DE LA PREMIERE EDITION
La publication du rapport de la Commission d'enquête a transformé, comme par un coup de baguette magique, la nature de la question congolaise et l'orientation des discussions que celle-ci a suscitées. Aux polémiques relatives à l'existence des abus, elle a substitué un débat plus calme au sujet des remèdes nécessaires.
Quiconque eût allégué, il y a un an, la dixième partie des faits aujourd'hui définitivement établis, se fût exposé à des poursuites. Il eût été dans l'impossibilité matérielle de prouver ses accusations. Sa conscience l'eût, sans doute, absous et approuvé. Ses juges l'auraient condamné.
Aussi longtemps qu'il suffit à l'État du Congo de répondre par de simples dénégations aux accusations formulées contre ses méthodes de Gouvernement, toute campagne en faveur de réformes était vouée à l'insuccès.
Les temps ont changé. La vérité, qu'on s'était flatté d'étouffer, a, malgré tous les obstacles, poursuivi sa marche triomphante. Ce qui fut systématiquement dénié pendant des années est aujourd'hui constaté par le Bulletin officiel lui-même. Les réformes se sont immédiatement imposées à l'attention. L'État du Congo l'a compris; il s'est résigné à en reconnaître la nécessité et l'urgence. Malheureusement, la composition de la Commission qu'il a chargée de les étudier, défend d'espérer que le mal soit attaqué dans ses racines profondes.
Le rapport de la Commission d'enquête a sonné le glas de la politique coloniale poursuivie au Congo ; ses plus aveugles défenseurs s'en apercevront avant longtemps. C'est en vain qu'on essaiera de temporiser, de recourir à des demimesures; la mainmise sur les terres des indigènes, la monopolisation des produits du sol, l'impôt en travail, l'absolutisme sont condamnés à disparaître. Aux maux constatés, il faut se hâter de trouver des solutions intégrales.
Je me suis cru qualifié pour m'effbrcer de collaborer à l'œuvre entreprise. Depuis longtemps, je consacre à l'étude et à l'enseignement du droit congolais une part considérable de mon activité. J'ai publié en 1898, sur l'administration de l'État, un ouvrage dont la Commission d'enquête a bien voulu reconnaître l'impartialité. J y signalais les
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vices de l'organisation gouvernementale ; j'en prédisais les inévitables conséquences. Les événements sont bientôt venus me donner raison.
Pour éviter tout malentendu sur mes intentions, je tiens à déclarer formellement que j'ai été guidé dans le présent travail par une double conviction :
Je pense que, dans les conditions politiques actuelles de l'Europe, la forme monarchique du Gouvernement est celle qui sert le mieux les intérêts du pays.
J'ai la ferme croyance que, non seulement le Congo est utile et nécessaire à la Belgique, mais encore qu'elle n'y pourrait renoncer sans encourir une grave déchéance morale, sans formuler un dangereux aveu d'impuissance.
L'annexion immédiate m'est bientôt apparue comme la seule issue honorable à la situation actuelle. Elle s'imposera demain, dans des conditions difficiles pour la dynastie, lorsque s'ouvriront les successions aux trônes de Belgique et du Congo. Elle peut être réalisée aujourd'hui sans danger.
J'ai été contraint d'aborder et de traiter des sujets délicats. Je n'ai reculé devant aucune des conclusions qui se dégageaient de mes recherches, mais j'ai eu la satisfaction de pouvoir m'abstenir de mettre en cause aucune personnalité, hormis une. Les monarques absolus supportent seuls la
responsabilité de la direction qu'ils impriment à l'activité gouvernementale. Je regrette que ce principe autant que la réalité des faits, m'aient imposé de vives critiques de la politique personnelle du Roi-Souverain.
Celui qui a l'ambition de faire œuvre scientifique n'hésite à formuler aucune vérité.
3o janvier 1906.