PRÉFACE
Tout ce qu'on sait généralement de Tabbé de Saint- Kerre, c'est qu'il a rêvé la paix perpétuelle, qu'il a été expulsé de l'Académie pour avoir manqué de respect à k mémoire de Louis XIV, que Voltaire s'est égayé plus d'une fois à ses dépens^ que Rousseau a tenté de le po-
pulariser en abrégeant ses écrits, et que d'AIembert, par un tardif éloge, a offert à la mémoire de cet excellent homme une solennelle réparation. On sait, en un mot, ^ que les autres ont dit de lui ; mais ce qu'il a dit Ifliinême, on l'ignore et on ne s'en soucie point. L'arrêt prononcé par Buffon s'exécute sur lui dans toute sa rigueur : « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. » L'abbé de Saint-Pierre a été on mauvais écrivain et a cru qu'il pouvait l'être impunément; il en porte la peine.
Et pourtant cet homme dédaigné est l'une des figures 1^ plus originales et les plus intéressantes du dix-huitième siècle. Il y en a certainement de plus grandes,
mais il n^y en a pas de plus aimables et de plus douces Une galerie du dix-huitième siècle ne serait pas com plète sans lui.
Ce travail était déjà assez avancé quand parut m livre portant ce titre : Vahbéde Saint-Pierre^ sa vie e
ses œuvres, ouvrage d'un savant économiste, M. de Moli nari, professeur au Musée royal d'industrie, à Bruxelles Je craignis d'abord d'être forcé d'interrompre une élud qui m'intéressait beaucoup; mais je ne tardai pas me rassurer et à me convaincre que je pouvais la cont nuer. L'excellent travail de M. de Molinari avait un ca ractère spécial et un peu exclusif: Fauteur, en sa qualit d'économiste, avait de préférence étudié et mis en lu mière tout ce que l'économie politique pouvait revend quer dans les nombreux écrits de l'abbé de Saint-Piern On y voyait surtout que Tabbé de Saint-Pierre avait et un économiste éminent avant que le nom même d économie politique existât ; mais on n'y embrassai point l'ensemble complet et si varié de toutes ses idée et de tous ses projets. Tout ce qui ne se rattachait pa à l'économie politique en était écarté. Ses idées et se opinions en matière de littérature, ses connaissances e ses jugements historiques , ses plans d'éducation res taient en dehors du cadre que s'était tracé M. de Moli nari. La philosophie de l'abbé n'y était guère qu'effleu rée. En revanche, la question de la paix perpétuelle ; était traitée avec une abondance et une autorité aux
qiwfcy ît n^ av«t rien à ajouter. Je pouvais doue continuer puisque je m^étals proposé un autre but, celui de Beriea omettre absolument dan«rétude de la vie et des œuvres de Tabbé.
Pour la partie biographique en particulier (qui ne tient que très-peu de place dans le livre de M. de Molinarijj'ai ajouté aux nombreux renseignements et docu- »enU que fournissent les œuvres de Tabbé lui-même, ceux que j*ai trouvés dans les précieux mémoires ma^ nuscrits de son ami le marquis d'Argenson ^
11 y a, à la bibliothèque de la ville de Caen, un manuscrit incomplet des Annales pditiques. J'en ai tiré deux passages malheureusement très-courts, mais non sans intérêt, sur Louis XIV et Louis XV.
J'ai eu entre les mains la brochure sur la Polysynodie^ qui valut à Tabbé son expulsion de l'Académie. Elle est aujourd'hui très-rare. Presque tous les exemplaires (Fleury Tatteste dans le discours qu'il prononça à l'Académie) furent détruits par ordre du régent. Celui qui m'a été communiqué fait partie de la belle bibliothèque de M. Julien Travers, professeur honoraire à la Faculté des lettres de Caen. Je saisis cette occasion d'adresser à M. Travers mes vifs remercîments.
Pour le reste, j'ai réuni aux volumes que je devais
> La Société de THisloire de France' publie en ce moment ces mé-
moires.
à l'obligeance de M. Travers ceux que possèdent U hiblioUièque Mazarine et la bibliothèque de rUniversitè: ainsi que les deux opuscules sur les Occupations de FAcadémie française, que possède la bibliothèque Impériale. U y a tout lieu de croire qne j'ai pu réunir ainsi la collection la plus complète des œuvres de Tabbé d< Saint-Pierre.
Je n'ai pas cru devoir, dans les nombreuses citationi que j'ai faites, conserver l'orthographe bizarre de l'abbé ne jugeant point qu'elle fût digne d'une scrupuleuse fidélité. Ces corrections orthographiques sont, du reste les seules que je me sois permises.