‹ Étude sur la simplification de l'orthographeChapitre 30 sur 58 · II. Inconséqpiences de la prononciation · texte numérisé non relu

II. Inconséqpiences de la prononciation

§261. 1^ Consonnes finales toujours muettes dans certains mots (a) et toujours senties, tout au moins en liaison, dans certains autres (b). Ex. :

caoutchouc bouc

normand grand

rond pond(vb.)

hareng rang

lien bien (adv.)

brun un

galop trop

boucher (sbst.) boucher (vb.)

pourpier épier

palier pallier

acabit subit (^d\,)

chant touchant

gant élégant etc.

2® Consonnes finales senties d*une manière intermittente dans les mêmes mots (v. § 12). Ex. :

Blaiic (blan) et n^oir Du blanc (blank) au noir ^

Etre franc (fran) et généreux Courir à franc (frank) étrier

Un porc (por) énorme Un porc (pork) -épie

Un croc (cro) en fer Un croc (crok) -en -jambe

Poser le pied (pié) à terre Mettre pied (piét*) à terre

Le nerf (ner) est coupé II a du nerf (nerf)

Le sang (san) a coulé Suer sang (sank) et eau

Un gentil (janti) enfant Un gentilhomme (jantiy')

// est bon d ménager C'est un bon (bon') ami

* V. Uttré, Dict. de la lang. franc., p. 353, v» blanc.

Cest tm bien estimé très cher C'est un bien (bien-n') estimable

caractère.

Monsieur (me-sieu) un tel Le sieur (sieur*) un tel

Mesdames (médam) E, et B. Mesdames (médamz) et Messieurs Le tiers (lier) et le quart Le Tiers (tierz) -Etat

Il est qtmtre heures (eur) et Des heures (eurz) interminables

demie Tu les as (a) étonnés ^ Tu l*as (az) ét(ynné

Un ters ( vèr) harmonieux Des vers (verz) harmonieux 2

Est-il mort (mor) ou vivant ? Qu'on le prenne mort (mort') ou

vif Un nez (né) aplati Des nez (néz*) aplatis ^

II y a mieux : on voit la même consonne tantôt demeurer muette, tantôt faire liaison, non plus devant une voyelle, mais devant une consonne, comme dans : le bœuf (heu) gras, un bœuf (heuV) gras. 30 Consonnes finales de prononciation indécise : On peut ciier sorts, à travers, effet, avant (dans avant-hier), etc., qui, selon Littré, sont articulés, devant un mot commençant par une voyelle ou une A muette, sor-z, à traver-z, effè'V,avant\pdiT les uns, et sor, à travèr, effè, avan, parles autres * .

§262. Notons de plus que, parmi les consonnes qui font liaison :

1*> d et 5 se prononcent comme f et c : « grand (grant) homme, suer sang (sanc) et eau » ^.

I Cette prononciation est duc sans doute à ce qu'on a trouvé contraire k l'euphonie de dire « lu lez az étonnés », bien qu'on ne soit pas choqué de rencontrer la même succession d'8 sonores dans des expressions comme « les azalées, les a«iaUques, les asiles, les azymes^ les azotates », etc.

*^ En réalité, dans les exemples tels que « des vers harmonieux, des nez aplatis », ce que nous faisons sentir en liaison au pluriel, ce n'est pas la même consonne que Vs ou le z muets qui flgurent au singulier, mais bien ïs exposant régulier du pluriel. C'est elle que nous avons dans l'esprit au moment où nous parlons, et nous articulons comme s'il s'agissait d'énoncer vers, né-s^ pluriels normaux de deux singuliers qui seraient écrits ver, né (au lieu de vers, nez). De là une contradiction plus apparente que réelle dans la manière de prononcer ces mots aux deux nombres (v. § 309, 3°, note).

* Il convient de faire quelques réserves prudentes au sujet des prononciations indiquées par Littré, sur ce point comme sur divers autres, car elles ne sont pas toujours conformes à l'usage actuel.

^ Cette prononciation est d'une haute ancienneté. Depuis la fin du x* s. il est de principe en français que certaines consonnes sonores, du moment qu'elles deviennent Anales, doivent se transformer en les sourdes correspondantes : de là l'orthographe du moyen âge grant, lonc, sanc, à laquelle la réaction étymologique a substitué plus tard grand, long, sang, (v. § 13, 6", 2- note).

