ALI
§ 90. Ledigramme ai, possède quatre prononciations :
lo é (ou è, ê, suivant les cas) : chantai, pair, laine, palais, gaine ; ^ e labial (§ 116) : faisons, faisant ; 3« a + t consonne : aïeul, baïonnette ; 40 è + i consonne : paie,
* Pour la commodité du lecteur, j'examinerai les différentes graphies des voyelles en suivant le plus possible ce que V. Hugo a si justement appelé « le désordre alphabétique », au lieu d'adopter une classification plus rationnelle, sauf là où il y aura nécessité de grouper ensemble certaines d'entrés elles que leurs analogies d'origine ou d'emploi obligent à rapprocher, comme au et eaïf, par exemple, ain, ein, in et en, etc.
AI prononcé é, è ô ^
91. Cet ai a les origines les plus diverses. En voici quelques-unes :
1^ lat. a2 : aile, chair, clair, graine, laine, pair y palais, etc., de a/a, camem, clarum, *grana, lana, parcm, palatum ;
2^ lat. ae : air, de aer;
30 lat. œ : airain, de a^ramen '^;
40 lat. a + consonne + e : chaîne, chaire, de cat-ena, ca-th-edra ;
30 lat. a -f consonne 4- i : chantai, gaine (vfr. </aïne *), traître (vfr. traître), de cantav-i, va-g-ina, tra-ditor;
60 lat. a -\- j : maire, de wa;or ;
70 lat. e (le plus souvent par lintermédiaire de vfr. oi) : faible, disait, taie, craie, monnaie, de flebile, dicebat, theca, creta, monela^ ;
8» lat. en (par l'intermédiaire de vfr. oi), dans le suffixe -ais de anglais, français; le suffixe -cmts, réduit à ^-esis dans le latin populaire, est devenu en français -m, puis -015 et finalement -ais ;
9« lat. i : ^pats, domaine, raie, glaise, de spissum, dominium, riga, *glitia;
10> lat. 0 : connaître (vfr. connoistre), de cognoscere ;
llo lat. 0? : économe, de œconomum.
On ne peut donc invoquer, pour la conservation de ce digramme, aucune raison sérieuse tirée de ses origines, et l'orthographe officielle elle-même, malgré sa prétention étymologique, n'hésite pas à écrire e en plus d'un endroit où « l'étymologisme » commanderait ai. Ex. : églantier, arable, amer, essieu, lumière, fougère, envier, etc. (v. p. 78). La simplification de ai en e est d'ailleurs fort an-
^ Avant le groupe at Tordre alphabétique appellerait Texamen d'un autre groupe, également prononcé é : c'est œ, qui figure dans cœcum, cœcal ; mais, ces mots appartenant à la langue scientifique bien plutôt qu'à la langue courante, il vaut mieux, je crois, les laisser en dehors de la réforme et leur conserver leur orthographe étymologique au lieu de les simplifier en sécom,sécal (y. ci -dessous §595).
* Pour passer au son e, représenté par ai, le a lat. a eu besoin de se trouver dans des conditions particulières d'accentuation et de voisinage médiat ou immédiat par rapport à certaines voyelles ou consonnes : de ces conditions je ne dirai rien, ayant à m'occuper ici non de l'histoire de la langue, mais seulement des réformes à introduire dans sa graphie.
^airain était en vfr. arain, de lat. pop. *aramen; airain, d'après le a? de œramen, est dû à une réaction étymologique du xvi' s.
* Dans tous les exemples que renferme la présente étude, j'emploie l'abréviation vfr. dans un sens général, pour désigner le français antérieur à la période classique, sans faire de distinction entre l'ancien français proprement dit (xi'-xiv* s.) et le moyen français (xiv-xvi' s.).
