‹ Étude sur la simplification de l'orthographeChapitre 6 sur 58 · VA · texte numérisé non relu

VA

broussailles, elle se montre de plus en plus timorée et les rares changements qu'elle se permet ne brillent pas toujours par la logique ni par Tà-propos. Aussi les réclamations se font-elles plus nombreuses et plus vives que jamais. La révolte contre des usages surannés s'accentue de jour en jour et, fait capital, c'est par les savants les plus compétents, par les linguistes les plus autorisés, que la campagne se trouve menée.

Il faut bien reconnaître que pour nous, hommes mûrs, une réforme serait de minime importance. Dressés dès le jeune âge à la pratique de l'orthographe ofRcielle, nous la mettons sans y réfléchir, tant nous l'avons dans l'œil et dans la main. Elle nous est devenue un geste familier, involontaire, presque inconscient; nous ne sentons guère le besoin de la quitter pour une autre, même plus logique et plus simple et, s'il fallait rompre tout à coup avec une si vieille habitude, plus d'un parmi nous s'en trouverait étrangement désorienté. Mais il n'en est pas de même des jeunes générations. Pour elles il s'agit d'apprendre désormais en quelques mois ce qui nous a coûté à nous de longues et pénibles années d'étude. Avouons de bonne grâce que le problème, si insignifiant au premier aspect, mérite au contraire un examen sérieux.

§ 17. Les esprits qu'il intéresse peuvent se diviser en deux catégories bien tranchées : les phonétistes, promoteurs de la réforme; les étymologistes, partisans du statu quo.

Commençons par les étymologistes. Par ce terme il faut entendre les tenants de l'orthographe dite étymologique. Qu'est-ce qu'une orthographe étymologique appliquée à notre langue? C'est une écriture destinée à reproduire autant que possible les éléments constitutifs du mot latin ou grec dont dérive le mot français. Je dis « latin ou grec », parce que c'est sur ce fonds classique qu'a spécialement sévi l'étymologisme; pour les termes empruntés aux langues germaniques, slaves, etc., on s'en est généralement tenu à une notation beaucoup plus rapprochée du phonétisme (v. § 18).

Cette écriture a quatre défauts dont le moindre suffit à la condamner, elle est inutile, absurde, nuisible et impossible à réaliser intégralement ;

1» Elle est inutile ^ car elle n'apprend rien à celui qui ignore les langues classiques. Si, par exemple, au lieu de le laisser écrire oméopate, comme le lui suggère son oreille, on l'oblige à écrire

' Nous verrons plus bas (§ 69) qu'il ne faut pas donner à celte c^pilhète un sens trop absolu et que l'étymologisme peut — exceptionnellement et faute de mieux — rendre encore quelques services en matière d'orthographe.

homœopathe, quel avantage en retire-t-il? Cette forme savante, dont la raison lui demeure cachée, ne lui apporte qu'une complication graphique, une surcharge de la mémoire : c'est le plus clair de son bénéfice. Elle ne rend pas plus de services à celui qui les sait. Connaît-il la source du terme dont il se sert, il n'a que faire d'une orthographe étymologique; s'il l'ignore et qu'il désire s'en instruire, les dictionnaires spéciaux sont là pour l'éclairer. En définitive, pas plus que nous n'avons coutume de sortir avec notre arbre généalogique épingle au chapeau, un mot n'a besoin de se présenter dans la phrase muni de son certificat d'origine.

2^ Elle est absurde, puisque logiquement elle impliquerait pour l'enfant la nécessité de posséder deux langues mortes et plusieurs langues vivantes avant de commencer à écrire sa langue maternelle. Encore cette connaissance risquerait-elle de lui devenir parfois un guide infidèle. Qu'il ait l'imprudence de se régler sur le lat. character, cliarta, choiera, chorda, stomaclialis, metempsychosk, thronus, quadratus, phreneticus, phlegmaticus, anetirysma, catechizare, anathematizare, phantasma, ctirrerc, etc., cela le conduira à écrire charactère, charte, cholère, chorde, stomachal, métempsychose, thrône, qnarré, phrénétique, phlegmatique, anécrysme, catéchizer, anathématizer, phantôme, courrir, c'est-à-dire à passer précisément pour ignorer l'orthographe.

3® Elle est nuisible par l'énorme perte de temps que sa complication, ses inconséquences et ce caractère énigmatique dont je viens de parler imposent à l'écolier contraint d'user plusieurs années dans un travail ingrat et stérile.

40 Elle est impossible à réaliser d'une manière intégrale. En effet, qu'est-ce qu'un mot français? Si nous faisons abstraction des éléments germaniques, slaves, etc., relativement peu nombreux, ainsi que des termes de création dite «savante», pour n'envisager dans la langue que le fonds vraiment national et d'origine populaire, nous pouvons répondre à cette question en définissant le mot français:» Un mot latin dont la prononciation a été peu à peu défigurée au cours des siècles par une suite d'altérations et de suppressions infligées tant à ses voyelles qu'à ses consonnes » ^

Prenons pour exemples carême et même, dont la graphie est devevenue franchement phonétique.

^ « Considéré dans sa forme par rapport au latin et dans son origine, je définirais le français une langue qui conserve la syllabe accentuée, supprime d'ordinaire la consonne médiane et la voyelle brève ; puis, cela fait, reconstruit le mot suivant Teupbonic exigée par l'oreille entre les éléments. littéraux qui restent.» Littré, préface du Dictionnaire de ta langue Irançaine^ p. xxxvi.

a) Carême (vfr. caresme, quaresme, de lat. pop.^'quaresima) a son origine dans le latin qtiadragesima, dont la prononciation à Tépoque classique peut se représentera peu près de cette manière : couadra- (jhéçima. Voici brièvement son histoire: qua- s'est réduit à ca- ; -rfrs'est assimilé en rr, puis réduit à r simple ; le -g- intervocalique de aqe- est tombé et le groupe ae- restant s*est réduit à e; Y-i- de -sim- est tombé, donnant sm dont 1*5 a disparu plus tard ^; T-a final s*est afiaibli en e muet; et c'est ainsi que quadragesima a fini par aboutir à carême. Quand nous disons : acarême vient de quadragesima)), cela signifie donc simplement: acarémeesi la prononciation actuelle d'un mot que le latin classique écrivait quadragesima ».

Tous ces changements ne s'étant pas opérés en une fois, à quel stade de son évolution faudrait-il le prendre pour l'orthographier d'une façon conforme à la théorie étymologique ? Si nous l'écrivons qxiarresme par qu- (comme dansçtiaOr, de lat. quattuor), par -rr- (commedans carré.àQÏ^Lquadratum) et par-s- (commedans ilest, de lat. est), nous aurons été aussi loin que nous le pouvons, étant données nos habitudes en pareille circonstance : en serons-nous beaucoup plus avancés? Evidemment non. Nous n'aurons restitué ni le rf, ni le g, ni l'i, ni les deux a, et cependant ces cinq lettres y ont autant de droits que les autres. Pourquoi cette exclusion arbitraire ? Quelle raison objecter à leur rétablissement ? Dira-ton qu'elles ne se prononcent pas? Mais l'a de Saône et l'i de veine, d'oignoUy ne se prononcent pas davantage et pourtant nous les écrivons; et les autres lettres que nous venons de restituer, ne sontelles pas également muettes? La double rr de qtiarresme ne sonnetelle pas comme une r simple ? Entend-on Vu de qua et Vs de -sms ? Cei argument tiré de la prononciation est d'ordre phonétique et par suite perd toute valeur en matière détymologisme, puisque le principe sur lequel s'appuie cette méthode est, au contraire, de rétablir dans récriture les signes de sons que la langue parlée n'articule plus. La règle une fois posée, on est tenu de l'accepter dans son entier; il faut s'y soumettre, malgré qu'on en ait, et rétablir dans la graphie des mots toutes les lettres sans exception qu'ils possédaient à l'origine, car, encore une fois, rien n'autorise à faire un choix entre elles et à rétablir les unes de préférence aux autres. Dans ce système, si l'on était conséquent, carême devrait

* Cette chute de Vs devant une consonne à l'intérieur des mots a commencé au XI' siècle et s'est achevée au xiir. Sa conservation dans l'écriture des siècles suivants n'est qu'un fait d'archaïsme; Rabelais, qui écrivait esc/io/ier, prononçait écolier comme nous (v. g 13, 5*).

— lo —

être inscrit au dictionnaire sous cette rubrique : « Ouadragesima, prononcez carême ».

b) Même (vfr. mesme, metsme; prov. medesme, it. medesimo) est la reproduction correcte delà prononciation que nous donnons aujourd'hui à son ancêtre latin ^metipsimum. Si nous l'orthographions meisme (moy. Age mmw^e), serons-nous quittes envers Tétymologie? Non, car pourquoi expulser le p du groupe -ps-, quand nous le conservons dans i^orps, temps, tu romps, etc. ? Et la finale um, les deux i et Tsde ipsimum, le t de msti-, qu'en ferons-nous? De quel droit les passer sous silence et comment justifier leur omission ? Les arguments sont pareils à ceux que nous venons de voir à propos de carême et la conclusion identique. Sous peine de faillir aux lois les plus élémentaires du raisonnement, se contenter de meipsme seraitinsuffisant ; onest condamné à la restitution intégrale du mot et on doit l'inscrire ainsi dans le dictionnaire : « Metipsimum, prononcez mime)).

L'absurdité de la conséquence fait toucher du doigt la fausseté du principe.

En fait, récriture prétendue étymologique ne reproduit exactement ni la forme primitive des mots, ni leur prononciation actuelle ; elle n'est et ne peut être qu'un compromis arbitraire et bâtard entre les deux, dont le seul effet est d'augmenter les difficultés de l'orthographe. Les fidèles de létymologie semblent en avoir eux-mêmes vaguement conscience, car un fait est à remarquer : les plus convaincus d'entre eux se bornent à exiger le maintien de l'état présent, sans aller jusqu'à vouloir rectifier les mots auxquels Tusage a imprimé l'allure phonétique. Pas un ne demande qu'au lieu d'écrire on, a, aujourd'hui, ancien, ennemi, il veut, puis, orfèvre, etc., on écrive hon, habt, aul jourdlmid, antiain, enemic, il veult, puists, aurfebcre, d'après les originaux latins homo, habet, ad illum diumum de hodie, *anteianum, inimicum, tult, *postevi, auri fahrum. Ce serait un énorme recul, qui, s'appliquant à plusieurs milliers de mots, bouleverserait toutes nos habitudes. Rien de moins soutenable évidemment et pourtant rien de plus rationnel, étant admis le point de dépari dont l'école étymologique se réclame : elle est prise ici en flagrant délit d'illogisme.

18. Il faut noter à ce propos une inconséquence assez bizarre du dan étymologique. Les membres de cette école, qui se préoccupent tant de parler grec et latin en français, font très bon marché de l'étymologie quand il s'agit de mots qui, au lieu de provenir de l'une

de ces deux langues, prennent leur source dans d'autres idiomes; on les voit alors s'accommoder sans la moindre répugnance d'une graphie très voisine du simple phonélisme (§ 17). D'où vient celte préférence et pourquoi ce qui leur semble légitime en pareil cas cesse-t il de l'être dès que le latin et le grec sont en jeu? Peut-être, sans chercher très loin, trouverait-on la clef du mystère dans ce fait qu'en dehors du monde scientifique, la connaissance des langues modernes est en général beaucoup moins répandue chez nous parmi les hommes que celle des langues classiques. Quoi qu'il en puisse être et que ce soit pour cette cause ou pour une autre, bornons-nous à constater le phénomène sans nous attarder à en chercher l'explication, d'autant plus que là encore nous nous heurterions aux contradictions les moins justifiables.

§ 19. Du reste, en dépit de ses prétentions, la graphie officielle en prend depuis longtemps fort à son aise avec l'étymologie grécolatine. Le plupart des gens du monde qui poussent des cris d'alarme à la seule annonce d'un projet de réforme seraient bien étonnés d'apprendre à quel point ils pèchent journellement contre les préceptes les plus formels de leur culte. Ils écrivent par exemple sans sourciller, comme nous venons de le voir (§ 17), on, a, aujourd'hui, ancien, ennemi, veut, puis, or f être, etc., et l'on risquerait de les scandaliser très fort à vouloir les contraindre d'appliquer les soi-disant règles pour la conservation desquelles ils mènent si grand bruit. Leur foi dans la valeur de l'orthographe étymologique ne repose que sur une illusion inculquée à leur esprit dès l'enfance. Ils ne peuvent même pas essayer d'invoquer à son profit le prestige de la tradition, puisqu'elle est moderne. En effet, nous savons (§ 13, 2"^ et 6") que son fatras de lettres muettes, amèrement critiqué dès son apparition, ne date guère que du XVI** siècle.

