‹ Étude sur la Thébaïde de StaceChapitre 13 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ia Ciomposition

La Thébalde pèche surtout par la composition, mais elle ne pouvait pas être bien composée : le simple énoncé du sujjet le démontre. Le sort a donné pour un an le trône d'Ëtéocle et l'exil à Polynice. Celui-ci fuit donc Thébes, et, arrivé à A^os, il y épouse Argie, Talnée des tilles du roi

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Adraste ; puis Étéocle ayant refusé de lui rendre le trône à la date Qxée, la guerre s'engage entre Thèbeset Argos; cinq chefs argiens sont tués, Étéocle et Polynice tombent sous les coups Tun de Tautre, et, seule, l'intervention de Thésée fait rendre aux morts les honneurs funèbres.

Il parait impossible de tirer de ce sujet une épopée simple et une. La première légende thébaine, mise en œuvre par un Thébain, pouvait former un tout, complet et équilibré, car elle ne savait — ou ne disait — ni que les Thébains eussent refusé de donner la sépulture aux guerriers tués, ni que les Ai^ens eussent vengé plus tard leur échec. Mais, mise en œuvre par un Argien, il devenait très difficile d'en faire un poème régulier. Nous avons vu cependant comment l'auteur de la Thébaïde cyclique avait pu essayer de tourner l'obstacle (i) : il ne parlait pas du refus de sépulture ; il prédisait sans doute une revanche des Argiens, à la fin de son chant, et il donnait un centre à son épopée en faisant d'Amphiaraos le héros principal. Après lui, des ennemis de Thèbes, des Athéniens probablement, imaginèrent, pour la plus grande gloire de leur héros et de leur ville, que Thèbes avait jeté aux chiens les cadavres et que l'intervention seule de Thésée avait sauvé les droits de l'humanité. Puis les poètes tragiques, s'étant emparés du sujet, s'aperçurent vite que le drame véritable se jouait entre Étéocle et Polynice, et ils les placèrent au premier plan, reléguant Amphiaraos parmi les personnages secondaires. La marque d'Eschyle et celle d'Euripide furent si puissantes qu'on ne put plus concevoir autrement qu'eux le sujet, ni revenir au plan du poète cyclique.

On sentit même si bien le défaut essentiel de la vieille épopée, quelque adroitement dissimulé qu'il fût, qu'on prit l'habitude de regarder comme un seul et même poème la l'hébaïde cyclique et les Épigones, composés pourtant à plus d'un siècle d'intervalle ; et lorsqu'Antimaque s'empara de la légende, il réunit en une seule épopée la guerre des

(i) Les Légendes Thébaines, ch. 111, 4.

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Sept contre Thèbes et celle de leurs fils. Stace allait-il donc imiter Antimaqae ? Mais Toeuvre était de fort longue haleine et manquait aussi d'unité (i). 1! Enéide avait i3 chants ; Tart poétique d'Horace exigeait un sujet simple et un. Stace essaya, pour surpasser Antimaque, d'imiter Virgile et d'obéir à Horace ; il partagea bien sa Thébaïde eni2 chants (s); mais il ne réussit pas à lui donner l'unité.

Qu'importait en effet qu'il racontât Texpédition de Thésée ou celle des Épigones? Dès lors qu'il commençait l'une ou l'autre, il abordait un deuxième sujet, et l'unité était sacrifiée. De fait, si étranglée qu'elle soit, l'expédition athénienne forme une véritable épopée, avec ses causes, son dénombrement, sa bataille et la mort du chef ennemi. Mais à moins de renoncer à dépeindre la férocité des Thébains interdisant la sépulture à leurs ennemis, l'unité était forcément détruite, et cela prouve assez que la matière était mal choisie. Et ce qui aggrave ce défaut c'est que la Thébaïde manque de centre. Dans la Thébaïde cyclique le héros était Amphiaraos,

(1) Stace le sentait si bien qu'il n'a fait qu'une seule allusion, très obscure, aux Épigones :

veniet suspectior aetas Ultoresque alii.

(VU, 219 sqq.)

