III. Réglementation des consonnes finales toujours
muettes.
§ 266. En critiquant l'application du phonétisme radical à cette partie de la réforme, je viens de signaler l'influence prépondérante de la consonne finale tant sur la formation correcte des dérivés et des féminins que sur la clarté, exposée à se trouver compromise par des créations d'homogrammes. Cette influence nous fournira le critérium indispensable pour essayer de résoudre le problème d'une manière à peu près satisfaisante. C'est elle qui décidera du sort des finales muettes : en d'autres termes, leur suppression, comme leur conservation, sera subordonnée à leur degré d'utilité.
§ 267. lo En règle générale, la consonne finale toujours muette devra être supprimée, quelle qu'en soit la source (v. §§ 237 et 239).
2o Par exception, elle sera maintenue dans les mots qui, actuellement dépourvus tout à la fois de féminins et de dérivés, sont pourtant susceptibles d'engendrer directement l'une ou l'autre de ces deux formations. Ceux qui n'en sont pas susceptibles * ou qui possèdent déjà soit la première, soit la seconde, rentreront dans la règle générale.
3» Elle sera également maintenue dans les mots où sa suppression créerait des homogrammes capables d'entraînertles amphibologies 2 .
4» Toute finale maintenue sera, — autant que possible, — rectifiée conformément à son étymologie, si elle a été altérée. La rectification n'aura pas lieu s'il doit en résulter un homogramme nuisible à la clarté.
30 11 va de soi que les consonnes finales maintenues au singulier devront l'être également devant l'-s du pluriel, en vertu des motifs donnés aux §§ 26 et 27, 1«.
§ 268. Pour être bien saisi, ce qui précède demande quelques développements :
Dans les mots qui n'ont actuellement ni féminins ni dérivés, mais qui sont aptes à en acquérir (§ 267, 2»), le maintien de la finale a pour but, je l'ai dit, d'éviter les malformations auxquelles pourrait donner lieu dans l'avenir la suppression d'un élément
1 Tels sont, par exemple, les mots invariables (adverbes, prépositions, conjonctions) et divers substantifs comme acabit, locatis, radis^ etc.
' Ex. : sing (p. seing), vers, écot (v. §57), flanc, coing, à cause dest/i {p. sein\ ver, éco (p. écho, § 353), flan, coin,
DuTENs. — Étude sur la simplification de l'orthographe. H
qui est une partie intégrante du mot. Cette lettre constitue une sorte de pierre d'attente destinée à assurer plus tard une formation correcte (v. § 37). Mais, pour que ce but soit atteint, il faut que les formes nouvelles puissent dériver directement de la forme actuelle du primitif. Voici ce qu'on doit entendre para dérivation directe » : 1® un féminin qui puisse se tirer du masculin par la simple addition d'un e muet; 2^ un dérivé qui puisse se tirer du primitif par soudure immédiate du suffixe dérivatif, sans intervention d'aucun élément étranger. Ainsi lourd a donné le fém. lourd-e et le dérivé lourd-eur par l'addition immédiate de Ve muet et du suffixe -eur au primitif lourd: c'est une dérivation directe. De même fusiller, fusillade, ont été tirés directement de fusil, tandis que ombilical n'est pas un dérivé immédiat de nombril (lat. pop. *umbiliculum) ; il ne s'y rattache qu'indirectement, en vertu de la dérivation savante qui Ta tiré du doublet ombilic (lat. umbilicum) : ce n'est pas une descendance, c'est une parenté collatérale. Clavier ne se rattache pas non plus directement à clef (lat. ctarem) ; il a été tiré du radical latin clav-. Dans la création de ferblan-t'ier, siro-t-er, ni le -c ni le -p de fer-blanc, .sirop, n'ont joué le moindre rôle; on leur a substitué un élément parasite -^ : ce sont encore des formations indirectes. Et ainsi de bien d'autres.
