Vb. et adv. : (je) puis, (je) sus, et puis, sus
Tels sont encore ceux qui entrent dans des locutions toutes faites comme oi poviev une botte, ua port d'armes, un port de tête, une béte de somme, se mettre en grève, un rc>î-de-chaussée » : si, au lieu de rez, la nouvelle orthographe écrit ré, il ne viendra à l'esprit de personne de supposer qu'il s'agit de ré, note de musique.
Il en est de même des homogrammes dont les significations sont tellement disparates qu'ils ne peuvent faire confusion, étant donnée la nature du sujet traité dans la phrase. Ex. : la mine (de charbon), la cannelle (d'un tonneau), la pompe (à incendie), la bière (boisson), ïélan (saut), et la mine (du visage), la cannelle (épice), la pompe (d'une cérémonie), la fcîère (cercueil), r^/ayi(cervidé), détacher (ôter une tache) et détacher (délier), etc. ^
A celte première catégorie appartiennent également un certain nombre d'homonymes tels que ceux-ci, possédant la môme orthographe mais dilîérant par le genre : crêpe, foudre, livre, manche, mort, moule, page, poêle, ponte, poste, souris, tour, va.se, voile. Au singulier la différence des genres permet de les distinguer grâce à l'article le, la (le ou la crêpe, foudre, livre, etc.) ; mais au pluriel ils demeurent ambigus, l'article les ne tranchant pas la question de genre. Heureusement la plupart de ces homonymes possèdent des valeurs tellement éloignées l'une de l'autre, tellement incompatibles entre elles, que leur emploi ne jette aucune obscurité sur le sens.
§ 74. Ce sont uniquement des raisons d'ordre pratique qui militent en faveur de cette concession, car, au point de vue purement rationnel , il vaudrait beaucoup mieux que tous les homophones sans
* Pour d autros exemples, v. L. Ilavct {op, cit., pp. 39-41) cl ci-dessus §§ 50 (2* note) et 71 (1" note).
excei)lioa fussent distingués par récriture, même en dehors des chances d*équivoque. Pédantisme h part, il n'est guère satisfaisant de voir appliquer la même forme scripturale à deux mois totalement étrangers l'un à l'autre, tant par leur origine que par leur signification. De tels procédés risquent toujours de faire naître des idées erronées dues à une fausse analogie. Ceci se produit déjà en plus d'une rencontre, avec l'écritureactuelle, quand deux mots d'étymologie différente s'offrent à nous sous des graphies identiques ou tout au moins très voisines.
Prenons pour exemple le sbst. fém. somme. Nous avons : 1» somme signifiante réunion de plusieurs quantités », de lat. summa, m. s. ; 2^ somme qui signifie « charge, fardeau », dans la locution bête de somme, et qui vient de lat. sagma, m. s. (v. § JiO, 2«) ; anciennement il signifiait « bal », puis il a liasse, par extension, au sens qu'il possède aujourd'hui. Pour un esprit non averti de cette double étymologie il y a une tendance involontaire à identifier les deux mots et à supposer que, passant peu à peu de l'idée de « quantité, amas, masse »à celle de a poids », le premier est arrivé à signifier « fardeau », d'où l'expression « bote de somme ».
Mâchure, mâchurer, nous offrent un phénomène analogue. 11 y a mâchure, dérivé du vb. mâcher, qui s'est confondu avec mxichure, dérivé du vb. dialectal mâcher « meurtrir », dont l'origine n'est pas connue ^. Il y a également deux verbes mâchurer, dérivés l'un de mâchure, l'autre (anc^ maschurer) du germ. mask-, dont le sens est (( tacher » 2. Or, beaucoup de personnes s'imaginent que mâchurer et mâchure (avec les deux sens) dérivent d'un \erhe unique mâcher, IsiL mdsticare.
Pareillement, la plupart deceuxqui se servent du mot souffreteux (anc^ soufraiteus) le rapportent instinctivement, mais à tort, au vb. souffrir, tandis qu'il vient de l'ancien français ^ow/raife « privation», dérivé du vb. soufraindre « manquer ».
75. L.es faits de ce genre se multiplieront lorsque la réforme imposera des graphies identiques à certains homonymes dans les cas auxquels le § 73, 1», fait allusion. Cette orthographe est incapable, comme je l'ai dit, de créer aucune amphibologie sérieuse, elle ne jet-
* Telle est, du moins, l'opinion de Halzfold et Darmcsieter dans leur DictionnairCy p. 1437. Quant à moi, je serais d'avis do rapporter mâcher k mâche, forme dialectale de masse (d'armes). Ex. : « Armé de toutes armeûres... excepté coutel H pointe et mâche » (Beaum. lxi, 7) ; « ele a jà entesé sa mâche r> (Huteb. 104). La filiation des sens serait celle-ci : « frapper à coups de masse, marteler, meurtrir ». V. Llttré, Dictionnaire, V» Manne,
^ Cf. a. h. a. masça et anc. llam. masche^ qui signifient tous les deux « tache ».
tera aucune oinbre sur la vraie signification du mot, pas plus que cela n'arrive aujourd'hui pour les verbes louer (§71, note), déta^^her (§ 73,m^ne),etc. Seulement les personnes qui ne sont pas familiarisées avec la connaissance des origines pourront se trouver entrai nées par la similitude d'écriture à supposer entre ces mots une parenté illusoire. C'est un inconvénient, on ne saurait le nier ; mais, tout compte fait, il semble qu'on aurait tort de s'en émouvoir outre mesure : l'importance en est surtout théorique. Il est facilement remédiable pour quiconque veut bien prendre la peine de recourir à un dictionnaire étymologique, les mots appartenant à la première classe ne sont pas nombreux, et la concession que nous ferons ici aux phonétistes purs est, par le fait, assez minime.
