I. Henry III
26o Le Tombeau
Manqua la vérité ny la foy des Destins,
Mais pour ce qu'en ton ame escoutant ma sentence,
Manqua de mes propos la saine intelligence.
») Je juray voirement par les eaux de là bas, Qu'il vivroit une vie exempte du trespas; Mais ceste vie, ô Nymphe, il la falloit entendre De celle-là qui fait qu'on survive à sa cendre. De celle-là qui rend un renom ennobly, Et dont il n y a point d'autre mort que l'oubly.
» Car quant à l'autre vie à la Parque subjette, Le soleil voit-il bien quelqu'un qui se promette De ne la point finir, puis que c'est seulement Pour prendre quelque fin qu'on prend commencement? 0 Nymphe, l'estre humain ce n'est rien qu'un non-estre ; On commence à mourir dés qu'on commence à naistre ; Et comme naviguer ce n'est que tendre au port, Ainsi vivre ce n'est qu'aller devers la mort.
)) Jette l'œil du penser dessus tout ce qu'enserre Dedans son large sein la rondeur de la terre, Tu verras que la faux de la Parque et du Temps Y va tout moissonnant comme herbe du printemps; Tu y verras périr les temples magnifiques. Les grands palais des Rois, les grandes Republiques, Et souvent ne rester d'une grande cité. Sinon un petit bruit qu'elle a jadis esté. Et si non seulement le temps fera résoudre Les temples, les chasteaux et les hommes en poudre; Mais aussi ce grand tout, ce grand tout que tu vois Qui ne sçait où tomber, tombera quelquefois. Va, plains-toy maintenant qu'une maison privée Du sac universel ne se soit point sauvée. Et te desplais de voir arriver à quelqu'un L'accident que tu vois arriver à chacun.
» Je sçay bien que ta perte estant démesurée. Elle ne se peut voir suffisamment plorée. Et qu'il est difficile en un si grand mal-heur D'imposer promptement silence à sa douleur; Mais encor devrois-tu ton angoisse refraindre.
DE P. DE Ronsard. 261
Quand tu viens à penser qu'en ce qui te fait plaindre Tu te vois mesme avoir les Dieux pour compagnons, Et qu'aussi bien que toy du Sort nous nous plaignons.
» Ainsi ce que le Sort a de plus lamentable, En le rendant commun il le rend supportable, Et la Parque adoucit i'aspre sévérité De ses funestes loix par leur égalité.
Et pource, ô belle Roine, appaise ta tristesse, Permets que la raison ton courage redresse; Souffre un mal nécessaire, et pense qu'on ne peut Braver mieux le Destin qu'en voulant ce qu'il veut. Tu fais tort à Ronsard et à toy-mesme encore. Si tu le vas plorant comme il faut que l'on plore Ceux qui vont tous entiers dedans le monument, Et ne laissent rien d'eux que des os seulement. Il n'est pas mort ainsi, sa vive renommée Survivant à sa mort tient sa gloire animée; Et s'il ne vit du corps, il vit de ceste part Qui le faisoit estre homme et mesme estre Ronsard. Jomt que si les honneurs payez à ceux qui meurent Adoucissent l'ennuy des amis qui demeurent, Ton cœur a bien dequoy consoler ses douleurs; Car si jamais trespas fut honoré de pleurs. Non de vulgaires pleurs, mais de pleurs vi ayment dignes, Et des cygnes François, et du père des cygnes, Son tombeau s'en verra tellement honoré, Qu'un Dieu mort ne sçauroit estre autrement ploré. Un temple est à Paris, dans l'enclos où commande La moitié de son cœur, son cher amy Galande; Là se doivent trouver en vestement de dueil, Pour aller d'eau sacrée arrousant son cercueil. Et payer ce qu'on doit pour le dernier office. Les plus rares esprits dont cest âge florisse. Alentour du tombeau couronnez de cyprès, Jettant au lieu de fleurs des pleurs et des regrets. Sur le poinct que la troupe humectant ses paupières, Dira sur le cercueil les paroles dernières, Je veux que mon Mercure, à l'heure vray larron
202 Le Tombeau
Des cœurs et des esprits, se change en du Perron, En ton grand du Perron la gloire de son aage. Je veux qu'il porte ainsi la taille et le visage, Et qu'empruntant sa forme, et ne se monstrant Dieu Sinon en son parler, il s'assée au milieu De ceste docte bande attachée à sa langue, Et face de Ronsard la funèbre harangue. Consacrant sa mémoire, et comme aux immortels Luy donnant ce qui donne un temple et des autels.
» L'assistance ravie et pleine de merveille. Ressentant bien qu'un Dieu charmera son oreille, Plus que jamais, Ronsard, admirera ton heur, D'avoir peu rencontrer un si digne loueur. Et confessera lors comme esprise d'envie Que son trespas thonore autant comme ta vie.
