I. Binet et Colletet ne disent rien de cette apparition
regret de partir de ce monde et s'en aller à celuy où il estoit appelle. .
Au mesme temps survindrent plusieurs notables habitans de la ville de Tours, qui l'avoient souvent visité depuis qu'il estoit arrivé à Sainct Cosme, et entendans qu'il n'y avoit plus d'espérance qu'il peust passer ce jour, s'estoient avancez de le venir voir de meilleure heure que les precedens. Un peu après donc qu'ils furent entrez , le sous-prieur de Sainct Cosme qui les avoit conduits, prit la parole et luy dit ; Qu'il sembloit que Dieu les vouloit tant affliger que de le retirer d'avec eux; partant que ce seroit dignement fait à luy de s'y préparer pendant qu'il luy en restoit le loisir; qu'il avoit des affaires ' temporelles ; qu'il croyoit qu'on luy avoit déjà conseillé d'y donner ordre ; qu'il avoit aussi des affaires spirituelles, qui estoit Testât de son ame et le salut de sa conscience; qu'il estoit temps d'y vacquer et se résoudre de quelle façon il vouloit mourir.
A ces mots il s'aigrit, et luy demanda s'il ignoroit comme il vouloit mourir; puis repartit qu'il vouloit mourir comme e-otoient morts ses pères , c'est à dire , en la foy de l'Eglise catholique! Et lors commanda qu'on luy appellast tous ses religieux, et qu'il desiroit qu'ils fussent spectateurs du dernier acte de sa vie; ausquels quand ils furent assemblez il commença à faire ceste déclaration : Qu'il recognoissoit qu'il avoit esté pécheur comme les autres hommes, voire beaucoup plus grand pécheur que la plus part des autres hommes ; qu'il s'estoit laissé décevoir aux charmes de ses sens, et ne les avoit pas reprimez et chastiez comme il devoit. Cependant, qu'il avoit tcusjours tenu la foy et la religion que ses ayeulx luy avoient laissée; qu'il avoit tousjours embrassé la créance et l'union de l'Eglise catholique; qu'il avoit mis un bon fondement, mais qu'il avoit basty dessus du foin, du bois et de la paille. Pour le regard du fondement qu'il avoit estably, il estoit tres-asseuré qu'il demeureroit; quant
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à ce qu'il avoit édifié dessus, il esperoit en la miséricorde du Seigneur qu'il seroit consommé par le feu de sa charité et de son amour. Pourtant les prioit-il qu'ils creussent comme il s.voit creu, mais ne vescussent pas comme il avoit vescu ; neantmoins qu'il n'avoit jamais entrepris ny sur la vie, ny sur les biens, ny sur l'honneur de personne ; mais que ce n'estoit pas dequoy se glorifier devant Dieu.
Puis s'appercevant qu'ils avoient le visage tout trempé, adjousta qu'ils ne pleurassent point de le voir en l'extrémité oii il estoit, mais plustost déplorassent leur condition de ce qu'ils avoient encore à languir si long-temps après luy. Que le monde estoit une perpétuelle agitation, une perpétuelle tourmente, un perpétuel naufrage; que c'estoit une mer et une confusion de péchez, de larmes et de douleurs, et que le seu) port de toutes ces infortunes et misères c'estoit la mort. Pour luy, qu'il n'emportoit aucun désir ny aucun regret de la vie, qu'il en avoit essayé toutes les fausses et prétendues félicitez, qu'il n'y avoit rien oublié qui luy eust peu apporter la moindre ombre de contentement, mais qu'à la fin il avoit trouvé par tout l'oracle du sage : Vanité des vanitez ! Que de la plus belle et plus louable de toutes ces vanitez, qui estoit la gloire et la renommée, il avoit eu autant de sujet d'en estre rassasié que personne de son siècle; qu'il en avoit jouy et triomphé par le passé; maintenant qu'il la laissoit et resignoit à sa patrie, pour la recueillir et posséder après sa mort, et s'en alloit d'icy bas aussi content et assouvy de la gloire du monde, comme désireux et affamé de celle de Dieu.
Après avoir prononcé ces choses et plusieurs autres, avec la mesme constance que s'il eust esté en un corps emprunté, il commanda (sur les trois ou quatre heures) qu'on luy apportast les Sacremens requis en telles extremitez, lesquels ayant sainctement et dévotement receus, et ayant dit les dernières paroles, il se tourna vers la paroy pour reposer.