§ 76. Il a été annoncé au § 69 que nous serions amenés à maintenir un certain nombre de lettres muettes, — effroi et scandale du phonétiste, — tant pour éviter les homogrammes que pour subvenir à quelques autres nécessités.
Ces muettes sont de trois sortes : initiales (/iabit, /iésiter, histoire, Aumide), médiales (adhérer, caAier, prohiber, ex//orter, iu- /lumer, vin^t, doi^t, automne, cor^^s, sculpteur, dompteur, cheplel, messieurs, isMme, as^/ime, jeu d'échecs), et finales (ronrf, sentier, bâf, avocaf, coin^, poin^, bari/).
1® En ce qui concerne les muettes initiales et médiales, nous ne respecterons parmi elles que celles dont la chute pourrait créer des amphibologies, comme le rf fautif de poids (à cause dépota, V. §339), Vh muette d horographie (à cause d'orographie), lep de corps (à cause du plur. cors de cor), etc. Quant aux autres, nous les ferons disparaître et cette suppression atteindra en première ligne toutes celles qui ne sont pas étymologiques, comme Vh de cahier, envahir, huile, posthume, lep de dompteur, etc. Personne ne peut en prendre la défense, ni les étymologistes, puisqu'elles n'ont pas leur source dans l'étymologie, ni les phonétistes, puisqu'elles ne se prononcent pas.
2^ Parmi les muettes finales, les unes ne sont jamais senties en liaison: en principe nous les supprimerons, sous la réserve d'exceptions qui seront spécifiées aux §§ 267, 268, 273 ; les autres s'y font sentir, ne fût-ce qu'accidentellement : nous les conserverons (ex. : mxrrt, pot, à cause de la liaison dans mort ou vif, mort aux rats, pot-au-feu) ^.
1 En résumé, les restrictions apportées à l'application des principes du phonétisme seront de deux sortes : 1* exceptions fondées sur la nécessité de mettre obstacle k tout ce qui peut altérer la clarté de l'expression ; 2* exceptions moti-
77. Ce maintien de certaines muettes n'est pas sans avoir inspiré de sérieuses inquiétudes à quelques linguistes. Ils ont redouté une réaction fâcheuse de l'écriture sur la prononciation et supposé que, l'œil commandant au larynx, ces consonnes, demeurées silencieuses depuis si longtemps, viendraient tout à coup à se réveiller et que le jour n'était pas loin où nos oreilles auraient à souffrir de cacophonies dans ce goût : « Le pou-l's' de ce malheureu-ks donne cen-f vin-kV se-p't' battemen-fs par minute ».
Il est difficile de partager ces terreurs. Elles sont singulièrement exagérées et les faits leur infligent un démenti quotidien. L'influence de l'écriture sur la prononciation est réelle, mais limitée. Elle se trouve contenue dans des bornes fort étroites par les ten dances phonétiques du français. Notre langue n'aime pas les accumulations de consonnes et, pour en éviter les chocs, elle n'hésite point à les éliminer autant qu'elle le peut ; c'est une des lois fondamentales de son évolution ^ Elle va même jusqu'à supprimer en liaison les finales les mieux justifiées. Ainsi Vs du pluriel n'y est articulée le plus souvent que par Içs gens soucieux d'une prononciation élégante. Encore cette élocution châtiée, qui est la caractéristique d'une bonne éducation, s'abstient-elle en diverses circonstances de faire sentir l'exposant du nombre. Ex. : « 1» les heures (eurz) exquises que j'ai passées près de vous ; 2» il est quatre heures (eur) et demie ». Si la langue parlée traite avec tant de sansgêne une s pourtant si légitime, à plus forte raison en a-t-il été de même pour Vx illégitime qui défigure dietaux, doux, bijoux, etc.
vées par la crainte de frayer la voie aux formations vicieuses de féminins et do dérivés qui ont été signalées dans les §§ 36-37 et 264, 3* et 4«.
Les exceptions appartenant à cette deuxième classe sont beaucoup moins importantes que celles de la première. Le phénomène qu'elles visent ne possède qu'une gravité secondaire, car les malformations qu'il s'agit de prévenir ne menacent pas la clarté, mais intéressent uniquement ce qu'on est convenu d'appeler la « pureté de la langue ». Evidemment il ne faut pas se faire trop d'illusions sur ce dernier point. Tout idiome est le théûtrc d'une évolution que rien n'arrête. Il se renouveUe sans cesse et, dans ce perpétuel devenir, sa pureté ne peut offrir qu'un caractère essentiellement relatif et transitoire ; aussi la réforme orthographique pourrait-elle, à la rigueur, n'en tenir aucun compte. Néanmoins, j'estime que ce serait un grand tort de ne pas s'en préoccuper. Dans la majorité des cas, en effet, cette pureté du langage n'est autre chose que le respect des lois de l'analogie. Or, celle-ci mérite d'être prise en sérieuse considération, sous un double rapport à la fois esthétique et pratique. Plus l'observation en est rigoureuse, plus la langue nous apparaît comme douée de ce genre de beauté qui caractérise un système harmonieusement coordonné, pendant que, d'autre part, les principes qui la régissent se font simples à saisir et faciles à appliquer.
* C'est ainsi, par exemple, que les groupes latins dr, tr, m, hj, et, pt, ps, etc., ont fini par se réduire respectivement k rr, r,j, U ^, dans « arrière, jour, su;e^ reccf(e, caiss-e », etc., do « arf-roiro, diunmm, su^/ecfum, recep/a, ca/).<îa ».
