LEIBNIZ ET LB CHRISTIANISME. — CONCLUSION
Nous venons d'esquisser en quelques traits Toptimisme chrétien en Topposant à celui de la Théodicée.
Et cependant, c'est au point de vue chrétien qu'a voulu se placer Leibniz. Il invoque souvent les théologiens et la Bible, les Pères et les conciles, et prétend , par son système , expliquer tous les dogmes, mettre fin à toutes les controverses, réconcilier tous les docteurs. Il pose en fait l'harmonie de la raison et de la foi : aucun problème théologique ne lui parait trop qbscur ou trop difficile, tant il se confie aux ressources de son esprit et aux principes de sa métaphysique. — D'où vient donc cet étrange contraste entre le point de départ de la Théodicée et ses résultats, entre le but que Leibniz se propose d'atteindre et le terme auquel il vient aboutir ?
C'est que Leibniz n'a pas compris le christianisme. — Et d'abord^ les discussions de l'école et les subtilités des théologiens lui dérobent souvent les grands faits de la Révélation chrétienne ; il perd de vue ce qui en est le centre, pour s'engager dans des controverses secondaires, et dans de minutieuses ques-
lions de détail , le plus souvent inutiles ou insolubles.
Mais c'est par une raison plus profonde que le véritable sens des faits chrétiens lui échappe : c'est pour n'avoir pas compris la liberté qu'il n'a pas su comprendre le christianisme.
Il a, il est vrai, des éclairs d'intelligence et des intuitions de génie ; son esprit était trop vaste, et son regard trop pénétrant, pour qu'il ne sût pas deviner et pressentir toutes les richesses de la vérité chrétienne. Aussi l'avons-nous vu, à plusieurs reprises, saisir les faits de la chute et de la rédemption dans toute leur profondeur. Quand il écrit cette fière parole : a Mieux vaut une grande victoire avec une légère blessure qu'un état sans blessure et sans victoire, » il entrevoit qu'un monde de liberté, malgré ses tragiques aventures, est le meilleur des mondes possibles en un sens souverain et absolu. — Quand il répète le feliœ eulpa des Pères de l'Eglise, il entrevoit que la rédemption, qui élève l'humanité restaurée au-dessus de l'humanité primitive, transforme la possibilité du mal en une possibilité de progrès, et donne ainsi à l'optimisme sa vérité suprême.
Leibniz a donc tout entrevu, et il aurait tout compris, s'il n'avait pas méconnu la liberté ; mais, parce que la liberté est bannie de son système, sa doctrine du meilleur, et les éléments chrétiens qu'il y mêle, perdent leur sens et leur portée. Ce sont des mots abstraits et vides, la réalité vivante a disparu. Il a de vives intuitions de la vérité, mais ce sont des éclairs qui disparaissent sans laisser de traces ; ce sont de brusques élans qui l'entraînent bien loin de son sys-