^ De même la désinence -ate, usitée pour désigner certains groupes d'arbres [chên-aie, coudr-aie, châtaigneraie, etc.), dérive de lat. -ela, pluriel du neutre -etum, dont le rOle était pareil : querçelum, coryl-etum, castafi-etum^
cienne dans notre écriture ^ et bien souvent le ai actuel n'est qu'une réaction étymologique, due au désir de rappeler le mot latin : ainsi nous écrivons chair, frais (sbst.), clair, pair, aile, épais, là où le vfr. écrivait cher, fres, cler, per, ele, espes 2. Ajoutons que cette réaction étymologique se montre parfois erronée, comme cela a lieu pour épais, faible, parfait, frais (sbst.), frais (adj.), etc., qui sont en désaccord avec leurs origines (lat. spissum, flebilc, perfectum, a.h.a. fridu, frise). C'est également ainsi qu'on a substitué sans motif blaireau à vfr. blereau. De ce mélange arbitraire des notations e et ai résulte un fouillis orthographique des plus gênants et dans les complications duquel aucun point de repère ne nous aide à nous débrouiller, parce que toutes les lois de l'analogie y sont violées. Ex. :
atle (ala) en regard de bêler (balare)
airain (œramen) — ère [œra]
fratrie (de frère, lat. fratrcin) — confrme (de frbre)
\air (tarium) — vérole (b. lat. tariola)
aigle (aquila) — (églantier (de vfr. aiglent,
lat. pop. *aquilentum p. *aculentum) aiguière (de vfr. aiguë, lat. aqua) — ^vier, de eau (vfr. aivier,
cp. aquarium) iaie(theca) — bibliothèque (bibliotheca)
pair (parent) — mer (mare)
clair (clarum) — amer (amarum)
aisselle (axilla) — essieu (* axile)
§ 92. Béglementation. — Ce qui ressort des exemples précédents, c'est qu'il faut opérer une simplification générale du groupe ai et le remplacer partout par e.
' E^. : frêle (xv* s.), grêle (xvi' s.), guaret (xia' s.), serement (xiii'' s.), lernie (xir 8.), subsUtués à vîr.fraile, graile, guarait, sairement, lairme {lai. fragilem, gracilem, * caractum, sacramentum, lacrima), aimesnage, jéanl, qui remplacent mamiage ei jaiant (de lat. pop. *manstonaticum, *gagantem,), l'un au xiir s. l'autre au xii*.
Avant do se noter par e et tout en continuant de s'écrire par ai, la prononciation de cette diphtongue avait évolué graduellement de ai à aè pour aboutir d'une façon déûnitive à é.
* De même hait a été substitué à vfr. het de haïr {*hatire, latinisation de germ. hatjan) .
Nous écrirons donc :
bè (p. bat, lat. badium)
comme on écrit :
bouche b^e (de b^er, lat.
pop.* batare)
*acer-
éle
b^ler
èrin
^re
frèrie
confrérie
ègle
églantier
ègre (lat. pop.* acrum, class. acrem) *
arable (lat. pop
arborent)
^guière
(fvier
clcr
amer
per
mer
tèe
bibliothèque
monèe (p. monnaie, lat. moneta)
crée (p. crate. lat. creta)
rsselle
fèble (p. faible, lat. flebile)
ici (p. fait, lat. factum)
parfet (p. parfait, lat. perfectum) très (p. frais, a. h. a. frise) 2 lampadère (b. lat. lampadarium) ^
bestière (b. lat. bestiarium) vestière (lat. vestiarium)
nobilière (p. nobiliaire)
luminère (lat. eccl. luminare) etc.
monétaire
crétacé
fssieu (vfr. aissieu)
hièble (lat. ebulum)
guérct (lat. pop. Haractum)
effet (lat. effectum)
fresque (it. fresco, m. or.)
porchère (fém. de porcher, lat. porcarium)
première (lat. primaria)
fougère (lat. pop. *^/icaria)
mobilière (doublet de mobiliaire)
lumière (lat. luminaria)
* C'est ainsi que nous écrivons allègre, guetter, héron, là où le vfr. écrivait alaigre (lat. pop. *alacmm, class. alacrem), guaitier (b. lat. waclare)^ hairon {* hagironem, latinisation de a.h.a. heigir).
'^ Frais «dépenses» (de fridu, § 91) s'écrira naturellement de même frès; l'amphibologie n'y est point à craindre. Sous leur forme actuelle les deux homo> grammes frais « modérément froid » et frais « dépenses » n'entraînent jamais d'équivoque : il n'en sera pas autrement le jour où ils s'écriront l'un et l'autre frès.
Sur la simplification de frès en fres, v. ci-dessous la dernière note du § 546.