2^ f sonne tantôt /", tantôt v : « net//" enfants, neuf(n€uv) heures ».

30 s peut également présenter Jes deux valeurs s sourde et s sonore ; ceci a lieu en particulier pour plm et tous : nie plus (p/w-s')et le moins, plus (plu-z) ou moins ; ils sont tous (tous') égarés, à tous (tou'z) égards », etc. (v. §§ 25 et 281, 3«).

4** 11 en est de même pour a? : dix (dis') ou douze, dix (dis') et trois font treize ; dix (di-z) arbres, dix (di-z) heures », etc. (v. §281, 4<>).

§263. On conçoit que les malheureux écoliers soient à peu près hors d'état de se reconnaître au milieu d'un tel désordre. Pour n'être pas de la môme sorte que celles dont les consonnes doubles nous oiîrenttantd exemples, ces difficultés ne sont ni moindres, ni moins nombreuses, et la réforme s'en impose d'urgence.

Comme moyen de sortir d'embarras, les phonétistes ne voient rien de mieux que de trancher dans le vif et de régler d'une manière absolue la graphie des finales sur la prononciation. D'après eux, il faudrait les supprimer partout où elles ne sont pas entendues et, là où nous les articulons soit sourdes, soit sonores, les écrire comme elles se prononcent. Ainsi, dans cette phrase : « Le^sang (san) versé était un sarig (sanc) impur », sang s'écrira la première fois san, la seconde savc. Dans celle ci ; « Ceux que tu as (az) interpellés si éloquemment, tu les aj (a) étonnés sans les convaincre», 05 sera écrit successivement az et a. Dans «ncM/* enfants, neuf heures, neuf chevaux », neuf sev?i écrit neuf, neuv e\ neu. Nous aurions de même, par l'application rigoureuse de ce principe : « Un franc étourdi, un fran luron; un grant arbre, un gran chemin ». Tous, dans ces exemples : « totis les hommes, à tous présents et à venir,à/OM$ égards », présenterait les trois formes touy tous, touz. Et ainsi de suite.

§264. On voit immédiatement les vices d'un pareil système :

i^ Graphies multiples, —Le même moi possédera plusieurs graphies différentes, suivant qu'il fera liaison ou non, et l'incohérence s'accentuera pour les finales dont la prononciation est encore indécise, puisque leur graphie pourra varier au gré des fantaisies de chacun. Rien de plus irrationnel, on ne saurait trop le répéter, que d'avoir des notations multiples pour des mots identiques (v. §§ 26-29).

2« Notation irrégulière du pluriel. — Jai montré plus haut les mauvais effets d'une orthographe strictement phonétique, quand on l'applique à des consonnes finales pourvues d'une fonction grammaticale importante, comme celle qui incombe à Ys du pluriel. Cette s, en disparaissant de l'écriture partout où la pro-

nonciation ne la fait pas sonner (c'est-à-dire à la pause ou devant un mot à initiale consonantique), pourrait donner lieu aux plus graves méprises (v. §§ 30 et 34).

3^ Malformation des dérivés, — Pour les mots à finale toujours muette qui, jusqu'à présent, n'ont pas fourni de dérivés, Tabsence de cette finale risquera d'en engendrer de défectueux (v. § 37). Ils seront créés à l'aventure, faute de guide. Le fait s'est déjà produit dans quelques occasions, en dépit même de la finale muette conservée par l'écriture : ainsi fond, rond, ont bien comme correspondants exacts fonder, arrondir, mais, quand l'origine de plafond (platfond) et celle de quart-de-rond vinrent à être méconnues, on en tira à tort plafonner, quarderonner, comme si les primitifs eussent été plafon et quarderon. De même la présence du c dans fer-blanc, du t dans ornement, n'a pas réussi à empêcher de créer ferblantier, ornemaniste, au lieu de ferblanquier, omementiste (comme blanquier, instrumentiste, formés d'après blanc, instrument), qui seraient les seuls dérivés corrects. A fortiori est-il clair que le risque sera plus grand et le mal plus certain pour les mots où la finale muette aura cessé d'être écrite. C'est ce qui est arrivé entre autres pour cadran et ses dérivés tsiutitscadranné, cadranncrie, cadrannure, dont on a vu rhistorique au § 37. Chambellan nous fournit un exemple analogue : le vfr. écrivait chamhellanc, comme le voulait son origine germanique (chamarlinc); plus tard ce mot perdit sonc, eiàe chambellan Voltaire a tiré sans hésiter chambellanie (Lettre à Albergati, 1767).

