VIE DE L'ABBÉ DE SAINT- PIERRE
Les Castel de Saint-Pierre étaient des gentilshommes de tasse Normandie, de petite noblesse, mais, quoi qu'en dise Saint-Simon, authentique et vérifiée. La Roque , dans éon histoire de la maison d'Harcourt, cite un Guillaume Du Caslel qui fit preuve de noblesse à la cour des aides de Rouen, en 1528. Son fils Guillaume du Castel est mentionné comme gentilhomme dans un arrêt du 15 mars 1569; et ïefils de ce second Guillaume, Nicolas du Castel , seigneur de Saint-Pierre-Église, renouvela en 1598, devant les comniissaires députés par Sully, les preuves de la noblesse de safamille. Il eut pour fils Charles Castel, seigneur de Courcy, Clilourp et autres lieux, lequel obtint que sa seigneurie de Saiol-Pierre fût érigée en marquisat par lettres du mois de février 1644. Deux ans auparavant, en 1642, il avait épousé Madeleine Gigault de Bellefonds, d'une ancienne et noble famille de Normandie; le frère aîné de cette Madeleine fut le père du maréchal de Bellefonds, et sa sœur cadette la mère du maréchal de Villars. Au lustre de ces alliances honorables, Charles Castel de Saint-Pierre joignit le titre de grand bailli du Cotentin; et si les baillis, au dix-septième siècle, étaient dépouillés de leurs antiques attributions , ils n'en étaient pas moins considérés comme les chefs naturels de la noblesse, qu*ils convoquaient et commandaient.
Charles Castel de Saint-l^ierre eut cinq fils. L*atuéy Bon- Thomas, marquis de Saint-Pierre, succéda à son père dans la charge de grand bailli du Golenlin, et eut un fils unique, Bon Hervé, lequel mourut sans enfants. Le second, Charles- Irénée, était destiné à illustrer sa famille sous le nom d'abbé de Saint-Pierre. Le troisième, François-Antoine, entra à Malte, ce qui le fit connaître sous le nom de chevalier de Saint-Pierre, obtint la comroandcrie de Piéton, en Flandfe, et mourut à Versailles en 1709. On lui éleva un monumeut dans l'église Saint-Jean, à Malle. Le quatrième, Louis- Hyacinthe, comte de Saint-Pierre, marquis de Crèvccœurel (le Kersilis, fut d'abord capitaine de vaisseau, puis premier ^ écuycr de la duchesse d'Orléans, et mourut en 1748, cinq ans après son frère l'abbé. U eut de sa femme, Jeanne- Françoise de Kerven, iin fils, Sébastien-Lou^i», dont ia fille, Françoise, épousa en 1 742 Charles de Brosses » président à mortier au parlement de Dijon«, L'abbé, qui ne naourul qu'en 1743, put voir le mariage de sa peiile-aièce. Ënfin^ le cinquième fut jésuite et confesseur de la4ttcbesse d'OrléM^ mère du régent, dont son frère l'abbé était raumônier,
Charles-Irénée Caslel de Saint-Pierre naquit le 18 février 1658 au château de Saint-Pierre-Église^ dans le joli pays appelé le Yal-de-Sère, qui s'étend entre Cherbourg et Barfleur. Bien que le chef de sa famille portât pompeusement le titre de a seigneur de Courcy^, Glitourp, Yaro^JviUe, Coque ville, La Motte, Le Waast, Caateloup et Morsalines, « il n'était point assez riche pour assurer le sort de ses cadets. Cenx-ci durent faire seuls leur che«iin, le firent tous hcfoo^ rablement, et c'est à l'un d'eux que la famille allait devoir son illustration.
