VU
Le tigre qui s*élanee sur sa proie, c'est Mue faim :
Non secus adflavit molles si quando Juvencas Tigridis hyrcanae Jéjunum murmur, et ipse Auditu turbatus ager, timor omnibus ingens Quac placeat, quos ïW^ famés escendat in armos.
(XII. 169 sqq.)
Cette étude, trop brève, montre du moins les caractères esseiitielB du style do Stace : possédant à fond les œuvres de Virgile et les procédés du style virgilien (3), ainsi d'ailleurs
(1) NUard (te« PoèiéB iaiin», I, 277) a déclarô iolntolligible cetto exprès- Hion ; elle ost vague iWldemment (Mon qu'en IranHposantdoux mots selon la coutume de Stace : latus In medlo timor, elle se comprenne asses aisément), mais co vague môme fait sa beauté, en rendant mieux la sensation d'effroi.
{t) 1)0 même encore une lionne irritée contre les chasseurs qui lui enlèvent ses pelitH, puise des forces dans sa colère, qui l'entoure pour ainsi dire :
et a média oatulosciroumsplclt ira
(3) Stace est si plein de Virgile qu'il lui suHlt d'une ressemblance de nom fortuite pour reproduire le dossin exact et plusieurs motH d'un vers de Virgile. Pur exemple, parlant du dévouement de Corœbus, Il écrit :
llaud tuUt armorum praestans animique Corœbus (I, 605).
Or Virgile avait dit :
Non tulit banc speciom (urlata mente Corœbus (En. Il, 407>.
LE STYLE DE LA THésAÎDE SSg
que tous les hommes instruits de son temps (i), il s*est efforcé, non de le dépasser, mais de le suivre pas à pas, semblable en cela à tous les poètes ses , contemporains. D'ailleurs, s'il ne cache pas ses imitations de détail, il s'efforce pourtant de faire sien ce qu'il emprunte : il innove dans son style comme dans ses ornements poétiques ; et ce que j'ai tâché surtout de faire voir, c'est qu'il innove d'après Virgile, dans le sens de Virgile mais avec audace (2), et à la manière des écrivains illustres du I**" siècle, élèves des rhéteurs. Sans recommencer ici la première partie de ce chapitre, rappelons qu'en créant ou en employant des mots nouveaux, il a suivi les habitudes de Virgile (3) ; de même
(1) Baehrens dit avec raison dans son excellente préface aux œuvres de Valérius Flaccus (VIII) : « Quod de Nasone testatur Seneca Rhetor : itaque fecisse illum quod in multis alils versibud Vergllii fecerat, non subripiendi causa sed palam aemulandi, hoc animo ut vellet agnosci », id de toto hoc Imitationis studio dicendum est. Itaque ut Vergilius Ennii et Horatius satirarum scriptor Lucilii vestigiis ita erant Ingressi ut prœclarisslma quaeque corum loca libère sBmularentur eorumque flores délibèrent, sic Vergilii maxime carmina qui poslea poesls epicse exstilerunt cultores Imitabantur ita ut procul habita spoliandi et exscribendi cogita tione iogenua a^mulatione cum eo vellent certare. Nimirum habebant illi in récita tlonibus auditores eos qui, cum ipsi lectione Vergilii essent imbuti diligenti, facile num féliciter necne novo paetae aemulatio illa cessisset dijudicarent. Itaque posterioris aetatis epicos non solum in imaginibus, comparationibus, è7rei(To6éoic, compoHitione, sed etiam in siugulis interdum loculionibus (quanquam de bac quidem re difficillimum est judicium) Vergilium cum libéra aemulatione imitari videmus. »
(2) C'est cette audace sans doute qui Ta fait accuser de fraude dans ses imitations. « Certe (dit Baehrens moins bien inspiré ici qu'ailleurs, ib., VIII) de Statio rectissime ipsius verbis {Ach., I, 60) diclum est eum yulpis instar delevisse pedum vestigia candis. » Mais cet art de Stace ne doit-il pas être loué plutôt que critiqué?
(3) B. Deipser, De P.P. St. Virgilii et Ovidii imilatore, 99-124, montre bien comment Stace a imité Virgile, et asse^ souvent Ovide, dans l*usage des adjectifs, des substantifs et des verbes, soit en eux-mêmes, soit dans leurs rapports entre eux, et il fait remarquer sans peine que notre poète va au-delà de ses modèles à l'ordinaire : ultra quod imitabatur exemplum progressus est Statius » (106). — Lehanneur {op, cit,^ t'2n) avait déjà noté que Stace a fait un sort à tous les mots rares de
%o l'exécution
en faisant passer du neutre à l'actif des verbes sévèrement fixés au neutre, en forgeant des participes passés inconnus avant lui ou en leur donnant un sens différent, enfin en s'eilbrçant d'inventer des expressions et des tournures hors de la banalité du langage ordinaire. Mais sa marque principale, ç*a été de jeter partout des métaphores et de se faire un style tout figuré, comme le dit Quintilien. Kn somme, si on veut le comparer à Virgile dans l'emploi des métaphores, on distinguera aisément qu'il tâche toujours d'enchérir (i) sur son glorieux modèle, et on le montrera de trois manières : l' là où Virgile s'est exprimé simplement et nûment, Stace introduit d'ordinaire une métaphore ; a^ à une métaphore imitée de Virgile il donne souvent une application nouvelle; 3"^ plusieurs métaphores empruntées à Virgile sont parfois réunies et fondues en une seule. Si Virgile dit par exemple : Quis fallere possit amantem ? {En. IV, 296), Stace dira : Nil transit amantes (II, 335) (a).