(2) On a vu déjà combien d'épisodes et de détails Stace avait empruntés à Virgile : on verra maintenant avec cruelle superstition il a suivi l'illustre poète dans l'exécution. D'ailleurs il a proclamé lui-même sa volonté de suivre Virgile pas à pas :

Durabisne procul dominoque légère sifperstes, O mihi bissenos multum vigilata per annos, Thebai ? Jam certe praesens tibi Fa ma benignum Stravit iter coepitque novam monstrare futuris. Jam te magnanimus dignatur noscere Gaesar, Itala Jam studio discil memoratque juventus.

Vive, precor ; nec tu divinam Aeneida templa, Sed longe sequere et vestigia semper adora,

{Th. XII, 810-817.) Cl. Th. X, 445 sqq.

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comme Ajchille est le héros de Y Iliade : c'était en qadque sorte une Amphiaraide (c*est le second titre, ' Afiiapaou l^oSoç). Tant qu*Amphiaraos combat, malgré les pires désastres Argos peut espérer ; à peine a-t-il disparu, Thèbes est sauvée; il est le rempart d' Argos, il fait Tunité de l'action.

Chez Stace» au contraire, c'est le duel d'Étéocle et de Polynice qui doit mettre fin à la guerre et terminer l'action principale : donc il fallait donner à Étéocle et à Polynice un caractère très marqué, une force grandiose; or, ils sont effacés, écrasés non seulement par le duel bien plus terrible d*Argos et de Thèbes, mais par tous les autres héros. L'épopée n'a donc pas de personnage central, pas dlntérèt par conséquent. Ce défaut est sensible partout, mais particulièrement peut-être dans la première partie de l'épopée. Virgile ayant consacré six livres aux voyages d'Énée et six livres à ses combats, Stace voulait partager aussi son poème en deux moitiés. Or, rien de plus ennuyeux que la première. On ne sait comment s'y était pris l'auteur de la Thébaïde cyclique, mais assurément si Stace avait choisi un épisode dominant, la trahison d'Ëriphyle par exemple, l'unité et l'intérêt auraient été bien mieux sauvegardés. Il ne le pouvait pas, n'ayant pas fait d'Amphiaraos son héros, et ses six premiers livres restent languissants et confus, pleins d'épisodes et de descriptions parasites, embrassant d'ailleurs — malgré toutes les défenses de tous les auteurs d'art poétique — un intervalle de plus de trois années (i).

(1) Cf. page 142 sqq. Stace qui aime tant à imiter Virgile, aurait bien dû nous jeter comme lui in médias res. La chose était difficile sans doute, tant l'action est éparpillée, mais elle était nécessaire ; et commencer, comme il l'a fait, au bouleversement de la famille d'ÛËdipe (limen carminis esto — CEdipodae confusa domus, Ih. 1, 16-17), pour nous conduire à la destruction de l'armée argienoe, c'était, peu s'en faut, commencer ab ovo. Et à ce propos il semble bien clair, en dépit de Sloll, AntimacM Col. Reliq. 10, qu*Antimaque n'a pas non plus introduit de récit dans la première partie de son épopée. S'il l'eût fait, Stace — pour ressembler davantage à Virgile — ne l'eût-U pas imité ?

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Entrons en effet dans le détail de ces douze chants et particulièrement des six premiers. Il semble qu'une seule question dût se poser pour le poète et ses auditeurs : Polynice recouvrera-il le trône de Thèbes? ou (si Ton préfère, et puisqu'il était très difficile de faire de Polynice et d*Étéocle les véritables héros d'une épopée gigantesque) les Argiens triompheront-ils des Thébains? Dès lors le poète n'avait à raconter que la guerre même jusqu'au combat décisif, et les causes divines et humaines de la guerre, volonté des dieux célestes ou infernaux, arrivée et mariage dé Polynice à Argos, refus d'Étéocle de céder le trône pacifiquement. Quelques épisodes sans doute pouvaient interromppe et varier le récit, selon la coutume des poètes épiques, mais ils devaient se rattacher naturellement au sujet et ne jamais masquer, par leur développement excessif, le dessin général. Qu'a fait Stace, au contraire ? Ayant voulu consacrer six livres aux causes et aux préparatifs de la guerre et ne sachant comment les remplir d'une façon naturelle et logique, il a allongé outre mesure les développements ou les épisodes utiles, et il en a introduit d'inutiles, qui s'enchevêtrent, et se déroulent interminablement.

