S 2. — ANCIENS PROCÉDÉS DE RECRUTEMENT
L'armée congolaise, à Torigine, était composée de noirs recrutés, par voie d'engagement volontaire, sur divers points de la côte orientale et de la côte occidentale de T Afrique. Ce recrutement coûtait fort cher et il fut, à certains moments, entravé par les autorités publiques des colonies où il s'eftectuait. C'est alors quenaquit l'idée de recruter la force publique sur le territoire et parmi les populations congolaises. Le décret du 3o juillet 1891 (i) organisa le recrutement de l'armée. Il portait que les soldats seraient recrutés par des engagements volontaires et par des levées annuelles. Les commissaires de district furent chargés de faire les levées et de décider, d'accord avec les chefs indigènes, du mode suivant lequel elles s'opéreraient. Le décret ordonna de recourir au tirage au sort chaque fois que l'organisation des tribus le rendrait possible. Dans les autres cas, c'est le chef de village qui désignerait ceux de ses hommes qui seraient soldats. Ce décret, si irréprochable en théorie, ne fut naturellement point appliqué ; même aujourd'hui, le tirage au sort n*a pas lieu, faute d'un recensement régulier de la population.
Les chefs indigènes montrèrent beaucoup de méfiance pour
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le nouvel impôt. Les noirs, attachés à leur village natal, étaient hostiles à l'idée d'être emmenés au loin dans des contrées inconnues. Le recrutement organisé par le décret ne donna point de résultats.
Le Gouvernement ne put se décider à renoncer à incorporer dans Tarmée les indigènes de son territoire. Ses ressources étaient minimes. Le nouveau système permettrait d'alléger son budget. Il prit, pour arriver au but, un ensemble de mesures dont l'exposé constituera peut-être la page la plus noire de l'histoire de l'Etat Indépendant du Congo. Ce n'est qu'avec répugnance que je me suis décidé à la raconter.
11 n'est plus contesté aujourd'hui que des primes sur le caoutchouc et l'ivoire furent pendant longtemps payées aux fonctionnaires de l'Etat. Mais on ignore généralement que le Roi-Souverain eut recours au même procédé pour assurer le recrutement économique de son armée. Deux systèmes de calcul des primes de cette nature sont venus à ma connaissance. Peut-être en a-t-il existé d'autres. Je ne puis rien affirmer à cet égard.
Premier système de calcul des primes. — Au moment où il engageait certains officiers, le secrétaire d'Etat leur faisait connaître, par une lettre contresignée par un secrétaire général, le montant des primes qui leur seraient accordées pour le recrutement des libérés. Voici le texte d'une de ces lettres :
« Il sera alloué par l'Etat, pour chaque enrôlé, une prime d'engagement fixée comme suit :
» 90 francs par homme sain et vigoureux et jugé immédiatement apte au service militaire, la taille dépassant i*"55;
» 65 francs par jeune homme ayant au moins i™35;
» 1 5 francs par enfant mâle. Ces enfants, qui devront avoir une taille minimum de i«2o, devront être suffisamment forts pour supporter les fatigues de la route.
» La prime sera portée à î3o francs pour les hommes mariés.
» La prime ne sera due que pour ceux qui auront été livrés au chef-lieu du district.
Second système de calcul des primes. — Le second système était plus général. Il consistait à payer aux officiers une prime fixe assez minime et, à titre de prime supplémentaire, la moitié de la somme dont le prix de l'homme acheté était inférieure à loo francs. L'officier avait donc tout intérêt à réduire, dans la plus large mesure, le prix des hommes qu'il recrutait, puisque son bénéfice augmentait d'autant.
Les conséquences de ce régime humanitaire ne tardèrent pas à se manifester. Le succès des opérations de recrutement fut rapide, mais ce succès fut payé d'un prix sanglant. Voici du quelle façon opérèrent les officiers recruteurs :
lo Le procédé le plus doux et le plus général consista à acheter aux chefs indigènes des esclaves domestiques qui étaient amenés, dans les stations, enchaînés les uns aux autres au moyen de carcans fournis par l'Etat. La lettre suivante, publiée par M. le consul Casement dans son rapport, est trop significative pour n'être point reproduite ici :
« Le chef N'gulu de Wangata est envoyé dans la Maringa » pour m'acheter des esclaves. Prière à MM. les agents de
» TAbir de vouloir bien me signaler les méfaits que celui-ci » pourrait commettre en route.
» Le Capitaine-commandant^ » (5.) Sarrazzyn.