Cependant toute l'assistance estoit en pleurs et en larmes, qui regrettoit le malheur commun, et se plaignoit de ceste séparation comme d'une tyrannie de la destinée, s'efforçant de retenir et conjurer ce divin esprit, ny plus ny moins que s'ils l'eussent peu arrester avec leurs mains et leurs prières.
Les anges d'autre costé assistoient invisiblement à son dernier combat, et attendoient le partement de ceste belle ame, pour l'accompagner en son voyage, veillans à l'entour d'elle tandis qu'elle reposoit.
Environ donc une heure après, il sortit de ce sommeil, ou plustost de cest assoupissement; mais comme il se sentit esveillé, il recognut que son discours commençoit à se troubler, et appréhenda que les assistans n'y remarquassent de l'altération, et qu'il luy arrivast de leur dire quelque chose mal à propos. Pour à quoy remédier il appella sa garde, et luy commanda qu'elle prist garde à luy, et que quand il commenceroit à resver elle le poussast, et l'en advertist ; ayant encore ce beau soin au dernier acte de sa vie, de ne vouloir pas qu'il luy eschappast aucune parole indigne de l'esprit et de la bouche du grand
Et cela fait, inclina de rechef la teste sur le chevet de son lict pour reposer, comme il avoit fait un peu auparavant.
Helas ! à la mienne volonté que je peusse mettre icy fin à mes paroles, et que je ne fusse point obligé de poursuivre ceste oraison, et la continuer plus avant!
Car qui est-ce qui donnera de l'eau à mon chef, • comme dit le prophète, et qui est-ce qui donnera des fontaines de larmes à mes yeux? Qui est-ce qui me convertira tout en voix et en langues, pour aller publier ces tristes nouvelles, pour aller annoncer que le grand Pan est mort, pour aller exciter des gemissemens et des lamentations par toute la France.?
C'est maintenant que les Oracles sont cessez ; c'est maintenant que la poésie est esteinte i'\ abolie! c'est
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maintenant que les Muses sont délaissées et abandonnées ! Pauvre nation françoise, qui avois nagueres tant dequoy triompher par dessus les autres provinces, où s'en est fuye ta gloire et ta splendeur? et qu'est devenu ton lustre et ton ornement? Faudra-il cy-aprés, quand tu te voudras comparer avec les peuples estranges, que tu sois contrainte de retourner aux sepulchres et aux monumens , et d'avoir recours à la mémoire des choses passées? Pauvre province affligée, pleure cet accident avec tes autres calamitez, et ne le pleure pas simplement pour l'interest d'une perte si déplorable, mais encore à cause des mauvais augures et présages que le deceds de ces grands hommes tire ordinairement après soy aux Estats et aux Republiques oij ils ont vescu !
Et vous qui estes icy presens et assistez à ce saint et dévot office, qui estes une bonne et grande partie des ornemens et de la lum.iere de ce Royaume, et qui devez estre plus sensibles aux mal-heurs du public que le simple peuple et les âmes basses et vulgaires ! laissezvous toucher à la passion, conjoignez vos plaintes avec celles des Muses et avec les nostres, et monstrez que vous avez plus perdu à la mort du grand Ronsard que personne du monde, vous de qui les vies méritent le prix et la couronne de l'immortalité!
Mais que dy-je, à la mort du grand Ronsard? Non ! non. Messieurs! resserrez vos souspirs et vos larmes! Ronsard n'estoit point mortel, il n'estoit point subjet à la mort! c'est offenser le rang et le mérite de sa condition, que de le plaindre et regretter en ceste qualité; c'est faire tort à la force et à la grandeur de son courage, que de le pleurer et lamenter ainsi effeminément! Il nous a laissé une si digne et excellente partie de luy-mesme, il nous a laissé une telle provision de ses labeurs et de ses ouvrages, il nous a laissé de si vives et perdurables reliques de son esprit, que non-seulement elles suffisent pour l'exempter de la destinée des choses mortelles, et faire que ce noble
génie qui ne respiroit qu'éternité et immortalité, soit perpétuellement et éternellement présent avec nous; mais encore pour luy exciter des imitateurs et des successeurs.