§ 20. Inutile, irrationnelle, nuisible et d'ailleurs impossible à réaliser d'une façon à peu près satisfaisante, telle nous apparaît donc en résumé la graphie « étymologique )). d'après le bilan qui vient d'être dressé de ses vices rédhibitoires. C'est plus qu'il n'en faut pour la repousser définitivement et l'on estimera tout naturel après cela qu'elle ait vu se liguer contre elle la majorité des linguistes. Un d'eux, et non des moindres, M. L. Havel, n'a même pas hésité a déclarer que le seul fait de vouloir la défendre était a un brevet d'ignorance » (La simplification de V orthographe, p. 2 ). Aussi ses partisans se recrutent-ils non dans le cercle des savants, sauf

quelques rares exceptions, mais surtout chez les personnes les plus étrangères à Tétude de la philologie : orateurs, écrivains, gens du monde.

§ 21. On s'étonnera sans doute que je fasse figurer les écrivains de profession sur la liste des incompétents en malière de réforme orthographique. Rien de plus légitime cependant. Ils n'ont pas à fai re œuvre de philologues et d'érudits : leur métier est tout diiTérent. Savoir à fond le vocabulaire de la langue et sa syntaxe, s'en assimiler les plus subtiles ressources pour conquérir la maîtrise dans l'art si difficile de manier un instrument capricieux et souvent rebelle, voilà leur objectif véritable. Mais autre chose est posséder un idiome, même avec toutes ses richesses, autre chose le connaître, au sens purement scientifique du mot, c'est-à-dire sêlre initié aux secrets de son évolution : ceci n'est plus de leur ressort. Sur ce terrain, ils sont hors de leur domaine et les plus illustres parmi les princes de la plume peuvent y commettre à l'occasion de surprenantes bévues.

Que mes lecteurs, en effet, se reportent à quelques années en arrière et qu'ils se rappellent ce qui s'est passé quand M. Gréard, en compagnie d'autres érudits, tenta de provoquer un mouvement en faveur de la réforme orthographique. Les journalistes se mirent en campagne pour interroger les écrivains et les orateurs les plus en vue, académiciens ou non, et en obtenir un avis motivé sur la question en litige. On vit alors se manifester des opinions vi-aiment inattendues et d'étranges oracles tombèrent de ces lèvres augustes. 11 en est qui se montrèrent littéralement indignés qu'on osAtsul)stituer une /"vulgaire à l'antique pli, un ( au th, un i à Y y. On sentit que ces signes ont à leurs yeux quelque chose de sacré. Pour eux c'est un dogme, et d'autant plus vénéré qu'il est moins explicable. Il semble que, suivant la parole du poète,

« un suprême mystère

Vit en eux! ))

(V. Hugo, Hernani, acte IV, se. 2.)

D'autres allèrent plus loin; leur patriotisme s'émut et trouva des accents alarmés: « Toucher à l'orthographe, c'est toucher à la France! » s'écria pathétiquement un orateur religieux. Les poètes surtout firent montre d'intransigeance. Accoutumés à serrer le mot de plus près encore que les prosateurs, ils en viennent facilement à lui prêter une vie personnelle, un caractère et des propriétés qu'il n'a jamais eus. A les croire, il faut repousser la réforme parce DuTE.Ns. - Etude sur la simplification de l'orthographe, 2

qu'elle altérerait la « physionomie des mots». Qu'ils se rassurent. Cette (( physionomie » ne court pas le moindre danger, et cela par la plus forte comme la plus naïve des raisons: elle n'existe pas ^. Il n'y a point de lien secret entre la nature de l'idée et celle des lettres dont nous nous servons pour noter le terme qui la rend. Les mots peuvent être longs ou brefs, sourds ou sonores, d'une articulation commode ou malaisée, mais c'est tout. A dire vrai, ils ne possèdent aucune physionomie, encore moins dans la langue écrite que dans la langue parlée 2. Us y ont tout juste celle que nous voulons bien leur prêter, d'abord par l'habitude que nous avons de les voir écrits d'une certaine façon, ensuite — et surtout — par le sens que nous y attachons. Qu'un mot exprime une idée grande, noble, généreuse, nous sommes tout prêts à le trouver beau. Patriote, patriotisme, par exemple, sont-ils des termes d'une sonorité particulièrement agréable? Non certes. D'où vient donc l'impression qu'ils évoquent en nous? Du sentiment qui s'y trouve contenu et pas d'autre chose. C'est l'analogue de ce qui a lieu pour les noms propres appartenant à des personnes aimées ; nous sommes enclins malgré nous à les parer d'un attrait imaginaire, simple reflet de notre aflection pour les êtres qui les portent.

Leconte de Liste obéissait à une fascination du même ordre, quand il formulait cette erreur: « Enlever aux mots leur orthographe étymologique, c'est leur ôter leurs titres de noblesse». En réalité, les hommes qui parlent ainsi sont dupes d'une illusion et d'un préjugé d'accoutumance, llsécrivent couramment, sans souci de l'étymologie, fantasmagorie, métempsycose, orfèvre, trône, anérrisme, etc. (v. § 17), parce qu'ils les ont toujours vus notés ainsi, mais ils s'indigneraient à la seule pensée d'écrire iérofunte, psicologue, ôréole, crisantème, cataclisme, parce que cela déconcerterait leur œil et leur main. Les deux cas sont identiques cependant. Pourquoi donc tant de docilité quand il s'agit du premier, tant de révolte en face du second? Affaire de routine et défaut de réflexion, rien de plus. Il n'y a là qu'une superstition dont le caractère un

* V. ci-dossous § 27, noie.

* Le Rapport sur la simplification de rorlhographc est ici d'une inconséquence dont l'Académie ne semble pas s'être rendu compte. D'une part, elle s'y proclame attachée à la physionomie des mots (v. ci-dessus p. i, note); de l'autre, elle déclare accepter des modifications à l'orthographe de certains d'entre eux, comme elle l'a fait du reste dans chacune des éditions de son Dictionnaire. Or ces deux aflirmations sont inconciliables. Si l'écriture d'un vocable lui confère vraiment une physionomie, c'est altérer celle-ci que d'y changer une seule lettre et l'Académie devrait y opposer une fin de non-recevoir absolue. Dés lors qu'elle y consent, elle reconnaît par là même que cette physionomie n'est qu'un mythe.

peu enfantin désarme la raillerie par l'exrès même de sa candeur. Ne soyons donc pas trop sévères pour elle, elle peut s'expliquer dans une certaine mesure.

§ 22. Au premier abord, en efTet, l'élymolngisme ne manque pas d'offrir un côté spécieux, séduisant même, pour celui qui l'envisajçe d'une manière superficielle. Le mot français étant presque toujours un mot latin ou grec altéré dans sa forme (§17), il peut paraître assez logique à quelques égards de lui conserver dans récriture un reste de son apparence première. La pratique des langues classiques nous y porte presque involontairement, on ne saurait le nier. Les peuples qui les parlaient furent nos aïeux dans le monde intellectuel, aujourd'hui encore le meilleur de notre esprit est fait du leur et il nous semble retrouver dans l'étymologisme comme un écho de la parole antique. Cette association d'idées rappelle un peu, toutes proportions gardées, le respect dont nous entourons les objets provenant de morts que nous avons chéris. Démodés, vieux et laids, ils n'en demeurent pas moins précieux à nos cœurs par les souvenirs qu'ils y réveillent : défroque aux yeux des indifférents, ils sont pour nous des reliques.

Tout cela est fort respectable sans doute, mais l'humble domaine de l'orthographe ne comporte guère un tel déploiement de sentimentalisme. 11 serait bonde savoir imposer un frein à nos tendresses étymologiques, car les jouissances que nous en pouvons retirer ne sont pas à mettre en balance avec l'étendue et la gravité de leurs inconvénients et elles restent impuissantes à faire casser une condamnation que tout concourt à rendre sans appel.

§ 23. En face du parti des étymologistes inféodés au statu quo se dresse celui des novateurs : les phonétistes. Le phonétisme, qui compte dans le passé d'illustres patrons, entre autres Appius Claudius l'Aveugle et l'empereur Auguste *, part de ce principe en apparence indiscutable : le but de l'écriture est de représenter la parole le plus exactement possible. Dès lors, le remède au mal orthographique devient des plus simples à trouver et à appliquer: il n'y a qu'à le demander au phonétisme. Un corps savant chargé de la réforme dresse le tableau des sons de la langue, les classe méthodiquement d'après leurs caractères physiologiques et assigne à chacun d'eux une notation immuable consistant en un signe unique. Un

^ Orthographiam, id est formulam rationemquc scribcndi a grammaticis institutam, non adco cuslodiit; ac videtur eorum polius sequi opinioncm, qui pcrinde scribondum, ac loquamur, exisUment. — Suétone, Vie d'Auguale, Lxxxvni.

seul phonème, un seul signe, c'était déjà le desideratum de Port- Royal en 1660 ^. Le problème de l'orthographe disparaît. Inutile désormais de lui consacrer plusieurs années d'un labeur écœurant pour arriver à en acquérir une connaissance imparfaite; quelques heures, quelques jours au plus, vont suffire pour que tous, étrangers et nationaux, puissent la posséder d'une façon imperturbable. Par malheur il est des ombres à ce tableau plein de charmes. En théorie, rien de plus séduisant; en pratique, rien de moins réalisable. Les empêchements y surgissent à chaque pas, si nombreux et si graves, que force nous est d'envoyer le phonétisme radical rejoindre l'étymologisme au pays des chimères.

§ 24. Une première difficulté se présente. L'adoption du phonétisme radical nécessite une modification complète de l'alphabet. D'une part, la suppression des polygrammes exprimant des sons simples 2 et leur remplacement par des monogrammes, de l'aulre, la traduction par des notations différentes de phonèmes distincts quenotreécritureactuelleconfond sous une notation unique (comme ks et gs rendus par x : axiome, exagéré), toutes ces transformations, si plausibles qu'elles soient, entraîneraient des changements dans les valeurs que nous avons coutume d'attribuer à nos signes alphabétiques"^ et obligeraient à créer des caractères nouveaux ou tout au moins à affecter de signes diacritiques les caractères usuels *. Or, ce bouleversement de notre écriture aurait des résultais désastreux. Pour les jeunes générations élevées dans la pratique exclusive de la nouvelle graphie les auteurs français antérieurs à notre époque seraient incompréhensibles. Leur langue ferait l'effet d'une langue morte, aussi difficile à la lecture que l'est celle de Rabelais pour la plupart de nos contemporains. Afin de les leur rendre accessibles il faudrait procéder à une réimpression des maîtres de la littérature qui se sont succédé depuis plus de deux siècles, entreprise dispendieuse et colossale jusqu'à l'invraisemblance, dont il suffit d'évoquer l'idée pour en faire saisir l'impossibilité.

* Grammaire générale et raiaomiée contenant le» fondements de Varl de parler^ expliquez d'une manière claire et naturelle, par MM. do Port-Royal.

* Ex. : eu, ou; gn, ill, an (qui représontent respectivement n et / mouillées, s sourde inlervocalique, comme dans peigne, paille, assez).

3 Ex. : u pour indiquer la voyelle que nous notons par ou {mu, vus, purtur, pusa, etc., au lieu de mou, vous, pourtour, poussa); te pour indiquer le ou consonne de oui, ouest, gouache, etc. [ni, west, gwache).

* Ex. : 17 barrée, Vn affectée de la tilde espagnole, l'o surmonté du tréma, etc. , pour représenter respectivement 17 et Vn mouillées et le phonème que nous notons actuellement par eu.

Tout au plus arriverait-on à rééditer un certain nombre de fragments empruntés à nos meilleurs écrivains, quelque chose comme un recueil de morceaux choisis, le Selectœ français! Par là se trouverait consommée la rupture de la chaîne qui relie les étapes de notre évolution intellectuelle; un abîme serait creusé entre notre époque et les âges précédents, et tout le passé littéraire du génie français sombrerait dans un oubli définitif, pour le plus grand dommage de l'éducation nationale ^.

A cet obstacle, dont l'importance n'échappera à personne, viennent s'en ajouter bien d'autres qui appartiennent au fonds même de la langue.

§ 25. Parmi ceux ci il faut citer en première ligne les liaisons (v. § 12).

Une des caractéristiques de la prononciation française est, on le sait, de faire entendre la consonne finale des mots dans certaines circonstances et de la laisser muette dans d'autres. Ex: nun savant' illustre; unsavan(t) modeste; un illustre samn(f))).

L'application stricte du phonétisme aux liaisons donnera lieu à une bigarrure orthographique d'autant plus marquée que le français est extrêmement capricieux sur ce point. Rien de plus variable que les liaisons, rien de plus riche en illogismes. En voici quelques exemples :

«J'ai passé près de vous deux heures (eur-z) exquises ; il est deux

heures (eur) et demie. »

« Cent {sanV) hommes; cent (san) un hommes. » <( 11 y a neuf (neuv) ans ; le neuf (neuf) janvier, le neuf (neuf) avril ;

neuf(neu) chevaux. »

« Etre franc (fran) et juste ; courir à franc (frank) étrier. » « A tous (touz) égards ; ils se sont tous (tous) égarés ; ils sont tous

(tous) fous ; tous (ton) les délégués. » « Armé de pied (piét') en cap ; avoir le pied (pié) endolori.» (( Faire un grand (granf) eflort ; il est grand (gran) et fort. » « Un bœuf (heuf) gras ; le bœuf(beu) gras. » « Un sot (sotl ami ; il est sot (sô) à vingt-trois carats. » «En sus (sus) décela; courir sus (suz) à quelqu'un; on voulait

lui courir SMS (su). »

L'orthographe phonétique s'attachant à noter la prononciation avec une scrupuleuse exactitude en reproduira toutes les inconsé-

* « Les fonélisles sont des ingrats et dos barbares qui, si on les écoulait, nous feraient perdre le fruit de vingt-cinq si<?cles de culture. » (Michel Bréal, Causeries »ur l'orthographe, p. 33).

quences ; les mois heures, cent, neuf, franc, tous, pied, grand, bœuf, sot, sus, s'écriront donc suivant les circonstances : eur, eurz ; san, saut; neu, neuf, neut ; fran, frank; ton, tous, touz ; pié, piét; gran, grant; beu, beuf; sô, sot; su, sus, suz.