Ainsi, nul ne conteste qu'au début d'une épopée myUio- Ic^que un poète ne doive nous faire entrer dans les desseins des dieux ; aussi est-il très légitime de tirer la Furie des enfers, à Fappel d'Œdipe, et de la jeter au milieu des frères coupables : le poète cyclique l'avait fait, Sta<;e l'a fait à son tour. Au lieu d'appeler la Furie, il était permis de mettre la conduite de toute l'action aux mains de Jupiter, invoqué aussi par Œdipe ; c'est de cette manière que Virgile avait fait partir Énée de Carthage, et Stace aurait pu l'imiter, s'il n'avait pas d'abord introduit la Furie. Mais, à l'exemple du poète cyclique et de Virgile, il a fait intervenir les enfers et le ciel : c'est un excès évident (t).

(1) D'autant plus qu'un oracle d'Apollon a déjà ordonné à Adraste de marier ses filles à F'olynice et à Tydée, et que la guerre entre Argos et Thèbes ne peut manquer de s'ensuivre.

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Estrce toat du moins pour la mythologie? Non pas. Lorsque Tydée revient d'Argos, blessé et criant yengeancet Jupiter appelle Mars pour enflammer davantage la colère des Argiens. Et au début du VII* chant, il rappellera de nouveau pour hâter leur marche en avant. Au III* chant, Vénus supplie Mars, son amant, d'épargner Thèbes ; au IX*, elle le supplie encore d'écarter de la bataille Diane, protectrice d'Argos. Au X« chant, une divinité abstraite, la Vertu, descend du Ciel ; au XI* c'est le tour d'une autre divinité abstraite, la Piété (i). Et on ne compte pas ici les interventions particulières de Bacchus ou de Tisiphone, ni môme le nouveau conseil des dieux du XI* chant, où Jupiter défend aux dieux du Ciel de prendre part au combat fratricide : la gravité des circonstances rend vraisemblable cette fiction et nul poète en pareil cas ne l'a omise. Mais de l'énumération qui précède se dégage une conclusion précise : Stace a coutume de doubler inutilement les épisodes utiles.

Les scènes d'augures ne sont pas aussi multipliées : il n*y en a que trois, et la dernière (X, 598 sqq.) est courte; mais les àevLjL premières, l'une pour Argos, l'autre pour Thèbes se répondent d'un chant à l'autre et sont interminables (III, 451-565, IV, 406-645).

D'autres épisodes, incontestablement utiles ou même nécessaires, s'allongent démesurément. L'ambassade de Tydée, par exemple (II, 876 sqq.), joue un rôle très imi)ortant, puisque c'est elle qui rend la guerre inévitable et qui assure le bon droit à Argos. Elle est, d'ailleurs, très habilement placée, si l'on oublie la faute du i)oète qui fait commencer son poème si longtemps avant l'expédition même (a):

(1) Apollon descend aussi denz fois pour favoriser Amphiaraûs, dans les Jeux (Ch. VI) et dans le combat qui précède sa mort (Gh. VU).

(2) Le Thébaïde cyclique la plaçait au moment où les Argiens avaient dé]Â atteint le territoire thébain : ce qui tend à faire croire que cette épopée ne racontait guère que Texpéditlon (cf. Lea Légendes Thébai'tes, ch. IH, 4). — Sur la place qu'elle occu|iait peut-être dans la Thébdide d'Antimaque, voir plus haut les pages 44 et 4 >.

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en effet, elle justifie plus complètement les Argiens avant toute hostilité qu après les premiers faits de guerre ; et d'autre part, elle interrompt heureusement ce long récit d'alliances, de négociations et d'hésitations qui remplit la première moitié de la Thébaïde. Ajoutons, si Ton veut, que c'est la partie la plus vivante et la plus achevée peut-être de toute l'œuvre de Stace. Il n'en est pas moins vrai que les deux cents premiers vers du III® chant (suicide de Méon et funérailles des cinquante Thébains), qui en sont la conséquence, sont très inutiles et très ennuyeux. Et remarquons aussi que Tydée, à la fin de la bataille, invoque Minerve, comme le faisait Diomède au X^ chant de V Iliade ; or, ce même chant de V Iliade est très directement imité dans un autre endroit de la Thébaïde, dans la sortie de nuit commandée par Thiodamas (X, 219 sqq.) Bien plus, Virgile ayant tiré de cet endroit d'Homère l'épisode de Nisus et Euryale, Stace, à son exemple, imagine le dévouement de Hoplée et de Dymas aussitôt après le massacre nocturne ; et cette fois, c'est presque tripler inutilement un épisode utile, c'est le doubler en tout cas et dans une partie du poème qui devait offrir plus de ressources à Stace que la première.