Il vivra, il sera leu, il fleurira, il se conservera dans la pensée et dans la souvenance des hommes, tant
3u'il y aura quelques enseignes et quelques marques e l'empire des François, tant que la langue françoise aura quelque cours et quelque son parmy les nations estrangeres, tant que les lettres seront en estime et en révérence; et bref, tant qu'il y aura des hommes qui voudront jetter les yeux sur les actes de leurs devanciers. Il ne craindra aucune suitte de temps ny aucune antiquité, il fréquentera spirituellement et mvisiblement avec nous, et plus il ira en avant et plus il verra croistre et augmenter sa renommée ; et au lieu que n'aperes elle excedoit toutes celles de son siècle, maintenant qu'il est decedé, il la verra s'excéder et surpasser elle-mesme; ny plus ny moins que les phioles plemes de parfums et de senteurs, lesquelles venant à se casser, espandent leur odeur encore beaucoup plus loin qu'elles ne faisoient auparavant.
Car quant à ce voile terrestre qu'il a abandonné, quant à ces os et à ces muscles qu'il a despouillez , qui ne luy appartenoient non plus que les habits dont il estoit enveloppé, et n'estoient non plus parties de luy que le monument dans lequel ils sont enclos et ensevelis; outre ce que c'est sacrilège de se plaindre de l'ordonnance divine, et que les larmes qui accusent le jugement de Dieu sont coulpables de blasphème et d'impiété; encore semble-il que c'est luy vouloir mal que d'avoir regret qu'il soit délivré de la charge et aes incommoditez q^ue ceste prison ca«Çuque et mortelle luy apportoit; qu'il soit hors des douleurs dont il estoit détenu ; qu'il ait changé sa condition servile et pleine de captivité, à la franchise et à la liberté des anges; et que ce clair esprit, depestré des empeschemens du corps et de l'épesseur de la matière qui ne
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servoient sinon de troubler la lumière de ses conceptions, soit désormais uny immédiatement avec Dieu; et, tout nu et descouvert, contemple aussi nuement et à descouvert ceste supresme essence, qui est la mesme pureté et la mesme simplicité!
Il ne void plus maintenant l'ombre et la figure des choses intelligibles, mais en considère le vray original et le vray exemplaire. Il ne void plus Dieu en énigme et par reflexion, mais l'observe face à face, jouit de la privante et de la familiarité que les anges ont avec luy ; et, en ceste souveraine cause des causes, en ce miroir universel, en ceste glace polie et resplendissante, recognoist les idées et les formes de toutes choses ! Il regarde tourner sous luy le soleil, la lune et les estoiles. Il apperçoit mouvoir sous ses pieds les nues, les vents et les tempestes. Il jette les yeux sur le globe de la mer et de la terre, franc d'interest et de passion, et constitué en un port duquel se descouvrent, sans trouble et sans péril, toutes sortes de tourmentes et de naufrages.
Là où il est eslevé, ne pénètre aucune douleur ny aucune tristesse. Là ne s'esprouve sinon un perpétuel excez de joye et de félicité. Là ne s'entendent que chants d'alegresse et de ravissement. Là il compose et. consacre luy-mesme des hymnes à la louange du Sou-' verain, meslant sa voix parmy ceux qui l'appellent incessamment Sainct, Sainct, Sainct, Dieu des armées! et attendant, en gloire et en triomphe, la reunion de ce corps vil et contemptible, qui est maintenant reclus et relégué dans un tombeau, mais pour en sortir quelque jour plus auguste et plus florissant qu'il ne fut jamais, et dont la poudre et les cendres sont des arrhes et des semences de l'immortalité !