Dans l'exemple cité plus haut, savant devra s'écrire avec un t dans le premier cas et sans t dans le second et le troisième. Ce t devra disparaître devant Y s finale du pluriel (ce saraws illustres») et cette s elle-même s'évanouira devant un mot commençant par une consonne (« satan modestes »). Le même mot possédera donc à chaque nombre deux orthographes distinctes: \^ sg. samn(,saran; 2"plur. satans, savan; et parmi ces orthographes il y en aura une (savan) qui sera commune h la fois au singulier et au pluriel. Il en sera ainsi de tous les cas analogues : partout où le même son s'articulera de deux ou trois façons diverses selon l'occurrence, il changera de forme deux ou trois fois dans l'écriture. Cette double ou triple orthographe nous donnera toujours malgré nous l'impression de plusieurs mots différents et pourtant cette impression sera fausse : ce ne sont point des mots différents, c'est le même mot affecté d'une double ou triple prononciation.

§ 26. Ces graphies multiples constituent-elles une simplification ? Il est permis d'en douter. Avec sa logique instinctive, l'écolier qui, dans l'exemple précité, devra écrire tour à tour savan, savant et savans, sera choqué tout d'abord d'avoir à noter le même mot de deux manières différentes à chaque nombre, et il le sera bien plus encore d'avoir tantôt à employer le signe du pluriel, tantôt à l'omettre, et d'être astreint à user de la même notation (savan), qu'il s'agisse d'un seul être ou de plusieurs.

11 est à craindre qu'il n'y trouve quelque peu de brouillamini et pas mal de tintamarre, pour parler comme M. Jourdain. Le règlement nouveau lui semblera sans doute inférieur en simplicité à la vieille méthode qui lui commandait d'écrire au sg. savant d'une manière uniforme, sans se mettre en peine de l'initiale du mot suivant {illustre, modeste), et qui se bornait à lui faire marquer dans tous les cas le pluriel par l'addition d'une s à la forme du singulier, sans souci de la liaison ou de son absence. L'ancien procédé, avec son allure claire et rationnelle, était beaucoup plus facile à comprendre et à retenir : l'intelligence y trouvant son compte, la mémoire en bénéficiait par ricochet (v. § 30).

§ 27. C'est qu'un mot n'est pas un simple groupe de sons : il a une valeur parfaitement définie, il sert à désigner un objet, il exprime

une idée. Par suite, le groupe de caractères qui le représente devient signe d'idée à son tour et passe très vite pour nous à l'état de symbole. Nous sommes ainsi amenés par un irrésistible instinct à introduire dans notre conception de l'écriture un sentiment d'idéographisme qui, pour être inconscient, n'en est pas moins réel ^ Dès lors, notre besoin de logique se trouve également contrarié, soit par l'emploi de graphies multiples pour exprimer un seul et même objet (savant, saran), soit parl'usaged'unegraphie unique et invariable, pour indiquer tantôt un objet isolé, tantôt plusieurs objets réunis (samn, pour savant et savants). Dans les deux cas notre intelligence se révolte et proteste, en vertu de cette double conception qui s'est spontanément imposée à elle :

1» Le même mot désignant le même objet doit toujours s'écrire de même.

2» La langue possédant un exposant du nombre (-s), cet exposant devra être joint au mot chaque fois qu'à l'idée de l'objet s'ajoutera la nuance de pluralité.

Chez un sujet donné, la force de ce penchant est proportionnelle à ses habitudes de lecture. Plus elles sont développées, plus l'œil a chez lui de propension à contrebalancer l'oreille, parfois même à l'emporter sur elle : aussi les gens très cultivés sont-ils beaucoup plus fréquemment des visuels que des auditifs.

§ 28. Ceci nous oblige à élargir la définition qui a été donnée précédemment ( § 23) de l'orthographe et de son but. Exacte en théorie, elle cesse de l'être et devient beaucoup trop étroite, quand on la met en présence des faits. L'écriture a bien pour destination première de noter les sons de la langue, mais nous venons de la voir s'élever plus haut. Le mot parlé étant le signe d'une idée, il en est forcément de même du mot écrit et nous sommes trop habitués à envisager les choses sous cet angle pour ne pas répugner invinciblement à toute graphie qui contrarierait sur ce point nos tendances les plus intimes.

Il y a là un fait de suggestion tout à la fois mentale et visuelle, impossible à contester, impossible à combattre, et sur lequel je

* Est-il besoin de faire observer que ceci n'est pas en contradiction avec l'opinion exprimée au § 21 sur l'erreur relative à la prétendue « physionomie des mots» ? De ce qu'un groupe de caractères symbolise pour notre intelligence une certaine « notion », il ne s'ensuit nullement qu'il revote parla une «physionomie » spéciale. Chacun peut en faire l'expérience sur soi-même. Qu'on écrive panière au lieu de panthère, l'idée qu'éveille en nous ce mot n'en sera pas altérée ; l'italien niiifa et le français nymphe nous suggèrent tous les deux la pensée d'un être identique, et la graphie /"an^omc n'évoque pas à nos yeux une autre image que ne le faisait phantosme pour les lecteurs du xw siècle.

devais insister d'aulaat plus sérieusement que la plupart des apôtres du phonélisme ont eu le tort grave d'en méconnaître l'existence et la portée. Cette disposition de notre esprit est encore renforcée par la « loi du moindre effort », euphémisme scientifique dont on use pour désigner ce que le langage courant intitule moins poliment « paresse ». L'écolier qui aura appris une (ois à écrire un mot dune certaine manière trouvera infiniment plus commode de continuer à toujours récrire ainsi, au lieu d'avoir à s'occuper d'en (aire varier Torlhographe suivant des conditions parfois un peu difficiles à saisir pour lui. Nous sommes en présence dune association de facteurs physico-psychiques dont il faut tenir compte, sous peine de se heurter à ce résultat paradoxal de voir le phonétisme, par ses notations multiples d'un même vocable, en venir à rendre encore plus épineux le problème orthographique qu'il prétend résoudre. De même qu'à force de chercher la concision on tombe souvent dans l'obscurité, de môme ici à vouloir trop simplifier on finirait par compliquer et le progrès apparent masquerait une régression véritable.

§ 29. Notons de plus qu'en français, comme dans bien d'autres idiomes, il existe deux prononciations : l'une qui est celle de la conversation ; l'autre, plus savante, plus raflinée, plus délicatement nuancée, qui est celle de l'art oratoire dans ses diverses manifestations, chaire, barreau, théAlre, la prononciation relevée, comme l'appelle Littré, la prononciation type, en un mot ^ Le phonétiste sera contraint de se régler sur l'une des deux et sa notation, exacte pour celle-ci, ne le sera pas pour l'autre. Pas plus que l'étymologisme, elle ne pourra se soustraire au reproche d'être conventionnelle, tout au moins par certains côtés.

Faudra-t-il donc en venir à cet excès de logique d'avoir deux graphies adaptées aux deux prononciations et de les employer à tour de rôle, selon que les circonstances comporteront une élocution plus sévère ou plus relâchée? L'écriture d'une lettre différerait de celle d'un livre ; ce serait l'introduction de l'étiquette dans l'orthographe. Si bizarre que puisse paraître un tel procédé, il n'en est pas moins d'une légitimité absolue, étant donné le point de départ. Or, quel est le phonétiste qui aurait l'idée de le préco-

* C'est au xvr siècle que l'on voit apparaître deux prononciations, Tune pour l'usage familier, l'autre pour la langue oratoire. La p^emi^^e, plus sommaire, vise surtout à la rapidité; la deuxième, moins hâtée dans son allure, se préoccupe davantage de l'exactitude et de la précision. A dater de cette époque, l'influence de la Cour et du Parlement commence à devenir prépondérante en matière de beau langage.

niser? Et pourtant ce ne serait que la conséquence normale du système, aboutissant à l'absurde par le rationnel.

§ 30. J'ai fait allusion tout à l'heure (§§ 25-26) aux difficultés que soulève en écriture phonétique Vs du pluriel, tantôt muette, tantôt sentie en liaison. 11 est nécessaire d'insister un peu sur ce point important.

Personne ne contestera que l'expression du nombre ne soit une nécessité de premier ordre. Or, en dehors des liaisons, les pluriels se prononcent comme des singuliers : mont(s) sourcilletix, champ(s) fertUe(s), etc. Il y a donc là une indication, — celle du nombre, — indispensable à la netteté du discours, que la parole omet de faire sentir. C'est une cause d'amphibologie et une grosse infirmité du langage oral. Actuellement elle n'existe pas dans la langue écrite; mais, sous peine de manquer à sou principe, le phonétisme sera tenu de la refléter fidèlement et alors c'en est fait de la clarté.

Comment y distinguer dorénavant « ils sont neuf(s) » de (i ils sont neu/"»? L'amphibologie sera complète.

De môme pour le vocatif pluriel, dont la prononciation est semblable à celle du vocatif singulier : « Enfant(s), soyez attentif(s) » sonne comme « Enfant, soyez attentif)).

De môme encore pour les locutions dans lesquelles l'article est supprimé : « Femmes, moine, vieillards, tout était descendu » (La Fontaine). Comment le lecteur saura-t-il s'il s'agit d'un singulier ou d'un pluriel (femme ou femmes, etc.)?

Ce n'est pas du tout la même chose de dire dune personne qu'elle a (( beaucoup de talent » ou de lui reconnaître « beaucoup de talents )); or les deux expressions sont phonétiquement pareilles et c'est l'écriture seule qui réussit à les différencier eu distinguant le pluriel du singulier.

Louant chez un homme politique la stabilité de ses opinions, un historien dira de lui qu'il fut a un homme de beaucoup de contiction ». Ailleurs, parlant d'un autre qui s'est signalé par son aisance à professer successivement les opinions les plus disparates, il rappellera ironiquement « un homme de beaucoup de convictions ». Dans la graphie actuelle rien de plus compréhensible que ces deux formules; dans la graphie phonétique la seconde, qui signifie le contraire de la première et qui se prononce de même, devra s'écrire exactement comme elle, c'est-à-dire sans s au mot convictions (convixion). Le signe du pluriel disparaît, les deux formules opposées n'en font plus qu'une et la phrase devient inintel-

Ijgible. Voilà où Ton arrive avec un système d'écriture fondé sur la phonétique pure et n'inscrivant, comme le voudraient quelques réformateurs, que les sons articulés, sans s'occuper de noter les idées : dans plus de la moitié des cas l'expression du nombre ne serait plus perceptible. En définitive, écrire de même un pluriel et un singulier, c'est procéder comme si, en arithmétique, on prétendait indiquer par le môme signe l'unité et une valeur plus grande que l'unité.

Comment dans un tel système rédigera-t-on des marques de fabrique telles que celles-ci, renfermant un pluriel qui s'y prononce forcément comme un singulier : « Dubois frères; Vincent neveux » ? Elles ne sonnent pas autrement que « Dubois /rère, Vïncenineveu » ; faudra-t-il donc les écrire de cette manicre '? Evidemment non. L'emploi d'une orthographe phonétique y est de toute impossibilité. Le phonétiste le plus rigoureux sera bien forcé d'infliger un démenti à sa doctrine et d'inscrire une lettre qui n'est pas entendue, mais qui existe dans la pensée du rédacteur. 11 ne peut se dérober à cette obligation, sinon il donnerait au lecteur une idée fausse, en lui laissant supposer l'existence d'un singulier là où se trouve en réalité un pluriel ^.

Les mots terminés par une -s ou un -x ont le pluriel identique au singulier, aussi peuvent ils créer une amphibologie dans certaines locutions du même genre que celles que nous venons de citer. Ex. : (( Vincent et Dubois fils ». Cette imperfection de notre langue ne trouve pas de remède dans l'écriture 2; raison de plus pour ne pas l'aggraver en l'étendant aux cas ordinaires où l'orthographe officielle a réussi à la pallier jusqu'à présent.

§ 31. Ce que je viens de dire de V-s finale du pluriel peut également s'appliquer à la finale -ent des verbes. Les pluriels « ils pensaient, ils penserdic/if », par exemple, sonnent partout de la même manière que les singuliers « il pensait, il penserait », et, en dehors des liaisons, l'oreille ne distingue pas « ils pensent » de « il pense ». L'orthographe phonétique, qui écrirait indistinctement aux deux nombres « il panse, il pansèt, il pa^serèt », aurait l'inconvénient de

^ Aussi los phonélistes les plus résolus ont-ils tous, îi l'exception de Domcrgue et de Marie, recule devant la suppression de la marque du pluriel quand elle ne se fait pas sentir à l'oreille (v. Didot, Observations sur l'orthographe française, p. 101).