Voilà plusieui-s siècles qu'à Tancienne graphie chetaus nous avons substitué chetaux : prononçons nous chetauks ? La graphie de doux, bijoux, jaloux, sut, dix, nous fait elle articuler rfowfcs, bijouksjalouks, siks, diks? Dans les finales -rs, -ts, -ps, -ds, -es, de messieurs, enfants, champs, marchands, porcs, etc., sommes nous jamais tentés de faire sentir les muettes r, t, p, d, c, malgré le temps depuis lequel nous les voyons figurer dans l'écriture? Cette môme écriture a eu beau conserver jusqu'ici les finales muettes c, d, g, l, p, r, t, de banc, bond, faubourg, fmil, loup, métier, aspect, etc., la prononciation ne témoigne pas pour cela la moindre velléité de les rétablir et nous continuons à dire : a un ban élevé, un bon impétueux, un faubour éloigné, ce fusi est chargé, un Imi affamé, un métié infAme, un aspec odieux » ^.
Il en va de même pour les consonnes doubles. La tendance populaire est de les prononcer simjiles; elles ne sonnent doubles, en général, que dans les mots de formation dite « savante » et d'origine relativement moderne. Or, ceux-ci ont-ils réagi sur la prononciation populaire? En aucune façon. Loin de là, c'est le contraire qui doit arriver: dans un temps donné, — qu'il faut souhaiter lointain, — il n'est pas douteux que l'articulation redoublée ne soit appelée à disparaître. Ainsi, à côté ù^innocent, enflammé (prononcés i-no-san, an-fla-mé), nous avons innocuité, inflammation, qui se prononcent in'-no-cuité, inflam'-ma-sion; il n'en est pas moins certain que ces mots subiront à leur tourl'inlluence populaire et qu'un jour viendra où, sans faire état de la conservation des digrammes nn, mm, par la graphie, on dira i-no-cuité, infla-mxi-sion. En attendant, rien ne nous incite à dire in'-no-san, anflam'-mé. Au contraire, un penchant invincible nous pousse à faire entendre beaucoup moins de sons qu'il n'y en a de notés, à contracter les syllabes le plus possible, à substituer des lettres simples aux doubles et à changer en muettes des consonnes qui, naguère encore, étaient franchement émises. Il n'est donc pas à craindre que la prononciation rebrousse chemin pour s'abandonner à la tendance inverse, transformant les muettes en sons réels, accumulant les chocs de consonnes et encombrant notre idiome de phonèmes dithciles à articuler. C'est un péril imaginaire. Notre paresse phonétique nous en préservera toujours, comme elle l'a prouvé jusqu'ici en ne cessant de nous contenir dans les limites les plus modestes, chaque fois que la tentation nous est venue de recommencer à faire sentir des consonnes disparues autrefois et restituées depuis dans l'écriture. Par excep-
• V. ci dessous §§ 277>278.
— nation, rôrlhographe d'un nombre infime de mots, tels que cheptel, legs, a pu suggérer à quelques personnes de dire h tort chè-p-tel, le-g-s, au lieu de ch'tel (i. e. chetel), le, mais ce sont des cas tout à fait accidentels et auxquels remédiera eflicacement la nouvelle orthographe.
§ 78. On peut se rassurer: là n'est pas le danger. Le français a bien plus à redouter de ce courant phonétique qui nous entraîne malgré nous à abréger les mots et à en émousser tous les jours davantage les arêtes. C'est précisément ici que la réaction de l'écriture sur la prononciation rend parfois de notables services, en dépit du champ limité dans lequel elle est forcée de se mouvoir, comme je l'ai dit tout à l'heure (§ 77). Elle conserve à l'élocution française un peu de cette souplesse et de cette légèreté dont jouit l'italien, moins altéré dans sa phonétique ; elle apporte un obstacle à l'empâtement de ce qu'on peut appeler le contour dés mots, ou tout au moins elle le retarde; elle fait contrepoids aux résultats fâcheux de la prononciation trop sommaire qui caractérise le langage courant. En contribuant à rétablir çà et là une articulation plus franche, plus détachée, plus nerveuse, elle ne travaille pas seulement au profit de l'oreille, mais encore à celui de l'esprit, car une des causes capitales de l'homophonie, c'est la chute des finales dans l'émission des vocables qui se ressemblent par leurs radicaux (§§ 38, 49). Lorsque, sous l'influence du graphisme, la prononciation vient à restituer ces finales, la distinction des termes se rétablit par cela même, l'homophonie disparaît et, avec elle, l'amphibologie ^. L'avantage n'est pas de ceux qu'on soit en droit de dédaigner et l'on aurait mauvaise grâce à le faire.
Autrefois des pluriels tels que arcs, sacs, se sont prononcés ar, sa, se confondant ainsi pour le son avec arts, sas. Aujourd'hui le rétablissement du c dans l'écriture nous a conduits à les prononcer ark, sak, et toute confusion entre des expressions si dissemblables s'est évanouie : qui soutiendra qu'on doive s'en plaindre? Quel mal y aurait-il à ce qu'il en advînt autant de porc (por) et qu'on arrivât à le différencier de port (également prononcé por), en le prononçant pork? Au théâtre, il arrive fréquemment qu'on articule à la
^ C'est pour répondre à ce besoin de précision, en évitant les erreurs occasionnées par une articulation insuflisante ou une prononciation provinciale, que l'habitude s'est introduite dans les maisons de commerce et de banque de toujours faire sentir, même devant un mot ci initiale consonantique, la consonne finale des noms de nombre cinq, sept, neuf {sink* francs, se/' cents, neuf* mille). Dans certaines bouches méridionales, par exemple, « cent francs » et « cinq francs » auraient, sans cette précaution, un son presque identique.
