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lème, où la logique le ramène bientôt, et le retient enchaîné. On le voit osciller sans cesse entre le christianisme, qu'il n'ose comprendre, et sa propre philosophie, à laquelle il ne veut pas renoncer. Aussi est-ii à la fois très près et très loin de la vérité; il la côtoie sans cesse, il la saisit par instants, mais il ne la retient et ne se Tapproprie jamais, et il s'en sépare par un abime au moment même où il semblait la toucher. Il parle la langue du christianisme, mais son vrai sens lui échappe, car les nécessités de son système et les principes de sa métaphysique se dressent, comme un éternel obstacle, entre le christianisme et lui.
Au lieu de placer dans le monde moral le centre et le but de la création, il l'abaisse au rang du monde de la nature, et en lait l'un des rouages de la machine immense de l'univers : chaque désordre et chaque souffrance, chaque douleur et chaque crime sont directement voulus de Dieu, ou plutôt, s'imposent du dehors à la volonté divine, comme les éléments de la meilleure combinaison des possibles, la seule qui puisse être réalisée. L'incarnation du Fils de Dieu, comme le péché d'Adam, devient un terme nécessaire de la série, une pièce indispensable de la machine universelle. Ainsi, plus de liberté, plus de grâce, plus de christianisme. — Pas plus que la liberté, les faits chrétiens ne peuvent se renfermer dans Tétroit système de Leibniz : ils le débordent de toutes parts, ils font voler en éclats ses cadres symétriques, et portent le trouble dans la savante harmonie de son univers. Il faut aux. miracles du christianisme les larges horizons de la liberté.
Aussi bien, Leibniz n'a-t-il jamais sérieusement accepté les grands faits de la révélation chrétienne. C'était un sectateur de la religion naturelle plutôt qu'un disciple de Jésus-Christ.
Une longue controverse s'est engagée sur la question de savoir si Leibniz appartient au catholicisme ou au protestantisme. Ce n'est pas le lieu de nous en occuper ici. La question, d'ailleurs, nous semble résolue par les études de MM. Emile Saisset, Toucher de Careil et Colaui. Ils s'accordent à reconnaître que Leibniz, toujours amoureux de Tordre et de l'unité, fut séduit un moment par l'imposante majesté de l'Eglise catholique, mais qu'il demeura fidèle au protestantisme par amour pour la liberté.
Au fond, Leibniz n'était ni catholique ni protestant. Il aimait le christianisme, dont il admirait la doctrine morale comme la plus pure qui fût au monde, et où il voyait une puissance féconde de civilisation et de progrès; mais il n'était pas chrétien lui-môme : il se contentait d'être un penseur religieux et élevé, et le théisme fut sa religion véritable. Malgré ses écrits pour établir les dogmes de la Trinité et de l'Eucharistie, malgré ses préférences pour les orthodoxes, qu'il trouvait plus conséquents que leurs adversaires, il ne voit dans le christianisme que le théisme le plus pur et le plus parfait. Jésus-Christ est moins, à ses yeux, le Fils de Dieu, devenu homme pour relever l'humanité déchue, que le héraut de la religion naturelle, le révélateur qui continue l'œuvre de Moïse en la complétant. Il est l'organe d'une loi supérieure, la loi d'amour et de charité; — il n'est
théories favorites, telle est, croyoiis*iioas, la double inspiration de la Théodicée; telle est la double explication de ce rôle d'avocat et de défenseur, que prend, en face du christianisme, un philosophe à qui son propre système interdit d'être chrétien.
Nous pouvons donc signaler une double inconséquence dans Tœuvre si une pourtant et si systématique de Leibniz. Il professe le théisme le plus pur, le spiritualisme le plus élevé et le plus généreux ; et il ne s'aperçoit pas que son propre système l'entratne par un irrésistible courant jusqu'au fatalisme absolu, et jusqu'au seuil même du panthéisme. Il emlnrasse la cause du christianisme, et vient la plaider, avec toute la chaleur d'une véritable éloquence, à la face d'un siècle qui commençait à en ébranler les bases; et il ne s'aperçoit pas qu'il méconnaît ce qui fait l'essence de la vérité chrétienne, pour mettre à la place les théories de sa métaphysique.
Ces inconséquences, sans doute, ne portent aucune atteinte à la sincérité de Leibniz, et n'ôtent rien à l'hommage que nous avons rendu à la pureté de ses intentions et à la droiture de son caractère. — Mais, si son âme est religieuse, son système ne lest pas, et peut conduire aux conséquences les plus funestes; s'il a cru sincèrement plaider la cause du christianisme, il ne s'en est pas moins gravement mépris, en prenant pour le christianisme les résultats de son propre système habillés de termes chrétiens. La Théodicée demeure cependant un beau livre, que l'on admirera toujours, même en combattant ses doctrines; car elle est un éclatant témoignage rendu à
celte vérité, inscrite au fond de toute âme religieuse : l'œuvre d'un Dieu sage et bon ne peut être qu'une oeuvre de sagesse et d'amour, et doit être digne, par la perfection qu'elle réalise, des perfections infinies de son auteur.
Il y a plus. Leibniz a rendu au christianisme un important service, quoiqu'il ait servi sa cause d^une tout autre manière qu'il ne pensait la servir.
L'optimisme de laThéodicée n'est insoutenable, que parce qu'il n'est pas l'optimisme chrétien; et cette impuissance d'un Leibniz à plaider la cause de Dieu, en dehors des faits de la Révélation chrétienne, franchement acceptés et sérieusement compris, rend un éclatant témoignage à la valeur de ces faits, et à la vérité du christianisme lui-même.