* Didot avait cru devoir réclamer ici l'emploi d'un caractère spécial, c'est-àdire le rétablissement de l'ancienne s longue, pour dillérencier la ûnale du pluriel de celle du singulier (op. cit., p. a(K5, note).

reproduire celle équivo((ue de la parole, qui n'existe pas dans l'écrilure acluelle (v. §§ 139-141).

§ 32. Ce double exemple de V-s du pluriel el du -eut des verbes esl au nombre des faits qui démontrent le mieux combien est étroite, incomplète et, par suite, erronée cette définition dune rigueur en apparence incontestable : « Le but de l'orthographe est uniquement de transcrire les sons » (v. §§ 23, 28). S'en tenir à:cette formule, c'est oublier que le son est souvent loin de rendre l'idée tout entière et que des nuances d'une importance capitale sont omises par la prononciation; il est indispensable de les rétablir dans l'écriture pour ne pas être mal compris. Une finale qui contient l'exposant d'une fonction synlactique peut devenir muette en certaines circonstances, sans que la fonction ait cessé d'exister, et c'est pourquoi, tout en n'étant plus articulée, cette finale doit continuer à figurer dans la graphie. Ainsi, dans les exemples qui viennent d'être cités, à quoi reconnaît-on que le mot n'est pas au singulier? A Ys et à Vit de -eiit. Prononcées ou non, il faut donc les écrire : le plus simple bon sens en fait une condilion sine qnaTion. Ce n'est pas l'orthographe qui se met dans son tort en notant ce qui n'est pas articulé, c'est la prononciation qui est en faute de ne pas articuler ce qui devrait l'être pour l'expression complète de la pensée.

§ 33. La notation du genre court avec le phonétisme le même péril que celle du nombre. Ve muet du féminin est loin d'être toujours senti dans la prononciation, c'est même le contraire qui arrive le plus souvent t. H faudra donc en pareille occurence écrire le féminin à l'instar du masculin et le lecteur aura parfois besoin d'un moment de réflexion pour se rendre un compte exact du genre. Ainsi « les iniinorielles, les converties, l'accusfV, son anur, leurs anue-s* », ne se prononcent pas autrement que « les immorlck, les convertis, l'accusa*, son ami, leurs ami.s* ». La théorie phonétique exige impérieusement que le féminin de consonance identique au masculin soit écrit comme lui ; comment les distinguera t on l'un de l'autre?

1 Bien entendu il s'agit du langage de la conversation, car, au tb(^àtre, dans la diction poétique, on fait sentir Ve inuct et avec t^^8 grande raison. En voici deux exemples :

1* « Ariane, ma sœur, de quel amour blessé-e^ Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissë-e! » (Racine.) et non blessé, laissé^ comme le fait la prononciation courante.

2» « Allez, je vous refuse » (Molière, le Misanthrope, acte V, se. 7.)

Ici, dans le langage familier, nous articulons /t'o m s r'fuse. Comparez les deux prononciations et voyez quelle différence d'effet et combien le premier passage y gagne en poésie, le second en noblesse.

Prenons encore une phrase commençant par un participe passe,

telle que celle-ci :

force \

forc^6 I

forc^- > de subir la loi du vainqueur....

forcées 1

ou cette autre :

priv^

privée ^ jg sommeil et de nourriture et

prwés

privées

plonge ]

plongée f ^gjjg j^ détresse la plus affreuse

plonges l plongées ;

Avec les finales ée, es, ées, phonétiquement réduites à é, la confusion sera complète : on se demandera tout d'abord s'il s'agit d'un masculin ou d'un féminin, d'un singulier ou d'un pluriel, et l'incertitude subsistera jusqu'à ce que la suite du texte vienne la dissiper et faire voir quelle est la véritable intention de l'auteur.

Voilà donc deux nuances essentielles, la distinction du nombre et celle du geai'e qui, en mainte occasion, seront appelées à dispai^ître. Sera-ce au bénéfice de la clarté et peut-on invoquer ces faits comme des arguments favorables au phonétisme radical?

§ 34. Celle lacune dans l'expression des fonctions grammaticales peut même s'étendre plus loin encore, par suite de l'évanouissement de de la finale muette. Ainsi dans la conjugaison des verbes en -er, comme chanter, outre chanté, chantée, chantés, chantées, écrit^chanté, nous aurons chanter et chantez qui s'écriront également chanté, toute distinction disparaissant entre ces six formes. Soit donc une exclamation telle que celle-ci :

lo (( Passés^ mes jours de deuil! »

2» « Passez, mes jours de deuil! »

Ecrivons-la phonétiquement : (( Passé ! », le lecteur sera hors

d'état de distinguer si cette phrase veut dire: « Passez,..)) ! ou si c'est une ellipse équivalant à : « Mes jours de deuil sont po^s^s » *. Avec

1 Nous aurions la m^me équivoque avec l'impératif et le participe passé de la 2* conjugaison. Ex. : !• « Fini, cet ennuyeux travail! » 2* « Finis cet ennuyeux travail! n L'emploi de ce genre de locutions est particulièrement fertile en amphibologies.

l'orthographe actuelle, rien de pareil à redouter : le sens est limpide dès le début.

§ 33. Les consonnes finales appartenant à la catégorie dont je viens de parler, c'est-à dire celles qui tantôt sont muettes et tantôt font liaison, ne sont pas les seules dont nous ayons à nous occuper; nous devons également tenir compte de ce que deviendraient, avec le phonétisme pur, les consonnes finales qui sont constamment muettes dans certains mots. Sur ce terrain, il pourrait exercer une action nuisible à un triple point de vue: !<> formation des /WniniTi-s; 2o formation des dérités; 3*^ création d'amphibologies par homographie.

§ 36. On sait qu'une des règles générales de notre grammaire est de former les féminins par l'addition directe d'un e muet au masculin ^ Or certains mots n'ont pas actuellement de féminin, mais il est possible qu'on leur en donne par la suite. Si ces mots, terminés par une consonne toujours muette, viennent à s'écrire phonétiquement, c'est-à-dire en. supprimant cette finale muette, il est probable qu'au bout d'un temps plus ou moins long leur forme originelle sera oubliée. On ne saura plus qu'ils possédaient anciennement une consonne finale et, le jour où l'on voudra leur donner un féminin, on créera des barbarismes (v. §76, note). C'est ce qui est arrivé, par exemple, pour apprentie, jadis apprentive, apprentisse, du masc. apprentif, apprentis; Vfeiïs finales étant tombées dans la prononciation, apprentif et apprentis, articulés apprenti, ont fini par s'écrire comme nous le faisons maintenant : d'où le féminin incorrect apprentie (v. § 264, 4^ ).

11 va de soi que ces observations ne concernent en rien la suppression de la finale muette dans les mots qui possèdent dès à présent des féminins tout formés. Qu'on écrive Mon, ron, au lieu de blond, rond, il est clair que le féminin n'en restera pas moins

^ A part quelques oxcopllons, comme les féminins en -che, -ve, -elle, -exile, etc., de masculins en -c, -/", -eau, -eux : sèche, blanche, neuve, veuve, belle, vieille, de aec, blanc, neuf, veuf, beau, vieux.

Cette règle de formation des féminins est d'origine relativement récente. Exacte en pratique, elle est l'inverse de la réalité au point de vue historique : c'est, au contraire, le féminin qui a réagi sur la structure moderne du masculin. Les adjecUfs dont le féminin représente un masculin suivi de Ye muet sont pou nombreux dans le vieux français. Dans la majeure partie des cas, le masculin dilTère plus ou moins profondément do l'autre genre, par l'efTet de lois phonétiques qu'il serait trop long d'exposer ici. Ex. : masc. fer, froit, lare, roit, vuil, etc., en regard de fém. ferme, froide, large, roide, vuide. Plus tard ces masculins ont changé de forme en subissant l'influence analogique des féminins.

ce qu'il est, blonde, vomie, et que Tapplicalion du plionétisme sur ce point n'y peut entraîner aucune conséquence fAcheuse.

§ 37. Les mômes remarques qui viennent d'être faites au sujet de la formation des féminins sont valables pour la dérivation et les troubles qu'y apporterait le phonétisme. En ce qui regarde les mots actuellement dotés de dérivés, la suppression de la finale muette du primitif ne peut exercer aucune action nuisible : rond s écrira ron sans inconvénient, puisque nous avons déjà rotif/ewr, arrondir, rondement, etc. Mais il n'en va pas de même pour les mots qui ne possèdent pas encore de dérivés. Pour ceux là rien de plus nécessaire que la conservation de la finale muette dans l'écri ture. C'est une pierre d'attente pour les dérivés de l'avenir. Elle indique de quelle manière il faudra s'y prendre si l'on veut les créer conformément aux origines et à l'esprit de la langue, sans risquer de tomber dans le barbarisme. Voici un exemple pris dans le passé et bien fait pour montrer l'importance du rôle que joue en pareil cas la consonne finale : il s'agit de cadran. Ce mot vient du lat. quadrantem, d'où le prov. quadrant et le vfr. qnadran (xni^^s.), par chute du t étymologique. Cette disparition de la consonne finale ayant fait oublier que cadran était pour *c(7rfranf, il en est sorti cadranné, cadrannerie, cadrannure ^nu lieu des formes correctes ^cadrante, *cadranterie, *cadranture, ce qui ne serait pas arrivé si cadran eût gardé le t primitif (v. § 2()i, 3"). Dans les cas analogues, quand il s'agira un jour de donner des dérivés à des mots qui en sont encore dépourvus, l'orthographe phonétique ne manquera pas de contribuer à enrichir le vocabulaire de nouveaux barbarismes, puisque la suppression de la consonne finale, effaçant le souvenir des formes originelles, privera de guide les créateurs de ces dérivés (v. § 76, note).

^ 38. Enfin cette sui)pression multipliera les homogrammes et par suite les amphibologies qui peuvent en résulter (v. §§ 49 iîO, 08, 73). Beaucoup d'homonymes, en effet, ne diffèrent entre eux que par la finale muette. Ex. : ban, banc; bas (sbst.), bât; coin, coing; cou, coup, coût; mou (sbst.), moût; brocard, brocart; sein, seing; etc. Sa présence dans l'écriture a jusqu'ici empêché de les confondre : ùtons-la, toute distinction disparaît et la porte est ouverte aux équivo((ues 2.

* Cette orthographe est celle de Hatzfeld et Darmestclcr. Llttr(^ (^crit cadrané, cadranure.

* Ces diverses faces de la question (féminins, dérivés, homojçrammes), seulement esquissées ici, seront développées plus tard à leur vraie place, t^ 204, 207-270 et

§ 39. Les réformateurs ont également proposé la suppression de l'accent qui distingue à, où, là, dès, lès ^, çd, etc., de a, on, la, des, les, ça; cette suppression est à repousser par des raisons du même genre. Certes il n*y a pas à soutenir que les amphibologies causées par l'absence d^accent sur ces mots doivent nécessairement entraîner des conséquences sérieuses. Malgré tout l'esprit déployé par l'auteur du Mariage de Figaro dans la jolie scène xv*' du 3^ acte, il sera toujours difficile que la confusion de ou et de où aboutisse à produire une équivoque de quelque gravité. Néanmoins il pourra parfois arriver que, faute d'accent, une phrase construite sur ce patron : « J'irai à tel endroit ou je ferai telle chose » soulève de prime abord un doute, — indication de lieu (où) ou simple alternative {ou), — que seule la suite du contexte permettra de dissiper; or, toute diminution de la clarté est une mauvaise chose : quand l'écriture nous fournit un moyen si simple d'y porter remède, pourquoi le rejeter?

D'ailleurs, il est normal de distinguer par un signe des mots en réalité fort différents de sens et d'origine et de ne pas laisser pénétrer dans les jeunes intelligences la fausse conception que ce sont des mots identiques, employés avec des attributions distinctes. A, ou, des, les, représentent lat. habet, aut, de illis, illos, et ra est une abréviation de cela, tandis que à, où, dès, lès, rà, viennent de lat. ad, ubi, *de ex, lattis, *ecce-hae. La différence vaut la peine d'être notée (v. § 547) et l'on ne saurait blâmer les grammairiens du xvr siècle qui eurent les premiers l'idée de le faire au moyen de l'accent grave 2. L'innovation avait son côté pratique. Ainsi une personne lisant à haute voix, si elle se trouve en face d'une phrase débutant, par exemple, de cette manière : « De là colère du plaideur débouté contre son juge », suivant qu'elle aura sous les

yeux de la ou de là, saura tout de suite s'il s'agit ou non d'un génitif, le sens offrira une netteté immédiate à son esprit et elle réglera son intonation en conséquence, sans hésiter un seul instant.