(( Coquilhatville, le i^r mai 1896. »
Je reproduis le texte de cette lettre, sans accuser nullement l'officier qui Ta signée d'avoir touché des primes de recrutement, pour montrer que les fonctionnaires n'hésitaient pas à se procurer des esclaves, même par l'intermédiaire de chefs Indigènes;
2° Les fonctionnaires se faisaient remettre des esclaves pour l'armée, tantôt à titre de cadeau, tantôt à titre d'amende administrative, tantôt à titre de rançon, tantôt à titre d'otages;
30 II arriva souvent que des expéditions punitives ne furent entreprises que pour opérer des razzias de « libérés » et de femmes. Il n'est point douteux, d'ailleurs, que ces méfaits étaient commis en violation des lois et des intentions du gouvernement par des fonctionnaires désireux d'augmenter leurs ressources et excités par l'appât des primes.
L'État du Congo, pour apaiser les scrupules de conscience de ses officiers, donna aux hommes recrutés de la façon qui vient d'être indiquée, le nom de libérés. L'euphémisme est délicat. Je n'en connais point l'origine. Peut-être est-il dû aux libérations qui furent faites, au moment de la campagne arabe, des victimes des traitants; peut-être aussi ce mot a-t-il été choisi à raison de la promesse de liberté qu'il comportait, pour les recrutés, après l'accomplissement de leur service militaire.
Plus d'un officier de l'armée belge acquit, grâce aux primes
sur les libérés, une honnête aisance. La réflexion m'empêche d'apprécier sévèrement leur conduite; tout au moins méritent-ils de larges circonstances atténuantes. Il eût fallu du courage pour refuser de bénéficier d'un régime institué par le chef de l'armée belge lui-même. Je suis heureux de pouvoir ajouter que, si je n'ai pu, malgré une enquête approfondie, découvrir que quatre officiers qui considérèrent comme contraire à l'honneur militaire de toucher des primes sur l'ivoire et le caoutchouc, nombreux sont ceux dont la conscience se révolta quand le département des finances mit à leur disposition le montant de leurs primes sur les libérés. Ils les refusèrent sans hésiter.
J'ignore la date précise à laquelle le système des primes sur le slibérés fut définitivement abandonné.
§ 3. — Modes de Recrutement actuellement usités.
La Commission constate (i) qu'actuellement le décret du 3o juillet 1891 est appliqué, sous cette réserve, que ce sont les chefs de district et non le tirage au sort qui désignent les miliciens. Les abus qui se produisent actuellement ne sont plus guère que des abus individuels.
Le recrutement n'offre plus aucune difficulté. Les indigènes ont rapidement apprécié les avantages que leur assure l'uniforme. Le soldat est, aux yeux des populations, un chef. Les noirs associent l'idée de puissance et de domination au privilège du port d'armes. La Commission a juste-
(1 ) R.jp. 25o.
ment constaté (i) que la vie militaire a un grand attrait pour les indigènes. Elle répond, dit-elle, à leurs aptitudes et à leurs goûts. Aussi les engagements volontaires et les rengagements sont-ils nombreux aujourd'hui.
Les soldats sont bien traités. Ils touchent une solde de 21 centimes par jour. Ils sont autorisés et encouragés à se marier. Ils vivent avec leur femme, qui les accompagne dans leurs déplacements.
La Commission reconnaît (2) que la force des choses a imposé à TEtat l'obligation de choisir ses soldats parmi les tribus sauvages et cannibales. Il n'en pouvait être autrement, dit-elle, du moment où il se décidait à renoncer aux volontaires étrangers : toutes les populations du Haut-Congo étaient cannibales.
Les vues de la Commission sont justes. Aussi at-on surtout reproché à l'Etat de n'avoir pas réussi, par la discipline militaire, à extirper les instincts barbares de ses soldats. Ceux-ci, dès qu'ils ne sont plus soumis à la surveillance immédiate de leurs officiers, retombent dans leur sauvagerie. Le principal attrait de la vie militaire pour les noirs est qu'elle leur fournira plus d'occasions de donner libre cours à leurs instincts de brutalité et de rapine. Les opérations punitives le prouvent bien. Même quand les soldats sont simplement employés au service d'escorte, les officiers consciencieux sont contraints de prendre des mesures extrêmement rigoureuses pour les empêcher de se livrer à la maraude dans les villages amis.
M Seules une ferme discipline et une surveillance de tous les instants pourront empêcher, d'une manière absolue, les actes de sauvagerie (i) »; aussi le Gouvernement a-t-il interdit les patrouilles non commandées par un blanc. La dispersion des compagnies en petits postes a été également défendue. Mais ces instructions sont-elles sérieuses? J'espère que ce ne sont pas des instructions de façade, destinées uniquement à être invoquées dans les discussions et les polémiques. Toute infraction à ces règles devrait être érigée en délit.
On n'ignore pas que le service militaire est très long. Les miliciens servent dans la force publique active pendant sept années. Ils sont ensuite versés, pour une nouvelle période de cinq années, dans le corps de réserve. C'est alors seulement qu'ils sont rapatriés dans leur district d'origine, s'ils le désirent, ou se fixent dans le district de leur choix. Les soldats sont donc expropriés de leur liberté pour un terme de douze années.