Que je l'estime heureux, Messieurs, de s'estre retiré de ce monde au temps que toutes choses l'obligeoient de l'avoir en horreur ; que non seulement les maladies qui le tourm.entoient, mais aussi celles dont toute la Republique des François estoit travaillée, ne luy pouvoient faire désirer autre chose que la mort! Certai-
nement quand je considère en guelle saison il est sorty de ceste vie, en quelle disposition estoient les affaires de ce misérable royaume à l'heure qu'il nous a laissez, et comme il est mort en un temps qu'il estoit beaucoup plus facile de déplorer Testât de sa patrie que de la secourir, je ne puis attribuer son trespas sinon à une faveur du ciel , et me semble qu'estant decedé si à propos pour luy, nous devons plustost dire que Dieu iuy a donné la mort, que non pas prononcer qu'il luy a osté la vie. 11 n'a point veu de ses yeux charnels et passibles les guerres civiles et domestiques allumées en ce royaume pour la neufiesme fois, et tout ce lamentable estât achevé de ruiner par les prétextes et contentions de la religion. Il n'a point veu la cinquiesme inondation des Reistres et autres estrangers en sa province. Il n'a point veu la dissipation des lettres et des Universitez. Il n'a point veu l'Eglise, pour la défense de laquelle il a autresfois si heureusement combatu, plus cruellement menacée, si Dieu n'envoyé quelque remède inespéré à nos malheurs, que jamais. Et en somme il n'a point esté contraint de polluer son regard du sac et des funérailles de sa patrie, et de craindre non seulement la domination des meschans, mais mesme d'appréhender l'avantage et la victoire des bons, pour la perte d'une infinité de gens de bien qui y est inévitablement conjoincte.
Là oili nous, pauvres infortunez qui sommes enclos dans des vaisseaux de fange et de boue, qui sommes logez dans des maisons de terre et de pourriture, qui n'avons qu'une ombre de lumière et d'intelligence, et dont l'ame est comme morte et ensevelie dans ces sépulcres mobiles que nous portons continuellement avec nous; combien chèrement achetons-nous non pas ceste vie, mais ces reliques de vie qui nous restent encores à achever après luy, les reservans au spectacle de tant de piteuses et cruelles tragédies? Ne seroit-il pas bien plus désirable, puis que nous devons tous parvenir à un mesme but, d'y arriver des premiers,
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sans demeurer si long-temps spectateurs de nos misères,
et de celles d'autruy, et accroistre nostre infelicité, par le prolongement de nostre vie? Car qu'est-ce que nous emportons autre chose du peu de temps que nous avons à vivre d'avantage, sinon qu'en partie nous voyons plus de mal, en partie nous l'endurons, en partie nous l'exécutons? Et puis finalement nous payons ie tribut commun et nécessaire à la nature; nous suivons les uns, nous précédons les autres ; nous déplorons les uns, nous sommes regrettez des autres : et ce mesme office de larmes que nous rendons aux uns, nous l'attendons et le recevons des autres.
Telle est la condition des hommes, dont la vie est comme l'eau qui est espandue sur la terre, et n'est plus ramassée : telle est la loy de Nature, que quand nous ne sommes point, nous naissons, et quand nous sommes naiz, de rechef nous sommes dissous. L'homme est une fueille d'automne preste à choir au premier vent, une fleur d'une matinée, une ampoulle qui s'enfle et s'esleve sur l'eau, une petite estincelle de flamme dans le cœur, et un peu de fumée dans les narines. L'homme est un phantosme qu'on ne peut retenir, une ombre d'un songe d'une nuict, un exemple de misère et d'imbécillité, un jouet de fortune et de nature, et tout le reste, phlegme et colère! L'homme, dit le Prophète, est foin, et ses jours fleurissent comme la fleur de l'herbe qui croist parmy les champs!
Pourtant vaudroit-il beaucoup mieux, Messieurs, mesnager nos larmes et les reserver et espargner pour nous-mesmes, que de les espuiser et consommer à déplorer la mort de ce grand personnage que nous célébrons, veu qu'aussi bien luy sont-elles inutiles et superflues. Car ce que nous pouvons faire pour luy maintenant qu'il est eschappé de ceste vallée de pleurs et de misères, ce n'est plus de le plaindre et de le lamenter. Les larmes qui arrousent sa sépulture ne coulent pas pour §on interest, mais pour le nostre. Et encore que ce soient d'honnestes tesmoignages de
nostre affection et de nostre recognoissance , si est-ce qu'elles doivent avoir leur reigle et leur mesure aussi bien que toutes autres choses. Le seul office que nous luy pouvons rendre désormais selon les hommes, c'est de chérir et d'estimer sa mémoire, c'est de la cultiver et célébrer entre nous, c'est d'en parler le plus souvent et le plus honorablement qu'il nous sera possible. Et pour le regard de Dieu, d'autant qu'il ne nous apparoist point que ce bel esprit soit encore parfaictement purgé des reliques des péchez qu'il a commis estant en ce monde (combien qu'il nous soit permis d'espérer en la meilleure part), ce que nous pouvons adjouster en sa faveur, c'est de luy contribuer nos vœux et nos prières, pour ayder à l'acquitter de ce qu'il doit d'amendes et satisfactions temporelles. Or cela c'est chose qui n'a point besoin de vous estre recommandée, tant à cause que la charité chrestienne vous y oblige assez, que pour ce que l'affection particulière que vous portez à sa mémoire, ne vous permet pas d'estre negligens en ce qui luy peut obtenir du secours et de l'allégement.