Le futur abbé, qui vécut jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, naquit avec une complexion délicate qui lui interdisait la carrière des armes. L'Église seule lui restait, et il y fut' destiné, sa naissance lui tenant lieu de vocation. Dès qu'il fut en âge, on l'envoya à Caen chez les jésuites.
les jésuites avaient dans la capitale de la basse Norman-
^ * ëd des élftblissemeots florisisiin ts et reiiommés ; mais, tnal* ^ gné leur dévouement et leur habileté^ dent le jeune Saint* Pierre devait conserver toute sa vie le meilleur souvenir, ils ne parvinrent pas à faire du futur abbé un bûmaniste , même médiocre: La seule chose à laquelle il prit goût^ danà; ses éludes, fut la philosophie, et surtout la physique cartésienne, alors dans tout Téclal de la nouveauté et de la v6g:ue, et en grande faveur, même chez les jésuites. La sotte persécution dont elle fut l'objet ne vint qu'un peu plus tard, et le jeune Saint-Pierre put commencer, dès le collège, à être ce qu'il resta toute sa vie, un bon cartésien. Ce fut le profit le plus net et le plus solide qu'il retira de ses études.
Il ne les avait pas achevées, qu'il eut la velléité de se faire religieux. Vqici comment il raconte (en 1737) que cette idée lui vint et passa. « Sograis, homme d'esprit, me dit un jour que cette fantaisie do se faire religieux ou religieuse était la petite vérole de l'esprit, et que celte maladie prenait ordinairement entre quinze et dix-huit ans. J'en fus attaqué à dix-sept (donc en 1675). J'allai me présenter au P. Prieur des Prémonlrés réformés d'Ardenne, auprès de Caen ; mais par bonheur pour ceux qui profileront de mes ouvrages^ il douta que j'eusse assez de santé pour chanter longtemps au chœur, et me regvoya consulter un vieux médecin du château de Caen, nommé Monlien, qui me dit que j étais d'une santé trop délicate. J'ai donc eu celte maladie; mais ça n'a été qu'une petite vérole volante dont je n'ai point été marqué. »
Le jeune Saint-Pierre fut mis sur la voie d'une vocation plus sérieuse par une amilio de collège. A peu près vers 1 époque où il pensa au cloîlre, un jeune étudiant, fils d'un pauvre entrepreneur de Caen, nommé Varignon, achevait son cours de théologie. Le hasard rapprocha ces deux jeunes gens destinés à la carrière ecclésiastique par la nécessité de leur condition, mais non par la nature de leur esprit et de leurs goûts. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils étaient tous deux passionnés pour les sciences.
Les sciâDces éUient alors eo grande faveur, bien qu*( ne tinssent pas une grande place dans renseignement des collèges. C*est en 1664, peu de temps avant que le jeune Saint-Pierre arrivât chez les Jésuites, que Uuet, alors fixé à Caen , avait établi chez lui une véritable académie des sciences. 11 en raconte Thistoire tout au long dans soa savant livre sur les Origines de Caen. Sur la proposition de Tin tendant Chamil lard, Colbert avait assuré à la Compagnie une subvention de TËtat. Mais cette libéralité inespérée, « si nouvelle et si rare dans une ville de province, dit Huet, lit concevoir de grandes espérances de fortune à des philosophes plus studieux de la physique que de la morale, et qui» bien qu'amateurs de la vérité, ne tenaient pas les richesses méprisables. Plusieurs crurent bientôt mesurer les pistoles au boisseau » et chacun , pensant à ses intérêts, ne pensa plus à ses études : et Ton vit décliner et enfin se dissiper entièrement une société dont on s'était promis tant de fruit. Ce fut en Tannée 1676, à la mort de M. Graindorge, chez qui elle tenait ses séances depuis que je fus obligé de quitter Caen tout à fait. » Quoi qu'il en soit de la fin prématurée de l'Académie scientifique de Caen, il était impossible qu'elle eût subsisté douze ans, dans une ville de province, sans éveiller des vocations et imprimer un mouvement aux esprits. Or, c'est précisément vers l'époque de la dissolution de cette société qu'il faut faire remonter la liaison de Saint-Pierre et de Varignon.