pause « un sot » comme si ce mot était écrit soit, le dislinguant ainsi de ses homophones seau, saut, sceau. Le jour où cette habitude deviendrait la règle on ne voit pas quel inconvénient pourrait en résulter: bien au contraire, et ainsi de tous les cas analogues qui peuvent se présenter à nous dans le domaine de l'homophonie. En définitive, là où la finale muette notée par l'orthographe est légitime et conforme aux origines, il y aura toujours profit à la faire sentir. Les chances de tomber dans la cacophonie sont nulles, je viens de le dire, et cette restitution de la finale par la prononciation, loin de défigurer la langue, ne fait que la rapprocher de sa source. On avive ainsi sur quelques points les traits un peu effacés de la médaille, le parler y gagne en finesse et la clarté s'en accroît d'autant.
§ 79. III. Abstention de caractères nouveaux, — Nous n'avons rien à gagner à la multiplicité des signes. En surchargeant l'alphabet, l'emploi de caractères nouveaux complique inutilement l'écriture et la lecture : la première en devient plus lente, la seconde plus laborieuse ^. Ceux dont nous avons coutume de nous servir et les conventions qui président à leur lecture suffisent à exprimer les phonèmes de notre langue. On peut donc se tirer d'affaire sans l'intrusion de nouveaux éléments et la réforme orthographique s'efforcera d'utiliser de son mieux, pour les adapter à son but, les ressources que nous offre l'alphabet actuel.
§ 80. IV. Abstention de nouveaux signes diacritiques. — Les mêmes raisons doivent faire repousser la création de nouveaux signes diacritiques et nous ne pouvons que souscrire sans réserve à ce jugement de Didot (op. cit, p. 143) : « L'addition de traits diacritiques, usitée avec succès à l'époque où un peuple s'approprie l'alphabet d'un autre peuple sans oser le compléter, est trop scientifique pour être comprise des personnnes illettrées et retarde l'essor de l'écriture des personnes instruites, écriture qui doit toujours pouvoir être cursive pour satisfaire aux besoins qui lui ont donné naissance. » Si, par hasard, la graphie réformée se trouve dans l'obligation de recourir à ce moyen pour noter quelques nuances particulières de la prononciation, elle le fera avec la plus grande sobriété et se contentera d'employer à cet effet, —
^ Sans compter les frais qu'entraîneraient, d'une part, la fonte de ces caractères en romain, italique, huit, douze, etc., et, de l'autre, le temps perdu par les typographes dans la composiUon et les coquilles rendues plus fréquentes par l'emploi d'un alphabet plus considérable.
quitte à les détourner un peu de letir signification habituelle, — les signes dont la vue nous est déjà familière : accents, apostrophe, Iréma. Ceci du moins n'aura pas Tinconvénient d'imposer à ïœil une éducation nouvelle ^.
§ 81. V. Abstention de valeurs nouvelles, — La réforme se gardera d'attribuer aux caractères alphabétiques une valeur différente de celle que nous avons coutume de leurdonneretn'hésitera pas à conserver des notations scientifiquement défectueuses, lorsque la convention sur laquelle elles reposent ne peut dans la pratique donner lieu à aucune équivoque de lecture.
Le digramme cm, par exemple, constitue une mauvaise graphie, contraire à toutes les données de la phonétique, parce qu'elle représente un son simple à l'aide de deux caractères et qu'elle fait figurer dans l'écriture un o qui n'existe pas dans la prononciation. Cette notation fut jadis exacte dans les cas où elle représentait une diphtongue que nous écririons maintenant oou (c'est-à-dire o + ou). La prononciation a changé, mais la graphie a persisté; aujourd'hui elle est vicieuse. La véritable forme à lui donner serait u; on attribuerait à ce caractère la valeur qu'il possède en allemand, en italien et en espagnol, tandis que Vu surmonté du tréma (ii) serait affecté, comme en allemand, à la représentation du son que nous notons par m. Ex. : cuture, mulure, au lieu de couture, moulure.
De même pour oi. La vraie notation serait w^a, c'est-à-dire le signe de la consonne w (pron. ou, comme en anglais) suivi du signe de la voyelle a. Le digramme oi était exact à l'époque ou l'on émettait sous la forme oi (o + i) le groupe sonore qui, à la fin du moyen âge, s'est transformé en oè, pour devenir ensuite wè et aboutir finalement à wa 2.
Au lieu de fou, mou, roi, moi, il serait donc rationnel d'écrire fti, mu, rwa, mwa. Pourtant nous n'en ferons rien. Ou, oi, sont des notations auxquelles nous sommes accoutumés et qui ne peuvent causer aucun embarras, chacune d'elles n'ayant qu'une façon de se
^ Cette nécessité de ne pas introduire de nouveaux signes diacritiques oblige à écarter remploi de Vn tildée de l'espagnol comme su|)stitut du digramme gn par lequel nous représentons \'n mouillée {pstgne^ cognée, \igne). Cette notation serait excellente et permettrait de réserver le groupe (yn aux cas où, au lieu d'une n mouillée, la prononciation fait entendre un g suivi d'une n {ag-nat, cog-nui, incog-noscible, ag-nosticisnie) ; mais nous obtiendrons le même résultat par un moyen indirect, en conservant le digramme gn sans modification pour exprimer Vn mouillée {gagna, cogna) et en l'alîectant d'une apostrophe {g'n) là où il vaut g-n (ag^nat, cog'nai), V. § 432.
