C. — Minimum de trouble dans les habitudes
§ 66. Enfin elle prendra soin de troubler le inoins possible nos habitudes et pour cela elle s'abstiendra :
1" De créer des caractères nouveaux;
2^ D'augmenter le nombre des signes diacritiques, au lieu de se borner à ceux que nous possédons déjà (accents, apostrophe, tréma);
3« De changer les conventions actuelles de lecture, en donnant des taleurs nouvelles ^u\ caractères alphabétiques en usage;
4'^ Entre plusieurs notations déjà existantes d'un même phonème elle fera choix de celle qui est le plus fréquemment employée pour l'adopter à l'exclusion de toutes les autres;
5® Enfin elle ne visera pas à se faire accepter tout entière d'un seul coup, mais elle procédera graduellement, au moyen détapes successives et séparées, comme le conseillait Darraesteter, par une période de temps suflisante pour permettre à chacune des réformes partielles dont se compose la réforme totale de passer complètement dans l'usage.
Pour être bien comprise, cette énumération de principes exige quelques développements que je vais exposer en les faisant aussi sommaires que le sujet peut le comporter.
§ 67. l. Bègles générales, — Je n'ai pas besoin de m'appesantir longuement sur l'avantage qu'offrent des règles générales substituées au désordre de la graphie officielle. En voici seulement quelques exemples :
1» Si l'on dit à un écolier d'écrire toujours simples les consonnes qui se prononcent simples, il est clair qu'il n'éprouvera aucun embarras à écrire aler, folet, canonier S doner, résoner, toner, Courier^, batre, comme on écrit préalable^, folâtre, timonier, donateur, résonateur, détoner, coureur, bataille. 11 n'aura pas à faire l'effort de caser dans sa mémoire deux orthographes contradictoires comme le sont actuellement celles de aller, follet, canonnier, donner, résonner, tonner, courrier, battre, et dii leurs con^énbres préalable, folâtre, etc.
î2« Sachant une fois pour toutes que les phonèmes i, o, actuellement écrits i et y, o, au et eau, doivent se noter désormais par t et
'-2 Ou, pour parler plus exaclemcnl, canonié, courié, avec suppression de Vr finale muette, comme on le verra au § 30G.
^ Composé de la t. prœ « devant » et alahle, dérivé de vfr. aler (aujourd'hui aller), v. § 2:i0.
par 0, il ne trouvera pas plus difficile d'écrire calacl/sme, orifier, orifère, oriste, elcT., qu'anévnsme, orfèvre ou oreille (de lat. anetirysma, ^aurifabrum, auricula),
30 Lorsqu'il aura appris que l'a nasal ne doit avoir qu'une notation an, il n'aura pas l'embarrasde chercher si rf(^ctenc/ï^ pervenche, penche, etc., doivent prendre un a ou un e, et il écrira d'emblée déclanche, percanche, panche, etc., comme planche, revanche, épanche.
40 Averti qu'au lieu de se former tantôt par s, tantôt pari*, le pluriel recevra désormais comme signe unique s, il n'aura plus à se demander s'il doit ou non donner deux graphies différentes au substantif numéros et à l'adjectif numéraux, ni par quel mystère on n'écrit pointanweawa?,tMyaMj', tombeaux, comme pianos, trios, lavabos.
Et ainsi de suite. Donc nulle inquiétude, nulle gêne possible, tandis qu'aujourd'hui, au milieu du dédale des notations contradictoires dont se compose l'orthographe telle qu'elle a été réglée par l'Académie, c'est-à-dire en dehors de toute analogie, si le souvenir exact d'une forme vient à lui faire défaut, rien ne peut lui procurer les repères indispensables pour le tirer d'embarras. De plus, ne l'oublions pas, l'écolier ne possède encore qu'un vocabulaire restreint. Bien des termes, même très simples, lui sont imparfaitement connus : il n'en acquerra que plus tard la pleine possession. Il en est de même, à plus forte raison, de l'étranger. Aussi les règles générales leur seront-elles d'une utilité majeure : l'un et l'autre y trouveront le guide dont ils ont besoin pour écrire sans hésitation des mots dont l'aspect graphique ne leur est pas familier, faute de s'être offert à leurs yeux dans le cours de leurs lectures un nombre de fois suffisant pour se graver solidement dans leur esprit.
