ESQUISSE DU SYSTÈME MÉTAPHYSIQUE DE LEIBNIZ
La nolion primitive, qui est pour Leibniz le point de départ de la philosophie, est la notion de substance, et la notion de substance est pour lui celle de la force. Leibniz sera donc tout entier dans sa métaphysique, et sa métaphysique, à son tour, se résumera dans la monadologiey ou théorie de la force.
Au principe cartésien de la passivité des substances qui avait produit le mysticisme de Malebranche et le panthéisme de Spinoza, Leibniz oppose un principe directement contraire : toute substance est une force capable d'action. « La force active ou agissante, dit-il, n'est pas la puissance nue de Técole; il ne faut pas l'entendre, en effet, ainsi que les scolastiques, comme une simple faculté ou possibilité d'agir, qui pour être effectuée ou réduite à Pacte aurait besoin d'une excitation venue du dehors et comme d'un stimulus étranger. La véritable force active renferme l'action
en elle-même; elle est eniéUchiej pouvoir moyen entre la simple faculté d'agir et l'acte déterminé ou efiectué; elle contient et enveloppe Tefifort; elle se détermine d'elle-même à l'action et n*a pas besoin d'y être aidée, mais seulement de n'être pas empêchée. L'exemple d'un poids qui tend la corde à laquelle il est suspendu, ou celui d'un arc tendu peut éclaircir cette notion » (1).
La force est le fond essentiel et permanent de toutes les substances, c'est un principe immatériel qui explique le monde des corps comme celui des âmes; c'est une puissance inlérieure et spontanée qui est à elle-même son propre principe d'action. Mais ce n'est pas la substance unique et universelle de Spinoza ; il y a autant de forces qu'il y a d'êtres particuliers : une pluralité infinie de forces et de substances, voilà la substance et voilà la force ; des unités diverses et analogues qui s'appellent monades^ voilà l'unité. Ces monades, substances simples et irréductibles, sont les éléments primitifs des choses, les unités véritables qui font la réalité de tout ce qui est composé et multiple. Ce sont les vrais atomes de la nature; mais ce ne sont pas des atomes matériels, car tout ce qui est matériel ou étendu est divisible à l'infini, et ne saurait constituer une véritable unité ; ce ne sont pas non plus des points mathématiques, extrémités idéales des lignes, qui sont indivisibles sans doute, mais qui n'ont rien de réel et se réduisent à une pure abstraction de l'esprit. — Ce sont des
(1) De prima philosophisB emendatione, Erdm., p. 192.
atomes, mais des atomes spirituels; ce sont des points, mais des points métaphysiques j les seuls qui soient à la fois réels et exacts; ce sont des entéléchies (1), des formes substantielles, des individus primitifs et absolus. L'idée de la monade, voilà ce qui fait l'originalité de la métaphysique de Leibniz ; c'est par elle que sa philosophie se distingue de tous les systèmes antérieurs, qu'elle redresse et qu'elle corrige en les conciliant tous ensemble dans une synthèse féconde et puissante. — Leibniz retient du cartésianisme le principe de la pluralité des substances, mais il substitue l'identité essentielle des monades au dualisme de la pensée et de l'étendue; par là, il comble l'abîme creusé par Descartes entre la matière et l'esprit et ramène la philosophie à l'unité d'un principe universel qui explique le monde des corps comme le monde des âmes. — Il affirme avec Spinoza l'identité fondamentale des substances, mais il renverse le fondement même du spinozisme en proclamant, au lieu d'une substance unique et universelle, un nombre infini de monades substantielles et distinctes (2). — En admettant une pluralité de substances identiques,
(1) « Car elles ont en elles une certaine perfection (Ij^ouai Tb èv- TeXéç). » Monad., § 18. Erdm., p. 706.
(2) « C'est justement par les monades, écrit Leibniz à Bourgaet, que le spinozisme est détruit. Spinoza aurait raison s'il n'y avait pas de monades, et alors tout, hors de Dieu, serait passager et s'évanouirait en simples accidents et modifications. » (Erdm., p. 720.) La polémique contre Spinoza occupe une grande place dans les travaux de Leibniz. M. Foucher de Gareil qui, le premier, a publié la Réfutation inédite de Spinoza par Leibniz, vient de retrouver et de publier des notes de Leibniz sur V Ethique et sur des lettres de Spinoza^ qui montrent jusqu'à quel point l'auteur de la Monadologie s'était occupé du spinozisme et avait pris à tâche de le combattre. (Leibniz y Descartes et Spinoza. Paris, 1863.)
Leibniz donne raison anx atomistes; mais il se sépare d'eux et il les corrige en transformant les atomes matériels en monades spirituelles, et les formes accidentelles imposées du dehors aux atomes par une sorte de hasard, en formes primitives, attributs constitutifs des monades elles-mêmes. — Leibniz réhabilite ainsi les formes substantielles et parle la langue. des scolastiques; mais il les dépasse tout en les imitant : il prétend mettre fin à la célèbre querelle qui avait divisé tout le moyen âge et réconcilier le nominalisme avec le réalisme, en donnant raison à l'un et à l'autre; la monade, en effet, est à la fois une idée universelle et un être particulier, un genre et un individu ; c'est l'individu élevé à la dignité de genre et qui en a tous les caractères ; c'est l'individu primitif, éternel, absolu. — De même, Leibniz pense mettre d'accord Aristote et Platon ; les monades, comme les idées platoniciennes, sont des réalités éternelles et invisibles, des types primitifs et impérissables qui ne peuvent ni commencer ni finir par les voies naturelles; comme les entéléchies d'Aristote, ce sont des forces individuelles et distinctes, principes de la vie et du mouvement dans la nature.
C'est ainsi que Leibniz résume et concentre dans une notion unique les éléments épars des philosophies antérieures; c'est ainsi qu'il efface toutes les dualités, et réconcilie ensemble Platon et Aristote, Démocrite et les scolastiques. Descartes et Spinoza. Il se montre à la fois éclectique et créateur ; son idée de la monade est tout ensemble un résultat de la critique et une intuition de génie.
