‹ Étude sur la théodicée de LeibnizChapitre 1 sur 11 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Leibniz est le plus vaste génie qui ait étonné le monde depuis Aristote. Il a parcouru toutes les sphères des connaissances humaines et a laissé partout des traces profondes et ineffaçables. A ce titre, il appartient à rhumanité tout entière; mais il appartient aussi à la France par la langue qu'il a parlée de préférence à toute autre, comme par le caractère de son esprit et Técole philosophique à laquelle il se rattache, si Ton peut dire que Leibniz soit d'une école.

Il a porté dans tous les domaines cet esprit universel et généralisaleur, singulièrement ouvert à toutes les idées et merveilleusement propre à les rendre fécondes et populaires, qui fait l'originalité du génie français plutôt que du génie germanique. Jurisprudence, histoire, mathématiques, sciences naturelles, philologie et politique, métaphysique et théologie, il a tout embrassé, et grâce à l'admirable souplesse de son esprit, il a excellé partout.

L'éclectisme est le trait essentiel de son caractère comme de son génie. Ennemi de tous les extrêmes et

de tous les excès, il n'épouse aucune secte, mais il les domine toutes pour les juger. — En politique, il veut la fusion de tous les partis et Téquilibre de tous les pouvoirs ; il défend également les droits de Tempereur et ceux des princes ; il exhorte tous les peuples de l'Europe à s'unir pour former une sorte de confédération chrélienne et travailler en commun au triomphe de la civilisation et au maintien de la paix. — En religion, il aspire à une Eglise universelle où viennent se rencontrer toutes les Eglises particulières, et il travaille avec ardeur à la réunion des luthériens et des réformés comme à celle des catholiques et des prolestants. — En histoire, il met en lumière cette belle loi du développement et du progrès déjà signalée par saint Augustin, par Bacon et par Pascal; il la retrouve dans la production des idées comme dans l'enchaînement des faits, et par là il inaugure deux sciences nouvelles : l'histoire de la philosophie et la philosophie de l'histoire. — En philosophie, il cherche un système qui réconcilie toutes les écoles, résume toutes les vérités éparses dans les doctrines antérieures, découvre des vérités nouvelles, et devienne ainsi la philosophie universelle et impérissable : perennis quœdam philosophia.

Enfin, pour faciliter ces conquêtes pacifiques de la civilisation et de la science, pour rendre plus actif et plus rapide ce mutuel échange de pensées, de pro^grès et de découvertes, pour réaliser cette harmonieuse unité qui est le but vers lequel marche le genre humain, Leibniz rêve une langue universelle, conçue sur le modèle du langage algébrique et des-

linée à faire tomber toutes les barrières qui séparent encore les peuples.

Ainsi, par le caractère de son esprit et de son œuvre, Leibniz est un homme de notre temps et un Français, et il appartenait à notre siècle comme à la France de s'éprendre d'admiration pour son génie et de ressusciter sa gloire quelque temps oubliée.

La fortune de Leibniz, en eflfet, comme celle de tous les grands noms, a été fort diverse. On a toujours admiré en lui le mathématicien et le savant, mais sa gloire de philosophe a été souvent méconnue. Après un premier éclat que jeta sa philosophie dans l'école de Wolflf et de Lessing, ses écrits de métaphysique furent abandonnés en Allemagne et demeurèrent longtemps inconnus en France. Le nom de Leibniz ne rappelait plus qu'une immense fécondité et des hypothèses hasardeuses. Mais le jour de la justice s'est levé après les jours de l'oubli. Déjà, au commencement de ce siècle, Maine de Biran, et, sur ses pas, M. Cousin, avaient consacré à Leibniz leurs pages les plus éloquentes et les plus profondes. Mais c'est depuis quelques années qu'en Allemagne et en France, Leibniz est devenu l'objet d'une faveur toute particulière. Quelques érudits, grands amateurs d'autographes, ont curieusement interrogé les manuscrits conservés à Hanovre, visitant tous les tiroirs, fouillant dans tous les recueils et ne laissant rien échapper qui pût avoir quelque valeur ou quelque intérêt; ils ont ainsi publié une quantité de fragments, de lettres et d'opuscules inédits de Leibniz qui ont jeté une nouvelle lumière sur les points demeurés obscurs de

son système et révélé le développement progressif de sa pensée comme l'harmonieuse unité de son œuvre (1). Les écrits sur la vie et la philosophie de Leibniz se sont aussi fort multipliés en ces derniers temps (2), et la France, à cet égard, n'a pas voulu demeurer en arrière de l'Allemagne. Non-seulement c'est un Français, M. Foucher de Careil, qui a pris l'initiative de l'édition des œuvres complètes de Leibniz (3), le plus beau monument que l'on puisse élever à sa gloire; mais l'Académie des Sciences morales et politiques a mis au concours l'appréciation de la philosophie de Leibniz, et au lieu d'un mémoire, elle en a eu deux à couronner (4).