§ 68. H- Homogrammes. — L'écriture, je l'ai déjà dit, ne peut se borner à être une simple image de la parole (§ 28). Son véritable but est de la traduire sans obscurité possible: on écrit pour être compris. Or, nous l'avons vu (§ 52, l»), la parole ne possède pas toujours la limpidité désirable. C'est à la plume d'en dissiper les ambiguïtés, c'est à elle de nous fournir, par un supplément d'indications, cette parfaite netteté dont nous ne pouvons nous passer et qui doit être la loi suprême de toute graphie. Plus on approfondit l'étude de la prononciation française, plus on se sent enfermé dans ce dilemme : ou l'orthographe sera tout à fait simple et elle ne sera pas claire, ou elle sera claire et, dès lors, la simplicité n'en saurait être absolue (§ 64). Là où s'élève un conffit entre la simplicité et la clarté l'hésitation n'est pas permise : le bon sens ordonne de sacrifier la
première à la seconde. Si Ton tient à conserver au français sa clarté intégrale, il faut renoncer à donner pour base à la nouvelle orthographe des formules intransigeantes, accepter de bonne grâce les exceptions et leur ouvrir la porte aussi large que possible, dûton pour cela commencer par en admettre un peu plus qu'il ne serait rigoureusement indispensable, car on se trouverait fort embarrassé pour revenir en arrière le jour où, s'apercevant qu'on a été trop vite en besogne, on sentirait la nécessité de rétablir dans l'écriture des distinctions utiles, effacées à la légère par l'ardeur irréfléchie des premières réformes.
Ce parti est celui auquel se rangera la nouvelle graphie, lorsqu'elle se trouvera en présence d'homonymes. Elle fera fléchir la règle du phonétisme pour accueillir les exceptions propres à empêcher Vhomophonie de dégénérer en homographie, source de confusions, et à permettre à la langue écrite de rester plus compréhensible que le langage oral.
§ 69. C'est à Yétymologie que nous demanderons de nous venir en aide; aussi ces exceptions consisteront-elles le plus souvent à conserver des formes appartenant à l'orthographe actuelle et filles de l'étymologisme. Deux homonymes étant deux termes originairements distincts, le seul procédé rationnel pour les différencier dans l'écriture, c'est d'emprunter à cette origine même l'exposant de leur différence ^. La distinction des homonymes par l'orthographe n'est qu'un médiocre expédient, mais c'est un expédient nécessaire. Voilà pourquoi, tout en faisant le procès du système étymologique, j'ai formulé une restriction et laissé pressentir le Cas où nous aurions à réclamer de lui des services que seul il est en état de nous rendre (§ 47, 1°, note). A coup sûr ce n'est point par là que nous arriverons à guérir définitivement l'orthographe de rinflrmité des lettres muettes; mais on aurait tort de perdre de vue qu'elles y demeureront conflnées dans un domaine assez restreint, ne figurant qu'aux places où le besoin de se faire comprendre sans équivoque en commandera l'emploi. S'il existait un meilleur moyen d'atteindre ce but, on devrait y recourir; mais cela
1 On ne voit f?ucre, en eflol, à que! autre moyen on pourrait avoir recours. La méthode, imitée des mathématiciens, qui consisterait à inscrire un indice numérique à la droite dos homonymes pour les distinguer entre eux (ex. : cou *, cou ^ cou '-*, représentant cou, coup, coiil), est évidemment la plus simple, mais elle n'est pas pratique, ne s'imposant point à la mémoire avec la force et la précision d'une dilTérence d'orthographe. L'écolier comme l'adulte retiendront bien plus aisément les significations respectives de cou, coup et coût, que celles de cou *, cou *, cou 3. La (juestion ne vaut même pas la peine d'être discutée.
n'est pas. Résignons-nous donc à user de l'unique ressource que l'évolution du français ait laissée à notre disposition.