La théorie tout entière des monades découle de ridée de la force avec la rigueur lumineuse d'une démonstration géométrique. Parce qu'elles sont absolument simples, les monades ne peuvent ni commencer ni finir par les voies naturelles de la composition et de la dissolution. Elles sont toutes contemporaines, elles ont commencé avec l'univers et ne finiront qu'avec lui. Leur nombre demeure toujours le même ; la quantité de l'être ou de la force est constante dans le monde, et ne peut ni s'accroître ni s'amoindrir. C'est encore en vertu de leur simplicité absolue que les monades ne peuvent subir aucune influence étrangère ; car toute action exercée sur la monade d'une manière extérieure et mécanique supposerait en elle un déplacement de parties, et la monade n'a point de parties ; elle demeure donc absolument indépendante et solitaire. Comme le dit Leibniz dans sa langue expressive et pittoresque : « Les monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose puisse entrer ou sortir » (1).
Des substances simples et absolument destituées de parties, identiques d'ailleurs de nature et d'essence, ne peuvent se distinguer entre elles que par leur activité interne. C'est donc comme force active et agissante que chaque monade diffère de toutes les autres et qu'elle diffère d'elle-même à chaque moment de sa durée, car toute activité implique le changement et la différence. De même qu'on ne saurait trouver deux feuilles d'arbre exactement sem-
(1) Monad., § 7. Erdm., p. 705.
blables^ il ne saurait y avoir deux monades absolumont idoiitiques. Chacune a une activité distincte, une série particulière de modifications dont elle est tout ensemble le principe et le théâtre, et qui la fait être uu individu déterminé. — C'est donc l'idée de la force active qui joue, dans le système de Leibniz, le rôle du fameux principe dHndividuaHon. Ce qui détermine l'individu, c'est l'individu lui-même, c'est la force qui le constitue, c'est l'activité qui lui appartient. L'individu ne reçoit pas soa caractère individuel — ce que les scolastiques appelaient la forme — d'une puissance extérieure et étrangère; il n'a besoin que de lui-même pour se réaliser ; son individualité est éternelle et primitive^ elle est, dès l'origine, distincte de toute autre et le sera jusqu'à la fin ; l'individu ne dei>ieiiU pas, il eU.
L'activité de la monade, qui constitue son individualité, suppose, avons-nous dit, un changement continuel.. « La simplicité de la substance n'empêche point la multiplicité des Doodifications... comme dans un centre, ou point,, tout simple qu'il est,, se trouvent une infinité d'angles formés par les lignes qui y concourant » (1).
(c L'état passager qui enveloppe et représente une multitude dans Vunité Qn dans la substance simple n'est autre chose que ce qu'on appelle la perception... L'action du principe interne qui fait le changement ou le passage d'une perception à une autre peut être appelée appétition^y (2).
(1) Principes de la nature et de la grâce, § 2. Erdm., p. 714.
(2) Monad.y §§ 14 et 15. Erdm., p. 706. « Perceptio nihil aliud quam
Voilà dottc tes monades douées de deux qualités essentielles aux esprits, et Leibniz paraît concevoir toutes les substances d'après Fanalogie de Tâme humaine (4). — Mais qu'est-ce que la perception pour vtne monade privée de la conscience d'elle-même et impénétrable à totrte influence extérieure ? Il fau« qu'il y ait un eei?tain ordre entre les monades pour qu'il y ait un univers; chaque monade occupe dans cet ordre une place déterminée qui implique cet ordre tout entier,, et par cela même le représente. C'est cette représentation de l'ordre universel dans chaque monade qui constitue la perception. Chaque monade se développe d'une manière isolée et indépendante, mais il y a entre ces développements divers une correspondance primitive, infaillible et parfaite; chacun d'eux est calculé pour s'accorder avec tous les autres; chaque état d'une monade est déterminé par l'état de toutes et le détermine à son tour ; c'est en ce sens que chaque monade, par ce qui est en elle, représente ce qui est au dehors, et peut être appelée un miroir où vient se réfléchir tout l'univers. La monade inintelligente ne peut contempler Timage qu'elle porte en elle-même ; l'homme doué de conscience et de raison en aperçoit quelques traits; mais Dieu seul la contemple d'une manière claire et distincte : pour son regard infini, chaque monade est l'ûtoîvefs tout
multoram in uno ezpressio. » Ep, V ad R, P, des Bosses.) « Oianis entelechia prima habet variationem internam secandum quam etiam variantnr actiones extemœ. Sed perceptio nihil aliad est- quam illa ipsa reprœsentatio variationis externs in interna. » (De anima brutorum. Erdm., p. 464.)
(1) C'est là ce que M. Ritter s^pelle la théosopfUe de Leibniz. (Vo^ Ritter, Gesch. der PhiL, yol. XU, 1. vn, c. 2.)
entier représenté d*un certain point de vue, et apergu sous un angle déterminé. A défaut de la monade, cette représentation intérieure de la vaste scène du monde a Dieu lui-même pour spectateur.
Gomme l'œil d'un Cuvier verrait dans un seul membre le corps tout entier de l'animal, comme un savant botaniste, avec une fleur ou un fruit, pourrait reconstruire toute la plante, ainsi, avec une seule monade, nous pourrions construire ou apercevoir l'univers tout entier; tant est merveilleuse la correspondance de chaque partie avec l'ensemble, tant la connexion est profonde entre chaque monade et toutes les autres. Cette connexion et cette correspondance constituent la perception.