Mais où se marque le plus clairement peut-être ce besoin de développer à tout prix et au moins de frais possible, c'est dans les accessoires obligés ^le toutes les anciennes épopées, dénombrements, funérailles et jeux. Ici les chiffres seront particulièrement éloquents et suffiront à nous édifier. Il y a trois dénombrements dans la Thébaïde ; celui du IV® chant a 3i3 vers, celui VII® i34, un autre au chant XII en a Î27 ; au total 4^4 ^'^ï's de dénombrements dans un poème de douze chants, alors que VIliade n'en a que 398, et YÉnéide 194. Quant au VI® chant de la Thébaïde qui renferme, à Timitation du XXIII® chant de VIliade, les funérailles (i) et les jeux, il compte 921 vers; celui de VIliade 897. Les jeux mêmes

(1) Encore Stace a*t-il décrit deux autres scènes de funérailles (III, 114-217, XII, 22-104).

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tiennent chez Virgile 499 ver», chez Homère 689, chez Stace 695(1)1

C*est ain»i que Stace enfle et multiplie les accessoire» faciles, au risque de nous faire perdre le sujet. Même il ne craint pas d'introduire des épisodes très inutiles, soit pour étoff*er son œuvre, soit pour imiter ses modèles : Thistoire de Corèbe au premier chant, et le récit d'Hypsipylé au V* en sont des exemples frappants. Quel rapport y a-t-il entre le dévouement de Corèbe et la lutte d'Argos et de Thèbes, et pourquoi Adraste le raconte-t-il sinon parce qu'Évandre a raconté dans V Enéide le combat d'Hercule et de Cacus? A quelle fin le poète fait-il rappeler à Hypsipylé ses terribles aventures, sinon parce qu'Énée a rappelé longuement les siennes?

Voil^, avec le manque d'unité, le défaut essentiel de la composition dans la Thébaïde, On ne pouvait éviter le premier ; mais un poète de plus d'imagination eût échappé facilement au second. Un troisième tient à la fois au sujet et au peu de soin de l'auteur : c'est l'incohérence.

L'épopée thébaine, sortie de Thèbes, a toujours gardé des traces de son origine : la fin malheureuse des Argiens, par exemple, et les signes funestes qui annonçaient cette fin (p). Si adroitement que les i>oète8, amis d'Argos, aient pu masquer l'échec, ils ont dût respecter la légende sur ce point, et par conséquent sur les présages. Stace l'a respectée également ; mais il a été assez mal inspiré pour faire ordonner en même temps cette guerre i>ar Jujnter ; si bien que le roi des dieux, par Mercure et par Mars, pousse à une guerre qu'il déconseille par ses signes, et qu'au "WU.^ chant encore, il envoie des apparitions effrayantes aux Argicns dont, sur son ordre, les mêmes ministres viennent de hâter le départ.

(1) Le hors-d'œuvre qui commence au IV* chant avec la soif des Argicns dans la for6t de Némée et qui renferme l'histoire d'Hypsipylé, la mort d'Opheltès, «es funérailles et les Jeux funèbres n'a pas moins de iSae vers.

(2) Cf. Homère, H. IV, 376 sqq. l$» Légendei Thébainei^ ch. III, 4, an.

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De même, Adraste nous est représenté, comme un roi pieux, docile à tous les oracles : cependant, malgré les oracles indubitables des dieux, il déclare la guerre aux Thébains et prend lui-même le commandement de l'armée. La contradiction existait dans les modèles mêmes de Stace; mais celui-ci Ta rendue plus flagrante en faisant de son héros un personnage plus respectueux des ordres célestes, plus semblable au Latinus de VÉnéide.

D'autres contradictions ou incohérences moins générales, sont plus significatives encore.

Amphiaraûs sait de science certaine que la gueiTC est condamnée par les dieux et qu'il y périra ; il y va cependant, et Stace ne nous explique nulle part comment il peut être forcé d'y aller.