D'ailleurs, ces hétérograpliies d'homophones ne seront pas de nature à causer aux écoliers un embarras sérieux, car le nombre n'en est pas énorme et, d'autre part, des différences scripturales réiumdant à des différences de signification ont une cause logique qui les rendra toujours faciles à retenir, à l'inverse de celles qui existent aujourd'hui et dont la majori téconstitue poureuxunecomplication purement gratuite. Il en sera toutautrement le jouroù l'on n'aura maintenu que des hétérographies dans lesquelles la variation de forme se légitimera par une divergence de sens et de fonctions.
§ 70. Lorsque, pour les besoins de la clarté, il y aura lieu d'orthographier différemment deux homonymes, c'est-à-dire de simplifier l'un en le dotant d'une graphie phonétique, mais de garder à l'autre sa graphie étymologique, l'orthographe réformée donnera la graphie la plus simple à celui dont l'emploi est le phis courant; l'écriture la plus compliquée (c'est-à-dire l'étymologique) sera réservée à celui qui est de l'usage le moins fréquent. Il en sera naturellement de même lorsque de deux homonymes l'un possédera plus de dérivés que l'autre et, par suite, étendra son action sur une région plus considérable du vocabulaire : c'est le premier qui devra être phonétisé de préférence au second.
L'utilité de cette distinction, tout entière d'intérêt pratique, se justifie suffisamment sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans de plus longs développements à son égard. J'ajouterai seulement que, de son coté, la forme étymologique sera simplifiée dans la plus large mesure, à la condition de lui laisser au moins une lettre qui puisse servir à différencier les deux homonymes. Soient, par exemple, sein et seing: nous transformerons sein en sin et seing en sing, en respectant son g muet. La marche à suivre sera pareille lorsque de deux homonymes la langue écrite nous offrira l'un sous la forme étymologique et l'autre sous la forme phonétique, à laquelle par conséquent il n'y aura pas lieu de toucher. Ainsi, en face de tin (t. de marine) on a thym : nous écrirons celui-ci thin^en lui gardant son A (§ 73, note).
§ 71. Cette réglementation des hétérographies, c'est-à-dire de la différenciation des homonymes au moyen de distinctions graphiques, est sans contredit une des parties les plus délicates du travail de simplification qui incombera au corps savant chargé d'amender l'orthographe.
Selon toute apparence, il n'aura pas lieu de prendre en considération les homogrammes depuis longtemps consacrés par l'usage. Parmi ceux ci il en est beaucoup qui sont inofîensifs et n'exposent à aucune confusion^ . D'autres au contraire peuvent, le cas échéant, occasionner plus d'une équivoque 2. Toutefois, malgré les inconvénients qu'ils sont susceptibles d'oflrir, ils semblent trop profondément ancrés dans nos habitudes pour qu'on puisse songer à modifier désormais leur notation : le mieux est peut-être d'y renoncer et de continuer à supporter un état de choses dont jusqu'ici l'on s'est accommodé vaille que vaille (v. ci-dessus § 5()).
§ 72. Mais la question demeure entière en ce qui concerne les homogrammes nouveaux que pourrait engendrer le remaniement de l'orthographe.
Le plus expéditif, ce serait de procéder radicalement et d'adopter pour règle générale la proscription de toute homographie nouvelle, quelle quelle soit. Mais à cela on ne manquerait pas d'objecter qu'une telle mesure aurait pour résultat inévitable de rendre les exceptions beaucoup troj) nombreuses et qu'on s'expose à compromettre l'œuvre de la réforme orthographique en diminuant dans une si large part les bienfaits d'une simplification fondée sur le phonétisme.