L'activité des monades est donc une activité représentative ; elles représentent toutes le même univers, mais chacune d'un point de vue différent; elles sont toutes des images concentrées du monde, mais chacune perçoit cette image avec un degré différent de clarté. Ce sont ces degrés infiniment divers, et que des différences imperceptibles séparent, qui établissent entre les monades une hiérarchie infinie. Comme les perceptions de chaque .monade forment une chaîne ininterrompue, les monades, à leur tour, forment une série continue et progressive ; mais, tandis que dans la série des perceptions chacune est le produit de celle qui précède et produit à son tour celle qui la suit, dans la chaîne des monades les anneaux se suivent mais ne s'engendrent pas les uns les autres ; chacun d'eux est un individu primitif et indépendant. Au plus bas degré de l'échelle, c'est la
monade pure ou nue, dont les perceptions confuses et obscures ne sont accompagnées ni de conscience ni de mémoire, et ressemblent à ce sentiment vague et indécis que nous conservons de nous-mêmes dans l'état d'évanouissement ou de sommeil. Quand la perception est plus claire et que la conscience et la mémoire viennent s'y joindre, la monade est une âme. Lorsque enfin, — et c'est le sommet de l'échelle, — la perception est tout à fait claire et distincte, lorsqu'à la conscience et à la mémoire vient s'ajouter la raison, la monade est un esprit. Seuls les esprits sont les miroirs de Dieu même ; les autres monades ne réfléchissent que l'univers.
La monade est une force spirituelle et active, mais c'est une force limitée. Plusieurs activités infinies ayant le même but et le même objet, se confondraient en une activité unique et universelle, et au lieu d'avoir un nombre indéfini de monades, nous aurions la substance absolue de Spinoza. Il n'y a que des activités limitées qui puissent être individuelles et distinctes ; il faut donc que les monades aient en elles un principe qui leur serve de limite, pour qu'elles soient des monades. Cette limitation originelle de la force active, Leibniz l'appelle la matière ; c'est le principe passif de la monade. Ce principe de passivité est aussi essentiel à la monade que le principe actif lui-même, et tous les deux sont nécessaires l'un à l'autre pour former une entéléchie. Le principe passif, que Leibniz appelle la matière premier e^ est un principe incorporel qui échappe, comme la force, à rimagination et aux sens, et que la raison seule peut
Goacevoir. C'est la forco de résistADce ou d^impénétrabilité que ]Leiboiz appelle iffUùypie {^), et en vertu de laquelle les monades au lieu de se. pénétrer et de se confondre, subsistent séparément tes unes à côté des autres. Mais cette force, en se dévi^q^pant, donne naissance à la piatièr/9 étendue et corporelle , que Lejl^iz appelle matière seconde ; l'étendue, sel(Hi Leib^* niz, n'est qu'une diffusion de Tantitypie (â). L'étendue est la résistance continuée {c(mtinu(U%o remten^) comme la ligne est le développement du point ma-r thématique (fluxus puneti) (3). Les corps, ou matière seconde, sont engendrés par la matière première comme les solides, en géométrie, sont engendrés par l'évolution des lignes et des pians. Ce principe de résistance est une force partout répandue et toujours agissante. (1 y a donc partout des corps, du mouvement et de la vie; il n'y a dans l'univers aucune place pour le vide, pour l'inertie et le repos.
Ainsi, le monde des monades enfante le monde des corps, et les corps forment une série progressive et continue qui correspond à la hiérarchie des monades.
(i) cf In hac ipsa vi passiva resistendi materiae primae notionem collojçû.î? (flje ipsa natura, etc., § U. Erdm,, p. ^57.) <^ ]>fateria est quo^ consistit in antitypia, seu quod pénétrant! resistit. » (Ep, III, ad Bterling. Er4m., p. 678.)
(2) « L'étendue suppose quelque qualité^ quelque attribut^ quelque nature dans ce sujet qui s'étende, se répande avec le sujet, se continue. L'étendue est la diffusion de cette qualité ou nati^re; p^r ex^mple, dans le lait, il y a une étendue ou diffusion de la blancheur; dans le diamant, une étendue ou diffusion de la dureté ; dans le corps en général, une étendue pu diffusion de l'antitypie ou de la matérialité. » {Exofnen des principes du P. Malebranche. Erdm., p. 692.)
(3) Epist. VIII ad fl. P. des Bosses. Erdm., p. 442. Cf. Epist II, p. 436. « Materia prima non in extensione sed in extensionis exigent|a consistit. »
L'organisme se perfectionne à mesure que la monade à laquelle il appartient devient plus parfaite ; la vie animale s'ajoute à la vie végétative en même temps que la conscience s'ajoute à la perception et que Tappétit devient la volonté. Les corps inorganiques sont de simples agrégats de monades juxtaposées, sans lien réel qui leur donne une véritable unité ; composés de monades vivantes sans être vivants euxmêmes, ils sont semblables à un étang poissonneus: : les poissons vivent, Tétang ne vit pas. Les corps organisés, au contraire, se composent d'un certain nombre d'entéléchies étroitement groupées autour d'une monade centrale qui en est l'âme et y maintient une permanente unité.
Il n'y a point d'êtres purement spirituels comme il n'y en a point de purement matériels. Tous les êtres sont un composé d'âme et de corps; l'âme se développe suivant 'les lois des causes finales, et le corps obéit aux lois mécaniques des causes efficientes et des mouvements ; mais il y a correspondance et harmonie entre ces deux ordres de lois, l'âme est la cause finale du corps, et le règne des causes efficientes est subordonné à celui des causes finales (1).
Les corps sont des machines vivantes, dont la moindre partie est une machine à son tour ; chaque membre d'un animal est un animal lui-même et renferme tout un monde d'êtres vivants qui en renferment d'autres à leur tour, et ainsi jusqu'à l'infini (2).
(1) « Ita fit ut efficientes causse pendeant a finalibus^ et splritualia sint natura priora materialibus. » {Epist II ad Bierling. Erdm.^ p. 678.)
(2) « Chaque partie de la matière peut être conçue comme un jardin
Les corps se transforment sans cesse; c'est un flux continuel de monades secondaires se succédant sans relâche autour de la monade, dominante ou centrale; mais cette monade demeure toujours la même à travers ces transformations successives. A la série continue des perceptions ou des modifications de l'âme, correspond la série continue des métamorphoses et des évolutions du corps; mais au sein de cette double mobilité, un double principe demeure identique et immuable; c'est toujours la même âme et c'est toujours le même corps. La naissance et la mort ne sont que des phases diverses d'un développement progressif; l'individu préexiste à Tune et èurvit à l'autre dans la double identité de son âme et de son corps.
