constante ; pouT*quoi ne serait-elle pa^ la source d'une variété de septicémie qui est constante aussi, et qui se reproduit toujours dans les mêmes cas, avec les mêmes caractères?

L'urémie est indiscutable : si la cholestérémie, due à Flint, n'est pas aussi universellement admise, elle a appelé l'attention de tous les patholog^istes, elle compte aujourd'hui un assez ^rand nombre de partisans. Eh bien, à côté de ces intoxications, l'empoisonnement par la stercorine, la stercorémie, ne viendra-t-elle pas prendre une place que l'analog^ie seule peut lui donner aujourd'hui? Il faudrait, pour l'affirmer, de nouvelles recherches, et Ton ne saurait mieux faire que de dire avec Flint : « Ces questions demandent, pour être résolues, de long'ues et laborieuses séries de recherches. Ce que l'on a fait en partie pour l'urée doit se faire pour la stercorine, avant que nous puissions arriver à une idée précise de son rôle patholog^ique (1). » En attendant que le physiologiste américain ait réalisé les espérances qu'il nous fait concevoir, si la stercorémie n'est qu'une hypothèse, cette hypothèse ne manque pas du moins d'une certaine vraisemblance.

§ 3. Absorption des matières putrides à la surface de F intestin .

Quelle que soit la nature des matières putrides intestinales, le mécanisme de leur absorption est fncile à comprendre. Elles forment une masse à peu près complètement liquide dont la dissolution est encore favorisée par les sucs intestinaux, incessamment sécrétés, et d'autant plus abondamment que l'irritation locale est

(1) Flint. oc. cit., p. 75.

plus vive; les principes septiques peuvent donc facilement traverser la paroi des vaisseaux. Ils trouvent encore un véhicule dans la partie recrémentitielle des liquides dignes tifs. Ceux-ci, au contact des matières putrides, deviennent putrides aussi ; sortis inoflFensifs des vaisseaux, ils y rentrent avec des propriétés infectieuses. Enfin la muqueuse présente souvent des altérations plus ou moins étendues, plus ou moins profondes; son épithélium, première barrière àTintroduction des substances étrang^ères, tombe et n'est pas renouvelé; des ulcérations apparaissent ; la voie s'ouvre tous les jours davantag'e. Les g'a^ apportent aussi leur concours à cet empoisonnement. Car les substances putrides peuvent aussi pénétrer dans le sang à Tétat g»£izeux par l'intestin, absolument comme elles y pénètrent par la muqueuse pulmonaire dans un si grand nombre de maladies infectieuses. L'absorption des gaz dans Tintestin est hors de doute; témoin la disparition spontanée de certaines tympanites qui donnent quelquefois à l'abdomen un volume si considérable. Mais ils n'ag*issent pas seulement en vertu des propriétés délétères qui leur sont spéciales ; il faut encore tenir compte de leur influence purement physique, de cette pression constante qu'ils exercent sur la surface interne de l'intestin, pression qui est un des meilleurs auxiliaires de l'absorption physiologique et qui, plus que doublée dans certains cas, favorise aussi singulièrement l'absorption des matières putrides.

En terminant ces considérations sur la formation spontanée de produits de putréfaction dans l'intestin, nous croyons devoir les résumer par les lignes suivantes qui en expriment le sens général avec autant de justesse

que de précision ; c'est Topinion de Stîch, exposée par Griesin^er: (1) « L'org^anisme animal porte toujours en dans lui le contenu de Tin testin (peut-être aussi dans celui de Texhalation pulmonaire), les matériaux d'un empoisonnement putride. Leur influence dans le cours normal des processus physiologiques semble être détruite par des modifications antérieures qui consistent en partie dans les actes fonctionnels de la muqueuse correspondante, en partie dans une élimination nouvelle et prompte et dans la destruction des matières résorbées » .

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