LA PROSODIE ET LA METRIQUE
dire (op. cit., 77) qu'au début Stace ne connaissait pas encore son métier, c'est oublier qu'il commença la Thébaïde vers l'âge de 35 ans et qu'il faisait des vers depuis sa plus tendre enfance. D'autre part, comme en convient Moemer, rien n'autorise à croire que les derniers chants, pleins de brillants épisodes, furent composés aussitôt après le l^' et avant les chants II, III, I\, V, VII et VIII : d'où viendraient donc les différences ?
Mais une conclusion, plus générale, reste certaine : il ressort des études que nous avons signalées et du tableau ci-dessus, que Stace — tout en se rapprochant surtout de Valérius et même d'Ovide — est plus près qu'eux de Vitale, et que, dans la versification comme dans tout le reste, il s'est fait une place assez distincte parmi les poètes latins.
Cette étude paraîtrait sans doute trop longue et trop minutieuse si on ne voulait considérer que la valeur propre de la Thébaide latine : à quoi bon faire tant d'appels à Homère et à Virgile, à tout Fart grec et romain, pour démontrer — ce qu'on savait de reste — que l'épopée de Stace est une œuvre manquée, le pauvre tombeau d'une des plus riches et des plus dramatiques légendes helléniques? Mais on en peut et on en doit tirer une autre conclusion, plus générale et plus importante. Ce fatras d'imitations mal fondues, qui étouffent trop souvent l'esprit et la poésie, a été porté aux nues dès son apparition par un public artiste et lettré, et longtemps imité à son tour par des poètes de talent ; toutes proportions gardées, la Thébaïde a eu le même succès que V Enéide, Étudier la Thébaïde, c'est donc surtout étudier les goûts littéraires d'une époque, l'idée qu'on se faisait sous l'Empire de la grande poésie.
Bien que Stace et beaucoup de ses contemporains sussent le grec, ils connaissaient mal Homère et les poètes illustres de l'âge d'or : selon toute apparence ils possédaient mieux les abrégés (i), comme VIliade latine, que les œuvres ellesmêmes et n'avaient entrevu celles-ci que dans les extraits choisis par les grammairiens et les rhéteurs; encore les rhéteurs n'expliquaient-ils sans doute que les passages plus intéressants pour leur art et plus faciles à réduire en pro-
(1) Ou du moins des versions très infidèles. Cf. Wernsdorf-Lemaire^ Poetae latini minores, III, 472 sqq.
cédés. A la vérité Stace avait lu Homère, ne fût-ce que dans la paraphrase de son père (i); il avait parcouru, sinon Eschyle et Sophocle, du moins Euripide et, bien entendu, Antimaque. Mais nulle part dans son œuvre on ne s'aperçoit qu'il ait senti et essayé de rendre la naturelle grandeur de ses modèles. Somme toute, il n'a tiré d'Homère que quelques noms et quelques épithètes de villes, un ou deux traits dans ses peintures de jeux ou de combats, et plusieui*s vers de sa \L(iyy\ TcapaTcoTàfjLto; ; on a vu même que l'idée de ce dernier épisode lui venait peut-être des padiXixol Xoyoi de l'école. A Euripide, il a emprunté quelques détails, mais presque tous à travers Sénèque, et, pour le reste, si peu précis qu'il aurait pu en trouver l'idée dans un mythographe ou dans une exçppa<Tiç de rhétorique. On ne sait ce que lui a fourni Antimaque; mais certainement il l'a fort peu suivi dans le détail, et il est permis de croire qu'il diffère autant de son modèle que les Argonautiques latines de l'épopée d'Apollonius.
Donc, il a beau traiter un sujet grec, il s'éloigne autant qu'il est possible des poètes grecs, ne les connaissant guère, comme ses contemporains, que par les résumés et les explications des rhéteurs et des grammairiens.
Mais, comme ses contemporains encore, il sait Virgile par cœur, et il l'imite partout, dans la composition, les caractères, les ornements et le style : la citation de Virgile est presque devenue son expression naturelle, et l'on croirait quelquefois qu'il doit s'efforcer pour ne pas écrire en centons de VÉnéide. Malheureusement il imite mal : ce qu'il a appris de Virgile, ce n'est pas l'art de choisir un sujet, la disposition naturelle et harmonieuse, la forme pure, forte et flexible, exactement modelée sur une riche matière ; de la parfaite statue il n'a pas senti la vie secrète, il n'a vu, lui aussi, que l'étoffe qui la faisait valoir, et quand il a voulu la reproduire il n'a ébauché qu'un corps inanimé et disgracieux, dont quelques lambeaux brillants voilent maLles difformités.
(1) 5. V, 3,160. Cf. Léo, De Statii Silvis, Gôttingcn ind. Icct. (1892), 20.
Chose singulière ! Il s*est employé de tout son cœnr à doter Rome d'une auti^e Enéide; il s'est si bien pénétré du glorieux modèle qu'il le suit même inconsciemment : et son poème, par le décousu de la composition et l'incertitude du développement, par l'eflort même du style^ rappelle plutôt la Pharsale. Toutefois, quelques descriptions reproduites, des cérémonies magiques imitées ne doivent pas nous faire illusion : Stace, trop pauvre de son propre fonds, a pu tâcher de ravir à Lucain, comme à Sénèque, quelques traits originaux et applaudis, mais il ne les a jamais suivis que de partipris, par application; ce n'est pas dans leurs œuvres qu'il a appris à lire et leur influence sur la Thébaïde est plus apparente que réelle, plus superficielle que profonde (i). Le seul poète, autre que Virgile, qu'il ait intimement connu dès son jeune âge et souvent reproduit presque sans le vouloir, c'est Ovide. Aussi bien il a quelque chose de l'esprit vif et léger de l'auteur des Métamorphoses, et certes il aurait eu plus beau jeu à rivaliser ^vec lui qu'avec Virgile ; mais Ovide semble trop peu sérieux dans ses œuvres comme dans sa vie, et Stace, aussi sensible d'ailleurs que spirituel, s'attache de tout son pouvoir, à Viiçile.