Il n'y a de réel que les monades et leur développement. Il n'y a pas deux sortes de substances, il n'y en a qu'une : la force se limitant elle-même. Dieu seul est une force absolue, une activité pure sans mélange de passivité, un pur esprit sans contact avec la matière. Les monades sont des forces actives et limitées, des âmes et des corps ; le développement de leur force active produit la série continue des perceptions; le développement de leur principe de passivité est une limitation de leur puissance représentative et enfante les phénomènes corporels en même temps que les perceptions confuses. Pour Leibniz, en eflFet, être limité et être passif, être
plein de plantes «t comme un étang plein de poissons. Mais chaqae rameau de la plante^ chaque membre de l'animal^ chaque goutte de ses humeurs est encore un tel jardin ou un tel étang. » {Monad., § 67. Erdm., p. 710.)
corporel et avoir des perce j)lions confuses, sont des expressions synonymes. Dieu, qui est seul une activité sans limite et une substance purement immatérielle, est aussi le seul qui ait des perceptions absolument claires et distinctes. Toutes les monades ont des perceptions confuses ; aussi ont-elles toutes quelque chose de limité, de passif et de matériel. Elles sont actives dans la mesure où leurs perceptions sont distinctes, et passives dans la mesure où leurs perceptions sont confuses; cette passivité et ces perceptions confuses donnent naissance à la matière (1). La matière n'est donc qu'une limitation et un rapport; ce n'est pas une substance indépendante et distincte, c'est un phénomène naturel et nécessaire résultant de l'évolution des monades spirituelles et finies (2). La matière, c'est en quelque sorte l'esprit se limitant lui-même; les corps, ce sont les monades se donnant de mutuelles limites pour se distinguer entre elles. « Chaque âme, dit Leibniz, connaît tout, mais confusément. » — « Toutes les monades vont confusément à l'infini, au tout; mais elles sont limitées et distinguées par les degrés des perceptions distinctes » (3). Ces limitations, ces différences, ces
(1) (( On attribue l'action à la monade autanit qu'elle a des perceptions distinctes, et la passion autant qu'elle en a de confuses. » {Monad., § 49. Erdra., p. 709.) « Leurs passions sont dans les perceptions confuses. C'est ce qui enveloppe la matière.» (Lettre à Montmort. Erdm., p. 225.)
(2) « Vous jugez fort bien que mes monades ne sont pas des atomes de matière, mais des substances simples douées de force dont les corps ne sont que les phénomènes.» {Lettre à Baur guet, Er dm., p. 719.) «Massa est phaenomenon reale. » — « Massa seu phaenomenon ex monadibus resul- Uns.» (Epist, XII et XI ad R. P. des Bosses. Erdm., p. 457 et 466.)
(3) Principes de la nature et de la grâce, § 13. Erdm., p. 717.
proportions diverses de perceptions distinctes et de perceptions confuses, voilà la matière que Leibniz appelle quelque part oc le mélange des effets de riQfij:ii. »
L'univers est donc un ensemble de forces vivantes et spirituelles, déployant leurs activités finies par un principe intérieur et indépendant. C'est une immense hiérarchie de substances analogues, et cette analogie parfaite au sein d'une variété infinie constitue l'harmonie universelle. Si les monades n'étaient pas limitées, si elles n'avaient rien de corporel, elles ne pourraient se distinguer entre elles , ei former cette hiérarchie continue, condition de l'ordre et de l'harmonie. La matière est donc à la fois ce qui sépare les monades et ce qui les unit, le fondement de leur individualité distincte et tout ensemble la condition de leur correspondance et de leur accord ; sans la matière, point de variété et point d'ordre, c'est-àdire point d'harmonie. « S'il n'y avait que des esprits, ils seraient sans la liaison nécessaire, sans l'ordre des temps et des lieux. Cet ordre demande la matière, le mouvement et ses lois » (1). « Les créatures affranchies de la matière seraient détachées en même temps de la liaison universelle et comme les déserteurs de l'ordre général» (2).
Or, la matière, à son tour, n'est autre chose que la limitation de la force représentative, et se confond avec les perceptions confuses que Leibniz appelle aussi perceptions insensibles. Ce sont donc les per-
(1) Théod,, lî, § 120. Erdm., p. 537.
(2) Considérations sur h principe de vie* Erdm., p. 432.
oeptious iiïs^Qsibles qui sont, en définitive, le lien de toutes €hoses et la raison secrète de l'harmonie. Ce sont elles, en efifet, qui distinguent les monades eiotre elles et marquent les degrés de leur hiérardiie en les séparant par des différences imperceptibles. Toutes tes monades représenteQt le même univers, c'est-à-dire l'infiai; si leurs perceptions étaient toutes également distinctes^ il n'y aurait plus de différence d'une monade à une autre; ia proportion infiniment dîv^erse de p^ceplions confuses qui vient se mêler aux perceptions distinctes peut seule établir les degrés iafiniment divers de l'édielle des êtres (1). — C'est aussi grâce aux perceptions insensibles qu'il règne entre Ids monades une correspondance infaillible, car ce sont elles qui représentent dans le développement interne de chaque monade le développement de toutes les autres , et rattachent ainsi le progrès individuel de chaque être à l'ordre et au plan universels, Aussi Leibniz art^il pu dire : « Les petites perceptions sont de plus grande efficace qu'on ne pense..., en conséquence de ces petites perceptions, le présent est plein de l'avenir et chargé du passé ) tout est conspirant ((TtS|xiuvoia icàvra), comme disait Hippocrate, et dans la moindre des substances, des yeux aussi perçants que ceux de Dieu , pourraient lire toute la suite des choses de Tunivers. » — « C'est aussi par les perceptions insensibles que j'explique
(1) « Ce n'est pas dans l'objet, mais dans, la modification de la connaissance de l'objet que les monades sont bornées... Elles sont limitées et distingaées par les degrés des perceptions distinctes.» (Monad,^ § 60. Erdm., p. 710.)
cette admirable harmonie préétablie de Tàme et du corps et même de toutes les monades ou siibstances simples » (1).
