INTRODUCTION
§ 1. De toutes les orthographes européennes la pire est certainement l'anglaise, mais, après elle, c'est sans conteste à la française que revient la palme dans ce concours d'absurdités. Elle constitue un amas incohérent de menus faits particuliers, de petites règles de détail, que ne relient aucun rapport logique ni aucune loi générale; c'est un labyrinthe d'où le fil conducteur est absent. Surabondants sur plusieurs points, ses procédés sont insuilisants sur d'autres. On ne s'en rend maître qu'à grand renfort d'exercices et, là où la mémoire vient à faire défaut, c'est toujours au dictionnaire qu'on est contraint de recourir, car, pour se fier à l'analogie, il n'y faut pas compter, elle serait dans l'espèce le plus trompeur des guides 2.
§ 2. Il serait inutile et trop long de dresser à cette place le tableau
* Au momf^nt où cette étude allait ^Ire livrée à l'impression, rAcadémie française a fait paraître le Rapport sur lea projets de la Commission chargée de préparer la simplification de l'orthographe.
Mélange de vérité et d'erreur, les conclusions en sont, comme on devait s'y attendre, timides et contradictoires. Elle a raison quand elle se montre, — au moins en théorie, — favorable à la suppression des lettres doublées; elle a raison quand elle repousse des changements orthographiques en désaccord avec la prononciation comme alégresse et soliciter; elle a raison enfin quand elle s'inquiète des confusions que pourrait faire naître l'application d'une orthographe phonétique aux homonymes. Mais elle a tort quand elle proteste de son attachement à l'écriture « étymologique », qui est un préjugé (v. § 17), et à la « physionomie des mots », qui est une pure illusion (v. § 21).
ï^s arguments invoqués par l'auteur du Rapport ne m'ayant pas semblé de nature k modifier mes points de vue, je n'ai introduit aucun changement dans l'économie de l'ouvrage et, sans toucher à l'exposé des motifs, qui est demeuré partout ce qu'il était, je me suis borné à mentionner en note, aux endroits voulus, le petit nombre d'innovations décidées par l'Académie, comme la suppression des accents grave et circonflexe dans divers mots, la transformation de confidentiel, difjérend, dixième, sixième, échelle, emmitoufler, oignon, pied, bijoux, etc., en confidencielr différent, dizième, sizième, échèle, enmitoufler, ognon, pié, bijous, et quelques autres (voir ci-dessous §§181, 221, 250-252, 282, 291, 320, 334, 347, 382, 491,501,546,591).
* Ex. : a//er, préa/able; qséue//e, loque 'e; ho/ujeur, ho/iorable; canon?iier, timo/iier; cantOH/ïer, canto/ial ; cilro/i?uer, limo/jier; patron?jer, patronage; to/i7)ant, détowant; apparaître, apercevoir; applaudir, aplanir; courrier, courir; marmof^cr, sangloter; exarcAat, patriarcat; psyc/ïologic, métempsycose; sédi- Heux, vicieux; f/iésauriser, trésor; catacli/sme, anévrisme, etc.
DuTENs. - Etude sur la simplification de l'orthographe, 1
complet de tant d'inconséquences. Bornons-nous à les résumer en disant qu'elles peuvent se grouper pour la plupart sous trois chefs principaux :
1« Notation par un même signe ou groupe de signes (digrammes et polygrammes) de plusieurs phonèmes différents;
2« Notation par plusieurs signes (ou groupes de signes) différents d'un seul et même phonème;
3® Notation de phonèmes qui ne sont pas articulés.
En voici quelques exemples choisis parmi les cas les plus fréquents :
I. Notation par un même signe (ou groupe de signes) de phonèmes différents ^
Voyelles orales.
§ 3. a se lit a, c, o : bac, square, yacht (pron. iol').
ai — a + yod palatal 2, e, e muet, e + yod : aieul,
aimé, faire, faisant, paie.
ay — e, a + yod, e -f yod, e -f yod + i : Fontenay,
bayadère, payer, pays (pron. pé-yi).
ao — a, a-o, 0 : paonne, Craonne, Saône.
aou • — a-ou, ou : Raoul, août.
c — a, e (ouvert ou fermé), e muet : solennité,
dessin, dessaler, dessus.
<5a 3 — a, e, i : Jeanne, break, steamer.
ci — e, e + yod : peine, planchéier.
eu — eu (ouvert ou fermé), u : jeune, jeu, feus,
cy — r, e -f yod : jockey, grasseyer.
i — a, i, yod, i + yod : poil, fil, pied, ouvrier.
o — 0, ou consonne (w anglais) : potier, moellon.
oa — o-a, oua (i. e. wa), 0 : coasser, joaillier, coaltar.
œ — e, eu ouvert : œcuménique, œil.
oi — 0, oua, (i. e. wa) : oiynon, moignon.
1 Pour no pas aUonger inutilement ce tableau, j'y ai omis un certain nombre de polygrammes dans la composition desquels entrent des consonnes muettes et qu'on retrouvera aux §§ 7-9; v. à ce sujet la dernière note du § 9, p. 6.