Or, si l'on peut prévoir que le féminin ou le dérivé, au lieu d'être créés directement, le seront soit à l'aide d'une dérivation savante, comme le sont buccal, nodal, par rapport à bouche, nœud (lai. Imcca, nodum) ^ soit par voie d'analogie, sur le modèle d'autres mots de la même catégorie formés, par exemple, à l'aide d'un t, d'un d ou de toute autre lettre dérivative 2, c'est-à-dire dans des conditions où la consonne finale actuelle n'aura aucun rôle à jouer, il est clair qu'on doit la supprimer, puisqu'elle est inutile.
§ 269. Dans le cas où le mot possède dès maintenant un féminin ou un
* Ainsi il est certain que, si muid (de lat. modium) avait à former un dérivé, il le ferait en modi-, k l'exemple de ce qui a eu lieu pour moyeu (lat. modiolum)^ auquel on a donné comme dérivé modiolaire.
* La dérivation par le moyen d'un -t- parasite est la plus générale. Ex. : agioter, bëqueter, bijou-t-ier, bineau-ter, blaireauter, brique leryCafelier, (en regard de café-ier), cane-t-er, dou-t-ier, coco-t-ier, ërein-t-er (vfr. esrener, dcrein), ferblan-t-ier, louve-i-ier, miroi-t-ier, panneau-i-er, pinceau-Uer, papc-t-ier, pelle-t-ier, piano-t-er, airo-t-er, taba-t-ière, tableatt-t-in, caillout-eiixjn-i-eux. Ensuite vient la dérivation par -d-, Ex. : brelan dier, boyaud-ier bazar-d-er, e$cobar-d-erie, fai^an-d-er, paysan-d-aille. Quand à l'épentliése de l'-r-, elle est extrêmement rare. Ex. : calend-r-ier (vfr. calend-ier).
dérivé, cette consonne est entrée dans leur formation, son œuvre est faite; on peut donc également la supprimer sans crainte. Si c'est un féminin, il servira de jalon pour la formation du dérivé quand elle deviendra nécessaire : la présence de la consonne dans le féminin suffira à indiquer qu'elle doit figurer aussi dans le dérivé. Si, au contraire, c'est le dérivé qui est déjà né, il servira de type pour le féminin à naître. Dans les deux hypothèses la conservation de la finale est devenue inutile ^. A plus forte raison le sera-t-elle, si le mot possède déjà tout à la fois féminin et dérivé.
§ ^^0. On aurait tort d'objecter à cette solution qu'elle rompt pour l'œil le lien graphique entre le primitif et son dérivé, blessant ainsi notre sentiment étymologique. Ce serait une grosse erreur de s'obstiner à vouloir conserver quand même un lien de cette nature. Cette préoccupation d'étymologiste nous condamnerait à rester dans le statu quo et toute réforme se trouverait par là frappée d'impossibilité : c'est justement ce statu quo dont il faut sortir à tout prix.
11 est nécessaire de faire observer que beaucoup de dérivés appartiennent à la formation savante, c'est-à-dire à ce que j'ai désigné un peu plus haut sous le nom de dérivation indirecte. Par suite, il y a le plus souvent un désaccord absolu entre les primitifs, de formation populaire, et ces dérivés, qui obéissent à des lois d'une autre nature : les premiers suivent l'instinct phonétique du peuple, les autres sont simplement des radicaux latins transcrits tels quels et munis de désinences françaises. La prononciation et l'écriture y reproduisent des phonèmes que le primitif a laissés tomber. Prétendre régler l'orthographe de celuici sur celle de ses dérivés nous obligerait à reprendre les pires errements de l'étymologisme et à reculer bien en deçà de nos habitudes présentes. Pour rester logiques il nous faudrait écrire, par exemple, effect, préfect, object, arrester, etc., à cause de effectif, préfectoral, objectif, arrestation.