Ainsi, tout est lié, tout se correspond «t tout s'enchaine ; le présent est gros de Tavenir et a sa raison d'être dans le passé ; chaque état d'une monade implique tous ses états antérieurs et tous ses états futurs, comme aussi tous les états correspondants de toutes les monades, et la série tout entière des transformations de chacune ; chaque monade, dans chacune de ses modifications, représente et concentre en elle l'univers tout entier avec tout son passé et tout son avenir.
L'harmonie universelle est donc une loi constitutive des choses, une conséquence naturelle et nécessaire de la nature même des monades. Non-seulement la double loi de l'analogie et de la continuité la suppose, mais elle est déjà contenue dans le seul fait de la perception. Qu'est-ce, en effet, que la perception ? Une force représentative en vertu de laquelle tout ce qui est en dehors de la monade vient se peindre au dedans. Pour que le développement inté* rieur de chaque substance reproduise ainsi le développement de toutes les autres, il faut qu'il existe entre ces développements divers une correspondance infaillible et un parfait accord. C'est ce que dit Leibniz lui-même : <c Cette liaison ou cet accommodement de toutes les choses créées à chacune et de chacune à toutes les autres fait que chaque substance simple
(1) Nouv, Essais, Avant-propos, Erdm.^ p. 197^ 198.
a des rapports qui expriment toutes les autres et qu'elle est par conséquent un miroir vivant perpétuel de Tunivers » (1). En vertu de cette correspondance universelle des subtances qui fonde la puissance représentative inhérente à chaque monade, il y a partout action et passion, influence idéale et accommodation réciproque. « La créature est dite agir au dehors en tant qu'elle a de la perfection, et pâtir d'une autre en tant qu'elle est imparfaite.,. Et une créature est plus parfaite qu'une autre en ce qu'on trouve en elle ce qui sert à rendre raison a priori de ce qui se passe dans l'autre, et c'est par là qu'on dit qu'elle agit sur l'autre » (2).
La force représentative, attribut essentiel de la monade, est donc inexplicable sans l'harmonie universelle; la perception conduit à l'harmonie et la suppose; elle en est à la fois la cause et l'effet, le principe et la conséquence. L'une est le fondement de l'autre et s'appuie sur elle à son tour; ou plutôt, c'est un fait unique envisagé sous deux aspects différents : la perception, c'est la correspondance universelle des êtres vue de l'intérieur de chaque monade; l'harmonie, c'est cette correspondance universelle vue de l'extérieur et considérée en soi.
(1) Monad., % 56. Erdm., p. 709.
[%) Monad., §§ 49 et 50. « Toutes choses^ dit encore Leibniz^ étant ordonnées d'avance selon la perfection relative de chaque élément du grand tout^ la perfection ou l'action de Tune répond constamment à l'imperfection ou à la passion de l'autre^ et Ton peut dire avec vérité que les monades influent les unes sur les autres^ que Tune est cause et l'autre effet. Cette influence n'est, à la vérité, qu'idéale. Un être est cause d'un changement dans un autre parce que la nécessité de ce changement spontané a été mise en lui, dès ror^;ine des choses, en considération d« premier. »
Leibniz n'avait donc qu'à laisser sa théorie des monades se développer elle-même pour être conduit à la grande loi de l'harmonie universeHe. Aussi ne pouvons-nous que nous étonner de l'entendre parler de son hypothèse de l'harmonie préétablie comme d'une découverte inespérée qui vient fort à propos le tirer du mortel embarras où l'avait jeté le problème de l'union de Vàme et du corps. « Après avoir établi ces choses, dit Leibniz qui vient de développer sa théorie de la force, je croyais entrer dans le port; mais lorsque je me mis à méditer sur l'union de l'âme avec le corps, je fus rejeté comme en pleine mer. Car je ne trouvais aucun- moyen d'expliquer comment le corps fait passer quelque chose dans l'âme, ou mee versa, ni comment une substance peut communiquer avec une autre substance créée » (1).
Pourquoi se montrer si fort embarrassé de l'union de l'âme avec le corps comme de la communication des substances entre elles, et présenter l'harmonie préétablie comme une hypothèse imaginée pour sortir d'embarras ? La théorie de la force représentative ne suppose-elle pas là grande loi de l'harmonie, qui est à son tour la solution de tous ces problèmes ? La véritable hypothèse ce n'est pas l'harmonie préétablie, c'est la monade ; et de la monade, force active douée de perception, découle logiquement tout le reste. -— Peut-être, lorsque Leibniz écrivait ces paroles,
(ï) Système nouveau, etc. Érdni,> p. 127. Et Leibniz ajoute : « Je fus conduit insensiblemeiit à un sentiment qui me surprit^ mais qui parsdt inévitable et qui^ en effet, a des avantages très grands et des beautés très considérables. »
n'avait-il pas encore une conâcience bien claire de la portée métaphysique de son principe de la monade ; peut être n'avait-il pas encore su voir jusqu'au fond de sa propre pensée et saisir s&o: système dans toute retendue de ses applications et de ses consé^ qaences.