J'ai critiqué vivement la durée du temps de service. La Commission constate que la moyenne de la vie du noir est beaucoup plus courte que celle du blanc. Elle fixe, arbitrairement d'ailleurs, à 33 ans cette durée moyenne. Se basant sur cette donnée, la Commission considère que le terme maximum de 7 ans, admis par la loi pour l'engagement des travailleurs, est excessif. Et pourtant, elle ne blâme pas la durée de 12 ans de la servitude militaire. Nul ne pouvant être incorporé dans l'armée avant l'âge de 14 ans révolus, c'est donc à l'âge minimum de 26 ans que les soldats redeviennent libres. Si réellement la vie moyenne du noir ne dépasse pas 33 années,
on peut affirmer sans crainte que la presque totalité des miliciens sont engagés à vie. C'est un abus évident.
§ 4. — Examen critique de l'Organisation.
Pour me borner aux questions les plus importantes, je dirai que l'armée congolaise devrait être transformée en un corps de police. Le Congo n'a point besoin d'une armée. Il lui faut une police, nombreuse et bien organisée, pour assurer à l'intérieur l'exécution des lois.
Je ne réclame pas seulement la substitution des mots coips de police k force publique et à armée. Le changement devrait être plus profond. Cependant la seule dénomination de corps de police produirait des effets utiles. Il exercerait un effet réfrigérant sur l'esprit de certains officiers, écœurés de la vie monotone des garnisons belges et qui prennent service dans l'armée congolaise dans l'espoir de faire campagne. C'est ainsi que leur imagination surchauffée dénomme les tristes opérations punitives que nécessite l'application du travail forcé. La Commission cite (i) des rapports militaires rédigés par les officiers ayant commandé des opérations de ce genre; ils vantent « des surprises de villages », « des poursuites acharnées », « les nombreux ennemis tués », le « butin », les prisonniers de guerre, « les conditions de paix qu'ils ont imposées » .
Le corps de police devrait être organisé sur le modèle de ceux qui existent dans les colonies anglaises, notamment dans l'Est africain. Il serait recruté, autant que possible, par des engagements volontaires seulement. Les officiers y seraient
attaches d'une manière permanente, y feraient carrière, posséderaient les langues indigènes de leurs hommes et des districts où ils seraient stationnés. En un mot, tout ce que je dirai plus loin de l'organisation du cadre des fonctionnaires devrait s'appliquer aux officiers du corps de police.
§ 5. — Le Congo et l'Armée belge.
Quelle influence le Congo a-t-il exercée sur l'armée belge? Une réflexion superficielle porte à croire qu'il est pour nos officiers une école d'énergie et d'endurance. Un examen plus approfondi de la question conduit, au contraire, à penser que l'Afrique a été pour l'armée un élément d'affaiblissement et de démoralisation.
Certains officiers ont fait preuve au Congo de brillantes qualités d'administrateurs, d'explorateurs, de savants. Certains se sont illustrés dans de véritables opérations de guerre contre les Arabes et plus tard contre les Mahdistes. Malheureusement, l'expérience démontre que la plupart de ceux qui se sont ainsi signalés ne rentrent plus dans l'armée dont ils sont sortis. Soit que les commandements considérables qu'ils ont exercés leur fasse apparaître comme mesquine la direction d'une compagnie, soit que l'habitude de l'indépendance dont ils ont joui en Afrique leur rende pénible l'étroite discipline du régiment, soit que l'habitude d'une vie plus large et d'un salaire plus élevé leur fasse sentir la médiocrité de la vie de l'officier belge, soit enfin que leur initiative et leurs qualités intellectuelles, développées par leurs fonctions coloniales, trouvent l'occasion de se déployer plus librement dans les carrières commerciales et industrielles, le fait est que peu des Congolais
les plus distingués se résignent à endosser à nouveau Tuniforme belge. Beaucoup ne rentrent à Tannée qu'en attendant mieux. Le capital d'énergie et d'intelligence de celle-ci s'affaiblit d'autant.
Enfin, conséquence plus grave encore, la besogne qu'on exige au Congo de beaucoup de nos officiers n'est point de nature à relever leur niveau moral. Ils sont les premières victimes du système dont ils ont été les instruments. Y a-t-il rien de plus contraire à l'esprit militaire, dans sa noble acception, que le mercantilisme que le Roi-Souverain a imposé aux officiers par son système des primes?
Je ne veux cependant point quitter ce sujet sans dire mon admiration pour l'abnégation, le dévouenient et le désintéressement des officiers qui n'ont été poussés au Congo que par les plus nobles sentiments du patriotisme et de l'humanité. Nombreux sont ceux qui ont sacrifié sans marchander leur santé, leur sang et trop souvent leur vie. La Belgique ne les oubliera pas.