§ 40. Si l'on veut appliquer jusque dans leur plus extrême rigueur les principes du phonétisme absolu, on arrivera à cette conclusion paradoxale que parfois deux phrases de sens opposé devront s'écrire de môme. Ce sera le cas, entre autres, pour celles où figurent les expressions on et oit n\ Ex. : « On n'a pu le rappeler à

^ Mauvaise orthographe qui se rencontre assez fréquemment au lieu de leZj forme correcte d'un ancien substantif signifiant « côté n (de lat. latus) et employé comme préposition avec la valeur « pn\s do » dans les noms de lieu.

* V. ci dessus § 13, 3', note.

la vie; on n'ose en douter; si ïon n'y prend garde ; jamais on

/t'aurait osé agir de la sorte, si Von n'eût prévu ce qui devait en résulter; dans la collision qui s'est produite entre les deux navires on n'a pu sauver les passagers. »

(( On ne peut être juste si Von n'est humain, w (Vauvenargues.) (( La possession ne peut plaire si To/i n'est résigné à la perte. » (Sénèque.)

Les locutions négatives « on n'a pu, an n'ose, si l'on n'y prend garde, si l'on n'eût prévu, si l'o^i n'est », sonnent exactement comme les locutions affirmatives a on a pu, on ose, si l'on y prend garde, si l'on etU prévu, si Von est »; il n'y a pas de différence à l'audition entre on el on n\ Le phonétiste devra donc écrire dans chacun de ces cas les deux phrases de la même manière, la prononciation étant identique de part et d'autre. Il lui faudra donner la même notation à deux idées contradictoires, l'affirmative et la négative, au détriment du lecteur qui ne saura comment s'y reconnaître. Personne ne prétendra que ce soit acceptable et, du reste, je ne crois pas qu'aucun phonétiste ait songé à pousser jusque-là.

§ 41. QuHl et qui l donnent lieu à une observation analogue. Dans la traduction d'un roman de M™^ Mathilde Serao, intitulé Châtiment, nous trouvons cette phrase : « Il ne parvint pas à découvrir la tombe de celle qui l'avait aimé et quil avait aimée en vain ». Il y a là deux propositions distinctes de sens et renfermant une double opposition de sujets et de régimes; parfaitement claires dans la graphie actuelle, elles se confondent en une seule pour l'oreille : kil atèt émé. S'il leur était appliqué, le phonétisme radical transporterait cette confusion dans l'écriture et le passage deviendrait incompréhensible.

Ces exemples nous fournissent encore un argument contre l'erreur sur laquelle s'appuie le phonélisme et une nouvelle preuve que l'écriture a pour mission de traduire non seulement des sons mais aussi des mots. Or, nous venons de le voir, sons et mots ne sont pas toujours choses équivalentes dans notre langue, grâceaux hasards de la prononciation : on eion n ont le même son, mais ce ne sont pas les mêmes mots et nous en dirons autant de quil et qui l\ On ne saurait trop le répéter, un mot n'est pas seulement un groupe de sons, mais encore un signe d'idée, une sorte d'idéogramme (V. § 27), et ceci est tellement vrai que nous avons coutume de lire le mot d'emblée, d'un seul coup d'œil, sans en décomposer les svllabes et les caractères.

§ 42. Le phonétisme radical, s'il est conséquent avec lui-même, doit exiger encore d autres suppressions, comme celle de l'apostrophe ^ Elle est l'indice d'un a, d'un e muet ou d'un i élidés. Employer un signe pour noter une voyelle qui ne se prononce pas serait une hérésie en matière de graphie phonétique; c'est de l'élymologisme au premier chef. L'apostrophe sera donc tenue de disparaître et, au lieu d'écrire r&cier, Vimage, rimitation, ritraic, rhivemage, on écrira l étier, l imagey l imitation, etc 2. Ce procédé parait inoffensif; il ne l'est pas autant qu'on pourrait le croire. En voici l'inconvénient: l'article, qu'aucun signe visible ne séparera plus du substantif, aura tendance à se souder avec lui ; on en viendra vite à écrire létier, limage, limitation, etc. ; l'origine de ces groupements s'oubliera, on finira par les interpréter comme des substantifs dépourvus d'article et l'on enrichira le langage d'autant de barbarismes qui seront le létier, la limage, la limitation (exposée à se confondre avec la limitation, dérivé correct du verbe limiter), lalivraie, le litemage ^. Qu'on ne se récrie point en déclarant que c'est une hypothèse invraisemblable et puérile, uniquement inventée pour les besoins de la cause : l'histoire du français est là pour nous édifier. Les barbarismes /terre, loriot, luette, lendemain, lendit, landier, pour lierre, Voriot, luette, lendemain, lendit, landier, n'ont pas d'autre source *. Lors, lorsque, dont, dorénavant, alerte, alentour (sbst.), etc., qui sont pour lors^, lors que, d'ont, d'or en avant, à lerte, à lentour, sont dus à un phénomène du même genre.

§ 43. Dans les caprices de l'écriture cursive, les mots savants en aprivatif auraient particulièrement à souffrir de la suppression de

^ L'apostrophe fut introduite dans notre orthographe par Gcofroy Tory au début du XVI' siècle.

* Ou, pour parler plus exactement, l évié, l imaje, l imitasion, l ivrèe, l ivemaje, conformément à l'orthographe phonétique ; ces mots sont cités dans le texte sous leur forme actuelle par raison de clarté.

3 C'est-à-dire le lévié, la limaje, la liinitaston, etc., comme on l'a vu dans la note précédente.

* En voici brièvement l'historique :

Vfr. / ierre (lat. hedera); vers le xv» siècle soudure de l'article : lierre. Néanmoins l'orthographe reste encore longtemps indécise : l'hierre (Ronsard); lierre (Du Bellay).

Vfr. / oriol (lat. pop. *aurioluni pour ai/reo/tiw), xir siècle ; puis loriot vers la lin du xiu* s.

Vfr. / nette (lat. pop.* uvitta, diminutif de uva) ; xiv* siècle luele.

Vfr. l en demain, puis / endemain^ devient au xiv siècle lendemain.

Vfr. l endit (lat. indicttim) devient au xiii^ siècle lendit.

Vfr. l andier devient au xvr siècle landier.

C'est par le même procédé que de l'angl. {/^(/o/. nous avons fait/ù)^o( p. Cingot. ^ Lora est un composé de l'art. /' et de l'adv. or suivi de Vs adverbiale.

DuTENs. - Etude mr la simplificalion de l'orthographe, 3

l'apostrophe : / acinésie, l adynamie, lagalactie, lapyrexie, l asthénie, l asymétrie, devenant sous une plume rapide et d'une calligraphie négligée : lacinésie, ladynamie, lagalactie, lapyréxie, lasthénie, lasymétrie ^ il arrivera plus d'une fois que le lecteur se demandera s'il a affaire à racinésie, Vadynamie, etc., ou à lacinésie, ladynamie, elc.

§ 44. Ce n'est pas tout: en amenant la théorie jusqu'à ses dernières conséquences, on arrive à se rendre compte que la soudure de l'article élidé V avec le nom suivant n'y devient pas seulement un accident éventuel, mais qu'il doity constituer un phénomème normal. Reprenons un des exemples qui viennent d'être cités: puisque le phonétisme considère que le but de l'écriture est de fournir une représentation aussi fidèle que possible de la parole, il est évident que la symétrie et lasym^trie, sonnant exactement de la même manière, sont tenus de s'écrire de môme : lasimétrie. En efTel, par suite de l'identité d'articulation, la seule méthode rationnelle est de donner à ces deux expressions une notation identique. Or, elles sont de sens diamétralement opposé : pour être d'une logique inattaquable, le procédé n'en sera pas moins absurde. Ce fait est un de ceux qui montrent le mieux comment, pas plus que l'élymologisme, le phonétisme ne peut être érigé en règle intangible.

§ 4o. Une fois entrés dans cette voie, la même rigueur de logique nous empêche de nous arrêter et nous sommes contraints de supprimer encore beaucoup d'autres choses fort utiles, telles que les majuscules, les italiques, les guillemets, la ponctuation. Ce sont de simples signes scripturaux qui ne répondent à rien d'articulé. Les noms propres Boulanger, Charbonnier, Serrurier, Marchand, etc., avec leur majuscule initiale, ne sonnent pas autrement que les noms communs dont ils sont sortis, et il en est de même pour le premier mot de chaque phrase succédant à un point final. Rien n'est changé dans la façon de prononcer les uns ou les autres; la majuscule n'y intervient que par convention, pour rendre la lec ture plus claire. Sa suppression ferait justement disparaître ce supplément de clarté. C'est également le cas pour les italiques et les guillemets.

§ 46. La ponctuation devrait aussi être supprimée, du moins en grande partie. Les points d'exclamation et d'interrogation répondent à des nuances d'intonation très appréciables. Le point simple est senti par l'oreille, puisque, même chez les gens doués de l'élocution la

^ Ost-à-clire lasinézie^ ladinamie^ lagalaxie, lapirexie, lasténie, lasimétrie (V. 2* noie du § 42).

plus rapide, il existe toujours un léger temps d'arrêt entre deux phrases consécutives. Ces signes seraient donc conservés; mais la virgule disparaîtrait presque toujours, car, dans la conversation, nous séparons nos membres de phrases et nos incises bien plus rarement que ce n'est marqué dans l'écriture. C'est même pour cela que les règles en sont parfois si difficiles à préciser. Les écoliers ont grand'peine à se les assimiler et l'on peut observer que les femmes s'y montrent tout particulièrement rebelles. 11 en est fort peu qui soient capables de ponctuer avec correction la lettre la plus banale et, mieux encore que le caractère de l'écriture, la rareté des virgules, quelquefois même leur absence totale, suffit à y déceler une main féminine. Enfin, le point et virgule et les deux points, qui traduisent des nuances d'ordre intellectuel mais non de nature orale, seraient éliminés à leur tour, pour se fondre suivant les cas soit dans le point, soit dans la virgule.

§ 47. Il y a mieux, — ou pis : nous serions condamnés à supprimer le plus souvent la séparation des mots, car, en parlant, nous avons l'habitude de n'opérer cette séparation que de loin en loin, plutôt pour reprendre haleine que pour marquer la division des termes de la phrase. Une écriture qui prétend reproduire fidèlement la parole devrait rejeter cette séparation des mots, comme artificielle et incompatible avec une exacte transcription des sons. Il faudrait revenir au procédé des âges lointains où, juxtaposant leurs lettres sans solution de continuité, les scribes grecs et romains n'introduisaient de division entre les mots qu'à la fin des paragraphes. Certes il ne faut rien exagérer et Ton peut affirmer qu'une telle éventualité ne se présentera jamais, mais ce que j'en ai dit est pour rendre palpables les divers périls implicitement contenus dans le phonétisme, du moment qu'on veut l'élever au rang de principe absolu, comme le font encore de nos jours les phonétistes intransigeants.

§ 48. En fait, notre langue écrite possède déjà, dans ses expressions composées, un nombre suffisant de ces fâcheuses soudures. On y rencontre plus d'un précédent regrettable et il y aurait imprudence à se laisser glisser sans précaution sur la pente où les phonétistes nous poussent avec ardeur. Nous finirions par tomber dans des conglomérats graphiques pareils au peu enviable conciofossecosachè, si célèbre dans les grammaires italiennes, ou au contutiociosiacosachè de Boccace, mentionné par Didot (op. cit., p. 3o) ^.

* V. sur co point les exemples das §§ ^508, ;>i20, 531, 537.

Une des grandes qualités du français, c'est précisément d'avoir des mots courts et simples qui rendent très nette à Fœil et, par suite, à l'esprit l'analyse des idées dont se compose la phrase et la nature des liens qui les unissent. Cette prérieuse limpidité s'altère et finit par disparaître plus ou moins complètement à mesure qu'on soude ensemble un plus grand nombre de termes; cela peut être un bénéfice au point de vue spécial où se placent les phonétistes, mais à coup sûr ce n'en est pas un pour le lecteur*. Je me contente d'indiquer la question sans la développer; elle reviendra avec plus de détails au § î>30.

§ 49. Il me reste à appeler en dernier lieu l'attention, d'une façon toute particulière, sur un des plus graves dommages que l'application du phonétisme radical causerait à l'ensemble de notre langue et dont j'ai déjà dit quelques mots à propos d'un point de détail (§ 38) : c'est la multiplication des homogrammes 2.

L'homogramme, on le sait, est la transcription de deux ou plusieurs homophones par une notation identique. Il constitue le gros obstacle où vient trébucher le phonétisme ^. Nous avons vu (§ 17, 4») en quoi consiste un mot français : cesl le plus souvent un mot latin défiguré, empâté et mutilé parla mollesse d'une articulation paresseuse et sommaire. La chute de la finale inaccentuée d'une part, l'altération et la réduction du radical de l'autre, ont entraîné la fâcheuse conséquence que voici ; deux expressions primitivement distinctes de forme comme de sens ont fini par se prononcer de même, tout en gardant des valeurs différentes. Ainsi délié, dé, charme, cousin, masse, rue, bière, représentent à la fois lat. ^'disligatum, et delicatum, datum et digitale, carinnum et carmen, *culicinum et ^'cosinum, massam et *matteam, rugamel rulam, ail. hier et germ. bera (ail. mod. bahre).