2 V. ci-dessous § 180.
DuTENs. -Etude sur la simplification de l'orthographe. o
prononcer. Aussi les conserverons nous, malgré leur caractère fort peu scientifique, parce que nous visons non à faire œuvre de savants, mais à réaliser avant tout un progrès d'ordre pratique.
§ 82. VI. Notations multiples d'un même phonhne. — Lorsqu'elle se trouvera en présence de plusieurs graphies différentes usitées concurremment pour la notation d'un seul phonème, la réforme choisira celle dont l'usage est le plus fréquent et l'adoptera à l'exclusion des autres. Ex. :
1. L's sourde est traduite par les huit graphies que voici : c, r, ce, s, ss, se, t, X (préci[)ilé, menara, dourrâtre ; pré.séance, pressa ; scier ; naMon ; soixante, sii-, dijr). De toutes ces notations, la plus usitée consiste à se servir des après consonne ou à la fin d'un mot (panser, jadis) et de ss entre deux voyelles (passion)^: nous adopterons s, ss, et nous en étendrons l'emploi à tous les cas où nous nous servons aujourd'hui de l'une des autres graphies (pressipité, menassa, doussâtre, etc.), réserve faite des homonymes qui pourront nécessiter le maintien de l'ancienne forme. Comme on le voit, ce procédé n'impose pas l'usage d'un caractère nouveau, il ne crée pas une nouvelle convention d'écriture ni de lecture, mais il se borne à généraliser une habitude déjà existante.
2. De même pour c dur. Ce phonème s'écrit e, ch, k, q, qu, ck, cqu, etc. ( grec, arc//aïsme, kermesse, cinq, coq, quiWe, bifterfc, grecque, etc., v. § 9). De ces diverses graphies quelle est la plus répandue ? c à la fin des mots et devant a, o, ou, u; qu devant e, i, eu. Les autres sont beaucoup plus rares, quelques-unes même tout à fait sporadiques. Nous adopterons donc c et qu, et le seul changement à proposer sera de remplacer qu par q (qel, qille, qeue, elc), simplilication utile et légitime, parce que la présence de Vu, justifiée dans le latin où le digranime qu s'est prononcé kic, est superflue en français où il s'articule régulièrement k (v. § 468) 2.
3. De même encore pour g doux, rendu par 5 devante, i (jénisse, gibier), par je devant a, 0, u (rangea, geôle, gageure), et par; devant a, e, 0, u, eu, ou (;alon, ;eton, ;oli, ;upon, ;eu, ;oute). La plus fréquente de ces notations est ; : c'est celle que nous choisirons pour
1 v. § 4Hi, noie.
5 La prononciation kir ((/i/adrangulaire, agi/alique, égwateur) est cxceplionnolle ol n'appartient qu'à de rares mots d'origine savante. U en est de même delà prononciation ku {équestre, é^i/itation, Ouintilien, (^i/inte-Curce). Pour leur notation dans la nouveUe orthographe, v. ci dessous § 472, 3*, 5*.
traduire le g doux dans tous les mots où il figure et nous écrirons jénisse, jibié *, ranja^ jôle, gajure ; et ainsi des autres.
§ 83. VH. Étapes successives, — On divisera les points à réformer en séries que l'on présentera une à une au public, en les séparant chaque fois par le laps de temps jugé nécessaire à leur acclimatation (§ (M), 5«) :
1. Ainsi l'on pourrait débuter par la réforme des digrammes ph, thy de Yy et de l'a? final, qui seraient remplacés par /", t, i, s, Ex. : (énomène, téâtre, cataclisme, deus, au lieu de pMnomène, théâtre, cataclysme, deux.
2. Ensuite viendraient les consonnes doubles prononcées simples : Ex. : abé, acourir, afable, agrater, tutèle, alér, comission, aboné, apeler, anhre, atirer, marmoter, au lieu de abbé, accourir, affable, etc.
3. Puis on passerait aux phonèmes eu et o, actuellement représentés par eu, œu, œ, ue, d'un côté (§ 7), et par o, au, eau, ao, de l'autre (ibid.), qu'on doterait respectivementd'une notation unique eu, 0. Ex : 1« bcuf, euil, orgueuil, au lieu de bœtif, œil, orgueil ; 2p ôrifère, bôcoup. Sorte, au lieu de auri/'ère, beaucoup ^ Saône ; et ainsi de suite.
Bien entendu, ce ne sont là que des indications données à titre d'exemples et pour mieux me faire comprendre, car il n'y a pas de marche qui s'impose par elle-môme d'une manière absolue. 11 est clair qu'on peut observer un ordre différent. Ce sera affaire au corps savant qui prendra en main la refonte de l'orthographe de tracer le plan suivant lequel s'exécuteront successivement les réformes partielles dont se compose la réforme totale et de fixer à cet effet telle progression qui lui paraîtra la meilleure. Qu'il doive entrer dans ce choix une assez grande somme d'arbitraire, c'est inévitable, mais peu nous importe. L'essentiel serait de déterminer sans retard les parties dont la modification semble être le plus vivement désirée du public. C'est par elles que devra commencer la destruction du vieux système.
§ 84. Une bonne méthode serait de recourir à une sorte de consultation par voie de plébiscite, à un référendum tel que la Revue Scientifique avait tenté de le provoquer en 18U8. Tous les grands recueils périodiques qui s'adressent à une clientèle cultivée pourraient, sous la direction du corps savant dont je viens de parler, communiquer à leurs lecteurs une liste des changements à opérer, en les invitant
^ Pour la suppression de Vr muette, v. ci -dessous § 306.