)) Au reste, ô belle Reine, asseure ton penser, Que si jamais beau nom s'est veu Styx repasser. Ou sorti du tombeau d'avec la froide cendre, Sur tout le large front de la terre s'estendre. Et trouver le ciel mesme estroit pour son renom. Ce sera de Ronsard le glorieux surnom ; Et n'en sera jamais sur la terre habitable, Ny de moins envié, ny de plus enviable.
» Un jour doit arriver promis par les Destins (Et ce jour n'est pas loing) que des peuples Latins, Que des champs Espagnols, que de ceux d'Allemaigne, Et mesme de ceux-là que la Tamise baigne. Bref de toute l'Europe et des lieux incognus Oii ses escrits seront en volant parvenus. On viendra saluer le sepulchre oii repose Son ombre vénérable et sa despouille enclose. Seulement pour se voir de ceste aise pourveu. De s'en pouvoir vanter et dire : Je l'ay veu!
» Là se célébreront d'une feste ordinaire Tous les ans au retour de son anniversaire. Des jeux et des combats entre les beaux esprits, Où les mieux escrivans emporteront le pris; Et je veux que celuy qui par trois nuits entières
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Veillant sur son tombeau n'aura clos les paupières, S'en retourne poëte, et que dans son pais Ravissant de ses vers les peuples esbahis, Il monstre que Ronsard, l'heur de l'humaine race, Vivant fut un Phebus, et mort est un Parnasse. »
Ainsi dit Jupiter, chatouillant de ces mots L'esprit de la Princesse; elle, appaisant les flots Dont son cœur ondoyoit, ceste response oùye, Se leva de ses pieds à demy resjouye, R'entra dedans soy-mesme, et remit sur son chef Les fleurs qu'elle en osta déplorant son meschef.
0 l'éternel honneur de la France et des Muses, Qui premier débrouillant les semences confuses De nostre poésie en ordre les rangeas.
Et leur chaos antique en ornement changeas; Qui luy donnas des fleurs, donnas de la lumière. Reformas la laideur de sa forme première. De ses diversitez tiras de doux accords, Et d'une ame divine avivas tout son corps ; Bel esprit qui n'eus onc ny n'auras en ce monde Au mestier d'Apollon d'esprit qui te seconde. Et de qui justement nous pouvons prononcer, Sans que les plus- sçavants s'en puissent oflfencer. Qu'au jour où ton trespas frauda nostre espérance, A ce jour-là mourut la mort de l'ignorance. Pure et saincte clarté des esprits les plus purs, Espoir des temps passez, desespoir des futurs! Si quelque sentiment reste encore à ta cendre. Tant qu'à travers le marbre elle nous puisse entendre, Entens, grand Apollon du Parnasse François, Ces vers qu'en ton honneur je chante à haute voix, Et ne t'offense point, si je romps d'avanture Le repos que tu prens dessous la sépulture, Maintenant que je viens pour te dire en ce lieu Et le dernier bon-jour et le dernier adieu ; Ains prens en gré mon zèle, et reçoy favorable. De ces tristes présents l'offerte pitoyable, De ces tristes présents, qui sont comme les fruits
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Que ta vive semence en mon ame a produits ; Car jour et nuict te lire enchanté de ta grâce, Non comme l'Ascrean dormir dessus Parnasse, M'a fait estre poëte; au moins si m'imposer Un nom si glorieux, ce n'est point trop oser!
Je n'avoy pas seize ans quand la première flame Dont ta Muse m'éprit s'alluma dans mon ame, Et fit que ma jeunesse entrant en son printemps Tint desja de l'hyver, ne prenant passe-temps Qu'à lire tes escrits, et jugeant prophanée L'heure qu'à ce plaisir je n'avois point donnée; Car tu fus lors un feu de ma crainte vainqueur, Qui m'esclaira l'esprit et m'eschaufa le cœur ; Quand d'un conseil amy m'enseignant quelle voye Va droit sur Helicon, et quelle s'en dévoyé, Tu me dis que Clion m'apperceut d'un bon œil Lors que mon premier jour salua le soleil; Qu'il me falloit oser; que pour longuement vivre, Il falloit longuement mourir dessus le livre. Et que j'aurois du nom si, sans estre estonné. Je l'allois poursuivant d'un labeur obstiné.
Vueillent les cieux amis, ô l'honneur de cet âge, Rendre l'événement conforme à ton présage. Et ne permettent point que j'aye obtins en vain - L'heur d'avoir veu ta face, et touché dans ta main.
Cependant prens en gré, si rien de nous t'agrée, Ces pleurs qu'au lieu de fleurs, et qu'au lieu d'eau sacrée, Avec toute la France, atteints d'un juste dueil. Nous versons sur ta tombe et de l'ame et de l'œil ; Pleurs que ton cher Binet en souspirant amasse. Puis les meslant aux siens, en de l'or les enchâsse, Et dolent les consacre à l'immortalité Pour servir de tesmoins de notre pieté. Et pour faire paroistre à ceux du dernier âge Que nous avons au-moins cogneu nostre dommage, Et que nous l'avons plaint autant que nous pouvions. Ne pouvans pas le plaindre autant que nous devions.