Mais la forme sous laquelle Leibniz présente ordinairement sa théorie de l'harmonie préétablie donne lieu à une question plus grave et plus délicate. En comparant l'âme et le corps à deux horloges que Dieu a réglées dès l'origine des choses pour les faire marcher dans un invariable accord , Leibniz semble les con^dérer comme deux substances absolument distinctes et séparées par un abime; il semble oublier que sa monade est un principe immatériel qui explique la matière comme l'esprit et qui ramène à Funité d'une substance identique le monde des âmes et le monde des corps* La matière n'est plus une production de l'esprit, un phénomène résultant de l'activité multiple et diversement limitée des monades, mais une substance complète et indépendante qui constitue avec la substance spirituelle une antinomie irréductible. La contradiction ne paraît-elle pas évidente et Leibniz^ ne retombe-t-il pas dans ce dualisme cartésien» de la pensée et de l'étendue dont il s'était d'abord si hardiment affranchi ? Et, s'il y a opposition réelle, où faut-il chercher la véritable pensée de Leibniz? Il nou& semble qu'entre une comparaison empruntée au langage populaire et une doctrine rigoureuse de métaphysique, il n'y a pas à hésiter, et s'il faut choisir entre la théorie des mo*
nades et Tbarmonie préétablie , nous choisissons la théorie des monades. Mais nous croyons que l'allernative ne se pose pas en ces termes et qu'il n'y a pas ici de contradiction véritable. — Il ne faut pas prendre à la lettre la comparaison des deux horloges ou toute autre comparaison semblable qui paraît attribuer aux corps une réalité substantielle et indépendante. Nous pensons, avec M. Kuno Fischer (1), que ce sont là des formes populaires dont Leibniz a dû revêtir sa doctrine pour que sa nouveauté hardie ne parût pas trop étrange ; c'est une concession faite à la philosophie cartésienne qui régnait alors sans partage sur les esprits et qui admettait comme un dogme le dualisme absolu de l'âme et du corps. Il est digne de remarque, en effet, que Leibniz ne recourt à cette comparaison des horloges que lorsqu'il écrit spécialement pour la France, dans le Journal des SavantSy par exemple (2). La France entière était alors cartésienne, et Leibniz, esprit large et conciliateur, jaloux de gagner tous les suffrages à ses doctrines en montrant qu'elles s'appliquent merveilleusement à toutes les philosophies pour en résoudre tous les problèmes, Leibniz, qui aime à parler à chacun sa propre langue pour se faire comprendre de tous, se fait en quelque sorte disciple de Descartes pour s'adresser à des cartésiens. Il se place sur leur terrain, il accepte leur principe de la séparation absolue des deux substances et leur montre que de toutes les
(1) Voy. K. Fischer, Leibniz und seine Schule, chap. VI, p. 157 et suiv.
(2) Eclaircissement du Nouveau Système, — Second Eclairciss. — Troisième Eclairciss, Erdm., p. 131-134.
hypothèses imaginées pour expHquer leurs mutuels rapports, celle de l'harmonie préétablie est la seule qui soit satisfaisante. C'est aux disciples de Descartes, en effet, c'est à Malebranche et à Jaquelot, aux partisans des causes occasionnelles et de l'assistance divine, que Leibniz emprunte sa double comparaison des deux horloges marchant de concert, et de l'automate exécutant de lui-même toutes les volontés de son maître. — Remarquons encore, sur les pas de M. Fischer, que les deux comparaisons ne s'accordent pas entre elles. La comparaison des horloges implique un mécanisme absolu dans l'âme et dans le corps; ce sont deux machines fonctionnant séparément dans une complète indépendance l'une à l'égard de l'autre. D'après la comparaison de l'automate, au contraire, l'âme est un maître qui fait d'une machine son serviteur, et le corps lui obéit ponctuellement, quoiqu'il ne reçoive pas ses ordres. Ainsi, l'harmonie entre l'âme et le corps se fonde tantôt sur le simple accord des deux termes tantôt sur l'accommodation de l'un des termes à l'autre. Ce désaccord même ne doit-il pas nous avertir que nous avons affaire ici, non pas à l'expression exacte et rigoureuse de la véritable doctrine de Leibniz, mais à une forme populaire dont il a revêtu sa pensée pour la rendre plus accessible et plus acceptable à l'esprit cartésien de son siècle.
La correspondance de Leibniz avec le Père des Bosses soulève une difficulté du même genre et que Ton peut écarter de la même manière. Il est beaucoup question dans ces lettres d'un lien substantiel
(vinculum substantiah) qui rapproche et unit les éléments des corps composés de manière à en faire de véritables substances. A suivre cette théorie, il y aurait quelque chose de réel en dehors des monades et des phénomènes résultant de leur limitation natu* relie ou de leurs mutuels rapports ; la matière subsisterait à côté des forces spirituelles comme une substance indépendante et distincte. Nous serions ramenés de nouveau au dualisme des esprits et des corps, et Leibniz serait une seconde fois en contradiction avec lui-même.
Mais ici encore la contradiction n'est pas réelle et Texplication est facile. Et d'abord, cette théorie du lien substantiel ne se rencontre nulle part dans les autres écrits de Leibniz; partout au contraire il parle des monades et de leurs phénomènes (1), de matière première essentielle à toute substaùce et de matière seconde qui en est le produit naturel et nécessaire, sans jamais recourir à auctin autte principe pour expliquer Tunivers matériel. Il y û plus ; quand on parcourt la correspondance avec le Père des Bosses elle-même, on est frappé des contradictions et des incertitudes, des réserves et des Retours qui viennent sans cesse briser Tenchaînetnent des pensées de Leibniz, ordinairement si ferme et si lumineux. Tantôt le lien des tnonades est une mo^ nade à son tour, et alors nous sommes rameiiës à la
(1) Cette doctrine se retrouve d'ailleurs dans les lettres même au Père des Bosses, et l'on y rencontre ces expressions très significatives : « Massa, seu phsBnomenon ex monadibus resultans. » — « Massa, seu {^senomeo non reale.» {Epist, XÎ et XII, Erdm , p. 456 et 457.)