A côté de cette vocation s'en montra une autre chez le futur abbé de Saint-Pierre. C'est vers cette même époque, en 1678, et, dit-il, « sous les yeux d'un excellent magistrat, » qu'il commeçça son Projet pour diminuer le nombre des procès. Lui-même nous l'apprend dans l'épttre dédicatoire adressée au roi, qui précède son Abrégé du projet de paix perpétuelle. Il est remarquable que la première idée de réforme qui lui ait traversé l'esprit, fût relative à la législation d'alors, si féconde en procès. Pareil projet devait nailre, en Normandie, dans la patrie de la chicane. Mais le
jeaoe Saint-Pierre, qui n'avait alors que vingt ana, paraît seo être tenu pour longtemps à ce premier essai de politique. Soit conscience de sa jeunesse et de son inexpérience, soit qu*en effet le goût des sciences physiques et naturelles l'emportât alors chez lui sur tout autre, il poursuivit ses études de ce côté avec Fardeur de son âge. Chemin faisant, il étudia assez de théologie pour se faire recevoir prêtre avec son ami Varignon ; mais il n'eut jamais de goût pour cette étude : « L'habitude que j'avais prise de raisonner sur des idées claires et distinctes ne me permit pas de raisonner longtemps sur la théologie. » Après quoi , il végéta obscurément quelques années, pendant lesquelles j'imagine qu'il dut beaucoup étudier, beaucoup disputer et beaucoup ré?er, et il fréquenta assidûment le vieux Segrais, qui tenait alors, dans sa ville natale, le sceptre de l'esprit.
Cette existence stérile lui pesa bientôt. Il avait épuisé toutes les ressources que sa province pouvait lui offrir, et il s'apercevait que, sur le petit théâtre o\x il était confiné, il n'arriverait à rien. Son père, le marquis de Saint-Pierre, vint alors à mourir, et l'abbé entra en jouissance d'une légitime de dix -huit cents livres de rente; c'était sa part de cadet, et elle représentait environ ce que seraient cinq ou six mille francs de rente de nos jours : fortune modeste, à coup sûr, mais bien suffisante pour assurer l'indépendance d'un homme qui sait régler ses désirs. Le parti de labbé fut vite pris. Il s'embarqua dans le coche pour cette capitale dont Segrais lui avait tant parlé.
Qu'allait devenir Varignon ? Lui aussi souhaitait ardemment d'être à Paris; mais il n'avait pas dix-huit cents livres de rente. L'abbé ne pouvant se décider à se séparer de son ami, lui offrit de l'emmener avec lui, et pour le mettre tout à fait à son aise, il détacha trois cents livres de ses dix-huit cents et les lui fit accepter par contrat. « Quand vous voudrez vous en aller, lui dit-il, vous vous en irez. Je ne veux pas que vous vous croyiez tenu de ne me point quitter. » Et en même temps, pour rendre ce bienfait plus acceptable à
VarignoD» il lui flt sentir (\\i'm acofpiant, il lui rendrait service : Vous disputerez avec moi, vous me ferez des objeclionSy ^i j*y gagnerai beaueonp. Il est trop ju^te que vous soyez indemnisé pour un pareil service. L'abbé fut pendant sa jeunesse passionné pour la discussion. Il écrivait en 1734, dans ses Observations sur le minisi ère gênerai : « Je dois à « ces disputes, presf|iie continuelles durant quatre ou cinq « ans, ce que je puis avoir de justesse et de pénétration K d*esprit. Je n*avais qu*un valet, mais j*avais un disputent « de profession à mes gages. C'était M. Varignon, que je re- « grettc fort et qui devint depuis célèbre géomètre. »
Voilà donc nos deux jeunes abbés débarquant à Paris, riches surtout d'espoir, et malgré la grande médiocrité de leur condition, plus avi<les d'apprendre que de parvenir. A leur arrivée, ils allèrent s'installer dans une petite maison que l'abbé loua deux cents livres, au haut du faubourg •Saint-Jacques. C'était en 1686. L'abbé avait alors vingthuit ans.
Remarquons cette date : elle est mémorabl^et elle explique la direction que devaient prendre dès lors les idées de l'abbé de Saint-Pierre. 1686 est la fameuse année de la fistule, qui divisa en deux parts le règne du grand roi. Quelqu'un l'a dit avec beaucoup de vérité : Il y a deux Louis XIV : l'un avant la fistule; l'autre, après. Avant, c'est la grandeur, c'est le soleil royal, comme dit M. Henri Martin, atteignant' son zénith; après, c'est la décadence, et pour continuer la comparaison, c'est l'astre orgueilleux descendant jusqu'à son nadir. L'abbé de Saint-Pierre ne s'approchait de l'astre que pour assister à son déclin.