Je prie d'ailleurs ceux qui seraient tentés de se laisser prendre à l'objection de réfléchira l'indiflérence avec laquelle l'orthographe académique accommode depuis longtemps primitifs et dérivés. Là où le vfr. écrivait jom, forn, gob, cham, soing, besoing, tesmoing,
* Ainsi blond, ayant donné blonde, s'écrira blon; rond, ayant donné ronde, rondeur, rondement, etc., s'écrira ron ; p/ow&, boulevard, bord, nœud, persil, baril etc., ayant donné plombier, boulevardier, bordage, nodosité, persillé, barillet, etc., s'écriront pion M^^levar, bor, neu, persi, bari.
loingy genouil, verrouil, court (sbst.), ivern, etc., le français moderne écrit jour, four, go (dans tout de go), chair, soin, besoin, témoin, loin, genou, verrou, cour, hiver, sans nul souci de maintenir pour l'œil, à l'aide de la finale, la relation étymologique entre ces expressions et leur dérivés « ajourner, fourneau, enfourner, goèer, charnu, soigner, besogneux, témoigner, éloigner, genoutWière, verrout/fcr, courtois, hivernage », etc. Cela passe inaperçu. L'expérience, faite de longue main, a démontré qu'il n'en résulte aucun inconvénient, et l'on ne voit pas pourquoi la réforme en présenterait davantage, puisqu'elle est une simple extension du même procédé. La route est tracée, il n'y a plus qu'à la suivre.
§ 271. Si la finale qui serait à maintenir est d'origine étymologique mais qu'elle ait subi une altération, pourquoi devrons-nous la rectifier, ainsi qu'il a été dit au § 267, 4^? C'est pour éviter qu'elle n'entraîne des malformations ultérieures. 11 n'y a pas de contradiction entre cette règle et les principes exposés dans l'Introduction (§ 17), touchant le peu de compte que nous avons à tenir de l'étymologisme. La rectification de la finale dans le sens de ses origines n*a d'autre but que de préserver la pureté de la langue, en empêchant des créations fautives de féminins et de dérivés : le culte de l'étymologie n'y entre pour rien. Dans le cas où cette modification devrait avoir pour résultat de mettre la finale en désaccord avec la prononciation usuelle, il faudrait y renoncer et laisser les choses en l'état.'
§ 272. Mais si cette finale, au lieu d'avoir une cause étymologique, est purement parasite, cette fois ce n'est plus une correction qui s'impose, c'est une suppression totale, toujours par le même motif : mettre obstacle à ce qu'elle ne détermine une malformation ^. Là encore son rôle serait nuisible.
§ 273. Enfin, son maintien dans tous les cas où sa suppression engendrerait des homogrammes susceptibles d'amphibologie est la suite normale des conclusions développées dans l'Introduction (§§49-30) sur la nécessité de conserver à la langue son maximum de clarté. Si l'homographie n'est pas de nature à créer une équivoque dangereuse, on rentrera dans la règle générale, en sacrifiant la finale
* Du reste, lors môme que le mot dans lequel elle se rencontre ne serait pas apte à fournir plus tard un point de départ à de nouvelles créations, il va de soi que la finale parasite n'en devrait pas moins disparaître, par cette double raison qu'elle ne se fait pas entendre et qu'elle ne sert à rien.
muette. Certes, comme je Tai déjà dit (§§ 72-74), le mieux, en pareille matière, serait d'éviter d'une façon absolue toute possibilité d'amphibologie, car des homogrammes d'apparence inofïensive peuvent parfois devenir une source imprévue de confusion^ et, là même où cet accident semble le plus dénué de probabilité, il n'en ont pas moins le défaut de suggérer des idées erronées, en exposant le lecteur à considérer comme identiques par l'origine, sinon par le sens, deux expressions réellement distinctes l'une de l'autre (§ 74). Néanmoins, dans la pratique, il faut mettre au premier rang les avantages procurés par la simplification de l'écriture et ne pas se laisser dominer par une crainte exagérée de l'homographie appliquée aux homonymes. Il suffira d'apporter le plus grand soin à s'assurer avant tout qu'il ne peut vraiment rien s'ensuivre de fâcheux et qu'il n'y a, par conséquent, aucun profit à maintenir une divergence graphique entre deux mots de prononciation semblable ^
§ 274. En résumé, la consonne finale toujours muette doit disparaître partout où elle est inutile ou nuisible. Or, puisque sa conservation a uniquement pour but : !<> d'assurer la formation correcte des féminins et des dérivés futurs ; 2^ de prévenir les homographies amphibologiques, il est clair qu'elle devient inutile :
a) lorsque le mot n'est susceptible de former ni féminin ni dérivés ;
b) lorsqu'il possède un féminin ou des dérivés déjà formés et dont l'analogie assurera la régularité des créations ultérieures 2 ;
^ n peut arriver qu'au lieu de s'appliquer à deux homonymes proprement dits, la divergence graphique se soit trouvée affecter un môme mot, do mani^^c à en faire deux mots distincts : fonds et fondnous en fournissent un exemple intéressant. Ces deux formes se rattachent l'une et l'autre à fundus. Seulement fonds représente le lat. pop. *fundus, -oris, et fond le lat. class. fundum ; r,s du premier vient, comme celle de corps^ temps (lat. corpus^ lenipus), de la terminaison neutre -us commune au nominatif et k l'accusatif. Ce *fondu$, -oris, a donné vfr. fons, devenu plus tard fonds par réaction étymologique. Au sens général celui-ci a été remplacé par /'on(/ (de fundum); il n'a subsisté, avec un sens spécial, que dans un petit nombre de formules comme fonds dotal, fonds social, fonds decomm^erce, etc.