doctrine ordinaire de Leibniz que les corps sont composés de monades réunies autour d'une monade dominante ou centrale. Tantôt le vinculum suhstantiale est un principe indépendant et distinct qui peut subsister tout seul ou être transporté d'un ensemble de monades à un autre, et alors c*est une théorie toute nouvelle qu'aucun lien ne rattache à là métaphysique générale dé Leibniz, et qui suscite des difficultés toujours renaissaiites. Cela même né prouvet-il pas que c'est là une doctrine étrangère au système de Leibniz et imaginée pour les besoins du moment? C'est en effet pour trouver une explication rationnelle au dogriië de la Traiissubstantiation que Leibniz a recours à celte théorie. Il écHt à un Père jésuite, et pour le gagner plus sùr*ement à sa philosophie, il prend à tâche^ de lui montrer que seule elle peut rendre raison du mystère de rEucharislie tel que renseigne TÈgUse catholique. Pour y parvenir, il imagine un vinculum substantiale indépendant des substances et de leurs phénomènes et qui peut être transporté d'une substance corporelle à une autre sans que les phénomènes visibles en soient altérés. Dès lors le mystère de la Transsubstantiation n'a rien de contradictoire : la substance du corps de Jésus-Christ peut se substituer à celle de l'hostie consacrée et les apparences extérieure» demeurer les mêmes; tandis que le mystère est inexplicable s'il ti'y a dans les corps aucune substance réelle et indépendante de leurs phénomènes. Codoime l'harmonie préétablie et la comparaison des horloges, la théorie du lien substantiel est une sorte d'argument ad ho-
minem employé par Leibniz pour démontrer la supériorité de son système et l'application universelle de sa métaphysique, qui seule résout les problèmes du cartésianisme comme les difficultés de la foi; nous trouvons ici une exposition des théories leibniziennes à l'usage des catholiques, comme nous en trouvions une, tout à l'heure, à l'usage des cartésiens. C'est toujours le même esprit de conciliation, — nous dirions volontiers de prosélytisme ; — c'est toujours Leibniz entrant dans les vues de ceux auxquels il s'adresse, et les prenant en quelque sorte par leur faible, pour s'en faire plus sûrement écouter.
Ainsi, ni la théorie du vinculum substantiale, ni la doctrine populaire de l'harmonie préétablie ne doivent nous faire abandonner les résultats où nous ont conduits les principes généraux de la monadologie.. L'univers s'explique par les monades, puissances spirituelles et finies dont la limitation et le jeu infiniment multiple produisent le monde phénoménal des corps (1); l'harmonie universelle est une loi primitive des choses, une conséquence nécessaire de la nature et des attributs des monades. — Cette doctrine de l'harmonie ou de la progression universelle
(1) Si les corps s'expliquent par un principe incorporel et sont le produit de l'activité des esprits^ ils n'en sont pas moins réels pour cela; Leibniz prétend ne pas être idéaliste; la matière lui parait être aussi certaine et aussi nécessaire que l'esprit; c'est un élément essentiel de la substance, qui est une force active et limitée ; les monades cesseraient d'être des substances individuelles et distinctes pour se confondre dans une substance unique et absolue, si elles n'étaient pas corporelles en même temps que spirituelles. Le monde des corps tient donc sa place dans l'univers au même titre que le monde des esprits, et les deux mondes sont unis par des liens si indissolubles que l'un ne saurait absolument se passer de l'autre.
de la vie à travers tous les degrés de l'échelle des êtres est la doctrine caractéristique de la philosophie de Leibniz ; il aime à s'appeler lui-même Vauteur de rharmonie préétablie ; il est ravi de ce qu'il nomme sa découverte, et croit y trouver la clef de tous les mystères et l'explication universelle des choses. Il faut l'entendre se livrer à son enthousiasme avec une candeur naïve et charmante :
« J'ai été frappé d'un nouveau système ; depuis, je crois voir une nouvelle face de l'intérieur des choses. Ce système paraît allier Platon avec Démocrite, Aristote avec Descartes, les scolastiques avec les modernes, la théologie et la morale avec la raison. Il semble qu'il prend le meilleur de tous côtés, et que puis après il va plus loin qu'on n'est allé encore. J'y trouve une explication intelligible de l'union de l'âme et du corps, chose dont j'avais désespéré auparavant. J'y trouve une simplicité et une uniformité surprenante, en sorte qu'on peut dire que c'est partout et toujours la même chose aux degrés de perfection près. Je vois maintenant ce que Platon entendait quand il prenait la matière pour un être imparfait et transitoire; ce qu'Aristote voulait dire par son entéléchie ; ce que c'est que la promesse que Démocrite même faisait d'une autre vie, chez Pline ; jusqu'où les sceptiques avaient raison en déclamant contre les sens ; comment les animaux sont des automates suivant Descartes, et comment ils ont pourtant des âmes et des sentiments selon l'opinion du genre humain ; comment il faut expliquer raisonnablement ceux qui ont donné de la vie et de la per-
cepiion à toutes choses, comme Cardan, Campanella, et pûieux qu'eux, feu Madame la comtesse de Cau-» naway, platonicieuae, et notre ami feu M. François- Mercure van Helmont, avec sou ami feu ]\I, Henry Morus » (!)•
Mais ce qui enchante le plus l^eibniz dans son système, c'est qu'il conduit infailliblement à Dieu, et donne de son existence une démonstration nouvelle et singulièrement lumineuse. IJ est clair, eu effet, que celte chaîne infinie d'êtres mobile? et contingents doit avoir pour premier anneau un être im^ muable et nécessaire, qui en soit le principe et la raison d'existence; cette progression merveilleuse de forces vivantes remontant de degrés eu degrés l'échelle immense de la perfection doit néçessairer ment aboutir à une force suprême, parfait épanouissement de l'être et de la vie, où elle trouvQ tout euT semble son terme et son point de départ, « Dans la suite des choses répandues par l'univers, (iit ieibni?;, la résolution en raisons particulières pourrait aller à un détail sans borne, à cause de la variété immense des choses de la nature et de la division des corps à l'infini,..,., et comme tout ce détail n'enveloppe que d'îtutres contingents antérieurs et plus détailléS|. doi\t chacun a encore besoin d'une analyse semblable pour en rendre raison, on n'en est pfi($ plvis avancé, et il faut que la raison suffisante ou dernière soit hors de la suite ou série de ce détail des contingences, quelque infini qu'il pourrait être. Et c'est ain^i que
(1) Nquv, Essais, liy. 1, ch. |. Erdm., p. 2QB,
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la dernière raiscm des choses doit être dans une substance néoessaire, dans laquelle le détail des ohangements ne soit qu'éminemment comme dans la souroe, et c'est oe que nous appelons Dim. Or, cette substance étant une raison suffisante de tout ce détailf lequel aussi est lié partout, il n*y a qu'un Dieu, et ce Dieu suffît » (1).