Tu as donc icy maintenant, ô grand Ronsard! ces derniers devoirs et ces honneurs funèbres, qui te sont offerts de la part d'une ame pleine de passion et de pieté en ton endroit. Tu as icy maintenant les essais et les prémices de mon éloquence, si l'on peut appeller éloquence des paroles et des plaintes proférées par la douleur, lesquelles en somme quelles qu'elles soient, te sont dédiées et consacrées. Tu as icy sans doute l'ornement de tous les ornemens, qui te doit estre le plus agréable, non pas des effusions d'onguens et de parfums, dont l'odeur eust esté ensevelie avec toy dans le mesme tombeau, et fust perie dés le premier jour de ta sépulture; non pas des œillets et des roses qui se fussent fanies aussi tost qu'elles eussent esté espanchées sur ton cercueil. Le présent que je te fay c'est ceste funèbre et dévote oraison, laquelle parviendra jusques aux siècles d'après nous, et ne permettra point
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que tu sois entièrement esloigné de ceux qui la liront; mais remettra tousjours devant les yeux de la postérité l'image et l'effigie de ton ame, dépeinte et représentée au vif ainsi que dans un tableau.
Que si tu ressens encore (comme sans doute tu ressens) quelque chose de ces offices d'humanité, et si Dieu concède tant de grâce et d'indulgence aux âmes des bien-heureux, que de leur permettre de gouster encore quelque plaisir en ces honneurs qui leur sont décernez par les hommes; monstre-nous que tu es esmeu et touché de nostre pieté; assiste toy-mesme et sois présent invisiblement aux cérémonies qui s'accomplissent icy bas en ton honneur; jette les yeux sur ces solemnitez qui se célèbrent pour glorifier ta mémoire; reçoy ces vœux et ces mystères en bonne part, et les favorise, d'un doux rayon de tes yeux, et d'un gracieux aspect de ta veue.
Nous ne t'instituons point des offrandes et des sacrifices à la façon des payens; nous te présentons ce que la pureté et la simplicité de nostre religion nous permet. Nous n'immolons point des animaux sur ton tombeau, ny ne respandons point du laict et du sang dessus ta sépulture; nous ne te faisons point toutes ces offertes et ces effusions mortuaires ; mais nous nous immolons nous-mesmes par la violence de nostre douleur, comme autant d'hosties et de victimes sacrifiées à ton Génie; nous luy offrons et luy respandons nos pleurs et nos larmes, qui sont le sang aes plaies et des blesseures de nostre âme. Ce sont là les honneurs funèbres que nous déferons à ta mémoire. Nous ne t'édifions point des temples et des lieux sacrez, estans asseurez que tu t'en es basty un dedans tes œuvres qui sera plus glorieux et plus durable que toutes les masses de pierre et tous les ouvrages d'architecture. Nous ne t'eslevons point des tombeaux et des sépultures magnifiques, estimant que le plus digne monument que l'on te puisse consacrer après ta mort, c'est la douleur et la lamentation publique. Nous ne te
dressons point des statues, des colomnes, des arcs triomphaux; car toy-mesme t'es érigé des images, des effigies et des statues par tout le monde; non pas des images muettes et inanimées, non pas des statues caduques et périssables, et qui tombent d'elles mesmes dés le propre jour que meurent les personnes à qui elles sont dédiées, comme celle de Hieron, roy de Syracuse, mais des images respirantes et cognoissantes, et des statues éternelles et perdurables.