2 Ce terme est synonyme de i consonne. Dans ce cas, lo digramme ai prend le trc^ma pour se distinguer du groupe ai prononce^ e (v. g 97).
î* Il ne s'agit ici, bien entendu, que du groupe ea (sans accent) et non du groupe en, avec lequel il n'a aucun rapport, celui ci ne possédant qu'une seule prononciation é-a : péage.
«M> se Ht 0 0, 0, ou : coopéi^er, looch, sloop.
ou — ou voyelle, ou consonne : cUmx, gouache.
u — o,u voyelle, u consonne, m^ voyelle, ou con-
sonne : rhum, rhtime, puis, yucca, iguane,
uc — eu ouvert, u-e : écueil, bluette,
y —a, i, yod, a + yod, i + yod : Fontenoy, lyre,
yole, ployer, essuyer.
Voyelles nasales.
§ 4. am se lit a nasal, a-m : dmn, tamtam.
aon — a-on, a nasal, o nasal : pharaon, paon, taon^.
em — a nasal, è nasal, e-m ; empire, sempiternel,
harem.
en — a nasal, è nasal, e-n, et la voyelle orale e
muet: mentir, examen, abdomen, ils chantent.
îng — è nasal, in-g, ign : poing, lasting, meeting.
om — 0 nasal, o-m : dom, Edom.
on — 0 nasal, et la voyelle orale e muet : mon,
mxmsieur.
um — eu nasal, o nasal, o-m : humble, umble, album.
un — eu nasal, o nasal : tribun, punch.
Consonnes.
§ 5. b se lit h, p : abîme, abside.
c — c dur, g dur, s sourde : car, second, ce.
eh — ch chuintant (chuintante sourde), c dur :
chose, choléra.
cht — c-ty t : autochtone, yacht.
et — c dur, c-t, t : anspect, infect, succinctement.
cl — d, t (en liaison) : grande, grand homme.
t — f,v (en liaison) : neuf, neuf heures.
g — c dur (en liaison), g dur, g doux (chuintante
sonore) : long espoir, longanimité, gêne. gn — ' g n, n, n mouillée : agnat, signet, signature.
gu — g dur, g-u, gou (i. e. gw) : guise, aiguiser,
iguane.
• Sur la double prononciation ton, tan, de co mol, v. § 209.
h est tantôt aspirée S tantôt muette : le héros,
rhéraine.
îl se lit al, il, l mouillée 2 : poil, cil, bail,
îil — il, il-l, i +/ mouillée, / mouillée : mille, millé-
sime, millet, maille, mn — m-n, n : automnal, automne,
nî — ni, n mouillée : indéniable, miniature,
pi — /, p-l : champlever, plèvre,
ps — p-s, z (en liaison) : relaps, le temps est
beau.
pt — p-t, t : aptitude, promptitude.
qu — c dur, c-u, cou (i. e. kw) : séquestre, équestre,
équateur.
s — s sourde, s sonore (z) : parasol, parasite,
sch — ck chuintant, sk : schisme, schismatobran-
che.
st — s-t, t : est (point cardinal), il est (pron. et' en
liaison).
slli — s sourde, s-t : asthme, asthénie,
t — s sourde, t : diplomatie, garantie,
th — s sourde, t : chrestomathie, apathie,
V — f\ V : cheval (articulé ch' fal dans la pronon-
ciation familière), échevelé.
"w — ou consonne, v : xcarie, wagon,
X — c dur, C'S, g-z, s sourde, s sonore : Xérès,
axiome, exercice, soixante, sixième,
R 6 Ajoutez à cela les groupes de consonnes redoublées (ce, dd, f[, etc.), qui se prononcent tantôt doubles (eccoprotique, addition, effusion, inllammation, innocuité, pérennité, appétitif, assimilable, etc.), et tantôt simples (ecclésiastique, additionnel ^, affaire, enflammé, innocent, solennité, appétit, assistance, etc.) ^.
1 Sur le sens de celle appellalion, v. §440.
2 V. 1" noie du §9.
3 Bien que a-di~syo-nèl soit la prononciation indiquée par Hatzfeld et Darmesleter (Dictionnaire général de la langue française}, elle ne semble pas à recommander : à cause de addition (pron. ad'-di-syon) il vaudrait mieux dire ad'-diayo-nèl.
^ V. ci-dessous § 2j1.
II. Notation d'un même phonème par plusieurs signes (ou groupe de signes) différents.
Voyelles orales ^ § '• a est rendu par a, ao, e, ea, i, y : lame, paonne, moelle, Jeanne,
moi, Fontenoy.
c — à, se, ai, ay, e, ea, ex, ey, œ : square, cœcal,
aimé, Fontenay, perte, break, peine, jockey,
œcuménique, c nuei 2 — ai, e, en, on : faisant, pesant, ils chantent,
monsieur.
eu ouvert — eu, œ, œu, ue : neuf, œil, bœuf, écueîL
eu fermé - eu, œu : jeu, vœu.