Depuis la paix de Nimègue qui lui avait donné raison centre l'Europe, Louis XIV s'était tout permis, et tout permis impunément. Il semblait, lui, le roi très-chrélien, avoir pris la devise du héros de l'Iliade : Jura nego mihi nata! Aussitôt après la paix, il s'était approprié toutes les villes allemandes voisines de ses frontières qu'il avait trouvées à sa convenance, et les avait transformées en citadelles formi-
daUed,i lafacede TEuropê, immobile et résignée, ëû i682, il avait rompu aTe6 le pape, et avait donné le spectacle scandaleux du fils aîné de TÉglise tout prêt au schisme. En 1684, l'afloée même où il épousait secrètement la veuve de Scarron, il avait, par une révoltante fantaisie de despote, écrasé (le bombes, non plus Alger, ce repaire de pirates, mais une ville chrétienne, Tun des ornements de l'Italie et de l'Europe; et cette même année l'Europe passait condamnation sur tout ce qu*il avaitlait, lui laissait tout ce qu'il avait pris : ce fut la trêve de Ratisbonne, apogée de la grandeur française avant lempire. Enfin , en 1685, après quatre ans de persécutions sourdes, il avait soulagé sa conscience bigote en révoquant Tédit de Nantes, et en offrant à Dieu, comme expiation de ses adultères, ce nouveau triomphe de rÉglise, préparé par ses mains.
Le châtiment allait venir. L'année suivante, au moment où la persécution sévissait dans toute sa violence contre les réformés, et peuplait les campagnes de missions bottées et les bagnes de martyrs, le demi-dieu auquel Lafeuillade élevait l'idole de la place des Victoires, était tout-près de mourir d'un mal vulgaire, pendant que lui préparant des humiliations d'une autre nature, son implacable adversaire, Guillaume d'Orange, nouait contre lui cette coalition qu'on appela la ligue d'Augsbourg (juillet et septembre lt)86).-
C'est à ce moment-là même que le jeune abbé de Saint- Pierre arrive à Paris. Il n'était ni un Tacite, ni un Saint- Simon, mais il venait, juste à point, comme eux, pour assister à la décadence, et partager, devant ce triste spectacle, leur douleur et leur indignation.
Toutefois la politique ne fut pas ce qui l'occupa d'abord le plus. 11 apportait à Paris une soif de science insatiable. 11 se mit, coqnme il dit, «à courir après les hommes célèbres,» et à chercher l'instruction partout : métaphysique, morale, chimie, physique, anatomie, médecine, il se jeta sur tout avec Tardeur d'un esprit qui sortait d'un long jeûne et qui voulait réparer le temps perdu. 11 était impossible de mor-
dre avec plus d*appétit aux fruits de Tarbre de science. Il fit tout de suite une connaissance qui Taida beaucoup à satisfaire ses goûts et exerça une grande influence sur toute sa vie ; c*est celle de Fontenelle. Le neveu du grand Corneille^ qui avait gagné au collège une de ces réputations souvent trompeuses, tenait à ne pas faire mentir les promesses de son enfance et y travaillait de son mieux. C!onnu de bonne heure pour plusieurs pièces de vers dans le genre de Voiture, insérées au Mercure de Visé, et pour sa collaboration aux opéras de son oncle. Psyché et BelléropAan^ sifllé pour sa tragédie d'Aspar^ il avait fait beaucoup parler de lui par ses Dialogues des marts^ parus en 1 683, et par ses lettres du chevalier d*Her...., parues en 1685. Enfin, Tannée même où Tabbé arrive à Paris, en 1686, il mettait le sceau à sa réputation par son brillant ouvrage de la Pluralité des mondes. Quoiqu'il fût encore bien jeune, n*ayant qu un an de plus que Tabbé de Saint-Pierre, il était déjà ce que Saint* Simon dit quelque part de Voltaire : « Une manière de personnage dans la république des lettres. » Il était de plus très-répandu dans la haute société, où Ton appréciait fort les grâces de sa personne et plus encore celles de son esprit, et il rouvrit à Tabbé de Saint-Pierre. La communauté