Cette moisson si riche de documents et de travaux de toute sorte, qui rend en un sens notre tâche plus facile, la rend aussi plus difficile et plus délicate; car on a voulu tout voir dans Leibniz, et il est parfois malaisé de ne pas s'égarer et se perdre au milieu des

(1) Nous citerons^ à côté de MM. Guhraner^ de Rommel, Feder, etc.^ les publications suivantes que nous avons dû consulter pour notre travail : Grotefend, Briefwechsel zwischen Leibniz, Amauld, etc.; Foucher de Careil^ Réfutation inédite de Spinoza par Leibniz, 1854 ; Lettres et opuscules inédits de Leibniz, 1854 ; Nouvelles Lettres et opuscules inédits de Leibniz, 1857 ; Leibniz, Descartes et Spinoza, 1869*

(2) Nous citerons seulement ceux de ces ouvrages que nous avons pu consulter : les études de Maine de Biran^ de MM. Cousin et Saisset et quelques ouvrages spéciaux :

Ludwig Feuerbach, Darstellung, Entwicklung und Kntik der Leib^ niz'schen Philosophie.

Erdmann^ Leibniz und der Idealismus vor Kant. K. Fischer, Leibniz und seine Schule, H. Ritter, Geschichte der Philosophie, vol. XII. Gh. Secrétan, La philosophie de Leibniz, 1840.

(3) Les quatre premiers volumes ont déjà paru chez Firmin Didot.

(4) M. Nourrisson a publié son mémoire sous ce titre : La Philosophie de Leibniz. 1860. M. Foucher de Gareil fera du sien l'Introduction aux Œuvres philosophiques de Leibniz.

appréciations infiniment diverses dont sa philosophie a été l'objet. Il semble qu'à force de vouloir découvrir des Leibniz entièrement nouveaux^ on ait perdu de vue le Leibniz véritable.

Aussi n'est-ce pas une œuvre d'érudition que nous prétendons entreprendre ici; nous ne voulons pas non plus embrasser dans notre étude la phijosophie tout entière de Leibniz. Nous étudierons seulement la Théodicée, nous attachant d'abord à la bien comprendre pour en discuter ensuite les résultats et nous demander enfin s'il n'est pas possible de trouver aux redoutables problèmes qu'elle pose des solutions plus satisfaisantes et à l'optimisme qu'elle prétend établir un plus solide fondement.

Mais la Théodicée est l'œuvre des dernières années de Leibniz; elle est comme le couronnement du vaste et majestueux édifice lentement élevé par son génie ; c'est le terme où aboutissent l'histoire tout entière de son développement philosophique et le progrès harmonieux de sa pensée. Détacher la Théodicée de l'ensemble dont elle fait partie, l'envisager toute seule et sans tenir compte du système général qu'elle suppose et qu'elle confirme tour à tour, ce serait s'exposer à ne pas la comprendre et méconnaître le lien profond qui ramène à une grande et forte unité les diverses parties du leibnizianisme.

Leibniz, en effet, est l'un des esprits les plus systématiques qui furent jamais ; mais par un singulier contraste, si personne ne fut plus systématique dans ses pensées, personne ne le fut moins dans ses écrits. Amoureux de Tordre et de l'unité, passionné pour la

géométrie et les mathématiques , il aimait à remonter en toutes choses aux premiers principes , et cherchait à former de toutes les sciences un vaste et harmonieux ensemble et comme un organisme vi* vaut. El cependant, il n a laissé aucun ouvrage de quelque étendue où son système se déploie dans la rigueur de ses principes et de ses conséquences ; au lieu de celte œuvre systématique et complète à laquelle nous devions nous attendre , ce sont de courts écrits et des fragments détachés; des traits épars, jetés sans ordre dans une volumineuse correspondance, dans des articles de journaux, dans des opuscules de toute sorte dont les plus insignifiants en apparence ne sont pas les moins précieux ; quelques pages inaperçues jettent souvent une lumière nouvelle sur tout* le système ; une phrase écrite en passant, un mot qui se cache dans le post-scriptum d'une lettre, révèlent quelquefois le secret qu'un traité en forme ne nous avait pas dit. L'esprit de Leibniz était trop universel, trop vif et trop mobile pour s'astreindre à une exposition rigoureuse et didactique; sa Théodicée même et ses Nouveaux Essais ne sont pas des livres; il est polygraphe, érudit, journaliste même, avant d'être philosophe et métaphysicien. Mais une profonde unité se révèle sous la prodigieuse diversité de ses écrits; c'est toujours le même esprit qui circule partout comme une sève abondante et féconde ; c'est la même méthode et la même métaphysique que l'on retrouve sans cesse à travers l'infinie variété de leurs applications. En un mot, c'est Leibniz tout entier qui se découvre partout mais qui ne s'épuise nulle part ;

sa philosophie est une, cohérente et complète, quoique l'exposition en soit fragmentaire et multiple. Tout est lié dans le système de Leibniz comme dans son univers, tout s'y correspond suivant les lois d'une merveilleuse harmonie, tout s'y développe avec une admirable unité ; chaque partie de son système le réfléchit tout entier comme chacune de ses monades réfléchit tout l'univers.

Aussi faut-il connaître le système de Leibniz tout entier pour comprendre l'une de ses parties, comme pour comprendre une seule monade il faut connaître toutes les autres. Avant d'entreprendre l'étude de la Théodicée, il faut donc déterminer avec soin les principes généraux de métaphysique qui lui servent en quelque sorte de point de départ et de point d'appui. Privés de ce fil conducteur, nous courrions grand risque de nous égarer dans le labyrinthe des questions secondaires et de nous méprendre sur le sens et la portée véritable du livre que nous voulons étudier.

Ainsi, esquisser d'abord les traits généraux du système de Leibniz ; étudier ensuite la Théodicée ellemême ; en discuter enfin les doctrines, et rechercher quels sont les fondements d'un optimisme véritable : tels seront à la fois l'objet et la division de ce travail.

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