On a souvent c()mi)aré cette altération des mots à celle des monnaies, (jui en circulant finissent par perdre leur fleur de coin;

* Los Romains eux-mc^mos avjiicnt de bonno heure reconnu les inconv<^nicnts des composés trop complexes et ceux-ci leur étaient antipathiques, bien que leur langue possédât à un haut degré la faculté de composition. Quinlilien ([nsliiuiion Oratoirey liv. I, chap. V) déclare que le latin ne comporte pas de composés formés à l'aide do trois éléments et critique sévèrement à ce sujet le vers de Pacuvius :

Nerei

Rcpandirostruw inctirricervicum pecus.

2 H suffît pour s'en convaincre de jeter un coup d'œil sur les manuscrits du moyen Age. Leur orthographe, orientée dans le sens du phonétisme, comme il a été dit plus haut (§ 13, â"), abondp en homogrammes qui sont loin d'en faciliter rintelligence.

3 V. ci-dessous §§ G8 et suivants.

les contours s'effacent peu à peu et les figures, rendues incertaines par l'usure, tendent à se confondre les unes avec les autres, comme ici, par l'altération graduelle des anciennes sonorités, des termes autrefois différents sont devenus pareils et des idées quin'ontrren de commun se trouvent aujourd'hui traduites par le môme signe oral. Mais ces homophones n'en restent pas moins dissemblables par la signification : les écrire de la même manière, c'est donner à supposer qu'ils sont identiques, faire pénétrer dans l'esprit une notion fausse et créer des amphibologies (§ 39).

§ 50. Actuellement bon nombre d'entre elles sont évitées grâce à l'écriture. Tous nos homonymes ne sont pas devenus des homogrammes, fort heureusement: beaucoup sont, au contraire, demeurés des hétérogrammes ^ Quant à ceux où l'homoplionie s'accompagne d'homogniphie 2, on ne voit guère de remède aux confusions qu'ils peuvent occasionner. H est presque impossible de rétablir maintenant dans leur écriture des différences qui en ont depuis longtemps disparu ou d'en introduire qui n'y ont jamais existé. Pour ceux-là rien à faire, je crois : le mieux est de continuer à s'y résigner. D'ailleurs, reconnaissons-le, ils ne sont [)as tous de nature à entraîner des méprises sérieuses. Mais pour les âulres l'adoption du phonétisme ouvrirait une voie funeste. L'inconvénient de l'homographie est, à la vérité, nul dans certains cas, lorsqu'il .^\«gil, par exemple, de termes qu'on n'a pas coutume d'employer à l'état isolé et qui ne figurent que dans des locutions toutes faites ^ ou qui remplissent dans le discours des fonctions syntactiques différentes *. Mais ces homonymes-là sont relativement peu nombreux:

» Ex. : compte et conte. C'est le ra^mc mot latin computum. Conte est la vralo forme française, compte une distinction graphique introduite au xiv siècle ; eUe y est du reste fort utile, en prévenant une confusion dont n'est pas exempte la phrase orale. On se souvient, en effet, que cette homonymie servit do prétexte à la plaisanterie contenue dans le titre d'une brochure poliUque fameuse vers la fin du second empire : « Les Comptes fantastiques d'Haussmann ». L'hétérographie des deux homophones en faisait tout le sel; l'homographie l'eût fait disparaître, en rendant le sens obscur et douteux.

Citons encore au hasard de la plume : écho, égayer, étain, exaucer, facial, fret, gale, délacer, maux, ordinand, et écot, aiguayer, étaim, exhausser, fascial, frai, galle, délasser, mots, ordinant. V. également ci-dessus § 38.

« Ex. : dé (à jouer, à coudre), genêt (arbrisseau, cheval), son (d'un instrument, résidu de mouture), lice (chienne, barrière), mante (vêtement, insecte), marc (monnaie, résidu), pêche (fruit, action de pécher), charme (agrément, arbre); les pluriels tels que les cours (de la Bourse, de Justice, des Facultés, des édilices), les faux (lat. falsaot falces), les bons (ceux qui sont bons) et les bons (du Trésor), les lais (de mer) et les lais (chants), les hardes (vêtements, troupes d'animaux), les papas (pères, vautours d'Amérique, prêtres de l'Eglise grecque), etc.

^ Pour les exemples voir ci-dessous § 73, in fine.

bien plus fréquente est la rencontre de ceux où, la fonction grammaticale étant pareille, Téquivoque peut se produire.

Souvenons-nous qu'une langue est avant tout un instrument de communication: qu'on parle ou qu'on écrive, c'est pour être com pris. La perfection d'un idiome se mesure à la facilité qu'il procure à chacun de rendre nettement sa pensée. Son ennemi le plus redoutable est l'homonymie, source de perpétuelles équivoques. Certes, tout n'est pas matière à critique dans l'évolution d'où est sorti le français. Prendre le polysyllabe latin pour le réduire, en faire s'il se peut un dissyllabe, voire un monosyllabe, c'est excellent par certains côtés: ce que l'élocution y perd en beauté plastique, elle le regagne en rapidité. L'effort de l'expression, « le combat de la Pensée contre le Son », comme on disait jadis en Allemagne, s'en trouve diminué, celui de la compréhension également, double avantage pour la personne qui parle et pour celle qui l'écoute. Mais tout n'est pas non plus bénéfice dans cette œuvre de réduction Quand elle aboutit à l'homophonie, elle rend l'expression moins claire, la compréhension devient plus difficile et l'on recule pour avoir dépassé le but.

Nous voyons par là combien est nécessaire la distinction graphique des homonymes. L'écriture ignore ainsi les obscurités de la parole et, plus heureux que l'auditeur, le lecteur ne connaît ni Terreur ni même le doute. Comment dès lors hésiter à maintenir, là où elles sont vraiment utiles, des nuances d'écriture capables de nous rendre un tel service? Si nous ne pouvons guère songer à supprimer les homogrammes qui déparentde longue date l'orthographe officielle, il dépend de nous de n'en pas accroître le nombre. N'augmentons pas le mal que nous sommes impuissants à guérir, ne transportons pas dans l'écriture les vices du langage oral: abréger n'est pas toujours faciliter et l'on complique souvent à vouloir trop simplilier. Sauvegardons la clarté de notre langue et proscrivons rigoureusement tout ce qui peut l'amoindrir (v. § 73).

51. Il va de soi que les phonétistes n'acceptent guère les objections élevées contre la valeur de leur système. Voici le résumé de leur défense :

fo L'écriture phonétique n'est en définitive que l'exacte copie de la parole. Or, celle-ci prête telle à l'amphibologie? La présence des homophones nous empêche-l-elle de comprendre aisément celui qui nous parle? Non. Donc ce qui n'est pas une gêne pour l'auditeur n'en saurait être une pour le lecteur.

2"^ Il existe déjà une écriture fondée sur la reproduction pure et

simple des sons du langage, c'est la sténographie. Crée t elle des équivoques ? Non. Pourquoi en serait-il autrement de l'orthographe phonétique, fondée sur le même principe et ne différant de la sténographie que par la forme des caractères?

3« L'écriture de l'italien et celle de l'espagnol, — pour ne parler que de ces deux langues, parmi les idiomes romans, — sont strictement phonétiques depuis leur fixation définitive par l'Académie délia Crusca pour le premier et par celle de Madrid pour le second. Ces deux orthographes jouissent d'une limpidité incomparable : pourquoi en serait-il autrement du français, s'il subissait la même réforme?

40 Les opposants semblent redouter les confusions qui résulteraient des homogrammes. Ils ont tort. D'abord ceux-ci seront en petit nombre : on peut les traiter sans crainte de quantité négligeable. Ensuite ces confusions, s'il vient à s'en produire, seront forcément éclaircies par le contexte. 11 n'y a donc pas à s'en préoccuper.

5« Supposons que, malgré tout et en dépit du contexte, l'équivoque persiste, ce sera à l'écrivain de s'en apercevoir et d'y mettre bon ordre en changeant le tour de sa phrase. Dans ces conditions, si l'équivoque a lieu, elle sera de son fait : il ne devra s'en prendre qu'à lui-même et non au phonétisme.

§ •^-- A première vue les assertions qu'on vient de lire peuvent paraître assez plausibles, mais, dès qu'on va au fond des choses, on s'aperçoit que ce sont de purs sophismes :

io II ne faut pas dire que la langue parlée n'est point amphibologique; on n'a pas le droit d'affirmer, comme on l'a fait souvent, que nous ne sommes jamais troublés par ses ambiguïtés et qu'elles ne sauraient nous induire en erreur. Tout autre est la réalité : nous en avons chaque jour la preuve. Demandez-le plutôt aux amateurs de calembours : c'est dans ces ambiguïtés mêmes de la parole qu'ils vont chercher les éléments de leur plaisir favori, car ce ne sont pas seulement des mots isolés, mais encore certains groupements de mots dans la phrase, qui engendrent des équivoques par homophonie. J'ai déjà cité (§§ 30-3i, 38-41, 49-50) plusieurs exemples d'équivoques que nous offre le langage oral. En voici encore quelques autres pour compléter la démonstration :

a) Si je parle de hérauts, de thermopiles (l. de physique), d'un système horographique ^, mon interlocuteur ne peut discerner de

1 Système relatif à la connaissance instantanée de l'heure locale dans tous les pays du monde par rapport à l'heure de Paris (v. La Vie scientifique du 9 mars 1901, p. 186).

prime abord s'il ne s'agit point de héros, des Thermopyles, d'un système orographique,

b) « Sept heures n'avaient pas encore sonné; j'ai vu sept hommes; j'ai parlé à sept femmes; cent sept roses; fais-le bien; elle m'aime », se confondent pour l'oreille avec: «cette Aeure n'avait pas encore sonné; j'ai vu cet homme; j'ai parlé à ces femmes ; sens ces roses; fais le bien; elle-mêm^e ».

c) L'élision de l'article (f pour le, la) expose l'auditeur à des erreurs du même genre : « l'affiliation, l'appareil, l'attache, Vattente, je voudrais l'avoir, l'alêne, l'arène, lamer)), sonnent comme a la filiation, la pareille, la tache, la tente, je voudrais la voir, la laine, la reine, la mer ». Il est également impossible de distinguer la servir de /'asservir dans cet aphorisme d'un écrivain politique : « Imaginées dans l'intérêt de l'humanité, les institutions sont faites pour la servir et non pour l'asservir. »

d) De même pour la préposition lez « près de » et l'article pluriel les, dans les noms de lieu composés, tels que Fontaine-ks-Corps-Nuds, Fontaine-leS'Croisilles, Nayemont-les-Fosses, Saint- Aignan-les-Marais, Saint-Cyr-ks-Vignes ^, etc. En entendant prononcer un de ces noms on est autorisé à se demander si l'on se trouve en présence de la prép. lez ou de l'art, ks. Le second terme désigne-t-il une localité voisine de la première ou n'est- il qu'un substantif commun? Impossible d'en décider à priori. Les et lez sonnant tous les deux fê, la prononciation nous jette ici dans un embarras des plus justifiés, puisqu'il existe des localités qui s'appellent Corps-Nuds, Croisilks, Fosses, Marais, Vignes.

e) Champs, verres, comptes, peuvent occasionnellement se confondre avec chants, vers, contes. Ainsi Berlioz intitule un volume de critique musicale : A travers chants ; d'Hervilly publie des poésies sous ce titre : Vers de couleur; une brochure politique du second empire (déjà citée § 50, l^o note) porte celui-ci : Les Comptes fantastiques d'Haussmann. S'il n'y a pas d'erreur possible pour les yeux, il n'en est pas de même pour l'oreille et plus d'un auditeur non prévenu croira entendre : A travers champs, Veires de couleur, Contes fantastiques.

t) Dans \e Journal du Maréchal de Castellane( t. III, chap. vi, p. 86) se lit ceci : (( Nous avions là (à Ancône) quatorze cents fantassins, cent canonniers, sans un canon, sans munitions. » Enoncée à haute

1 Cos mots sont cités ici avec la graphie ambiguë lex que leur donne le Dictionnaire des Communes de J. Meyrat, où la distinction de l'art, les et de la pr(^p. lez n'est pas toujours faite.

voix, cette phrase renferme une amphibologie. L'auditeur est exposé à comprendre : « quatorze cents fantassins, sans canonniers, sans un canon, sans munitions. » II lui faut prendre un instant de réflexion pour se rendre compte que l'auteur a voulu dire « cent canonniers » ; encore, pour en être absolument certain, a-t-il besoin de lire lui-même le passage, où la forme écrite lève la difficulté créée par l'ambiguïté de la forme parlée. Que serait-ce si l'auteur, au lieu de mettre : « sans un canon », avait mis : « sans canons »? On se demanderait du coup s'il y a : « cent canonniers, cent canons », ou : {( cent canonniers sans canons », ou enfin : « sans canonniers, sarus canons ».

53. Nous sentons si bien les imperfections du langage parlé, ses obscurités et leurs inconvénients, que nous tâchons d'y obvier par divers artifices tels que le geste, le ralentissement delà diction, la scansion des mots, avec des arrêts pour en faire sentir l'exacte division; nous appuyons plus vigoureusement sur certains d'entre eux, nous allons même jusqu'à doubler des lettres simples, afin de prévenir les confusions; bref, nous cherchons par tous les moyens possibles à empêcher que l'équivoque naisse dans l'esprit de l'auditeur par suite de la similitude des prononciations.