3 Le suffixe aire (nobiliaire, bréviaire, dignitaire, missionnaire, formulaire) n'est que la forme 0 savante » du suffixe -ter, fém. ière {encrier, mobilier, salière, aiguière). L'un et l'autre sont pris du suffixe lat. -arium, à l'oxceplion d'un petit nombre de cas où -aire vient du suffixe lat. -arem (v. Clédat, Grammaire historique, §§ 239-241).
Nous ferons de même pour le ai de épais, daigner, blaireau, rais, etc., que nous écrirons épès, dégner, bléro, rès. Bref, à part ua petit nombre d'exceptions dont il va être parlé tout à l'heure (§ 93), e doit remplacer le di^ramme ai partout où celui-ci est prononcé é, è, ê.
§ 93. Au premier abord, on sera .peut être choqué de voir écrits par un e final nombre de mots que nous sommes habitués à voir se terminer en ai (bè, le, mè, qé, brè, frè, été, essè, etc., pour bai, lai, mai, quai, brai, frai, étai, essai). Mais ceux que cela déconcerterait se rendront facilement compte, en y réfléchissant, que la présence de cet e final y est tout aussi naturelle que dans blé, lé, dé (b. lat. bladum, lalum, *datum), né, blâmé, braqué, dérobé, cabré, balafré, été, pressé, et tant d'autres substantifs, adjectifs ou participes, où l'a du suffixe lat. -atum a fini par se transformer en un simple -é ; en fait, « jument bèe » ne constitue pas une graphie plus étrange que « bouche bée », et il n'y a pas lieu de se scandaliser devant épès ou rès, lorsqu'on ne le fait pas devant profès, excès ou progrès.
Disons aussi, à l'intention des fidèles de l'étymologisme, que, dans les mois où le ai moderne représente un c primitif, la graphie réformée devra leur être plus agréable que l'autre. Ex. : crée, fèble, monèe (§ 252), tèé, parêtre, dises, diset (lat. creta, (lebile, moneta, theca, *parescere, dicebas, dicebat), etc.
§ 94. Ai des désinences verbales suivra naturellement la règle : -ai, -als, -ait, -aient, du passé défini, du futur, de l'imparfait et du conditionnel deviendront -é, -es, -et, -èent ; on vient de voir dises, diset, nous aurons de même dires, diret, disèent, dirèent, et chanté, chanteré, dire, etc. (p. chantai, chanterai, dirai). Les graphies disèent, dirèent, n'ont rien de plus choquant que celles de agréent, créent, suppléent, guéent, etc., et, quant à l'c final du passé défini (je chanté), il n'est pas à craindre qu'il amène une confusion avec le participe passé (chanté) : les fonctions sont trop différentes et leur distinction se marque d'elle-même avec trop d'évidence dans la phrase pour que le lecteur puisse éprouver seulement un instant d'hésitation et que la moindre équivoque soit à redouter.
§ 93. Exceptions (Homophones). — Com me dans toutes les autres réformes que nous allons avoir à passer en revue, il est nécessaire d'admettre ici quelques dérogations à la règle, fondées sur les amphibologies auxquelles pourraient donner lieu les homophones, du moment que l'orthographe réformée en ferait des homogrammes. 11 y a donc un certain nombre de mots qui devront
conserver leur graphie actuelle. Ainsi * nous maintiendrons aï dans :
aire h cause de ère
aîlre — être
chaine — chêne
saigneur — sègneur 2
chaire — chère, sbst. (la t. pop. * cara)
maUre ^ — mètre
maires (les) * — m>ères (les)
paires (les) ^ — pères (les)
raiponse (p. raiponce, § 420) — réponse
repaire — repère ^
raisoner (p. raisonner) — résoner (p. résonner)
taisson — tesson
vair — ver
etc.
Quand à bè, balè, le, sène, pour bai, balai, lai, saine, ce sont des modifications qu'on peut accepter sans crainte, du moment que l'on conserve à bey, balct, (p. ballet), let (p. lait), cène, des éléments graphiques qui suffisent à prévenir Tambiguïté '^ .
^ Le locteur csl averti une fois pour toutes qu'aucune des listes de mots (homophones ou autres) données dans cette élude n'est complète ; elles figurent à titre d'exemples et rien de plus (v. ci-dessous § 532, in fine).
* Orthographe réformée do seigneur (v. ci-dessous § 161). La conservation du groupe at de saigneur entraîne naturellement celle de saigner, saignement, etc.
