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III. Inconséquences de Taccentuation

§ 10. Aux inconséquences du traitement des phonèmes vocaliques, telles qu'elles viennent d'être exposées dans les §§ 3-4, 7-8, il faut ajouter celles de l'accentuation. Ainsi :

é aigu se note par ê dans vêtu, têtu, qui se prononcent vêtu, têtu,

è grave se note par é (au lieu de è) dans fêtais, événement (pron. ètè, évèn'man).

c muet et è grave se notent l'un et l'autre par le môme e dépourvu d'accent dans dessus, dessin (pi'on. de-su, dè'Sin).

o ouvert se note par ô dans hôpital.

o fermé se note par o dans pot (pron. pô) en regard de ïà de impôt.

u long, noté par û dans mûr, se note par u dans mur qui se prononce de même.

eu fermé est distingué de eu ouvert dans jeûne par opposition à jeune, mais dans noeud, bœufs, macule, aucun signe ne le différencie de l'eu ouvert qui figure dans sœur, bœuf, seule, etc.

§ 11. IV. Notation de phonèmes qui ne sont pas articulés.

Nous avons vu, dans les exemples donnés aux §§ 6 et 9, des groupes de deux consonnes semblables (bb, ce, dd, (f, etc.) se prononcer comme des consonnes simples. Cette notation d'une articulation simple au moyen d'un double caractère constitue déjà un phénomène graphique suffisamment critiquable; mais, où ce défaut s'accentue d'une manière encore plus surprenante, 'c'est dans le luxe des consonnes muettes. Elles comprennent, en eflet,

notation effective, les muettes b, c, rf, n'y concourent en rien et leur présence n'est due qu'à des causes étymologiques. Et ainsi des autres. En faisant figurer tant de muettes parmi les polygrammes cités ici et dont la liste serait facile à étendre, je n'ai eu d'autre but que de donner au lecteur un aperçu préliminaire des complications qui abondent dans notre orthographe.

non seulement les muettes médiales que nous avons vues figurer dans les groupes es, ds, gs, Is, ps, et, gt, pt, etc., mentionnés au § 9, mais encore l'A muette initiale de habit, héroïne, heureux, hiHik, homme, huile, huître, etc. ; médiale de adhérer, envahir, bonheur, exhausser, exhorter, inhérent, inhibition, prohiber, etc.; imnle des substantifs fellah, surah, etc., des interjections euh! ek! pouah! bah! etc., ainsi que les muettes finales b, c, d, f, g, l, n, p, r, 6*, t, z (dans plomb, banc, rond, clef, poing, baril, Béam, coup, mimsieur, taffetas, rat, riz, etc.), dont une partie a été citée au§^.

12, De iïlus,ces consonnes finales ne sont pas toutes constamment muelles ; il en est, au contraire, plusieurs parmi elles qu'on doit a rlït?ult'r dans nombre de cas. Ex.: « il est /ranc(/^ran) et bon, c'est un franc (franlc) étourneau ; se promener en long (Ion) et en large, un long (lonk) espoir ; il est grand (gran) et fort, un grand (granV) effort ; le bœuf (beu) gras ; uii bœuf (beuf) gras ; une mort (mor) imprévue, la mort [morV] aux rats ; avoir le pied [pié) à terre, posséder uii pied (pi^7')-à-terre », etc. (v. § 291, 4®).

i:i, L'éiiumération sommaire qui précède donne une idée approximative des tares de l'écriture officielle et de son ajustement plus ([uiiiijijirfait à la représentation de la langue parlée. Les causes qui 1 imt graduellement conduite jusqu'à l'état presque anarchique 011 nous la voyons ont des origines très diverses :

1*^ Tuwi d'abord il faut noter des fantaisies graphiques tant ancien lies que modernes et des contradictions arbitraires de l'usage sans exfilication plausible, jointesà un choix peu scientifique dans rado]ilion des signes destinés à exprimer certains sons, d'où la notation inexacte de nombreux phonèmes.

2" Le moyen âge praticfuait une orthographe beaucoup plus pimpte que la nôtre; mais, bien qu'assez franchement orientée dans le sens phonétique, elle ne procédait pas sans quelque hésitation dtius les choix des signes. Ses incertitudes se sont traduites par des notaliojis multiples d'un phonème unique et plusieurs de ces îmi'erkTtions ont persisté jusqu'à nos jours. Tel est le cas, entre autres, pour la quadruple graphie eu, œ, œu, ue, par laquelle nous rendrons le son eu ouvert : neuf, œil, œuf, cueillir.