Ainsi, dans l'exemple cité plus haut (§ 39) : « De Id colèredu plaideur débouté....», nous appuyons sur là et nous faisons une légère pause entre ce mot et le suivant. Cela suffit à faire comprendre qu'il n'y a pas ici un article la.

Si à l'asymétrie nous opposons la symétrie (% 4i),nous appuierons sur l'article et nous intercalerons un très léger temps d'arrêt entre la et symétrie.

Dans la conversation familière, lorsque se rencontre une expression de ce genre : « celui quilsi vu, la femme ^wi /'aimait, l'homme qui /avait frappé », nous prononçons, en général, de façon presque inconsciente : « celui qui //a vu, la femme qui //'aimait, l'homme qui //'avait frappé », en doublant 1/ du pronom-régime pour éviter qu'elle ne soit confondue avec l'/du pronom-sujet i/ qui figure dans ces locutions : « celui qu'il a vu, la femme quil aimait, l'homme qtiil avait frappé ». Si, au contraire, nous articulons cette / correctement, c'est-à-dire simple, les deux locutions de sens opposé sonnent absolument de même et nous risquons de ne pas être compris, par suite de la confusion de l'actif et du passif.

54. Par malheur, on n'a pas toujours la ressource de pallier ainsi l'ambiguïté à l'aide d'une pause, d'un redoublement de consonne

ou de quelque autre procédé : c'est l'exception. En général, l'équivoque ne comporte aucun remède, et cela est d'autant plus regrettable que bon nombre d'entre elles peuvent avoir parfois un rôle vraiment nuisible : telle est au premier chef la confusion de Taflirmatif et du négatif (oTi, 07171*, § 40), du sujet et du régime (quih qui l\ § 41), ainsi que celle des genres et des nombres, là où nos habitudes de langage, en nous empêchant de faire entendre Ve muet du féminin (amie), Vs et Vx du pluriel des noms, adjectifs et participes, le -nt du pluriel des verbes (« ils sont neufs; Vincent nevetw; indignés de leur ingratitude, leurs protecteurs les amient abandonnés ))), exposent l'auditeur à se méprendre sur notre pensée {amie ou ami? neufs ou neuf? neveux ou neveu? indignés ou indigné? leurs protecteurs ou leur protecteur? les avaient ou les avait? V. ci-dessus §§ 30-31 et 33).

Sans qu'il soit besoin d'insister davantage, nous voyons dans quelle erreur on tombe en soutenant que le langage parlé est toujours clair et que, pour être parfaite, une écriture doit se borner à le reproduire tel quel.

Actuellement dans le langage écrit ces inconvénients existent à peine, parce que l'orthographe est là pour signaler par ses nuances la divergence des significations et qu'elle y réussit presque toujours. Mais qu'arrivera-t-il si l'on supprime cet élément de précision? Rien ne nous avertira plus des intentions de l'auteur et la contamination de l'équivoque atteindra des régions de la langue qui jusqu'alors en étaient restées indemnes.

§ 53. 2« L'argument emprunté à la sténographie est sans valeur et ne peut être invoqué que par ceux qui n'ont jamais rien sténographié. 11 suffît d'avoir fait quelque emploi de cette écriture pour savoir à quelles erreurs on est souvent exposé en la relisant. L'équivoque y règne en souveraine plus que partout ailleurs.

§ 36. 3^ Celui qu'on prétend tirer de l'italien et de l'espagnol n'est pas meilleur que les précédents. Ces deux langues, notablement moins entamées que le français par les ravages de l'usure phonétique, sont demeurées plus proches de leurs origines. Les radicaux n'y présentent pas au même degré ces altérations, ces chutes de voyelles ou de consonnes, ces réductions de sons différents à un phonème unique, auxquelles notre idiome doit ses homonymes. Les désinences atones du latin, beaucoup mieux respectées, n'y ont pas disparu comme chez nous, phénomène d'une importance capitale, puisque dans la langue mère la finale est le lieu d'élection

où se cantonnent les exposants du genre et du nombre. De plus l'italien et l'espagnol ne connaissent pas la distinction des finales senties en liaison devant une voyelle et muettes soit à la pause, soit devant un mot commençant par une consonne. Us les font toujours entendre et c'est une grande supériorité qu'ils ont sur le français où, dans la majorité des cas, la finale consonantique qui constitue si souvent l'unique signe propre à indiquer le nombre (s du pluriel des noms et des pronoms, -nt des verbes) ou à différencier deux homonymes, est supprimée par la prononciation. Ex. ; ils meurent, fort, corps, bond, coing, bât, qui sonnent comme il meurt, for, cor, bon, coin, bas (v. § 38). Chez nous encore Te muet final disparaît de la prononciation courante dans la plupart des circonstances : pore, maure, tore, sonnent comme port, porc, mort, tort, et Toreille ne distingue pas entre les masculins (sg. et plur.) accusé, converti, élu, cruel, accusés, convertis, élus, cruels, et les féminins accusée, convertie, élue, cruelle, accusées, converties, élues, cruelles. Rien de pareil dans le vocalisme des langues sœurs.

Aussi ont-elles pu, sans dommage pour la limpidité du sens, adopter une orthographe franchement phonétique, dont les mérites indéniables ne sont balancés par aucun inconvénient, sinon dans des cas fort rares. Notre prononciation, infiniment plus gâtée que la leur, a laissé tomber d'excellentes choses qui constituaient d'utiles moyens d'expression, et dans les mutilations que le parler populaire a infligées au français il s'en faut de beaucoup que tout soit à admirer (v. § 30).

On ne saurait donc, en matière orthographique, tirer valablement de l'italien et de l'espagnol des déductions applicables à notre langue. Tel procédé réussit pour le mieux au delà des Pyrénées et des Alpes, qui en deçà se montrerait beaucoup plus sujet à caution. Qu'on en juge par ces quelques exemples empruntés au domaine des homophones :

Fr.

It.

Esp.

Lat.

ceint

cinto

cenido

cinctum

cinq^

cinque

cinco

quinquc

sain

sano

sano

sanum

saint

santo

santo

sanctum

sein

seno

seno

sinum

seing

segTio

signo

signum

1 Devant un mot à initiale consonantique, comme dans « cinq [ain) chevaux, cinq (sin) soldats », etc.

> tout s'use avec le temps ».

A ces six mots français, qui à l'audition se confondent en un même monosyllabe sin, répondent six mots italiens et espagnols tout à fait distincts et impossibles à prendre l'un pour l'autre.

Aimé, aimée, aimés, aimées, vous aimez (indic), aimez, (impér.), aimer, sonnent en français émé et telle doit être leur représentation uniforme dans une graphie phonétique. Dans les deux autres idiomes on a :

It. amato, amata, amati, am/ite, amafe (indic. et impér.), arwa/r. Esp. amado, amada, amados, amadas, amais, amad, amar,

I/ilalicn est ici moins parfait que l'espagnol, mais il reste encore bien siï[iérieurau français.

U y H mille occasions dans notre langue où l'exposant du nombre ne se fait pas entendre. Ex. :

« Plaialrs, douleurSy « VlaÎKir, douleur,

Est le un pluriel, est-ce un singulier? [^'oreille n'en sait rien. En esfîiîf^^nol (sg. placer, dolor ^, plur. placeres, dolores), comme en iUilien (y^^, piacere, dolore; plur. piaceri, dolori), les deux nombres ne simt pas [mssibles à confondre ^

De même pour les verbes. Un sg. comme il disait, un plur. comme ils dimioit, sonnent pour nous dune seule manière : il dizè. Cette confuî^ioa n'existe pas dans les langues sœurs :

ÏL sg. diceca, plur. dicevano.

Es[*. sg. decia, plur. decian.

Ce qui vient d'être dit du nombre doit l'être aussi du genre. On a vu en effet que si, d'une part, aimé sonne comme aimée et, de l'aulrT, aimés comme aimées, l'italien et l'espagnol distinguent netlejïienl masc. amato, amado, de fém. amata, amada, et masc. amati, amados, de fém. amate, amadas. Toutes ces formes y étant demeurées distinctes dans la prononciation, l'orthographe phonétique, qui repi'(^duit celle ci, lésa laissées également distinctes pour le legard et pour l'intelligence, mais on voit qu'il n'en serait pas de niêiiie chez nous.

De i-es divers exeniples, dont on pourrait grossir démesurément la liste, découle avec une évidence indiscutable la conséquence que voici : dans les questions qui intéressent l'orthographe, c'est une dangereuse erreur de conclure de ces langues à la nôtre. Les

■ Vtijr t^galement l'exemple cité ci-dessous dans la t* note du § 57 à propos do w lUiigwm et Religion ».

procédés dont elles s'accommodent ne sauraient nous convenir, si nous tenons à garder une écriture compréhensible. Entre le français et ses congénères, il existe des dissemblances trop profondes pour que son orthographe arrive à se modeler sur la leur. Jamais elle ne pourra être aussi simple : il faut en faire notre deuil.

§ 57. 4^ Battus sur ces différents points, les phonétistes se réfugient dans un argument désespéré : « Soit », disent-ils, « il pourra se produire des équivoques à première vue, mais pourquoi nous en inquiéter? Le contexte est là pour les dissiper. » Ceci n'est pas admissible :

a) D'abord, là même où la suite du contexte est de nature à dissiper l'ambiguïté, il est déjà fâcheux qu'elle ait pu naitre dans l'esprit du lecteur et s'y maintenir, ne fût-ce qu'un instant ^ Si Ton était sans ressources pour l'empêcher, force serait évidemment de s'y résigner; mais, puisque l'écriture nous permet de l'éviter, en nous fournissant le moyen d'exprimer notre idée sous une forme précise et immédiatement intelligible, pourquoi nous en priver?

b) En outre, il n'est pas exact d'aflîrmer que le contexte suffira toujours à faire évanouir l'équivoque. Plus d'une fois c'est le contraire qui a lieu : après avoir lu, douté et réfléchi, le lecteur se trouve aussi peu avancé qu'auparavant. Pour en revenir aux exemples déjà cités, est-ce que la suppression du signe du pluriel dans la marque de fabrique Vincent neveux ou Dubois frères (écrite phonétiquement .... neveu, frère) n'engendre pas une obscurité que rien ne vient ensuite dissiper? Et pourtant il est indispensable que neveux, frères, soient distingués de neveu, frère. Seule une écriture moins strictement phonétique peut nous mettre à même de le faire, en prévenant ici l'apparition d'une équivoque pareille à celle que produit en certaines circonstances l'emploi de fils, car ce mot, comme tous ceux qui se terminent par une s au singulier, présente la même forme aux deux nombres et, dans les cas analogues à celui quinousoccupe(p. ex. Vincent fds, Dubois fih), il entraîne une incertitude à laquelle il n'y a pas de remède. Si, au lieu d'intituler un de ses livres Religions et Religion, il eût plu à V. Hugo de disposer ses mots dans un ordre différent, en donnant la seconde place au pluriel {Religion et Religions), ïs finale de Religions, ne faisant plus liaison, devrait être supprimée dans ce titre, qui, écrit suivant les

• * Pour les homogrammcs qui par oux-mêmcs sont incapables d'entraîner la moindre équivoque, v. ci-dessous §§ 71 et 73.

principes du phonétisme radical Relijioné Relijion, deviendrait dès lors inintelligible. Peut-on dire qu'il s'expliquerait sur-le-champ par le contexte? Non, car il faudrait commencer par lire un assez grand nombre de vers avant d'arriver à saisir l'intention du poète ^.

Une assez pauvre plaisanterie du même écrivain serait également incompréhensible en écriture phonétique et le contexte ne l'éclaircirait pas. 11 s'agit de l'écho de Saint-Goar (Le Rhin, Lettre xvii). V. Hugo commence par se mettre en frais de lyrisme sur ce thème, puis il termine son récit par ces mots : « Chacun se retire après avoir payé son écho », jouant ainsi sur l'homonymie écho, écot. Noté phonétiquement, ce très médiocre jeu de mots passerait inaperçu 2 ou bien le lecteur, s'il venait par aventure à en soupçonner la présence, serait forcé de demeurer dans l'incertitude à cet égard, faute de trouver dans le contexte une indication qui l'aide à sortir d'embarras.

Ouvrons la RcDue Scientifique de 1893, nous y rencontrerons une recette contre le phylloxéra, dont l'auteur conseille d'enterrer des aulx au pied de la vigne. Un phonétiste écrirait os, tout comme s'il s'agissait des os d'un animal. De là, chez le lecteur, une erreur probable ou, tout au moins, une réelle hésitation, s'il était d'esprit assez avisé pour supposer la possibilité de l'équivoque. Le contexte ne l'éclairant en aucune façon, il ne lui resterait plus qu'un moyen de se tirer d'affaire: écrire à l'auteur de la recette pour lui demander ce qu'il a voulu dire. Est-ce à ce brillant résultat que visent les phonétistes ?