Virçile cependant n'a pas été, avec Ovide même, le seul maître de son enfance ; il a été formé par un grammairien et selon les méthodes les plus recommandées des grammairiens' et des rhéteurs. Cette influence a balancé celle de Virgile :
(1) Les imitations de Sénèque et de Lucain dans la Thébàide ne sont guère qu'une concession aux habitudes des contemporains : Stace se souvient des passages frappants et qui ont eu le plus de succès, mais non sans atténuer ce que son goût, moins espagnol et plus délié, juge trop déclamatoire el trop criard. Au reste, la preuve la plus décisive est dans le tissu même du style ; on n'y discerne guère que du Virgile et de TOvide. Sans doute, il y a plus de recherche, plus de figures; mais l'affectation de Stace n'est pas celle de Lucain : elle est plus subtile et moins brutale, c'est de la mignardise ou du phebus, plutôt que de l'emphase, et l'on doit supposer que, même si Sénèque et Lucain n'avaient pas écrit, la langue de Stace eût été à très peu près ce qu elle fut, suivant les lois naturelles de l'évolution du latin.
35o CONCLUSION
bien qu'il semble avoir lutté contre elle en écrivant sa Thébaïde (i), il a été vaincu trop souvent par la force de son éducation et de son milieu. C'est elle surtout qui lui a persuadé d'entreprendre une épopée, alors que les longs ouvrages devaient lui faire peur : un rhéteur, par l'excellence de ses procédés et l'étendue de ses connaissances, n est-il pas capable des plus grands travaux? Ne fait-il pas des Discours royaux, qui sont des épopées en raccourci, et ne peut-il pas trouver dans les modèles, appris par cœur et dépecés, tous les détails dont il a besoin? C'est elle qui lui empêche de comprendre l'ordonnance de VÉnéide, et lui fait si mal composer son poème : qu'importe le plan, le dessin large et naturel, si les fragments sont beaux, si les morceaux de bravoure, nombreux et bien placés, excitent les applaudissements dans les récitations publiques ? C'est elle enfin qui le rend si insensible à l'anachronisme dans la mythologie disparate et les caractères forcés, jusque dans les détails du style.
Quand on suit pas à pas dans la Thébaïde cette a(;tion
(1) Cela ressort surtout : 1° du contraste de la Thébaïde, avec les Silves; 2« de l'atlitude du poète k l'égard de Sénèque et de Lucain. Stace subissait volontiers l'influence de la Rhétorique dans les Silves puisqu'il y en acceptait, non seulement les divisions et les préceptes, mais les manies mômes ^cf. page 293) et les vocables. M. Cartault fJourn, des Sav. 1903, 600) craint qu'on ne l'exagère; mais Léo fGÔitingeJi ind lect., 1892-3, 1 sqq.|, Vollmer, dans les notes de son édition, Karsten {Mnemosyne, XX VU, 341 sqq.) ont donné des exemples décisifs, et il serait facile d'en ajouter. — C'est que Stace ne recherchait dans les Silves que l'approbation de ses contemporains, et ceux-ci étaient ù ce point imbus de la rhétorique qu'ils admettaient son triomphe même dans le drame avec Sénèque, et dans l'épopée avec Lucain. Or, comme on l'a fait voir, Stace n'imitait pas volontiers, dans sa Thébaïde, Sénèque et Lucain, mais Virgile, et l'on peut se convaincre en lisant toutes ses œuvres que partout où les traces de Virgile se font plus rares, c'est la Rhétorique qui occupe aussitôt le terrain perdu par la poésie. De telle sorte que si la nature de ce travail n'avait pas exigé une minutieuse recherche de toutes les sources grecques ou latines, on eût pu l'envisager presque uniquement comme une étude de la lutte entre l'esprit virgilien et l'esprit rbétorien dans la Thébaïde.
néfaste, on se prend parfois à plaindre le malheureux poète, qui ne s'abandonne pas à son ennemie, comme dans les Silices j qui la combat presque à son insu, sème çà et là de charmantes fleurs, et finit toujours par être débordé. On se plaît à le replacer par la pensée dans un âge meilleur à son talent, et on rêve aux délicates poésies dont la rhétorique nous a privés.
Il aimait la nature, il savait voir et dépeindre les claires eaux, la rosée qui argenté les herbes à Faube, l'ombre des monts de Gampanie que le soir allonge sur les flots.
Il goûtait la vie simple et rustique, mais en même temps il se plaisait aux œuvres d'art, et son style flexible dessinait d'un trait sûr les lignes nobles ou voluptueuses.
Il avait l'âme tendre et il savait les mots touchants qui expriment les douces joies de la famille, l'aimable pudeur des vierges, les jeux candides du premier âge.
Spirituel aussi, et rompu aux finesses de la langue et du rythme, mais faible d'invention et de souffle, il devait fuir les longs ouvrages, et en des Silves moins hâtives, moins hérissées de mythologie et d'érudition, décrire tous les aspects de la vie, humble ou relevée, embellie par la nature et par le génie des arts.
11 eût été sincère, ému et fin. Ses contemporains l'eussent méconnu, mais la postérité l'eût déclaré exquis.
Hélas ! on n'échappe guère à son temps.
Va : le 29 novembre 1904, par le Doyen de la Faculté des Lettres de V Université de Paris, A. CROISET.
Va et permis dUmprimer :
Le Vice-recteur de V Académie de Paris, L. LIARD.