Les cas de cette espèce ne sont pas rares dans notre vocabulaire, et le passé nous montre avec la dernière évidence ce qui se produira dans l'avenir, quand il faudra donner des dérivés à des mots qui n'en possèdent point encore. La suppression delà totalité des finales toujours muettes ne manquerait pas de couduire sur ce point à une rapide déliguration de la langue. Leurconservation n'y apporte point, il est vrai, un obstacle absolument infranchissable, mais elle n'en constitue pas moins une protection eflicace, qui nous permet de ramener les mauvaise chances au minimum.

4<> Malformation des féminins. — Le même inconvénient se présentera pour les mots à finale muette qui n'ont pas de féminin, dès que l'on jugera utile de les en pourvoir (v. § 36). Si nous voulions, par exemple, donner un féminin à chambellan, nous dirions chambellanc (à l'imitation de courtisane), parce que, comme Voltaire, nous en avons oublié l'origine. Si blond, blanc, rond, ne possédaient pas encore de féminins et qu'on les écrivit blon, blan.

ron, il est sûr qu*à un moment donné ces féminins seraient créés sous les formes blonnCy blanne, ronne. Le féminin apprentie est un spécimen de ce qui arrive en pareille circonstance. Le masculin était jadis apirrentifei apprentis (du lat. pop. *apprenditivum,*apprendititium) et le féminin apprentive et apprentisse; le jour où, le masculin ayant fini par s'articuler apprewft,on l'écrivit de cette façon ^, la réaction de l'écriture sur l'esprit ne tarda pas à se faire sentir: apprentive ei apprenrwsc semblèrent contraires à la logique et, tombant bientôt en désuétude, s'effacèrent devant apprentie. N'oublions pas que, grâce au chiffre énorme des mots auxquels elle s'applique, la règle de formation des féminins par addition directe d'une muet au masculin exerce surnotre conscience grammaticale une action presque tyrannique. Aussi y aurait-il tout lieu de craindre qu'une fois la consonne supprimée dans les masculins à finale muette, l'analogie des autres féminins ne fît éclore une foule de créations fautives dans le genre d apprentie et que la langue parlée n'en vînt à se laisser peu à peu corrompre par l'influence de la langue écrite 2.

50 Homogrammes. — Enfin on multipliera les homogrammes au détriment de la clarté. Chez de nombreux mots de provenance variée que l'évolution phonétique a conduits à posséder en apparence le même radical, toute la différence réside aujourd'hui pour les yeux dans la consonne finale; supprimer celle-ci, c'est ouvrir la porte aux pires confusions. Ex. : ami(ct), ban{c), bon(d), coin(g), cou(p), cri{c), flan(c), sein(g)y ver(s), etc., en regard de ami, ban, bon, coin, cou, cri, flan, sein, ter (v. § 38).

§265. La solution radicale des phonétistes est donc à rejeter purement et simplement. Voici celle que je propose de lui substituer, après avoir fait observer qu'il faut, au préalable, diviser les consonnes finales muettes en deux classes, dont chacune comportera un traitement distinct :

lo Consonnes finales toujours muettes, c'est à-dire qui ne peuvent jamais faire liaison ;

2<> Consonnes finales muettes qui peuvent faire liaison, nefùt-ce que dans des cas tout à fait exceptionnels.

< Apprenti figure déjà dans Robert Estienne(1539). Pour bailli, qui était primitivement baillif, la langue demeura plus fidèle aux traditions et le féminin correct baillive persista, sans que son concurrent i>ai7/i>, employé par quelques écrivains comme La Fontaine, réussit à le supplanter (v. ci-dessus § 36).

2 v. la note du § 76.

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