d*âge, de goûts et de patrie les eut bien vite liés. Il devait rappeler plus tard cette liaison d'une manière charmante, dans son Eloge de Varignon : u J'étais leur compatriote, et allais les ce voir assez souvent (dans leur petite maison du faubourg u Saint- Jacques) et quelquefois passer deux ou trois jours « avec eux; il y avait encore de la place pour un survenant, c( et même pour un second, sorti de la même province, au- <( jourd'hui Tun des principaux membres de TAcadémie des (( belles-lettres, et fameux par les histoires qui ont paru de « lui. Nous nous rassemblions avec un extrême plaisir, K jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis, « et ce que nous ne comptions peut-être pas alors pour un « assez grand bien, peu connus. Nous parlions à nous M quatre une bonne partie des différentes langues de Tem-
( pire des lettres, et tous les sujets de cette petite société se « sont dispersés de là dans toutes les académies. » Ce quatrièmey que Fontenelle désigne assez sans le nommer, est Vertot, qui fut de l'Académie des inscriptions ; Tabbé fut de TAcadémie française; Yarignon, de T Académie des sciences^ el Fontenelle, des deux dernières.
Varignon, dès son arrivée à Paris, se mit à courir après les savants, mathématiciens et géomètres surtout, parmi lesquels il ne devait pas tarder à se faire place par son Projet (Tune nouvelle mécanique (1687). « Ils pensaient, dit Fonte- «nelle des deux amis, chacun de son côté; car ils n'étaient « plus tant en communauté de pensées. L'abbé, revenu des « subtilités inutiles et fatigantes, s'était tourné principale- « ment du côté des réflexions sur l'homme, sur les mœurs et «sur les principes du gouvernement. Varignon s'était tota- «lement enfoncé dans les mathématiques. » Fontenelle anticipe peut-être un peu, pour ce qui concerne Tabbé. 11 était bien loin d'avoir renoncé aux sciences de sitôt : c'est luimême qui nous le dit dans son Projet pour des conférences iur la physique : a Mes études du collège étant achevées, « j'eus le bonheur de passer trois ou quatre années à l'étude « delà physique. J'allais aux cours d'anatomie de feu M. Du- « vemey; j'allais aux cours de chimie de feu M. Lemery; « j'allais à diverses conférences de physique chez M. de « Launay, chez M. l'abbé Bourdelot et chez d'autres. Je lisais « les meilleurs ouvrages. J'allais consulter le feu P. Male- « branche et lui faire des objections sur quelques endroits u de ses ouvrages. J'avais des camarades avec lesquels je « disputais souvent, à la promenade, sur ces matières. )>
U résulte clairement de ce passage que l'étude des sciences faisait alors la principale occupation de l'abbé; seulement, comme sa curiosité était universelle, il ne fit pas comme Varignon et ne s'y jeta pas exclusivement. Les savants ne lui sufQrent pas; il se répandit le plus qu'il put. L'amitié de Segrais lui ouvrit la maison de madame de La Fayette. La Rochefoucauld était mort depuis 1680, et l'auteur de la
Prineê$$ê de Clèteê^ allristée de la perte de son ami) eom* meaçail à senlir lee approches de )a vieillesse ei à s^nlmer dans les pratiquer d*une dévotion austère. Sa maison ne dut pas offrir de grandes ressources au jeune abbé (il put eepeodant y rencontrer madame de Sévigrié) ; mais par madame de La Fayette, et son directeur, le janséniste Duguet, il fit la connaissance de Nicole, quil cultiva beaucoup. « Pendant « deux ou trois ans, dit-il, je Tai vu toutes len semaines*. « Il demeurait à la Crèche, dans mon quartier, et comme il «aimait les nouvelles, je lui disais celles que j'apprenais « chez madame de La Fayette. )» Ces relations de Tabbé avec un excellent homme qu'il vénérait, ne furent pas sans iofluenre sur sesi<lées. Nicole, qui venait peu de temps auparavant de rentrer à Taris, presque subrepticement, grâce à l'intervention