Car autant qu'il y a d'ames en ceste illustre assemblée qui assistent à tes obsèques et à tes funérailles, et autant qu'il y en a par toutes les provinces et par toutes les régions de la terre, et autant qu'il y en aura à l'advenir par tous les aages et par tous les siècles de la postérité, autant tu auras de statues vivantes et d'effigies parlantes, qui publieront etehnellement ta gloire et ta renommée, jusques à ce qu'un jour nous n'aurons plus besoin d'objets externes pour renouveller les impressions que nous conservons de toy en nostre mémoire, estans si heureux que de te voir en présence et converser avec toy face à face.
Helas! nous le desirons assez, ô belle lumière de la France, et ne trouvons rien tant à dire en nos misères que d'estre privez de la consolation de jouir de ta veue et de ton entretien, comme nous faisions auparavant! Mais ce bon-heur n'est plus en nostre puissance pendant que nous sommes encore en ce monde, et n'est plus en la puissance de nos yeux, qui sont mortels et corruptibles, de supporter la splendeur de ta face qui est claire et resplendissante com.me le soleil. Il ne nous est pas possible de regarder ceste source de rayons de laquelle tu es enceint et environné, et dont nous ne recevons icy bas qu'un bien petit esclair, encore à travers une infinité d'ombres et de nuages, jusques à ce que nous ayons dépouillé ce voiJe matériel qui nous tient enveloppez, pour pouvoir entrer dignement dedans le sanctuaire et voir les merveilles qui sont réservées aux yeux des bien-heureux ; jusques à ce que
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nous ayons deschaussé (si j'ose dire ainsi) les souliers de nostre ame, c'est à dire, que nous ayons deslié ce qui la tient attachée avec les choses inférieures et corporelles, à fin qu'elle puisse marcher à pied nud sur la terre saincte, et qu'elle puisse deviser de prés avec Dieu en la montaigne.
Il faut donc que nous attendions la voix de l'archange, le son de la trompette, la transformation du ciel, le changement de la terre, la dissolution et liberté des elem.ens, le renouvellement et la reformation du monde. Et ce sera alors que nous verrons ce grand et illustre Ronsard ; et nous ne le verrons plus errant et vagabond sur la terre; nous ne le verrons plus porté et accompagné au sepulchre avec une longue suitte de torches et une grande quantité de dueil; nous ne le verrons plus esmouvant le monde aux regrets et aux lamentations, comme il fait maintenant; mais nous le verrons luisant et resplendissant, tout couronné de gloire et de lumière, et tout environné des rayons de la divinité, de la mesme façon, ô belle et glorieuse face! que tu m'apparois en songe toutes les nuits, ou soit que l'estre de la chose , ou soit que la force de ma passion te représente ainsi à mon esprit.
Cependant nous te saluerons pour donner congé à tes os et à tes cendres , et avec ceste salutation te dirons Adieu ! requerans que la terre soit molle et légère à ton corps, que les fleurs naissent en tout temps sur ta tombe et sur ta sépulture, et que ton âme, si quelque chose la retarde encore, vole promptement là haut au séjour des bien-heureux, pour nous attendre en repos, et rendre cest office mutuel et réciproque de prières, à ceux qui s'en acquittent dignement en ton endroit.
Repose donc maintenant en paix, ô grand ornement des Muses et de la France! Et vous qui estes icy presens, qui avez eu ceste bonne rencontre d'assister aux obsèques du grand Ronsard, et qui avez eu la patience d'ouir ceste plaintive et funèbre oraison, pour l'honneur
que vous portez à sa mémoire, retournez-vous-en de ce dernier acte bien contens et satisfaits en vous mesmes du temps que vous avez employé à une œuvre si pleine de pieté et de dévotion ; vous promettans que le bonheur que vous avez eu de vous trouver à ces funérailles, destournera toute l'infortune et toute la malencontre qui pourra jamais tomber sur vous et sur les vostres. Et quand vous serez arrivez en vos maisons, annoncez à vos enfans, et que vos enfans racontent à leurs enfans , que vous estiez naiz sous si Bons et si heureux auspices, que d'avoir aujourd'huy aidé à inhumer et ensepulturer le plus grand poète qui ait jamais esté entre les François ; à fin que cela vous soit comme une bénédiction héréditaire et perpétuelle, qui passe de génération en génération jusques à vos nepveux, et aux nepveux de vos nepveux, et à toute vostre postérité.