3 Mêire (p. maître] se distinguant de mètre par son accentuation, peut-être y a-l-il un scrupule exagéré à conserver le ai de maître, mais en pareille matière l'excès de prudence ne saurait être un mal (v. § 68).
*-^ Ces mots sont donnés ici sous la forme du pluriel, parce que c'est à ce nombre que l'éciuivoque peut se produire, mais il va de soi que l'exception s'applique également au singulier {maire, paire)^ pour n'avoir pas une graphie différente à chaque nombre, ce qui serait absurde.
0 Repère n'est qu'un doublet de repaire et vient comme lui du vb. repairer (lal. repatrtare). II s'écrit aussi repaire, mais la notation repère est la plus usitée ; elle s'est probablement introduite sous l'influence d*un souvenir inconscient du lat. reperio «retrouver ». Cette différence do graphie est utile à maintenir, à cause de la différence de sens qui sépare les deux termes. Un exemple, entre autres, nous en est fourni par une phrase de la Revue des Deux-Mondes (15 février 1900, p. 857), où l'auteur, à propos des phares de la côte bretonne, parle de (( cavernes et rochers transformés en repèreii par le (iénie moderne » à l'aide de signaux de jour et de nuit.
■^ Au pluriel lès p. lais ne court aucun risque de se confondre avec lès p. lats (dans « lès de mer »), ni avec lès p. legs (v. § 320), et le fém. bèe^ dans ju^ ment bèe et autres locutions semblables, ne peut pas davantage faire amphibologie avec bée de bouche bée (§93).
AI prononcé e labial.
§ 96. Il se rencontre dans quelques parties de la conjugaison du verbe faire : faisons, faisais, faisait, faisions, faisiez, faisaient, faisant. Cet ai est à remplacer par un e (fesons, fesès, feset, fesions, fesiez, fesèent, /esawO,àrexempledufuluretduconditionnel,oùnousécrivons/(erat, ferais, etc., au lieu defairai, fairais (comme tairai, tairais, de taire). Nosaïeux,plusconséquentsquenous, n'hésitaient pas àécrire/esorw, fesais, fesait, etc., et ils avaient raison. La substitution de a souffreteux » au vfr. « soufraiteus » (§ 74) nous offre un cas analogue. Faisan a aujourd'hui deux prononciations, l'une correcte fèzan^ l'autre incorrecte, mais très répandue, fezan. Tant que la première n'aura pas été complètement éliminée par la seconde, il faudra écrire fèsan, en maintenant l'accent grave sur l'e pour indiquer que ce n'est pas un e muet.
AI prononcé a + i consonne.
Ex. : faïence, pdien, bàionnelte, aieul, glàieul,
§ 97. Il faut garder la notation ai en supprimant le tréma devenu inutile * , la graphie ai ne pouvant s'articuler autrement que a-i devant une voyelle, du moment que ai prononcé é doit être écrit é (§ 92). Du reste, l'équivoque de lecture est impossible, même avec le système actuel, car il est de règle que le phonème e, émis devant une voyelle autre que ïe muet, s'écrive toujours pare, jamais parât (bé ant, europé-en, Pé-onie, nauséeux, etc.), et, même en l'absence du tréma dans les mots précités, personne ne serait tenté de lire féence, péen, béonnette, éeul, gUeuL
En phonétique précise, l't voyelle et Vi consonne (yod palatal) ne devraient passe noter par le même caractère ou, tout au moins, \i consonne devrait être marqué d'un signe diacritique; mais, pratiquement, ce serait une complication superllue de notre écriture déjà suffisamment chargée, et il n'y a aucun inconvénient à ce que la graphie ne distingue pas i consonne de t voyelle, non plus du reste que u et ou consonnes de u et ou voyelles.
AI prononcé è + i consonne.
§ 98. Ex. : il paie, ils paient 2, que j'aie, que tu aies, qu'ils aient.
1 On écrira faianse (§417), patin (§227), baionèie, aieul, glaieul.
* Dans les vb. en -ayer l'Académie permet le remplacement de y par i aux 3'« personnes du sg. et du plur. de l'indicatif présent : il paye ou paie, ils paye^it ou paient. De même au futur et au conditionnel on a payerai, payerais, ou paierai, paierais.
DrTKxs. -Étude sur la simplification de l'orthographe, 0
L'écrire èi : il pèie, ils pèient, que ]èie, que lu èies, qu*ils èient.