‹ Étude sur la vie de P. de RonsardChapitre 87 sur 125 · PAR R. GARNIER · texte numérisé non relu

PAR R. GARNIER

Nature est aux humains sur tous autres cruelle; On ne voit animaux En la terre et au ciel, ny en l'onde infidelle,

Qui souffrent tant de maux.

Le rayon éternel de l'essence divine, Qu'en naissant nous avons,

244 Le Tombeau

De mille passions nos tristes jours espine

Tandis que nous vivons.

Et non pas seulement vivans il nous torture,

Mais nous blesse au trespas; Car pour prévoir la mort, elle nous est plus dure

Qu'elle ne seroit pas.

Si tost que nostre esprit dans le cerveau raisonne,

Nous Talions redoutant, Et sans ceste frayeur que la raison nous donne,

On ne la craindroit tant.

Nous craignons de mourir, de perdre la lumière

Du soleil radieux, Nous craignons de passer sur les ais d'une bière

Le fleuve Stygieux.

Nous craignons de laisser nos maisons délectables.

Nos biens et nos honneu.fs, Ces belles dignitez qui nous font vénérables,

Remarquer des Seigneurs, Le peuple des forests, de l'air et des rivières,

Qui ne voyent si loing.

Tombent journellement aux mortelles pantieres

Sans se gesner de soing.

Leur vie est plus heureuse, et moins sujette aux peines

Et encombres divers.

Que nous souffrons chetifs en nos âmes humaines

De desastres couverts.

Ores nous poind l'Amour, tyran de la jeunesse.

Ores l'avare faim De l'or injurieux, qui fait que chacun laisse

La vertu pour le gain.

Cestuy-cy se tourmente après les grandeurs vaines.

Enflé d'ambition; De cestuy-là l'envie empoisonne les veines.

Cruelle passion.

La haine, le courroux, le despit, la tristesse,

L'outrageuse rancœur.

Et la tendre pitié du foible qu'on oppresse.

Nous bourrellent le cœur.

DE P. DE Ronsard. 245

Et voila nostre vie, ô misérables hommes!

Nous semblons estre nez Pour estre, cependant qu'en ce monde nous sommes,

Tousjours infortunez.

Et encore, oij le ciel en une belle vie

Quelques vertus enclost, La chagrineuse mort, qui les homm.es envie,

Nous la pille aussi tost.

Ainsi le verd esmail d'une riante prée

Est soudain effacé; Ainsi l'aimable teint d'une rose pourprée

Est aussi tost passé.

Mais las ! ô doux printemps, vostre verdeur fanie

Retourne en mesme poinct, Mais quand nostre jeunesse une fois est finie

Elle ne revient point.

La vieillesse nous prend maladive et fascheuse,

Hostesse de la mort, Qui pleins de mal nous pousse en une tombe creuse

D'oia jamais on ne sort.

Des-Portes, que la Muse honore et favorise

Entre tous ceux qui ont Suivi le sainct Phœbus, et sa science apprise

Dessur le double mont; Vous voyez ce Ronsard merveille de nostre âge,

L'honneur de l'univers, Paistre de sa chair morte, inévitable outrage.

Une source de vers.

De rien nostre Apollon, ny les Muses pucelles

Ne luy ont profité; Bien qu'ils eussent pour luy les deux croppes jumelles

De Parnasse quitté.

Et qu'il les eust conduits aux accords de sa lyre

Dans ce François séjour, Pour chanter de nos Roys, et leurs victoires dire,

Ou sonner de l'Amour.

C'est grand cas, que ce Dieu, qui dés enfance l'aime.

Affranchit du trespas

246 Le Tombeau

Ses divines chansons, et que le chantre mesme

N'en affranchisse pas.

Vous en serez ainsi ; car bien que vostre gloire,

Espandue en tous lieux, Ne descende estoufée en une tombe noire

Comme un peuple ocieux.

Si verrez-vous le fleuve où tout le monde arrive,

Et pay'rez le denier Que prend pour nous passer jusques à l'autre rive

L'avare nautonnier.

Que ne ressemblons-nous aux vagueuses rivières

Qui ne changent de cours?

Ou au branle éternel des ondes marinières

Qui refiottent tousjours?

Hé! n'est-ce pas pitié, que ces roches pointues,

Qui semblent despiter, De vents, de flots, d'orage, et de foudres battues.

L'ire de Jupiter, Vivent incessamment, incessamment demeurent

Dans leurs membres pierreux.