î — ea, ee, i, y : steamer, spleen, lire, lyre.
o — a, ao, au, eau, o, oa, oi, oo, u : yacht, Saône,
saut, seau, sot, coaltar, oignon, looch, album. ou — aouy 00, ou, u : août, sloop, cour, yucca.
u — eu, u : feus, jus.
Voyelles nasales.
§ 8. a nasal est rendu par aen, am, amp, an, anc, ang, ant, aon, ean, em,
en, end: Caen, dam, camp, redan, banc, sang, gant, faon, Jean, empire, entre, différend.
è nasal — aim, ain, aine, eim, ein, eing, em, en, im, in,
ing, ym, yn : faim, pain, il vainc, Reims, sein, seing, sempiternel, examen, simple, pin, poing, thym, lynx.
eu nasal — eun, um, un : à jeun, parfum, commun.
o nasal — aon, om, omb, on, onc, ond, um, un : taon, dom,
plomb, don, jonc, bond, umbk, punch.
Consonnes.
§ 9- b est rendu par b, bb : abattre, abbatial.
c dur — c, ce, ch, ck, cqu, et, k, kh; q, qu, x : acabit,
accabler, choléra, bifteck, grecque, anspect, coke, khédive, coq, coque, Xérès.
* Pour simplifier le résumé des voyelles, je n'ai fait flgurer ni dans le tableau I, ni dans le tableau \\, la distinction des sons ouverts ou fermés, longs ou brefs, sauf en ce qui concerne le phonème eu : si l'on désire plus de détails on les trouvera dans la Grammaire historique de Darmesteter.
* Cet e n'est autre chose qu'un eu mi-ouvert très bref (v. § 116).
ch chuintant est rendu par ch, sch, sh: chemin, schème, shako.
es -— ce, es, et, x, xe, xs : accès, eesarcome, action,
axiome, excès, exsangue, i\ -^ d, dd : adipeux, additionnel.
^ "^ f» ffy Pf^> ^ •* frénétique, affreux, néphrétique,
chcxal (v. § 5).
9 rfur *^ c, g, gg, gh, gu : second, fatigant (adj.),
aggraver, Enghien, fatiguant (part, prés.),
figuier.
f| èiïïi — g, ge, j : gêne, geai, geôle, jet, jais, enjôler,
ïiz — ez, X : eczéma, exercice.
1 — /, //, pi : file, ville, champlever.
I oifluillri' * — il, m. Il : mail, maille, millet. n» — m, mm : lamé, enflammé.
II *— gn, mn, n, nn : signet, automne, monotone,
tonne.
n mnuitlrf — gn, ni, ng : mignon, miniature 2, meeting.
I» — b, p, pp : abside, apercevoir, apparaître.
V — r, rr, rh, rrh : are, arrêt, rhéteur, arrhes,
s sûurde — c, e, ce, s, ss, se, sth, Is, t, x: celer, çà, douceâtre,
seller, passion, sceller, isthme, fils, nation,
soixante.
m mum (x) — bs, es, ds, fs, gs, ps, rs, ts, x, s, z, zz: plombs,
lacs, fonds, œufs, legs, temps, messieurs, mets,
jeux (prononcés en liaison plonz, Idz, fonz,
euz, lèz, tanz, messieuz, mèz, jeuz), dixième,
président, dizaine, lazzi ^.
* En réalllt^, io sonde 1' l mouillée n'existe guère maintenant; en dehors de quelques provinces, personne ne le prononce plus et il est ofliciellement remplacé par un ijùd, Ex. : miïlet, pillard (mi-yè, pi-yarj; v. § 451.
^ Au xvir sii^le on écrivait souvent mignature. La prononciation miniature Mi^rnit h 5f.^ule vrcUment correcte, mais mignature est la manière la plus courante d'Mrlifuldr ce mot.
^ il n(î faudrait pas se méprendre sur le vrai caractère de certaines graphies contenui\s dans \m tableaux I et II et regarder indifféremment tous les polygrammes insficrilis en fiited'un phonème donné comme constituant autant de « notations » de ce phunémc!, nu sens strict du mot. Dans /t/.s, isthme, par exemple, les lïroupcs /s et ^th ne sont pas à proprement parler des notations de 1' 8 sourde ; cfîtlc n y a pour notation véritable $, et les lettres /, Ih, y sont uniquement des consonnes muettes dont le rôle n'a rien à démêler avec l'expression graphique de lu !ii filante sourde. De môme pour 1' s sonore : dans les digrammes, bs, es, ds, fs, ga, piit 'i!. t^i de plombs, lacs, fonds, etc., les lettres b, c, d, f, etc., sont des muettes élrtm^fères n la notation du phonème s sonore et cette notation n'y est réellement repri^sentéo ijue par la consonne s. De môme encore pour 1' 0 nasal : dans les graphiaiis umb, onc, ond, ce sont les digrammes om, on, qui en forment la
est rendu par cht, et, gt, pt, st, t, tt, th : yacht, succinctement, vingtaine, promptitude, il est, table, attitude, théâtre, — f, V, w : neuf heures, neuve, xcagon.
ou consonne — eo, o, ou, u, w, tch : seoir, soir, gouache, iguane,
warie, ivhist, yofl — i, y : pied, yole.