Bertaud.
DE P. DE Ronsard. 265
NiENIA PENTASYLLABICA.
Spargite ad hune lapidem flores, et serta, Poetce, Et tumulum violis sternite odoriferis ; Spargantur crocus, atque rosa, vernique hyacinthi,
Lillaquc immixtis alba papavcribus.
Nec dcsint hcdcrce, myrtique et pampinus, et qua
Vos caput ornatis Laurus Apollinea.
Fundite lac, unguenta, oleum, far, mclla, merumque,
Quodque fluit liquidis Nectar arundinibus. Mollis et ad sacram fundatur amaracus urnam,
Et thus, et nardi copia Achcemenice :
Atque sepulchralis qucecunque in munere pompez
Solvere consuevit prisca super stitio.
Ronsardi hoc bustum est, eu jus jam nomen ab Afro
Ad Gangem, et montes fertur Hyperboreos : Qui primus Grajas ad Gallica plectra Camœnas
Non vi sed numeris traxit amabilibus.
Qualitcr ingenuas Sparta abduxisse puellas
Messenem cautus fertur Anstomenes.
Hic postquàm patriis junxit nova pondéra rhythmis,
Sermonemque novis auxit acuminibus :
Phœbadis Iiiac<£. sacros celebravit amores.
Et Vencris risus lusit AcidaU(£.
Forsitan et veros concepit grandior ignés,
Immitemque Dca sensit aculeolum; Atque ita car minibus sua vulnera flcvit, ut ipsis
Nulla magis fuerint nota Cupidinibus.
Majus opus demum aggreditur, Regesque Dcosque
Dum canit, et titulis ornât honorificis. Trojanaquc suos deduxit origine Gallos,
Et clarum multis Carolum imaginibus.
2(dG Le Tombeau
Sic puer Hectorides Xantho et Simoente relictls
Divlno ad Rhenum venit haruspicio.
Gracia delatos Gallis jam cedat honores,
Submittat(]ue vêtus Rama supercilium.
Vicimus, et spoliis Latii gaudcmus opimis;
Gallus ovat ludis victor Olympiacis.
Frustra Virgilius, frustra jactetur Homerus,
Utrumque exuperat Gallus Atlantiades :
Dignus cjui duplici princeps Helicone sederet,
Pimplceisque daret jura cacuminibus.
nie ubi civili patriam jam Marte cadenîem
Vidit, et impleri cuncta latrociniis, Incendique urbes, et regia nomina tendi,
Prostratisque solum pingue cadaveribus, Nunc moriamur, ait; patrice super esse puderet,
Atque moras annis nectere inutilibus.
Dixit, et incumbens focalibus, ultima luxit,
Qualis olor ripas pr opter arundineas.
Non illum ambitio, vel amor vesanus honorum,
Vel fœdce stimulus punxit avaritia :
Gustavit parla post bis sex lustra quiète
Dulcibus immixtam rébus amaritiem.
Vos, quibus est cordi sua laus, qui pramia dudum
Concipitis tanto digna magistcrio ; In planctum atque preces numeris concordibus ite,
Defunctoque pium ferte ministerium.
Non juvat obscuram gestare in funere pallam,
Et caput impexo triste capillitio.
Hcec sunt qua canimus veri monumenta doloris;
H<£c sunt Castalii justa soda lit ii.
Manibus hac Ronsarde tuis cano, dedico, pono,
Supremum nostra pignus amicitia.
N. Rapinus,
Succinctus in urbe Quaesilor.
DE P. DE Ronsard. -267
H as tibi do violas, violis mihi dulcior ipsis, Ronsarde, et tribulos inter quodcunquc forenses Iste meus pauper florum prodaxit agellus, Hoc tumulo, velut irriguas tibi depluit imber. Dum vixit, laudata tibi, tibi culta Camœna Nostra fuit, liât illa malis maie nata diebus, Et paulo asperior constantis nuncia veri Non Reges, verùm Regum contemneret aulas.
Nunc quoniam secuere tuam fata aspera vitam, Tuque mânes, ego dum misera tellure moratus Conqueror adverses properanti in funere casus : Accipe quas justo solvit tibi Musa dolore Inferias : nostrisque manent si pondéra verbis, Hoc de te, Ronsarde, putes, nil grandius unquam Ronsardo vixisse suis per sacula lapsa, Venturumque nihil per postera tempora Gallis. LUD. AURELIUS.
EIS nETPON PQN2APA0N.
KW90; lr,v ),a(X7rpc5v Pœvffapooç àptaTOç àoiSùiv, ID.T^TaTO 0' Oi~CL PpOTCûV £'J£7r''r,; /jxpt<jiv
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