Aucune amphibologie ne se produisant entre eux dans la langue parlée, il n'y a pas à craindre d'effacer la distinction qu'y a maintenue jusqu'ici la langue écrite. Littré le demandait dans son Dictionnaire (p. 1720, col. 3) et l'Académie, se rangeant à son avis, vient enlin de déclarer qu' « elle accepte l'identificaUon orthographique de fond et fonds, en ce sens que l'on écrirait « un fond de terre » {Rapport de 19(fô, p. 20, 5«).
* Ceci demeure vrai môme lorsque la dérivation a eu lieu d'une manière incorrecte et que, par suite, des mots mal formés ont définitivement acquis droit de
c) lorsque les homogrammes dus à sa suppression ne peuvent pas entraîner d'équivoque.
Il est non moins évident qu'elle joue un rôle nuisible là où sa présence est purement parasite et injustifiable au point de vue des origines, car elle ne peut manquer de donner naissance à des féminins incorrects et à de mauvais dérivés, le jour où se fera sentir le besoin d'en créer.
J'ai tenu à insister, un peu longuement peut-être, sur cette formation des féminins et des dérivés, parce qu'elle seule me paraît offrir un moyen sûr de se débrouiller dans la confusion des finales muettes et d'en asseoir la réforme sur une base rationnelle. La règle d'élimination fournie par ce critérium permet d'en supprimer le plus grand nombre. Elle écarte d'un seul coup une foule d'éléments dont le seul rôle est d'encombrer l'orthographe, et cette épuration peut s'exécuter sans que les bénéfices en soient contre-balancés par le plus léger dommage pour la langue écrite. Il est d'ailleurs bien entendu que la plus grande prudence doit présider à cette suppression des finales toujours muettes : celles-là seules devront être éliminées dont un mûr examen, fondé sur les principes exposés plus haut, aura pleinement démontré le caractère superflu. Par-dessus tout il faut se garder d'agir avec précipitation. Autrement on risquerait de créer pour l'avenir un obstacle à la production d'un phénomène dont j'aurai tout à l'heure à mentionner les précieux effets, je veux parler de la restitution de certaines lettres dans la prononciation des mots, par suite de leur persistance dans l'écriture (§ 279).
§ 275. On ne saurait se dissimuler que ce changement dans la graphie n'apporte un assez grand trouble dans nos habitudes, étant donné le chiffre relativement considérable des mots auxquels il s'applique. Pour en faciliter l'acceptation aux esprits prompts à setïaroucher, peut-être serait-il à propos d'y introduire momentanément la restriction suivante:
« Tout substantif ou adjectif qui possède dès à présent un féminin directement tiré du masculin par la simple adjonction
cilé dans le vocabulaire. En e(Tet, dans de telles conditions, il est clair qu'on n'a plus à se préoccuper de l'avenir : le mal est irréparable et l'on ne saurait retourner en arrière. Le mieux est d'accepter le fait accompli et d'écarter décidément une finale qui n'a plus de raison d'être. C'est ainsi que l'existence de plafonner, quarderonner, siroter, etc., nous autorise k écrire sans hésiter plafoti, carderon (p.quarderon), siro, avec suppression de la consonne finale, puisqu'elle ne peut plus servir h la dérivation.