Et que des hommes tels que ce grand Ronsard meurent

Par un sort rigoureux?

Qui pourra désormais d'une haleine assez forte

Entonner comme il faut La gloire de mon Roy, puis que la Muse est morte

Qui le chantoit si haut?

Qui dira ses combats? ses batailles sanglantes?

Quand jeune. Duc d'Anjou, De sa main foudroya les troupes protestantes

Aux plaines de Poictou?

Des-Portes, qui sera-ce une fois? Vostre Muse,

Digne d'estre en son lieu.

Fuyant l'honneur prophane aujourd'huy ne s'amuse

Qu'aux louanges de Dieu !

Ne permette Clion, et Phœbus ne permette

Que Ronsard abatu Par l'ennuyeuse mort, ne se treuve poète

Qui chante sa vertu!

DE P. DE Ronsard. 247

Adieu, mon cher Ronsard, l'abeille en vostre tombe

Face tousjours son miel ; Que le baume Arabie à tout jamais y tombe,

Et la manne du ciel !

Le laurier y verdisse avecques le lierre,

Et le myrte amoureux; Riche en mille boutons, de toutes parts l'enserre

Le rosier odoreux ; Le thym, le basilic, la franche marguerite,

Et nostre lys François, Et ceste rouge fleur, où la plainte est escrite

Du mal-content Grégeois.

Les Nymphes de Gâtine, et les Naïades sainctes,

Qui habitent le Loir, Le venant arroser de larmettes épreintes.

Ne cessent de douloir.

Las ! Clothon a trenché le fil de vostre vie

D'une piteuse main, La voyant de vieillesse et de gouttes suivie,

Torturage inhumain ; Voyant la pauvre France en son corps outragée.

Par le sanglant effort De ses enfans, qui l'ont tant de fois ravagée,

Souspirer à la mort!

Les meurtres inhumains se font entre les frères,

Spectacle plein d'horreur, Et déjà les enfans courent contre leurs pères

D'une aveugle fureur; Le cœur des citoyens se remplit de furies ;

Les paisans escartez Meurent contre une haye ; on ne voit que tûries

Par les champs désertez !

Et puis allez chanter l'honneur de nostre France

En siècles si maudits.

Attendez-vous qu'aucun vos labeurs recompense

Comme on faisoit jadis !

La triste pauvreté nos chansons accompaigne;

La Muse, les yeux bas,

248 Le Tombeau

Se retire de nous, voyant que l'on desdaigne

Ses antiques esbas.

Vous estes donc heureux, et vostre mort heureuse,

0 Cygne des François !

Ne lamentez que nous, dont la vie ennuyeuse

Meurt le jour mille fois.

Vous errez maintenant aux campagnes d'Elyse,

A l'ombre des vergers. Où chargent en tout temps, asseurez de la bise,

Les jaunes orengers ; Oii les prez sont tousjours tapissez de verdure,

Les vignes de raisins, Et les petits oiseaux, gazouillans au murmure

Des ruisseaux crystalins.

En grand' foule accourus autour de vous se pressent

Les Héros anciens Qui boivent le nectar, d'ambrosie se paissent,

Aux bords Elysiens; Sur tous le grand Eumolpe, et le divin Orphée,

Et Line, et Amphion, Et Musée, et celuy dont la plume eschaufée

Mit en cendre Ilion.

Le louangeur Thebain, le chantre de Mantoue,

Le lyrique Latin, Et avecques Seneque, honneur grand de Cordoue,

L'amoureux Florentin !

Tous vont battant des mains, sautelant de liesse,

S'entre-disans entre-eux :

« Voylà celuy qui domte et l'Itale et la Grèce,

En Poëmes nombreux ! »

L'un vous donne sa lyre, et l'autre sa trompette;

L'autre vous veut donner Son myrte, son lierre, ou son laurier prophète,

Pour vous en couronner.

Ainsi vivez heureuse, ame toute divine,

Tandis que le Destin Nous reserve aux malheurs de la France, voisine

De sa dernière fin !

DE P. DE Ronsard. 249

STANCES

Amadis ressentit au fond de son courage Un tel- coup de douleur du trespas de Ronsard, Que l'ennuy luy navrant l'ame de part en part, Luy desroba l'esprit de plaindre un tel dommage.

Donc, brave poésie, en dueil couppe la nue ; Voie par l'univers, et d'un son esclattant. Pour luy avec tes vers sans fin te lamentant, Raconte ceste perte aux François avenue!