Nestor, au moment où on Ta sollicité de prendre part à l'expédition, était dans l'âge mûr (juvenis aetate secunda, IV, 126) ; quand l'armée arrive à peine à Némée, il est dans une vieillesse légendaire (Pyliae fata senectae, V, 751) (i).

Au chant III, Stace nous apprend que Niobé avait quatorze enfants (III, 198) ; au chant VI (118) il ne lui en donne plus que douze (2).

Ce sont là des minuties, et l'on aurait quelque honte d'en citer davantage ; on ne pouvait toutefois les passer toutes sous silence parce qu elles surprennent chez un poète, improvisateur de naissance, qui a travaillé douze ans sa Théhaïde, qui lui a consacré de nombreuses veilles, et qui l'a polie et

(1) Peut-être convient-il moins ici d'accuser Stace de contradiction que d'anachronisme dans l*expression : « l'âge de Nestor » est passé en proverbe pour signifier une vieillesse avancée. — Voir notamment Silves^ I, 3, 110, II, 2, 108, III, 4, 103 sqq., V, 3, 114 sqq. 255 ; Silius, Pun. XV, 456; Martial, IV. 1, 3, VIII, 2, 7. IX, 30, 1, XII, 117, sqq. Cf. Vollmer, op. cit. 281.

(2) Il y a d'autres inadvertances amusantes. Ainsi, V, 618 sqq., il fait dire à Hypsipylé qu'elle nourrissait de son lait le petit Opheltès : et nous savons par un autre vers (V, 466) que ses fils ont vingt ans. Étonnante nourrice l

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limée jusqu'au martyre (i). Comment ne s'est-il pas aperçu de ses petites et de ses grosses fautes ? Comment surtout ses contemporains, qui lisaient Vii'gile et Horace, n'en ont-ils pas été choqués ? Voilà la question intéressante et qui doit nous excuser d'avoir relevé si longuement de si visibles défauts.

La réponse d'ailleurs est des plus simples. A l'époque de Stace on ne lisait pas un poème, on Técoutait lire par son auteur ; et comme une lecture de dix mille vers eût paru fatigante, malgré la bonne volonté des auditeurs, le poète, heureux de se faire souvent applaudir, récitait son œuvre chant par chant, à raison sans doute d'un chant chaque année. Aussi n'y avait-il pas besoin de lier fortement les diverses parties d'une épopée : la première était bien oubliée quand douze mois après on entendait la seconde. Il suffisait que chaque livre, moins encore, chaque fragment de livre fût bien construit, bien filé, et tombât d'une chute heureuse. La chute, le trait, la transition spirituelle ou imagée (2), voilà ce qui frappait l'auditoire et faisait éclater les acclamations. Le calme rétabli, on ne s'inquiétait plus que de la beauté qui allait venir, et sur une fin plus riche et plus briUante que tout le reste l'enthousiasme public brisait les bancs, et le lecteur était porté en triomphe.

Ces gens croyaient aimer la grande poésie et faisaient fête à une épopée ; ils ne goûtaient pourtant que Tépigramme, et Martial avait raison d'être jaloux de Stace : avec de plus grands mots quelquefois, plus de recherche du pathétique et de plus hautes visées, Stace ne faisait guère que mettre le siège de Thèbes en épigramnies. Il avait peu de souffle en

(1) Théb. XII, 811 : « milii blssenos multum vigilata per annos ». — « Multa cruciata lima » (S. IV, 7. 2^).

(2) « nia vero frigida et puerilis est in scholis adfectalio ut ipse transitus efficiat aliquam ulique sententiam et hujus velut praestigiae plausum petat, ut Ovidius lascivire in Metamapbosesin solet, quem tamen excusare nécessitas potest res diversissimas in speciem unius corporis colligentem ». Quint. /. 0. IV, 1,77.

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effet, il était incapable d'embrasser et de coordonner un vaste ensemble (i), de faire un seul tout de diverses parties; mais il était plein de traits pétillants, et, si parfois il amenait mal un développement que l'imitation de Virgile lui imposait (a), s'il en coupait gauchement un autre pour ne pas perdre un trait pathétique ou pour éveiller chez ses auditeurs un souvenir classique (3), il savait terminer toutes les parcelles de son récit sur une sentence ingénieuse, sur une comparaison étincelante (4).