3'^ Nous avons conservé à tort d'anciennes conventions qui n'ont plus d'utilité en présence d'un système de notation différent. C'est de là que proviennent un grand nombre de nos lettres doubles. AvluU t invention des accents, qui eut lieu au \y\^ siècle, ou, pour

mieux dire, avant rapplicalion au français d'accents empruntés à récriture grecque ^ on s'est servi du doublement de la consonne pour indiquer, la prononciation è de ïe, ainsi que l'articulation ouverte de Vo. Ex. : belle, tutelle, botte, sotte. Aujourd'hui que les trois formesde l'accent ( ' * ") traduisent sufîisamment les nuances principales du vocalisme, l'usage du redoublement a perdu sa raison d'être.

L'A muette initiale de huile, huis, etc., avait pour but d'empêcher la confusion de ces mots avec d'autres commençant par le phonème V (vile, vis), à une époque où l'écriture, ne distinguant pas u consonne de u voyelle, se servait d'un seul et même caractère pour exprimer tout à la fois u et i? (§ 364, 2«).

Même observation pour Vy de yeux (vfr. ueilz, uelz, ielz, ieus), d'origine dialectale 2. Sans son intrusion, ieus (yeux) risquait de faire équivoque avec ieus (jeux), la voyelle i et la chuintante ; étant restées confondues jusqu'au xvii« siècle. Maintenant que, grâce à Corneille, introducteur de cette innovation dans l'orthographe française, nous faisons la distinction de Vi et du ;, de Vu et du v, y h de huile et Vy de yeux ne sont plus que des conventions inutiles et bonnes à supprimer.

40 Des symboles scripturaux remontant à une époque reculée et dont le sens s'était plus tard obscurci ont reçu une interprétation erronée et l'action d'une fausse analogie en a ensuite étendu l'usage à des régions de la langue où ils n'avaient que faire. Ainsi un caractère ressemblant à Vx fut employé par le moyen âge à la fin des mots comme notation abréviative du groupe m : dex, chevdx, servirent à représenter deus, chevaus. Avec le temps la valeur de cette graphie ne fut plus comprise ; on crut voir dans le signe x unar véritable et devant cet x, considéré comme un simple équivalent de Vs normale du pluriel, on rétablit Vu (deux, chevaux) : ce fut le point de départ de Vx final qui constitue une des plus remarquables aberrations de l'orthographe moderne et que nous voyons figurer non seulement dans les pluriels comme cheveux, chevaux, joyaux, etc., mais encore s'étendre aux singuliers en -eux et en -oux comme heureux, pieux, doux, jaloux, etc.

5<> Des graphies parfaitement motivées à Torigine et qui représentaient d'une manière correcte la prononciation d'une époque

^ Les grammairiens de cette époque empruntèrent l'idée des accents aux Grecs, dans l'écriture desquels ils avaient été introduits par Aristopliane de Byzance, directeur de la bibliotliëque d'Alexandrie sous Ptolémée III.

* V. Clédat, Grammaire historique du français, p. 208.

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ont persisté dans les siècles ultérieurs, malgré les changements apportés à cette prononciation : c'est ce qu'on appelle Y a archaïsme ». Tel est le cas pour 5 de t/ es^, pour ng, mm, nn, de coing, pomme, constamment, bonne, etc. Vs placée devant le t s'est prononcée jusqu'au xiu^ siècle; ng indiquait la prononciation mouillée de Vn; pomme, ^constamment, bonne, se prononçaient pon-me, constan-man, bon-ne (v. § 245, 3«>).