Soudain Princes et Rois, amoureux et gensdarmes, Toutes sortes d'estats le pleureront si fort, Qu'Atropos, bien que sourde, entendra qu'elle a tort, Et de l'avoir tué se fondra toute en larmes.

0 combien les filets de la Parque inhumaine Ont d'extrême puissance en leur fatalité. Puis qu'ils ont sceu fermer d'un silence indonté La bouche des neuf Sœurs de la saincte Neuvaine !

Mais je pense qu'au lieu d'Helicon et Parnasse, Les Muses pour logis très-excellent et beau Ont choisi maintenant de R.onsard le tombeau. Honteuses qu'on les voye ailleurs qu'en ceste place.

Amadis Jamin,

Secrétaire de la Chambre du Roy.

Unde orta est aut undc mit tam dira repenti Tcmpcstas? médium video discindere cœlum Palantesque polo stellas, desertaquc summi Ardua Parnassi, totîimque Helicona madcre Effusum in lachrymas, pullata veste Sorores

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Atra qucri, et longas in fletum ducere noctes, Ronsardo l'mquente orbem, superisque locato. Quàm beiû consultum est Gallo quod carminé versus Scripserit! is Latio usas si sermone fuisset, Occiderent unà Masce Latia atque Camœna : Sed vivant, retincntque decus primumque nitorem, jEternhm ut laudent vectum saper astra Poctam.

Jo. Clericus

libell. supplicum in Senatu Paris. Prasses.

H as tibi Parislis sacras in collibus aras, Magne parens, grata ponimus ecce manu.

Tu patrii Deus eloqaii, quo namine qaondam

Pierias Francum protalit uber opes.

Ergo velat Cereri et Baccho sua sacra quotannis

Voverat, et festos gens operata dies; Sic tibi qaotqaot erant Galli, tua tarba, Poeta

Annua solenni carminé vota canent.

Jamqae tibi primas ecce instaaramas honores.

Et ferimur vita palchra per acta tua.

Ut clam antiqaa dcdactus origine gentis,

Threicio dederis tempora prima Deo.

Ut mox et laudis meliore incensas amore

Malaeris Musas Graia per antra seqai.

Nullas erat tua qui regeret vestigia callis,

Saxa per et nulle culmma trista pede : Tu tamen et salebras et sentibus aspera vincis

Omnia, ncc durum te remoratur iter, Donec Hyantc£o teneras è fonte Sorores

Deducas patrios victor ad usque lacus.

Inde ubi per médias Nymphis comitantibus urbes

Conspicuum insigni tollis honore caput, Protinus ut roseo surgit cîim Lucifer ortu,

Cum tenebris fugiunt astra minora suis :

DE P. DE Ronsard. 251

Sic radis incultos aluit cjuos Gallia vaîes

Fugere ad vultus lumina prima tui.

Nunc igitur laudesque hominum laudes(]ue Deorum

Concinis, aut mollis qaa tibi dictai Amor; Nunc ortus rerum varias, vcriquc laUbras

Quaris, ci audaci tendis in astra via : Martia nunc resonas heroo prcelia vcrsu,

Francosque à Phrygio principe ducis avos. Neve tibi vetcrcs contendant laude Poeta,

Quotquot habet Latium, Gracia quotquot habet, Nil intentatum mens indefessa rcliquit,

Sive placent cithara munera, sive tuba.

Felices Ligeris ripa, felicia Cosmi

Fana tui, uberibus Turoque dives agris ; Et quacunque tuo demulsa carminé génies,

Hausere atherios vatis ab ore favos !

Te nemorum coluere Dca, te sape canentem

Manaliis Faunus visit ab usque jugis.

Te stupuit Natara parens, nec te tua cepit

Gallia, qua tanti civis honore tumet; Sed norunt laie populi, quosque uliima Thule,

Quosque alit Hesperio terra propinqua freto ; Quique bibunt Istri gelidum sepiemplicis amnem,

Quique Euphrate habitant et loca cincta Tigri. Salve cura Deum, salve ipsis addite Divis,

Vindocini aternum sidas, honosque sali.

Non tibi quarenda est alieno fama labore,

Digna nec ingenio laus satis ulla tuo est. Tu tamen hac cape vota lubens, seu lactea mundi

Te plaga, seu magni te tenet aula Jovis : Et si quis tibi restât amor, si cura tuorum,

Nec te opcris memorem jam pigct esse tui, Respice nos, animisque inierdum illabere nostris,

Tractamus patria dum nova plectra Lyra.

SCvEVOLA SaMMARTHANUS Quaestor Franciae.

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