à désigner celui à radoplion duquel ils donnent la priorité. Lorsque celui-ci, une fois décrété, aurait complètement pénétré dans les habitudes,, on procéderait de même pour chacun des autres articles du programme et, selon toute vraisemblance, dans un délai peut-être beaucoup plus court qu'on ne se l'imagine, on arriverait à doter la France d'un système orthographique sinon parfait, — idéal irréalisable, — du moins infiniment supérieur à celui dont nous souffrons depuis tant d'années.
§ 85. Minimum. — Enfin si, malgré tout, la crainte d'effrayer trop vivement les esprits routiniers, qui sont légion, faisait décidément reculer l'autorité compétente devant une réforme générale comme constituant un coup trop hardi, les novateurs auraient tort de s*avouer vaincus. Il leur resterait un dernier effort à tenter : ce serait de réclamer un minimum de réforme, auquel on ne saurait à mon sens, opposer valablement aucune fin de non-recevoir. 11 porte sur cinq points principaux :
i^ Rectification des lettres inétymologiques. — Partout où la « phonétisation » de la graphie aura pour résultat de substituer une lettre étymologique à une lettre qui ne l'est pas, la substitution doit avoir lieu, puisqu'elle réunit forcément les suffrages des deux camps; ainsi il n'y a aucun motif pour ne pas écrire jénisse, j'enièvre, jésir, fofiler (lat. *junicia, juniperum, jacere, vfr. farfiler, de fors et fil),
A cette mesure se rattacherait une amélioration des plus importantes, je veux dire l'emploi de s à la place de Vx final dans les singuliers et les pluriels en aux, eux, oux, Ex. : fau5, curieus, épous, jalouif, chevaus, jeus, (lat. falsum, curiosum, sponsnm, *zelosum, çaballos, jocos). Cet .r étant contraire à l'étymologie (§ 334, 3»), aucun argument plausible n'en saurait justifier le maintien. Au contraire, les partisans de l'étymologisme, s'ils se piquent d'être conséquents avec eux-mêmes, ne pourront qu'applaudir aux transformations réclamées ici, car elles rapprochent de leurs sources les mots auxquels elles s'appliquent.
2» Suppression des lettres muettes inétymologiques. — Tout le monde doit s'accordera les condamner, étymologistes comme phonétistes, puisque ces lettres, qui ne se font pas entendre, sont en même temps contraires aux origines (§ 76, 1»). Ex. : Vh muette de /«uile, enva/tir, le p de dompter, le t de loriot etc.
3^^ Simplification des lettres doubles. — On peut très aisément en modifier la plus grande partie, je veux dire celles qui, émises
comme des consonnes simples, n'ont maintenant aucune chance de jamais changer de prononciation (§252). Ainsi, au lieu de a66é, accrocher, a/^ronter, a//umer, année, approcher, arrêt, attraper, etc., on écrira abé, acrocher, afronter, alumer, anée, aprocher, arêt, atràper.
A plus forte raison simplifiera-t-on ces digrammes, lorsque la présence de deux lettres au lieu d'une y est inétymologique, comme dans gri^e, coiffe, donner, tonner, sonner, honneur, séque//e, tuteWe, chande//e, quere//e, etc., qu'il faudrait noter d'après Téty-mologie grife, coife, doner, toner, soner, honeur, séquèk, tutèle, chan- (fô/e, qrwerè/e (§ 253) ^
40 Unification analogique des radicaux, — Voici ce qu'il faut entendre par cette expression : dans un certain nombre de mots le radical s'offre à nous sous un aspect conforme à l'orthographe phonétique; à côté d'eux d'autres mots de même origine et renfermant le même radical présentent celui-ci sous la forme dite « étymologique ». Ex. :
a) au latin est tantôt conservé, tantôt rendu par 0 ; ainsi nous avons auréole, cawse, clawse, aî/riculaire, awrore, autoriser, awdace, Ihésai/riser, lat/datif, en regard de or, chose, close (adj. fém.), oreille, orage, octroyer, oser, trésor, los (v. § HO, 2o).
b) th est resté dans apor/ticaire, bibliof/tèque, hypof/ièque (de lat. apothecarium, bibliotheca, hypotheca), à côté du t de raie, bourique (lat. theca, apotheca).
c) ph devenu /* dans oli/ant, frénétique (lat. elephanttim, phrencticum), est resté dans éléphant, pArénologie.
d) ch, devenu c dans colère, patriarcat, métempsycose, a persisté dans cAoléra, exarcAat, arc^aïsme, arc/iange, psychologue, etc.
Ce sont là des contradictions qui, dérogeant à l'analogie, choquent le raisonnement et déroutent la mémoire. Nous aurions tout avantage à les faire cesser. 11 est évident que la réduction de ces graphies dissemblables, l'une phonétique, l'autre étymologique, à une seule, la phonétique, s'impose sans discussion; la logique veut qu'on écrive orore, ôgmenter, otoriser, lôdaiif, apoticaire, bibliotèque, éléfant, exarcat, arcàisme, psycologue, etc.
50 Unification des finales. — C'est une simplication du même ordre que la précédente, mais encore plus utile, parce qu'elle porte sur un beaucoup plus grand nombre de mots. Des finales d'ui) emploi très fréquent et qui s'articulent d'une manière identique
* Pour la substitution de oneur, séqèle, qerèle^ à honeur, séquèle, qverèle, v. cidessous §§ 2)2, 365, 472.
possèdent une double graphie, comme -èau et -au, -aire et -ère, -ant et ent, -tion et -sion, -onier et -onnier, etc. Ex. : châtcati, boyau; grammaire, fougère ; expédiant (participe), expédient (substantif) ; contention, extension ; timonier, canonnier, etc. Tantôt la double graphie s'explique par une différence d'origine, tantôt, au contraire, rien ne la motive. Ce serait faire d'excellente besogne que de réduire sans distinction ces doubles formes à une seule.