d'un e muet gardera au masculin sa consonne finale, même si elle n'est jamais sentie en liaison. » Ex.: vacher, meurtrier, blond, rond, fécond, blafard, hasard, mignard, bâtard, criard, lourd, sourd, etc., k cause des féminins vachère,meurtrière,blonde, ronde, féconde, blafarde, hagarde, mignarde, bâtarde, criarde, lourde, sourde.
De celte manière, nous ne nous mettrions pas en opposition avec la règle générale de formation des féminins par le moyen d'un -e muet et nous ne romprions pas la concordance qui existe entre les notations respectives des deux genres, comme cela arrivera si nous écrivons, conformément à la règle du § 267, 1^ : vache, meurtrie, blon, ron, fécon, blafar, hagar, mignar, bâtar, criar, lour, sour, etc.
§ 276. Ce n'est pas que je considère cette restriction comme vraiment justifiée. En effet, il ne manque pas de substantifs et d'adjectifs où la structure du féminin s'écarte sensiblement de celle du masculin, comme dans: absous, absoute; dmous, dissoute ^; loup, louve; bénin, bénigne ; nouveau, nouvelle ; beau, belle ; chameau, chamelle ; vieux,vieille ; etc. Or, loin de nous choquer, celte absence d'un lien graphique entre les deux genres n'attire même pas notre attention. L'écolier qui a entendu prononcer ces féminins sait par là même quelle forme il convient de leur donner; c'est son oreille qu'il consulte, sans s'inquiéter de rechercher au préalable comment s'écrit le masculin. 11 n'y a pas de motif pour que les graphies taché, blon, blafar, lour, etc., le gênent davantage, lorsqu'il s'agira pour lui d'écrire vachère, blonde, blafarde ou lourde. L'atténuation transitoire que je signale ici n'est donc commandée par aucun besoin effectif et, de plus, elle a le tort grave de limiter beaucoup trop la simplification des finales muettes. Si j'en ai parlé, c'est uniquement pour ménager les préjugés de ceux que la routine orthographique retient encore dans ses entraves, et avec le désir de les amener plus tard à accepter l'idée d'une réforme vraiment sérieuse et complète.
§ 277. Les finales muettes et t euphonie. — Pour épuiser l'examen de ce qui a trait à la réglementation des finales toujours muettes, il ne reste plus qu'à réfuter les craintes que leur conservation pourrait faire concevoir pour l'euphonie de la prononciation française. On sait,
* Les masc. en -s ah^^ouB, dissous, sont des participes à forme « forte »; lo -t des fém. absoute, dissoute, est dû à une influence savante et se rattache à la forme en -ta que ces mots présentaient en latin (absoluta, dissoluta).