6«> Enfin, de toutes les causes qui ont concouru à gâter l'orthographe, la plus funeste a été sans contredit la manie étymologique du x\i^ siècle. Le pédantisme de ce temps avait cru faire merveille en encombrant les mots français de consonnes muettes empruntées aux mots latins ou grecs dont on les supposait issus. L'écriture de Rabelais, avec ses hérissements rébarbatifs, est un modèle achevé des résultats baroques auxquels devait conduire cette étrange conception. Pour comble de malchance, la science étymologique de nos ancêtres brillait plus par le zèle et l'audace que par la sûreté de l'information et elle nous a intrépidement dotés d'un certain nombre de bévues que nous avons eu soin de conserver avec une piété plus filiale qu'intelligente. Ex. : heur, legs, faussement rapportés à liara, legatum, tandis qu'ils viennent de augurium et du verbe laisser (lat. laxare), Rabelais va môme jusqu'à écrire rfipwer pour diner (lat. pop.* rfLs/unarc), le croyant dérivé du gr. deipnon; casemate (de l'it. casamxitta) rapporté par lui au gr. khasma, -atos, devient sous sa plume chasmate, et ainsi de bien d'autres mots. Parmi les erreurs de ce genre, on peut citer aussi celle que certains auteurs du xvi« siècle ont commise à Tégard de talent (de lat. takntum) ; comme il avait signifié durant tout le moyen âge « volonté », ils se sont imaginé que ce terme était issu du gr. thélô « je veux » et ils en ont profité pour le doter d'un th : thalent.

Outre la restitution de lettres disparues depuis longtemps ^y c'est encore à l'étymologisme qu'est dû le rétablissement de diverses consonnes sous une forme différente de celle que leur donne le langage parlé '^.

Je n'entrerai pas dans plus de détails sur cette question d'ailleurs fort intéressante, mais déjà traitée de main de maître par

1 Ex. : ni, pié (graphie du moyen âge), récrits plus tard sous la forme nid, pied, k cause de lat. nidum, pedem.

2 Ex. : grant, sanc, lonc (graphie du moyen âge), encore prononcés aujourd'hui do celle manière dans les liaisons ( « grant homme, suer sanc et eau, un lonc ennui » ), mais récrits sous la forme grand, sang, long, (lat. grandeni, *sangueni, longum).

L. Clédal, A. Darmesteter, Littré, etc. Le lecteur curieux de s'en instruire trouvera dans leurs excellents ouvrages, dictionnaires et grammaires historiques, tous les éclaircissements dont il pourra avoir besoin. Ce qui vient d'être dit doit suffire à faire comprendre par quelle voie l'orthographe a pu arriver à Tétat d'illogisme et de complication qui la caractérise.

§ 14. Nous en savons les conséquences : elles sont déplorables. A l'extérieur, cette complication d'écriture met un grand obstacle à la diffusion de notre idiome chez les autres peuples, et l'extension de notre influence par la propagation de nos idées en reçoit un fâcheux contre-coup. A l'intérieur, c'est pis encore. Pour arriver à posséder cette orthographe il faut donner à son étude non des mois, mais des années, et consacrer un temps démesuré à s'assimiler de rebutantes niaiseries. Or, rien de plus précieux que le temps des enfants: leur âge est par excellence l'âge de la mémoire, l'âge où il importe avant tout d'imprimer dans le cerveau les notions les plus immédiatement utiles, celles qui accompagneront l'homme durant le reste de son existence. Il y a mieux à faire qu'à le dépenser au profit de ce que, par une heureuse et forte expression, l'académicien Domergue appelait en 1803 « le mensonge abécédaire », et Ion peut dire sans exagération que ce gaspillage misérable est un véritable crime de lèse-enfance.

§ 15. Les inconvénients de notre système graphique sautent aux yeux. On s'en est aperçu de bonne heure et ce n'est pas de nos jours qu'on a commencé à signaler le mal età proposer les remèdes. Dès le temps de la Pléiade, poètes, prosateurs, savants et grammairiens s'insurgèrent à l'envi contre les abus de l'étymologisme. De tous côtés s'élevèrent les protestations, chacun demandant à simplifier, chacun proposant sa méthode. Ouverte par Ronsard et Du Bartas, la liste des réformateurs s'allongea de siècle en siècle pour se con tinuer jusqu'à nous et elle n'est pas encore près d'être close.

îi 16. Ces plaintes finirent par être entendues. Dans la première édition de son Dictionnaire (1694) l'Académie française s'était rangée sans hésiter sous la bannière de l'étymologisme; en 1740, elle opéra une volte-face significative, simplifiant d'un seul coup plus de 5,000 mots, presque le tiers du vocabulaire contenu dans cette troisième édition. Mais depuis ce trait d'audace, dont le succès eût dû l'encourager, son ardeur, peu à peu refroidie, semble aujourd'hui presque éteinte. Chaque fois qu'il est question de toucher à l'orthographe pour en émonder si légèrement que ce soit les

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