On ramènerait donc -eau à -an, -aire à -ère, -cnt à -ant, -tion à -ston, -onnier à -onier, -ard et -art à -ar (v. §§ 92, 113, 216, 252, 291, 1<>, et 490), et l'on écrirait :
a) Bandnu, crénau, fournauy chapau, troupau, résau, châtau, troussati, etc., comme fléau, préau, aloyau, boyau, tuyau, gruau, etc. ;
b) Grammère, annulère, anguUre, lombère, lampadère, agrèrc, etc., comme fougère, bouchère, boulangère, chambrière, torchère, portière, etc. ;
c) Les substantifs ejpManf, présidant, résidant, etc., comme les participes expédiant, présidant, résidant, etc. ;
d) Nassion, sujession, définission, érupsion, désersion, porsion, etc., comme passion, profession, mission, concussion, avulsion, aversion, torsion, etc. ;
e) Vanier, canonier, chansonier, charbonier, etc., comme casanier, limonier, timonier, gonfalonier, etc. ^
f) Brocar, jumar, essar, brasssar, cuissar, homar, canar, hasar. batar, etc., au lieu de brocard, jumart, essart, brassard, etc. (v. ^ 29i,lo,§32î), 6, et§329, 4").
Et ainsi de plusieurs autres finales.
Je ne fais que signaler en passant cette proposition d'un minimum; mais, tout incomplètes qu'elles sont, les indications ci-dessus font suffisamment voir qu'à défaut d'une réforme totale il serait aisé d'améliorer l'orthographe dans de notables proportions, sans déranger pour cela trop sensiblement les habitudes reçues. En particulier, les changements indiqués aux n^^ 2® et 3® (Suppression des lettres muettes inétymologiques et Simplification des lettres doubles) seraient des plus faciles à faire accepter, puisqu'ils constituent de simples suppressions. I^ difficulté ne serait pas beaucoup plus grande pour ceux des n»» 4*^ et 5*^ (Unificatioii analogique des radicaux et Unification des finales), puisque, en substituant l'unité des formes à leur dualité, ils soulagent la mémoire et tranchent toute
* On remarquera que cette dernière simplification est également une conséquence de celle qui consiste k supprimer les muettes inétymologiques, -onnier représentant comme -onier le lat. -onarium (v. ci-dessous la 5' note du § 250;.
incertitude. Que l'autorité compétente adopte ce minimum et Ton aura réalisé à peu de frais un progrès assez considérable pour pouvoir prendre patience en attendant mieux.
§ 86. J'ai parlé (§ 83) d'un corps savant auquel incomberait la mission d'opérer la réforme. En effet, il va de soi qu'elle ne saurait être abandonnée à l'arbitraire individuel. Si chacun, n'écoutant que son ignorance des premiers éléments de la question et se laissant guider uniquement par la prononciation en usage dans sa province natale, se mettait à modifier l'orthographe à son gré, on tomberait vite dans une anarchie graphique sur les inconvénients de laquelle il est superflu de s'étendre, car ils sautent aux yeux. Pour que la réforme atteigne son but de simplification, il est indispensable qu'elle représente une loi unique, absolue, imposée à tous, coupant court à toutes les hésitations, mettant obstacle à toutes les fantaisies. Qui dit orthographe dit règle commune. Son utilité réside dans son uniformité : c'est sa raison d'être. Or, ceci ne peut s'obtenir qu'au moyen d'un dictionnaire rédigé par l'assemblée la plus autorisée et constituant un code auquel chacun sera tenu de se conformer. L'Académie française ne possède aucune des qualités requises pour mener à bien un travail de ce genre, son Dictionnaire même en est la démonstration : (< Ce serait lui rendre un vrai service que de la déchaîner d'un fardeau qu'elle n'a assumé que par hasard, qui pèse lourdement sur elle et qu'elle n'est pas faite pour porter. ^ » Qu'elle renonce donc à poursuivre cette tâche : l'exécution en revient de droit à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, beaucoup plus apte qu'elle à l'accomplissement d'une œuvre d'érudition et dont les membres s'y trouvent tout naturellement préparés par leurs connaissances spéciales et le caractère de leurs travaux habituels.
§ 87. En résumé, la réforme telle que je la conçois a pour base un phonétisme mitigé par de larges exceptions, dont les plus importantes 2 prennent leur source dans la nécessité de garder à la langue écrite sa clarté intégrale et de ne pas y introduire les obscurités dont la langue parlée nous fournit trop d'exemples (§ 60). D'ailleurs, elle ne sera pas si révolutionnaire qu'on pourrait le supposer de prime
* Gaston Paris, préface do la Grammaire raisonnée de la langue française, par Léon Glédat, p. xiii.