Dans cette phrase: « la gueule de ce chien était dégouttante de bave », c'est l'écriture seule et non le contexte qui met obstacle à l'équivoque de dégoûtante et dégouttante. Les deux significations seraient plausibles, mais la présence du double U dans un cas, celle de l'accent circonffexe dans l'autre, les différencient et empêchent une erreur que le phonétisme (dégoûtante) rendrait inévitable.

Un prédicateur s'écrie : « 0 Babylone, vile esclave des passions les plus honteuses ! » En l'écoutant, nous nous demandons ce qu'il a voulu dire : a-t-il employé l'adj. vile ou le sbst. ville? Les deux

^ En espagnol et en italien cette obscurité n'existerait pas : Religione e Religioni^ Religion y Religionea, y sont aussi clairs que la formule inverse. C'est un exemple de plus à ajouter à ceux du § 56 pour démontrer que le phonétisme pur a dans notre idiome des inconvénients qu'il ne présente pas dans les autres.

* En écriture phonétique écho et écot n'ont qu'une seule notation : éco (v» § 329, 4% et § a'53).

hypothèses sont également acceptables. En lisant le passage écrit suivant le mode actuel, nous sommes tout de suite fixés ; en graphie phonétique l'équivoque subsiste sans que le contexte soit capable de la détruire.

A propos de ces cas d'homonymie etdes exemples plus ou moins bizarres et tirés aux cheveux qui fourmillent sous la plume des grammairiens, on a pu dire avec raison que « l'orthographe n'est pas faite pour donner la solution des devinettes ». Rien de plus juste, mais on peut riposter qu'elle n'est pas faite non plus pour créer des énigmes. Or, ce serait l'aboutissement infaillible de toute graphie cantonnée dans un phonétisme inexorable : défaut énorme et sans excuse, car un mot doit être clair pour l'esprit à l'instant même où il est lu par les yeux.

I*renant son parti des équivoques possibles, l'école phonétique déclare que, vu leur petit nombre, elles sont dénuées d'importance et qu'on peut s'y résigner sans inquiétude. Ceci est bien vite dit : (( quantité négligeable » est un arrêt sommaire, mais non un argument sérieux, et de telles appréciations sont toujours périlleuses, quelle que soit la matière en litige. D'abord la liste des homophones se monte à un chiffre qui, sans être très considérable, mérite cependant qu'on en tienne compte ; ensuite ce n'est pas seulement à leur nombre qu'ils doivent leur importance, c'est surtout à la gravité des erreurs qu'ils risquent d'entraîner, car, selon les sujets à traiter, les idées à rendre et les termes dont il faut user dans ce but, il arrivera trop souvent que les équivocfues causées par l'homographie pourront tirer à conséquence.

§ 58. IS^ Obligés d'avouer que leur graphie pourra enti*aîner des erreurs graves dont la méthode actuelle est exempte, les phonétistes essayent de sortir d'embarras en déclarant qu'après tout c'est affaire à l'auteur et qu'il en sera quitte pour surveiller de plus près le choix de ses termes. A une locution amphibologique il en substituera une autre qui ne puisse donner prise à une double interprétation et la netteté du style n'aura rien à redouter du phonétisme. Cette affirmation est plus spécieuse qu'exacte. 11 est facile de le dé montrer:

a) Pénétré de l'idée qu'il veut rendre, l'écrivain n'a pas toujours conscience de s'être montré obscur en usant de termes qui prêtent à la confusion.

Un fait analogue se produit journellement dans la conversation. Combien de fois ne nous arrive-t-il pas d'employer des expressions

amphibologiques qui rendent imparfaitement notre pensée et font naître le doute? Ce qui nous en avertit alors, c'est la physionomie de l'auditeur, parfois un geste, un mot, une question qui, en nous arrêtant au passage, nous fait voir qu'il a mal compris et nous force à modifier l'énoncé de nos idées pour les lui rendre plus faciles à saisir. Mais pour l'écrivain rien de pareil. Il n'a pas de secours à attendre. Aucun indice ne venant lui signaler sa faute,il la commettra sans la remarquer, ne la corrigera pas et son lecteur en sera la victime.

b) Supposons, au contraire, qu'il s'en aperçoive de lui-même: il changera de formule, mais sera-ce au bénéfice de son style? Pas toujours. Plus d'une fois il se verra contraint de renoncer à l'expression première, qui était la meilleure, pour la remplacer par une autre beaucoup moins heureuse. Dans ces conditions, la langue écrite sera condamnée à laisser de côté plus d'un de ces tours légers et concis qui donnent tant de souplesse et de vivacité à la phrase; très nets jusqu'à présent, mais devenus incompréhensibles sous le régime du phonétisme absolu, ils seront tenus de disparaître au profit d'autres formes moins élégantes et plus lourdes. C'est un appauvrissement, ce n'est pas un progrès.

c) Enfin il est une dernière épreuve désastrtîuse pour le phonétisme. Qu'on essaye de l'appliquera la langue scientifique, on verra d'emblée à combien d'ambiguïtés il ouvre la porte, sans que ni le contexte ni le choix des tournures puissent servir à les résoudre. Par exemple, les terminaisons -phile, -phylé, et -phylle (de gr. philos (( ami », phtdê « tribu », et phuUon « feuille »), parfaitement distinctes aujourd'hui, s'y réuniraient en une seule de signification multiple et par conséquent équivoque: -file. Le radical auto- (de gr. autos c( soi-même ») ne s'y distinguant plus de oto- (de gr. ous, gén. ôtos (( oreille »), autoplastie, autotomic^ écrits otoplastie, ototomie, se confondraient respectivement avec otoplastie, ototomie ((( restauration de l'oreille externe; dissection de l'oreille »). Même confusion entre les adj. colique « relatif au côlon » et cholique if relatif à la bile », le jour où tous les deux viendraient à s'écrire colique. Bref, ce système y est tout simplement inapplicable ^.

59. Mes lecteurs trouveront sans doute que ce sont là des vérités évidentes par elles-mêmes et qu'elles ne méritaient pas d'être si longuement développées, mais je les prie de réfléchir que l'argument tiré du contexte, sur la réfutation duquel je viens d'insister

^ V. ci -dessous § .'î9i.

avec tant de détails, a su capter les bonnes grâces des spécialistes les plus distingués et que des savants célèbres n'ont pas dédaigné de lui prêter Tappui de leur nom. Pour ne pas être trop surpris de la faveur imméritée dont jouit un pareil sophisme, il faut se dire qu'il est précisément la pierre angulaire du système. En effet, l'avantage du phonétisme radical, c'est de reposer, nous le savons déjà (v. ci-dessus § 23), sur un principe en apparence indiscutable, — l'exacte représentation de la parole par l'écriture, — pour en déduire des règles absolues et par suite très simples à comprendre, retenir et mettre en pratique. Mais que ses partisans soient un jour réduits à en constater les lacunes et les périls, à confesser enfin qu'il menace des pires atteintes la clarté du style, alors tout l'échafaudage croule d'un coup : il faut reconnaître que le principe ne peut être absolu, entrer dans la voie des exceptions, des transactions de toute espèce, bref, avouer que, pour passer du domaine de la théorie dans celui de la pratique, l'écriture phonétique doit se plier à une foule de compromis, et qu'en bien des endroits elle ne saurait échapper pour son compta k l'accusation d'inconséquence portée par les néo-grammairiens contre les procédés de la graphie officielle.

Un penchant inné chez l'homme est de prendre ses désirs pour des réalités, on aime à croire qu'une chose est parce qu'on veut qu'elle soit; donc rien de plus humaii; que la complaisance involontaire apportée par les réformateurs à fermer les yeux sur les vices de leur méthode. La haute situation de plusieurs d'entre eux dans le monde scientifique, la légitime autorité dont ils jouissent, en donnant plus de poids à leur opinion rendent leur erreur plus dangereuse, par cela même qu'elle risque de s'imposer plus aisément au public. Le mal serait grand, car on sait la toute-puissance du fait accompli : le pas fait en avant ne se refait plus en arrière. Voilà pourquoi j'ai dû, au risque de fatiguer l'attention, apporter une longue mais nécessaire insistance à mettre en relief certains points faibles du phonétisme, inconsciemment tenus dans l'ombre par ses partisans.

§ 60. Nous savons maintenant de quels désastres la théorie phonétique menace la netteté du langage écrit, si l'on s'obstine à l'appliquer dans toute sa rigueur. On ne saurait donc songer un seul instant à l'ériger en dogme inflexible : ce serait courir au-devant d'obstacles insurmontables. J'ai prouvé en commençant l'impossibilité de l'étymologisme; nous venons de constater celle du phoné tisme pur. De cette double impossibilité se déduit la conclusion DuTENs. - Etude sur la simplification de l'orthographe. 4

suivante : la réforme orthographique ne peut s'opérer qu a l'aide d'un phanétisme mitigé et prêt à admettre toutes les transactions nécessaires à la clarté de la langue écrite.

Pour qu'elle ait quelque chance de se faire accepter en totalité ou en partie, il lui importe avant tout de se garer des errements qui firent avorter à tour de rôle les diverses tentatives faites depuis trois siècles.

§ 61. Les unes échouèrent par suite de leur incohérence. Dépourvues de systématisation, elles corrigeaient au hasard des points isolés, sans formuler de règles générales, n'offrant ainsi ni satisfaction au raisonnement ni soulagement à la mémoire. Où cela pouvait-il conduire ? 11 est aisé de le deviner et, sans prendre la peine de relire des ouvrages bien oubliés aujourd'hui, il suffit pour s'en convaincre de feuilleter le Dictionnaire de l'Académie française. Elle maintient côte à côte et péle-méle graphies étymologiques et graphies phonétiques, sans aucun respect des exigences de l'analogie ^, et, chaque fois que, dans ses éditions successives, il lui est arrivé d'introduire quelques simplifications, elle n'a eu garde de chercher à les harmoniser, mais elle a laissé tranquillement subsister entre des mots de même catégorie les contradictions les plus choquantes.

Ainsi elle écrit avec raison : fo/âtre, clientè/e, loqaè/e, préa/able 2, bonhomie, bonifier, cantonal, consonance, démonétiser, donateur, détoner, honorable, patrowage, rational, résonateur, timonier, baril, courir, bataille, sanglo/er, carré, patriarcat, métempsycose, anévnsme, orfèvre, etc., mais elle a le tort de nous montrer en regard : fo//et, tute//e, séque//e, a//er, bonhomme, abonnir, cantonnier, consonne, monnaie, donner, tonner, honneur, patronner, rationnel, résonner, canonnier, barrique, courrier, banre, marmoUer, éçnarrir, exarcAat, psycAologie, cataclj/sme, crnrifère, etc.

Elle écrit hémorragie, mais sans toucher à leucorr/tée; elle préfère rythme à r%thme, mais elle conserve l'A dans rhume qui est de la même famille.

Mieux encore : quand, après avoir maintenu le fA dans des mots comme f/iéorème, af/^éisme, elle adopte pour le groupe phth du grec la transcription pht (phtisie, diphtongue), elle crée un monstre qui n'est ni phonétique (ft), ni étymologique (phth); il fallait

< V. ci-dfissous § a*j, i\

* Pour rélymologie do préalable, v. ci-dessous § G7, i".

en rester à phth ou pousser franchement jusqu'à ft (fiisie, diftongtie).

Ses méfaits en ce genre sont d'autant plus regrettables que, par leur manque d'homogénéité, les rares améliorations auxquelles elle s'est résolue, loin de remédier au désarroi orthographique, ont plutôt servi à l'accroître en augmentant les disparates.

§ 62. Les autres systèmes, plus complets et mieux coordonnés, avaient le grave défaut d'imposer aux habitudes existantes une transformation trop radicale et trop brusque *. Quelques novateurs prétendirent même changer non seulement l'orthographe, mais encore la forme des caractères, introduire des signes nouveaux et bouleverser de fond en comble la constitution de notre alphabet. Telle fut entre autres la tentative de Domergue (1806).

§ 63. La nouvelle réforme aura donc à tenir soigneusement compte de ces précédents pour ne pas les imiter. Nous nous trouverons amenés de la sorte à formuler comme il suit les principes auxquels elle devra se soumettre pour satisfaire autant que possible à ces trois conditions : 1« simplicité; 2^ clarté; 3^ minimum de trouble apporté dans nos habitudes.

A. — Simplicité.

§ 64. 1*^ Elle obtiendra le degré de simplicité dont elle est capable (§68) en prenant pour base le phonétisme, par les raisons exposées ci-dessus (§60).

29 Au lieu de se perdre dans une série de petites modifications de détail, sans cohésion, sans lien appréciable, elle s'efforcera de substituer des règks générales au chaos actuel, elle s'attachera à les établir sur une base logique et à y faire rentrer les faits particuliers conformément à leurs affinités, de façon qu'elles deviennent légères à la mémoire de l'écolier et toujours faciles à retrouver, grâce aux points de repère fournis par l'analogie.

B. — Clarté.

§ 65. Elle obtiendra la clarté en introduisant dans la notation phonétique autant d'exceptions qu'il sera nécessaire pour éviter les équivoques causées par les homogrammes.

^ Ce (ut le cas de Meigret. Après avoir fait école pendant quelques annexes, il se vit forcé d'abandonner son système (v. Didot, op. cit., p. 96).

Page 1