en effet, quelle influence l'écriture a déjà exercée et continue d'exercer encore sur celle-ci. Diverses consonnes muettes, jadis tombées en désuétude, ayant été rétablies par l'orthographe étymologique, il s'est créé ainsi une sorte de tradition visuelle qui a effacé peu à peu le souvenir de la tradition orale et sous l'empire de laquelle nous nous sommes reprisàfaire entendre des sons oubliés de longue date ^ . D'ardents phonétistes, qui sont en même temps des savants très autorisés en ont conclu au danger de la conservation des finales muettes dans l'écriture 2. Us ont supposé qu'elle aurait une action désastreuse sur nos habitudes de langage et qu'un jour viendrait où, par exemple, dix, doigts, vingt, se prononceraient couramment diks\ doikts\ vinkt\ Si pareille chose devait advenir, il est certain qu'on aboutirait à la plus barbare des cacophonies. Mais, par bonheur, l'imagination des phonétistes a été un peu trop prompte à s'alarmer : le péril qu'ils dénoncent est chimérique et il n'y a pas à en faire état. Le tempérament français possède une tendance séculaire qui est d'élaguer autant que possible les consonnes, d'en simplifier les groupes et de ramener au minimum l'eflort réclamé par leur émission ^. L'idiome qui a réduit ^meiipsimum, hospitale, masculum, quadratum, rotundum, à même, hôtel, mâle, carré, rond, ne se laissera aller sous aucun prétexte au dévergondage de gymnastique vocale qu'on redoute pour lui. Les penchants auxquels il obéit sont trop profondément enracinés pour qu'il puisse s'en affranchir. J'ai cité au § 77 un certain nombre de faits qui justifient cette affirmation; on peut y joindre ceux-ci, qui ne sont pas moins probants :
1« Si l'influence dont on se méfie était si puissante, les liaisons que nous faisons normalement sentir devant les mots à voyelle initiale auraient dû arriver depuis longtemps, par contagion, à se manifester aussi devant les consonnes ; or, c'est ce qui n'a pas eu lieu jusqu'à présent. Puisqu'on dit achanthf un hymne », pourquoi ne dit-on pas également « cAanïèr' des liymnes», à l'exemple de (( courif la chance » ou de « vouloir' n'est pas pouvoir »? *
* Ainsi arcSy sacs, coqs, chefs, neufs, grief, se sont prononcés autrefois ar, sa, c j, ché, neu, grié ; le xvi« s. disait soi pour soif et cette manière d'articuler a duré jusqu'au commencement du xviir.
* Se reporter au § 77, où celte question a été sommairement présentée lors de la discussion générale des réformes à opérer.
3 V. § 17, 4% 1" note.
* Sur la restitution de V-r finale dans la prononciation des infinitifs en -tr et en -oir, où elle était muette au xvu's., v. Darmesteter, Grain, hist., p. 149, et ci-dessous § 279.
On ne peut invoquer une raison d'euphonie, car, dans une phrase comme celle-ci : « ils chantèrent des hymnes », nous prononçons sans que notre oreille s'en blesse ; « ils chantèf des hymnes ».
De même on prononce « un rank élevé », mais non « le ranfc suprême », et pourtant le groupe k-s n'est pas d'une articulation difficile ; -ank-s de rank suprême n'aurait rien de plus embarrassant que son équivalent aruc- dans anxiété.
La contagion des liaisons n'a donc pas réussi à se produire : le fait est des plus significatifs.
2^ Dans certains mots qui ont -s, -j, au singulier, nous faisons sentir la finale en liaison au pluriel. Ex. : « des vers (verz) harmonieux, des corps (corz') animés, des nez (néz') aquilins », etc., mais nous n'en continuons pas moins à prononcer au singulier « un vers (ver) harmonieux, un corps (cor) animé, un nez (né) aquilin » (v. §261, 2^), Ici non plus la contagion ne s'est pas produite.
3® Dans l'emploi des singuliers et des pluriels affectés du ridicule -jr final, nulle part la pensée ne nous est venue de substituer l'articulation ks à Ys sonore qu'on y entend en liaison et de dire devant une voyelle j'aiou&s, animôks, aulieude;a/oM5, animôz. Bien moins encore sommes-nous tentés de faire sentir ce ks devant une consonne et de dire : « Je suis heureuks de cet événement, il m'est douks de vous croire », etc.
40 Loin de chercher à remonter vers le passé, la langue montre partout l'inclination contraire. Ainsi, depuis le xiii® siècle jusqu'à nos jours, nombre de consonnes finales que prononçaient nos aïeux ont fini par tomber si complètement que nous ne les faisons plus entendre même devant une voyelle. Là où ils disaient : « du drap' écarlate, un sort' effroyable », nous disons : a du dra écarlate, un sor effroyable », et personne ne s'aviserait d'articuler « du plomb\ un bank\ du persil, un barbièr\ du pain bis\ un loup\ un coup' », etc.
Le xvi^' siècle avait gardé l'habitude de faire sentir la consonne finale à la pause ; on prononçait alors : « les neuf preus'; il est trois eures'; l'empereur Charles Kint' ; unmot'; » etc. Aujourd'hui nous prononçons : a les neuf preu ; trois eur ; Charles Kin ; un mô ; » (v. Darmesteter, op, ct7,p. 148), et rien n'annonce que nous soyons prêts à changer de méthode.