L'optimisme de la religion naturelle, qui est Top-^ timisme de Leibniz, est en contradiction avec les faits qui s'imposent à nous par une expérience journalière et douloureuse. Voilà pourquoi toutes les grandes âmes, tous les cœurs aimants et généreux ont été pessimistes à la manière de Pascal ; le spectacle de la souffrance et de la mort, de Tégoïsme et du crime, le vif sentiment du désordre qui éclate dans l'homme et dans le monde, leur ont arraché des cris de douleur et d'angoisse, et ont amené sur leurs lèvres des paroles de doute et presque de blasphème. — Mais le pessimisme ne peut être le dernier mol de la philosophie, pas plus que le règne et le triomphe du mal ne peuvent être le dernier mot de Dieu. C'est dans l'optimisme seulement que peut se reposer la pensée^ comme le cœur trouver la paix.
Telle est donc la marche nécessaire d'une philosophie sérieuse, conséquente avec les principes du spiritualisme, en même temps que fidèle à maintenir tous les faits : d'un optimisme superficiel et frivole, qui trouve plus facile de nier le mal que de Texpliquer, elle doit aboutir à un pessimisme, qui ne reconnaît au mal sa réalité sanglante, qu'au péril de la foi en l'amour et en l'existence même de Dieu ; mais après avoir traversé ce sombre passage, elle doit retrouver la pure et sereine lumière d'un optimisme plus profond et plus vrai, qui explique les faits au lieu de les méconnaître, et qui fasse éclater, dans toute leur splendeur infinie, la sagesse, la justice et l'amour de Dieu. — Or, cet optimisme nouveau, terme final auquel doit aboutir l'évolution tout entière de la pensée, n'est possible que lorsqu'on fait entrer dans la construction de la science philosophique les grands faits que le christianisme proclame : la chute et la rédemption, Adam et Jésus-Christ, la révolte enfantant le dualisme, et la défaite des puissances rebelles consommant Tunité; la liberté, en un mot, avec toutes ses conséquences, et l'amour de Dieu avec tous ses miracles. — Une philosophie chrétienne peut seule être optimiste sans mensonge et sans cruauté.
C'est à cet optimisme chrétien, le seul sérieux et le seul légitime^ que vient aboutir le pessimisme de Pascal. C'est dans la Révélation chrétienne qu'il a trouvé la réponse à ces contradictions étranges, que son regard profond découvrait en l'homme et dans l'univers, et qui jetaient dans sa pensée, comme dans son cœur, un trouble si tragique et si douloureux.
C'est à la clarté de la même lumière, qu'Alexandre Vinet, le disciple et l'ami de Pascal, retrouve, après ses heures de mélancolique tristesse, cet optimisme paisible qui fait le charme de sa philosophie comme de son caractère. « C'est, dit-il, en restant dans l'enceinte du christianisme positif, qu'on peut organiser, ou plutôt, qu'on voit s'organiser d'elle-même, une philosophie religieuse, claire, cohérente et complète ; c'est de là qu'on voit la vie s'éclairer, s'ordonner, les problèmes se résoudre , les dualités se fondre de toutes parts en glorieuses unités, dont chacune est un miroir et une empreinte de la suprême unité » (1).
Nous partageons, pour notre part, la sereine confiance qui inspira ces paroles. Nous croyons que le christianisme contient une philosophie, et qu'elle est la plus vraie et la plus profonde de toutes; nous croyons que la philosophie doit être optimiste, et que les grands faits chrétiens peuvent seuls fonder l'optimisme véritable.
Sans doute, il reste à démontrer la vérité du christianisme lui-même. Mais ce privilège en vertu duquel les faits chrétiens peuvent seuls résoudre les redoutables contradictions qui assiègent notre pensée ; cette merveilleuse lumière qu'ils répandent sur les mystères de notre condition actuelle, de nos origines et de notre avenir; cette puissante harmonie qu'ils introduisent dans l'ensemble des vérités ; cet optimisme suprême auquel ils ramènent la philosophie; — tout cela ne forme-t-il pas une présomption singulière-
(1) A. Vinet, Littérature française au XIX* siècle, t. Ur,p. 283.
ment puissante en faveur de la réalité de ces faits? — Ou plutôt, n'est-ce pas là une preuve directe et formelle? A moins de prétendre que l'homme n'est pas fait pour la vérité, il faut admettre que la vérité se démontre en se montrant, et qu'on peut la recon* ualtre à ce signe qu'elle est la lumière de toutes les ténèbres, et le mot de tous les problèmes.
Aussi bien, si les preuves historiques sont nécessaires au christianisme, elles ne lui manquent pas non plus; et je ne crois pas qu'il y ait au monde un fait mieux attesté que la résurrection de Jésus- Christ, ou de documents mieux autorisés que les Ecritures. — Mais cette merveilleuse puissance du christianisme à satisfaire les besoins du cœur et de la pensée, et à enchaîner fortement entre elles des vérités, qui, sans lui, demeurent incohérentes et contradictoires, n'est-elle pas un fait, à son tour, d'une singulière importance, et d'une haute signification?
Un homme s'est rencontré, il y aura bientôt dixneuf siècles, qui, entre autres paroles étranges, a prononcé cette audacieuse parole : « Je suis la lumière du monde. » — Et il se trouve que l'apparition de cet homme est le centre lumineux de l'histoire, d'où mille clartés rayonnent sur le passé et sur l'avenir; il éclaire les hommes et il les sanctifie; il est la lumière des intelligences et la lumière des cœurs. Cet homme a dit : « Je suis la vérité. » — Et il se trouve qu'il est la solution de tous les problèmes qui nous agitent, la réponse à tous les cris de notre àme, la vérité de toutes les vérités; sans lui, l'histoire de dix-huit siècles, et celle de l'humanité tout entière,