‹ Étude sur la vie de P. de RonsardChapitre 44 sur 125 · SUBJECT DU DISCOURS QUI S'ENSUIT · texte numérisé non relu

SUBJECT DU DISCOURS QUI S'ENSUIT

L'an 1580 un certain personnage, amy de Ronsard, luy donna une médaille d'Antinous, fnignon d'Adrian, à l'exemple duquel le Roy a voit fait eslever des statues à ses mignons. Sur quoy Ronsard prist argument de composer le discours qui s'ensuit, tellement desguisé toutes fois qu'il n'y avoit que celuy à qui il le donna qui cogneut le sens caché soubs l'escorce.

Contemplant l'autre jour un amas de médailles. Que la terre couvoit au cœur de ses entrailles, De laquelle, en fouillant et le ventre et les reins, Les avares sapeurs ont enrichy leurs mains. Les unes par le temps desja toutes mangées. Les autres non du tout mais à demy rongées. Frustes, vaines', sans marque, et les autres avoient Des corps assez entiers, en leur forme vivoient,

76^2 1. Manuscrit de la Bibliothèque Impériale n° 5 5

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Le destin promettant qu'après longues années,

Des vieux siècles passez jusqu'à nous retournées

La terre s'ouvriroit et seroient redonnez

Tant d'Empereurs au jour, de lauriers couronnez,

Pour revivre en leur mort et revoir comment mue(*)

La terre qu'autrefois leur sceptre avoit tenue.

Le ciel se roule ainsy. Toute chose a son tour,

La mort aprez la vie et nuict aprez le jour.

J'admirois de Cœsar l'image vénérable.

Et celle de Pompée au destin misérable;

Celle du grand Auguste à qui les cieux amis

Avoient le gouvernail de ce monde promis;

De Tibère, banni rappelé d'avanture;

Et de Caïus qui fust le monstre de nature;

La médaille de Claude et celle de Néron,

Qui fust neuf ans meschant et cinq ans assez bon ;

Et celle de Trajan à la barbe espagnole,

Qui l'empire empiré remist au Capitole ;

Celle d'Antinous qu'en langage françois

Pour le bien appeler on diroit l'Antinois,

Des Grâces l'ornement, de Venus la ceinture.

Le compaignon d'Amour, le miroir de Nature,

Délice d'Adrian, vertueux Empereur

S'il n'eust souillé son nom d'une si grave erreur.

Cest Antinois estoit Bithynien de race;

Comme une belle Aurore estoit belle sa face;

Tout son corps ressembloit aux fleurs du renouveau

Ou à quelque Adonis pourtraict en un tableau.

De ses cheveux crespez la teste bien pignée

D'un zéphyr amoureux tantost accompagnée

Se jouoit sur son corps; tantost ointe d'odeurs

Flottoit dessus son front environné de fleurs.

Ses sourcils estoient bruns, bruns ses yeux, et sa veue

Estoit de tant d'attraicts et de grâce pourveue

Que l'Empereur sentoit, en sentant son regard,

Luy tomber dans le cœur la pointe d'un poignard.

I . Mue du verbe muer, changer ; Comment change la terre. . .

Il aymoit cest enfant d'une amitié si forte,

Que dés le poinct du jour oii l'Aube ouvre sa porte

Au soleil, jusqu'à l'heure oii s'embrunist le soir,

Il ne saouloit son cœur ny ses yeux de le veoir.

Et comme tout ravy, sans bouger d'une place,

Tousjours le regardoit et pendoit de sa face.

Lorsqu'il se fust longtemps enyvré de ses yeux,

Ses yeux maistres des cœurs des hommes et des Dieux,

La fièvre doucement, fièvre trop rigoureuse,

Admirant cest Ephebe en devint amoureuse.

Elle entra dans son corps, le serra, l'embrassa

Et luy baysant le sang tellement le sucça

Qu'il mourust par la main de sa cruelle amye.

Son teinct prist la couleur d'une rose blesm.ie;

Malheureux jouvenceau ingrattement aymé,

Comme un chesne aux forests, d'un lierre enfermé

Qui si fort en ses nœuds l'entortille et le serre

Qu'à la fin, mort et sec, tresbuche contre terre.

L'Empereur, quoique grand et constant au malheur.

D'impatience atteint, se pasme de douleur.

Regrettant sa moitié, dont l'ardente Cyprine

Luy avoit attaché l'image en la poitrine.

Or, ne pouvant changer ceste ardente poison,

L'Amour après sa mort ne perdist sa saison ;

Mais se renouvellant par son propre dommage.

L'absence et le regret l'irrita d'avantage.

II le fist enroller au rang des immortels ;

II luy bastit un temple et dressa des autels,

Luy dédiant honneurs, festes et sacerdotes,

Oi!i le Nil amoureux rend fertiles les mottes

De l'Egypte, à l'endroit oii le bord Memphien

Entend crier Anube en la form.e d'un chien.

II iuy fist eslever une blanche statue

De marbre Parien, qui toute jeune et nue

Monstre encore aujourd'huy, forçant les siècles vieux.

Combien il eust d'amour et de grâces aux yeux;

Pour allonger longtemps sa courte destinée.

Il changea le vieil nom de la ville Antinée

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Et la fist appeler du nom du Jouvenceau, Afin que sa beauté, mesprisant le tombeau, Fust d'honneur et de nom jouissante et fertile, Par temples, par autels et par surnom de ville. Tu pourras veoir, lecteur, en voyant cest escript. Que toute amour poignante aveugle nostre esprit, Ainsy que, par le sens, quelque fois nous faict croire Qu'une corne de buffle est une dent d'ivoire. (')

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