Le vers de Virgile : . . . per arnica silentia lunae (En. II a55) donne à Stace l'idée de cette expression plus surprenante : anUcior undis Fraxinus (IX, 49^)*
Virgile écrit: longumque bibebat sunorem (En, 1, ^49)» o^* ossibus implicet ignem (En, I, 6G0 ; cf. Ovide, Met. II, 410 •
Virgile. — Nous avons vu aussi quo les métaphores un peu dures de Virgile ont passé chez Slace (c(. En,, V, 169; 7/i., IX, 113, amat ; En., IX, 700; Tk. Vlil, 748 vulneris unda, etc.).
(1) Hosius a fait la même remarque en ce qui concerne les Silves (Neue commmtare zt^r LaLemisck UicMem, N. Jurf. l d. kluss. Altert, 1896, lOi sqq.).
(i) Cf. lin., X, 284 et Th, II, 640; X, 384. De môme, si Virgile emploie déjà une imago, Staco l'amplifie en l'imitant. Au vers de Virgile : Aute nolos Zepliyrumque volant {En, XII, 334), Stuco substitue : Stupuoro rellcta Nubiia (VI, ^7). Au iiou do dire : )am plenis nubilis annis {En., Vil, 53), il dit : tumida jam vlrglnltato (Th., 11, 304). Et dans los scènes onliôros, il s'ellorce très souvent de meltro aubsi plus de vivacité el plus do couleur. Que l'on compare k co point de vue l'attitude de Latinus, et celle d'Adrasto, découvrant tous les doux les gendres qui leur sont dévolus par les oracles (En., VII, SÊ49 8qq.; Th., I, 490 sqq.).
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accepti caluere sub ossibus ignés), Stace osera réunir les trois métaphores en trois mots: bibit ossibus ignem (Ach, I. 3o3) (i). Il complique de même une métaphore de Lucain (Phars, Vil, 766; Th. I, 5i-5q). #
On peut ajouter que nulle part dans Virgile ne se rencontrent d'aussi curieux passages du concret à l'abstrait que dans quelques v«rs de Stace que nous avons cités (et late médius timor(VII, 74^)» ecquos HIr famés escendat in armos(XII, 172).
Toutefois ces imitations et ces hardiesses ne sont pas particulières à Stace : elles sont aussi nombreuses, sinon aussi frappantes, dans Valérius Flaccus et dans Silius Italiens (q) ; elles sont plus fortes encore ou du moins plus
(1) LaDgford Wllson (op. dl., 27-28), a bien présenté les deux dernières manières. Je citerai ses paroles d'autant qu'il assure avoir relevé en manuscrit toutes les métaphores de Stace (p. 8, note 1) :
« A Study of ail the metaphorical expressions of our poet and their relation to Virj?il and Ovid (remarquons que Stace a beaucoup moins imité Ovide que Virgile, et que là même où, au dire de Deipser (op. cit., 124) Stace a suivi autant Ovide que Virgile, Deipser cite moitié moins d'imitations du premier que du second) furnishés good ground for the conclusion that Statius consciously imitated the old mastcrs. and drew from them to a large extent the metaphors which he employed. For the most part however he was not content merely to reproduce the thought of earlicr writers without change, but either gives to the old metaphor a oew application, or combines wilh it another or even two other metaphors. Of the former melhod we bave a good example in passages given above. Lucretius, Virgil and Ovid use remigium with référence to wings; but Statius bas a trope that is practically new as well as very expressive when the ridder is said to assiist bis swimming horso pedum remigio. — The latter method is illustrated by the case of bibere already mentioned. Hère are three distinct metaphors in as many words bibtt ossibus ignem^ ail of which are found in Vergil, though not in this combination.
And as the genius of the poet in evëry literature and in ail time consists not so much in the création of new forms as in the invention of new and beautiful combination of old ones, Statius cannot be regarded as a mère slavish copyist of bis predecessors in the sphère of the metaphors, but has left bis own impress on ail that he has touched ».
Par malheur cette empreinte n'est pas assez profonde.
(2) Cf. H. Gebbing, De C. Valerii Flacci Tropis et figuris, Marburg, 1878, et J. Francke, De Tib. Silii Italici Punicorum tropis, 1889.
34^ L^EXéCUTION
neuves dans Lueain, et elles paraissent plus multipliées dans Sénèque (i). Il faut donc convenir que si Stace a fort bien usé en général de la langue poétique latine, si même il a i^contré parfois des tournures très énergiques et neuves, cependant son style ne présente pas dans Tensemble cette originalité vigoureuse qui fait les grands écrivains et surtout les grands poètes épiques. C'est le style d'un bel esprit, bien doué, souple et savant, apte à prendre, ou plutôt à imiter tous les tons, mais n'ayant pas en somme de ton personnel. Ne pouvait-il pas cependant en avoir un, et pourquoi en paralt-il manquer d'ordinaire ? C'est ce que nous rechercherons dans notre conclusion.
(1) Il est remarquable que dans aucune des scènes assez nombreuses, des Images et des sentences que Stace a Imitées des tragédies de Sénëqoe, on ne relève une métaphore nouvelle. On a vu même que quelques figur^^s hardies Uonga mors pour caecitas, par exemple) lui ont été Inspirées par les œuvres en prose de Sénèque le Père; et l'on peut, par suite, conjecturer que d'autres, dont le modèle nous est inconnu, lui sont venues d'oeuvres de rhétorique perdues. On ne voit donc dans le style de Stace rien qui le distingue nettement de ses contemporains.