A la vérité, l'objection n'a pas tout à fait autant de valeur que les phonétistes seraient intéressés à le prétendre, car, bien que les homonymes distingués par l'écriture puissent atteindre un total assez respectable, il n'est pas néanmoins d'une importance telle qu'on doive le regarder comme constituant un trop lourd fardeau pour la mémoire des écoliers (§ 57, iji fine, et § 69).
* Tels sont entre autres : casse (bassin de miUal, casier pour caractères d'imprimerie, fruit du cassier, action de casser, maladie du vin) ; balle (petite boule, paquet de marchandises, enveloppe du grain) ; port (action de porter, enfoncement de la mer dans les terres' ; 7/ian?t6 (nourriture des Ht^breux dans le désert, panier d'osier, substance purgative); fonte (action de fondre, étui à pistolet); botte (p. ex. d'asperges, chaussure, terme d'escrime, tonneau, insecte); arche (de pont, d'alliance); louer (donner des louanges, prendre en location). A propos de ce dernier mot, rappelons qu'un critique rendant compte, il y a quelques années, d'un vaudeville intitulé Maison à vendre^ résumait son impression par cette plaisanterie : « Dans cette maison à vendre je ne trouve pas une pièce à louer »; personne, que je sache, n'a pu se méprendre un seul instant sur la valeur des expressions louer et pièce.
^ On peut citer, par exemple, masse. Ainsi, dans un compte rendu relatif à une question d'archéologie, nous tombons sur cette phrase : « En fouillant les greniers du Musée, nous y découvrîmes une masse d'armes du xiii* siècle. » De quoi s'agit-il ? D'une masse (lat. */«aiiea), c'est-à-dire d'une espèce d'arme particulière, ou simplement d'une grande quantité (lat. massa)"! Rien ne l'indique au premier abord et il faut attendre que la suite du contexte vienne nous éclairer.
§ 73. Si cependant on juge à propos de faire aux partisans du phonétisme radical une concession sur ce point, voici les distinctions qu'il conviendrait d y introduire afin de ramener les exceptions au minimum indispensable. On peut diviser les homogrammes en trois classes :
!« Ceux qui ne peuvent ;amais entraîner d'équivoques; tels sont, entre autres, les homonymes constitués par des mots appartenant à des catégories grammaticales diflérentes et ne jouant pas le même rôle syntactique dans la phrase, ceux qui entrent dans des locutions toutes faites, etc.
^ Ceux avec lesquels l'amphibologie est possible dans certaines circonstances, bien qu'elle demeure en général difficile et rare.
30 Ceux qui peuvent toujours et très facilement créer des équivoques.
11 y aura donc lieu d'examiner avec la plus grande sévérité les chances d'amphibologie qui pourraient résulter des homographies dues à la nouvelle orthographe, puis, ce premier travail exécuté, de proscrire rigoureusement celles des deuxième et troisième catégories. Sur ce point, l'impérieuse obligation de garder intacte la limpidité de la langue écrite oppose une barrière infranchissable au phonétisme pur et nous condamne au maintien des distinctions graphiques actuellement existantes (v. § 50, in fine). Elles pourront, d'ailleurs, être simplifiées et réduites au strict nécessaire, mais à la condition de laisser toujours subsister une diflérence, si faible qu'elle soit, entre les formes des deux homonymes ^.
On pourra concéder l'homographie absolue en ce qui concerne la première catégorie. Comme je viens de le dire, elle comprend surtout des mots où la différence des fonctions grammaticales met un obstacle certain à la possibilité de l'équivoque, en empêchant de confondre un adjectif avec un substantif, une préposition ou une forme verbale avec un substantif ou un adjectif, etc. (v. § 50). L'orthographe actuelle nous en offre un assez grand nombre. Ex :
1. Sbst. etadj. : aimant, faux, feu., fin, frais, grêle, nue, pie, pieux, pis, prêt.