S<» L'analogie elle-même demeure impuissante à provoquer avec quelque intensité les phénomènes dont s'inquiètent les phonétistes :
a) Des liaisons normales comme celles de leurs\ îrop\ devant voyelle n'ont pas eu de répercussion sur ailleurs, alors, drap, sirop,
dont Y -s et le -p continuent de demeurer muets en toute circonstance.
b) Le rétablissement de la liaison de l'-r dans les infinitifs en -er, comme chanter, et la prononciation -èr' dans de nombreux mots comme amer, cancer, cher, cuiller, enfer, hiver, etc., n'ont pas eu pour effet de modifier la prononciation des mots infiniment plus nombreux, comme boucher, plancher, vacher, canonnier, quartier, voiturier, etc., où -er continue de s'articuler é devant voyelle.
c) Certaines liaisons d'une nature exceptionnelle, comme « du blank au noir, pof au lait, mort' aux rats, mm't' ou vif », etc. (v. § 261, 2»), n'ont pas réussi à gagner du terrain et sont demeurées à l'état isolé, laissant subsister les prononciations blan, pô, mor, dans tous les autres cas.
d) L'existence de nef, péril, subtil', cap', ours', n'a pu faire renaître les prononciations clef, baril', coutil', drap', cours', discours', et, malgré « chef d'emploi », nous ne songeons pas à articuler (( chef,' d'œuvre ».
e) Les marins disent « canot' », au théâtre on prononce souvent «un sot')), et pourtantcesexemplesn'ont déterminé qui que ce soit à dire « abricot^, bigot', cahot', gigot', lot', surcot', tricot', trot' ».
t) Os' (au sg.) ne nous a pas conduits à faire sentir devant consonne ou à la pause Vs de dos, gros, repos.
g) Exact', distinct', n'ont pas engendré aspect',, respect', instinct' : on dit bien « ils sont cxac-t-s' et empressés », mais non « nos respec-t'S' empressés ».
h) Les prononciations sink', sèt', neuf (dans « cinq francs, sept francs, net//" mille », etc.), motivées par des raisons d'ordre pratique (v. § 78, note), ne sont pas sorties des régions commerciales et financières.
6<> Si maintenant, portant nos regards au delà du domaine des consonnes finales, nous examinons ce qui se passe dans celui des muettes non finales, les constatations que nous avons à faire ne sont pas moins propres à nous tranquilliser. Voici bien longtemps que figurent dans notre orthographe le d parasite de poids, le g de vingt, le p de fcmps, corps, sept, compter, prompt, rompt, exempt, le th de asthme, isthme, etc., et aucun de nous n'a encore ressenti la velléité de remplacer poi, vin, tan, cor, sèt', conté, pron, ron, egzan, asme, isme, par une émission laborieuse dans ce goût : poi-d-s', vin-k-t', tan-p-s', cor-p'S', se-p-t', con-p-té, pron-p-t', ron-p-t', egzan-p-f, as-tme, is-t-me. Quelques rares abus de langage, comme dom-p-teur, che-p-tel, substitués par certains à l'articulation correcte donteur.
chetel, ont bien pu se manifester çà et là, mais ils sont demeurés sans écho et la propension inverse continue à dominer énergiquement ^.
§ 278. 11 est inutile d'insister : ces exemples doivent suffire. Nous sommes, on le voit, en présence d'un ensemble défaits aussi rassurants que possible. Jamais notre instinct phonétique ne tolérera les associations de consonnes dont s'accommode l'allemand, jamais ne sonnera l'heure néfaste, pronostiquée par les pessimistes, où Ton entendra dire : « Cez' deuks chevaufo sont' magnifi/cs, mai^ je crains' qu'ib' ne soie-n-f' trop' fringan^J et' pvompt-z à s'emballer'. » Autant vaudrait s'imaginer que nœuds pourra quelque jour s'énoncer no-é-u-d-z.