Ainsi, le systèmq métaphysique de Leibniz trouve dans ridée de Dieu tout ensemble sa base et son eounmnement suprême. Pieu est la vérité primi-» tiva^ point de départ et point d'appui de toutes les autres; il soutient la hiérarchie des êtres comme il ferme le cercle de la pensée. Dès lors se découvre à nous une nouvelle face des choses, et les monades nous apparaissent sous un double aspect. Ce sont des forces spontanées et indépendantes, qui ne subissent aucune action étrangère et réalisent par une puissance intérieure les virtuaUlés prinûtives que
(1) Manad., |§ 16-9». Brdm.,p. IM.
Leibniz^ d'ailleurs, ne dédaigne ancun des argoments dont les pËilosophes s'étaient servis jusque-là pour démontrer l'existence de Dien; mais il s'attache de préférence k la preuve cartésienne^ tirée de l'idée de l'être parfait^ qu'il prétend perfectionner encore et dont il veut faire une démonstration coinplôte^ inattaquable^ mathématique :
« En Dieu^ dit^i^ es\ Aon-seulement la source des existences^ mais encore celle des essences... Sans lui^ il n'y aurait rien de réel dans les poasibiUtés^ et noineulement rien d'existant^ mais encore rien de possible. Cependant il faut bien que^ s'il y a une réalité dans les essences 00 posiiblUtés^ ou bien dans les yéritée éternelles^ cette réalité soit fondée en quelque chose d*existant et d'actuel^ et par conséquent dans l'existence de l'être nécessaire dans lequel l'essence renferme l'existence ou dans lequti il suffît d'être possible pour être actuel. Ainsi Dieu seul (01^ l'Etre nécessaire) a ce privilège qu'il faut qu'il existe^ s'il est possible. Et eomme rien ne peut empêcher la possibilité de ce qui n'enferme aucune bome^ aucune négation^ et par conséquent aucune contradiction^ cela suffit pour connaître l'existence de Dieu a priori, » {Monad,, §g 4S-45. Erdm.^ p. 708.)
chacune porte en son sein. Mais ce sont aussi des créatures dont l'existence dépend uniquement de la volonté divine; elles se développent par leur propre force y mais elles tiennent cette force de Dieu et n'existent que par lui. Dieu est avec elles dans un double rapport. Comme monade suprême , il est la force absolue , le dernier terme où vient aboutir la chaîne progressive des monades , le sommet de l'échelle infinie de la perfection ; comme créateur, il est la puissance supérieure qui du dehors leur donne l'existence par un acte transcendant et absolu. Dieu est donc à la fois le principe et la fin des choses, la dernière cause finale et la première cause efficiente. L'harmonie des monades est une harmonie naturelle, en ce sens qu'elle leur est inhérente par une loi intérieure et primitive ; mais cette harmonie est une harmonie préétablie en ce sens que les monades et leurs lois ont été choisies de Dieu et réalisées par sa volonté créatrice. Si les monades avaient en elles-mêmes le principe de leur existence comme le principe de leur activité, la nature, avec ses lois éternelles, serait la suprême explication des choses ; mais comme les monades tiennent leur existence de Dieu, ce qui était une loi naturelle devient un décret divin, ce qui était une virtualité intérieure devient un ordre préétabli, et c'est Dieu qui en définitive est la dernière raison de tout, — De même, le monde se conserve par une évolution spontanée de forces naturelles; mais comme ces forces ne subsistent que par la continuation du même acte qui les a produites, la conservation de l'univers est aussi une création continuelle. Enfin,
comme ces forces, pour être dérivées et dépendantes, n'en sont pas moins primitives et indestructibles, la création est une création éternelle. — Ainsi se concilient le monde inné à lui-même et FEtre transcendant et supérieur au monde, l'acte créateur et la création éternelle, le point de vue de la nature et le point de vue de Dieu.
Nous pouvons maintenant embrasser d'un seul regard le système tout entier de Leibniz, et admirer tout ce qu'il a de majesté et de grandeur, de simplicité féconde et d'imposante harmonie. Quel grand et admirable spectacle nous offre le monde tel que l'a conçu le génie de Leibniz ! C'est un vaste ensemble de forces semblables par leur essence, mais infiniment diverses par les degrés de leur perfection relative ; c'est une hiérarchie continue, une progression constante et infaillible, une échelle immense entre deux infinis. La vie circule partout, depuis la matière la plus grossière jusqu'au premier des esprits; tout se meut, tout palpite, tout se développe à travers un flux continuel d'éléments qui se renouvellent sans cesse sans s'épuiser jamais ; et sous cette apparence mobile et changeante, le même fond demeure, la même réalité subsiste permanente et éternelle. Le plan de l'harmonie se réalise par le concours de toutes ces forces vivantes qui se correspondent sans se connaître, et s'accordent avec une précision merveilleuse, sans jamais sortir d'elles-mêmes. — Et audessus de cette chaîne immense apparaît le Dieu souverainement parfait, foyer toujours rayonnant de lumière, source inépuisable de Têtre et de la vie.
dont l-intelligence infipie conçoit de toute éternité TensemblQ le plus parfait des cbosesi et dont la puia^ sânce et la volonté ^uverainea le réalisent éternel?? lemeut.
Et ntaintenaut nous pouvons aborder avec fruit rétude de la Théodicée. 11 nous sera plus fadle d'en apprécier la valeur «i( le sens aprè» avoir contemplé l'ordonnance générale de l'édifice dont elle fait par^ tiOf Leibniz nous a livré le secret de ses théories métaphysiques dont il croit si volontiers l'application universelle, et ce secret nous donnera la clef de la Théodicée; ce sera la lumière qui guidera notre mar* choi et comme le fil conducteur qui nous empêchera de nous perdre à travers la diversité des points de vue et la variété infinie des détails*