* H en est d'autres, mais elles n'offrent qu'une importance beaucoup plus secondaire, comme on l'a vu au § 76, in fine. C'est pourquoi elle ne sont pas mentionnées à nouveau dans ce résumé.
abord, car, en plus d'un endroit, il lui arrivera de ne constituer qu'un retour à la simplicité de l'écriture employée par nos meilleurs auteurs du xyi^ au xvui® siècle, de Ronsard à Corneille, Racine, Voltaire. Les œuvres de ce dernier, pour n'en citer qu'un seul, s'impriment maintenant suivant une graphie beaucoup plus compliquée que n'était la sienne et il aurait peine à se reconnaître sous le déguisement dont l'affublent les éditeurs, lui qui, dans sa correspondance avec d'Alembert, écrivait sans broncher apartenant, bibliotèqiie, crétien, cristianisme, entousiasme, fUosofe, historiografe, métaftsiqiic, piramide, poura, pouront, téologie, tèse, etc. ^
De plus, si cela peut apporter quelque réconfort aux amis de l'étymologisme, disons que la nouvelle orthographe n'est pas sans leur ménager d'agréables surprises. A côté des sacrifices quelle leur imposera, elle leur offrira souvent en revanche le plaisir de rencontrer des mots écrits, grAce à leur simplification même, d'une manière qui en laissera mieux transparaître l'origine. Citons au hasard sîn, uitre, uile, ieuse, plène, serènc^ vène, pindre, astrindre, tindre, trhe, sèse. jcniètre, jénisse, fans, jalons^ épous^ terbetis, ct/Wews, etc., qui leur rappelleront le latin smum, ostreum^ oleum, ilicem, plenam, serenam, venam, pingere, astringere, tingere, trcdecim, sedecim, juniperum, ^junicia, falsum, *2elosum, sponsum, rcrbosum, curiosum, de plus près que ne le font aujourd'hui sein, huître, huile, yeuse, pleine, sereine, veine, peindre, astreindre, teindre, treize, seize, genièvre, génisse, faux, jaloux, époux, verbeux, curieux,
§ 88. Une dernière observation avant de finir. Dans tous les cas et quoi qu'il advienne de la réforme, quelle que soit l'étendue qu'on jugera à propos de lui assigner, quels que soient les points auxquels elle s'appliquera, il est certaines régions du vocabulaire qui devront êlre plus ou moins soustraites à son action et demeurer
* On a peine à s'expliquer Terreur historique commise sur ce point par TAcadémie à la page 11 du Rapport dont il a été question plus haut. Elle s'y exprime
en ces termes : « tenant compte des réclamations très légitimes des artistes
littéraires concernant la physionomie des mots, quand cette physionomie a été consacrée par la manière dont les grands écrivains les ont écrits, i) Or, celte manière est souvent fort différente de celle qui figure au Dictionnaire. On serait donc autorisé à lui demander, au nom de la logique, en vertu de quelles raisons elle s'y montre si peu respectueuse d'une « piiysionomie » tenue cependant par elle pour « consacrée » et pourquoi elle se refuse à écrire avanture, avec Fénelon, vanger, avec Racine, atantat, cepandant, avec Corneille, atantif, assambler, pancher,je rons, avec Bossuet, sifler, soupante, avec la Bruyère, apas, carier e, grote, avec La Fontaine, contante, pront, tandresse, avec M"' de Sévigné?
telles quelles, les unes en totalité, les autres pour partie : ce ^ont les termes spéciaux à la langue scientifique et les noitis propres de personne et de lieu, français ou étrangers. Comme on le verra aux §§591-601, les mots scientifiques devront conserver une graphie strictement étymologique. Les noms de famille échapperont de même à la réforme (§380), mais les prénoms, comme les noms de lieu appartenant à la géographie de la France, auront à la suhir (§§581-582), et les mots usuels d'origine étrangère, ainsi que les noms propres étrangers, seront phonétisés dans la mesure du possible (^ 564-577). Je n'en parle ici que pour mémoire, leur examen détaillé devant prendre place à la fin de ce travail, où figureront également quelques remarques sur les rapports de la prosodie avec le remaniement de l'orthographe (^ 586-590).
Le lecteur estimera sans doute ces préliminaires un peu plus longs qu'il ne conviendrait. 11 les accusera de prolixité, se plaindra des nombreuses redites et jugera qu'il eût été préférable d'abréger. Je n'oserais soutenir qu'il soit tout à fait dans son tort, mais d'autre part ces défauts ne sont peut-être pas sans excuse : il m'a semblé indispensable de ne rien laisser dans l'ombre, d'insister sur les points qui pouvaient paraître douteux et d'y revenir à plusieurs reprises pour ne donner lieu à aucune équivoque. Entre les deux reproches de diffusion et d'obscurité, mieux valait encore risquer d'encourir le premier que le second. A qui blâmera mes redites je demanderai la permission d'invoquer pour ma défense l'ai^unient du Pierrot de Molière : « Je dis toujours la même chose parce que c'est toujours la même chose et, si ce n'était pas toujours la même chose, je ne dirais pas toujours la même chose. »
Ceci posé, je vais passer à une discussion minutieuse de toutes les parties de l'orthographe oflicielle qui appellent un changement, car, en de telles matières, se bornera formuler d'une plume hâtive quelques principes généraux constitue un procédé commode mais superficiel, beaucoup trop sommaire et trop vague pour offrir la moindre utilité. Si l'on veut aboutir à des conclusions pratiques, il faut aborder franchement les faits, les scruter avec rigueur et ne pas craindre de descendre jusqu'aux moindres détails. Quiconque aura la patience méritoire de me suivre dans cet examen, sans se laisser rebuter par ses côtés arides et fastidieux, se convaincra des difficultés inattendues qu'il soulève. Notre sujet fourmille de questions délicates auxquelles personne ne peut fournir de réponse complètement satisfaisante et les embûches s'y rencontrent à chaque pas. Une réforme est nécessaire, elle est possible,
mais il n'y a pas à se faire d'illusion sur son véritable caractère : elle ne sera jamais susceptible d'une rigueur mathématique. La nature même des choses la condamne à demeurer inconséquente et boiteuse en plus d'un endroit. Prenons-en notre parti et tenonsnous pour heureux si nous réussissons à obtenir une solution approchée : c'est la seule que comporte le problème.