Toute l'histoire de notre langue proteste contre de telles hypothèses et nous est un sûr garant qu'elles ne se réaliseront pas. Ce qui frappe, au contraire, dans ses transformations successives, c'est justement un parti pris obstiné, suivi sans la moindre défaillance à travers les siècles, d'éliminer tous les groupes de lettres d'une émission pénible et d'une sonorité désagréable.
§ 279. Donc que les phonétistes soient en paix, il n'y a rien à craindre de ce côté. Contenue dans les limites que je viens de tracer, la conservation des muettes est sans péril pour la langue et non seulement elle ne lui causera aucun dommage, mais de plus elle se trouve éventuellement appelée à y jouer un rôle des plus utiles :
1» Elle contribuera à sauvegarder la netteté de l'expression en empêchant la multiplication des homogrammes et des ambiguïtés qui en sont la suite à peu près inévitable;
'2p Grâce à l'influence de la forme écrite elle nous incitera parfois à rendre k la langue parlée des sons qui ont cessé d'être prononcés, rétablissant de la sorte au bénéfice de l'esprit, par l'intermédiaire de l'oreille, des distinctions profitables à la clarté 2. Est-ce un avantage que des expressions de valeurs différentes sonnent différemment et échappent au risque d'être prises Tune pour l'autre ? Le bon sens se charge de la réponse (v. § 78).
* Personne, par exemple, ne prononce « je vait\-c-s ou tu cou-d-s », mais combien de gens, par contre, disent exâ et circoiupêy au lieu de exa-c-t, circonspe-C't.
• C'est ce qui est arrivé, entre autres, pour arcs, sacSy soif, cités dans la 1" note du § 277. Si nous leur avions conservé la prononciation ar, sâ^ soi^ ils se confondraient à l'audition avec arts, sas, soie, tandis que la restitution des phonèmes c et /" rend maintenant l'équivoque impossible.
Indépendamment de la clarté du sens, la beauté de Télocution n'a pas moins de profit à tirer de cette renaissance de liaisons disparues. Avec sa phonétique un peu lâche, le langage familier se soustrait assez volontiers aux règles de la liaison (§ 77) ; mais on aurait tort de donner à cette habitude une portée qu'elle n'a pas, car elle se manifeste surtout chez les illettrés. Ce serait une erreur d'y voir une tendance heureuse, comme l'ont fait quelques néo-grammairiens, et de chercher à en provoquer l'extension; Les liaisons sont un élément essentiel de l'élocution précise et déliée qui caractérise les gens vraiment cultivés. Elles y interviennent pour lui communiquer plus de finesse et d'élégance. Leur suppression, qui, en émoussant le contour des mots, imprime au discours un cachet de lourdeur et de vulgarité, n'est pas à encourager. D'une manière générale on peut dire que, dans le passé, la chute progressive des consonnes finales n'a pas toujours été un bien pour la prononciation française. Félicitons-nous donc de tout ce qui peut enrayer la marche de notre idiome dans cette fâcheuse direction.
A ce point de vue, du reste, nous sommes en progrès notable sur nos prédécesseurs immédiats. Ainsi le xvii^ siècle, qui, dans le plus grand nombre des cas, avait laissé tomber des consonnes finales encore prononcées par le xvi®, n'articulait plus V-r des trois premières conjugaisons et disait chanté, fini, avoi, pour chanter, finir, avoir. Plus tard on a eu la louable inspiration de la rétablir, au moins dans la 2« et la S*' (v.§ 277, 1<>, note). De même, nous articulons le plus souvent en liaison î'-s du pluriel, que le xviu^' s. se plaisait à ne plus faire sentir, disant par exemple : « Les Eta-Vnis )). Enfin je viens de rappeler que d'anciennes homophonies comme celle de soie et 5oi/* sont aujourd'hui détruites parle rétablissement de la consonne finale. Nul ne contestera que ce ne soit une amélioration appréciable et dont on peut se féliciter sans restriction, car il est impossible que ces rétablissements de consonnes soient jamais poussés assez loin pour entraîner le français dans la voie de la cacophonie (§ 277).