Surtout il a apporté des soins particuliers à ses fins de chants. Dans la première moitié de la Thébaïde, quatre sont clos par une prière sonore et brillante : à la fin du I*»^ chant, c'est Adraste qui chante les louanges d'Apollon, honoré par tous les peuples ; Tydée au second remercie Minerve qui lui a assuré la victoire sur ses cinquante ennemis ; au IV* un chef argien, qui n'est pas nommé, rend grâces à Langie qui a seule désaltéré el sauvé l'armée argienne ; à la fin du V* Amphiaraûs à son tour divinise le petit Opheltt s. Bien que la dernière scène du III^ où Argie, malgré ses angoisses d'épouse, vient supplier son père Adraste de hâter une* expédition meurtrière, vise plus au pathétique qu'à l'éclat, une

(1) Quand il essaie de composer il n'obtient qu'un arrangement artificiel, comme on a vu dans l'ordre qu'il a donné aux jeux, et les péripéties diverses du sacrifice de Ménécée. Cf. page 82 sqq. et i20 sqq.

(2) Qu'on se rappelle par exemple, comme il introduit gauchement la fête en l'honneur de Polynice et de Tydée, et l'histoire de Corèbe si, 512 sqq, 557 sqq. Cf. R. Helm, op. cit. 72-74).

(3) C'est ainsi qu'il coupe au V" cht (7!0 sqq.) le récit du deuil et de la colère de Lycurgue, privé d'Opheltès, par une reconnaissance des fils d'Hypsipylé, Eunéos et Thoas, dont il n'a pas encore été question et qui ne reparaîtront pour ainsi dire plus dans Tépopée : il est vraisemblable que les Romains aimaient les scènes de reconnaissance, si nombreuses dans leur ancien théâtre ; et peut-être que Stace était enlralné aussi par le désir de suivre jusqu'au bout VHypnpylé d'Euripide, comme au XI" chant il suit les Phéniciennes du même poète. Cf. page 30, note.

(4) Sur les senlentiae^ et sur le rôle des comparaisons dans la Thébaïde, voir le chapitre des ornements poétiques.

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impression de monotonie ne laisse pas de se dégager d'un procédé presque invariable. Avec le VI« livre, les choses vont changer, mais le procédé nouveau est aussi invariable que l'ancien. Nous arrivons à la guerre et aux morts tragiques des Argiens; aussi après avoir tiré de la flèche d'Adraste, à l'issue des jeux, un présage funeste pour l'expédition, le poète marque la fin de chaque chant par les circonstances terribles ou émouvantes de la fin d'un chef: Amphiaraiis disparait au Vil®, Tydée meurt au VIII* en dévorant le crâne de Mélanippe, Capanée est foudroyé au X«. Le IX« comme le 1II« se clôt sur les adieux pathétiques de Parthénopée à sa mère (i). Fins éclatantes toujours, mais trop uniformes (2) et que le poète eût pu varier sans doute, ne fût-ce qu'en terminant quelqu'un de ses chants par une victoire argienne. Tel est du moins le sentiment d'un moderne qui lit d'un seul coup la Thébaïde ; mais pour les contemporains de Stace, qui entendirent un à un ces douze livres et à de longs intervalles, il est moins surprenant que ce défaut leur ait échappé ou leur ait paru négligeable. C'est pourtant une première conséquence fâcheuse de ces Lectures publiques si fort à la mode sous TËmpire romain : nous en trouverons d'autres.

(1) Les deux (ierniers se terminent d'une façon différente, mais malheureuse, le XV surtout, qui suit les Phéniciennes d'Euripide et n'en oublie aucun épisode, sauf le combat final entre Thébains et Argiens, remplacé par une fuite nocturne du plus pauvre effet. Quant aux derniers vers du poème, ils ont le seul mérite de nous révéler qu'à rencontre de Virgile. Stace ne s'oublie nulle part et qu'il ne veut pas se laisser oublier. Cf. X, 445 sqq.

(2) Notons du resie qu'après avoir entassé dans les six premiers chants toutes ces scènes de funérailles et de jeux, que Virgile a si habilement réparties dans toute son épopée, Stace n'a guère à décrire dans sa seconde partie que des combats, et qu'il en résulte encore une ennuyeuse monotonie, l'imagination guerrière de l'auteur de V Iliade manquant tout à (ait à l'auteur de la Thébaïde.

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