de rarchevéque liarlay, et qui voulait à tout prix passer ses derniers jours en repos, était bien revenu de ses anciennes idées et de l'ardeur qu'il avait mise à les défendre. Il se reposait dans une sorte de scepticisme théologique qui dut être fort du goût du jeune abbé, et il parlait de ses anciens compagnons d'armes, les Pascal, les Arnauld, la trop fameuse madame de Longueville, etautres, d*un ton qui n'était guère celui de l'enthousiasme. « Il les avait trop « connus, dit l'abbé, pour les admirer. » Qtie la timidité naturelle de son caractère, comme le croyait Tabbé, et le désir qu*il avait de mourir tranquille, fussent pour beaucoup dans ce changement dldées, cela est incontestable; mais on peut croire que son bon sens, la justesse et la modération de son esprit y furent aussi pour quelque chose. 11 allait cependant un peu loin, comme tout nouveau converti. S'il se fiU contenté de dire à l'abbé, que madame de Longueville, qui avait Tesprit très-fin et très-délicat pour la connaissance des caractères, Tavait « très-petit, très-faible et très-borné, » sur les matières de science, de raisonnement, surtout ce qui n'était point affaire de sentiment, il n*y aurait rien à dire ;
mais il surprit ud jour beaucoup Tabbé, ei il y avait de quoi, en lui disant.qu il préférait l'esprit de son ami, M. àe Tréville, à celui de M, Pascal, et que M. Pascal n'était qu un « ramasseur de coquilles. » L'expression est étrange, et, autant qu on, peut la comprendre, bien méprisante.
Par Fontenelle, Tabbé connut le P. Malebranche, alops dans tout Téclat de sa réputation. Il avait fait paraître en 1683 ses Méditations, et il rompait des lances avec Tagressif Arnauld, à propos de la nature et de la grâce. Quoique l'abbé nous dise qu'il allait le voir « pour lui faire des objections, » il ne fit guère auprès de lui que s'affermir daos son cartésianisme. Fontenelle nous apprend qu'il était difficile de voir le P. Malebranche et de n'être pas de son avis, tf Un assez grand nombre de gens de mérite, dit-il «dans son £*loge de Malebranche ^ se rassemblaient autour « de lui. Ils étaient la plupart ses disciples et ses. amis en « même temps, et l'on ne pouvait guère être l'un sans l'au- « tre. Il eût été difficile d'être en liaison .particulière avec « un homme toujours plein d'un système qu'on eût rejeté; « et si l'on recevait le système, il n'était pas possible qu'on « ne goûtât infiniment le caractère de l'auteur, qui n'était, « pour ainsi dire, que le système vivant. » L'abbé resta fidèle aux leçons de son illustre maître, bien qu'il se piquât plus tard, avec un certain air qui ressemble presque à du dédain, de ne plus admirer ses ouvrages.
Enfin, il dut encore à Fontenelle, mais un peu plus lard, d'être reçu chez madame de Lambert. C'est précisément en 1686 que madame de Lambert, dont le mari commandait la place de Luxembourg, devint veuve et se fixa à Paris ; et quand elle eut gagné les longs et cruels procès qui suivirent la mort de son mari, « libre enfin, dit Fontenelle, et « maîtresse d'un bien assez considérable qu'elle avait pres- « que conquis, elle établit dans Paris une maison où il était « honorable d'être reçu. C'était la seule, à un petit nombre a d'exceptions près, qui se fût préservée de la maladie « épidémique du jeu ; la seule où l'on se trouvât pour se
« parler raisonqablemeni les uns aux autres ^ et même « a?ac esprit , selon Toccasion. » Le salon de madame de Lambert devint bientôt Taniichambre de TAcadémie. Un personnage qui devint précisément chez elle Tun des amis de Tabbé de Saint-Pierre^ le marquis d* Argenson , nous dit fl nettement ' : « On n*était guère reçu h T Académie que « l'on ne fût présenté chez elle et par elle. Il est certain « qu'elle a bien fait la moitié de nos académiciens actuels.» Une fois admis dans une pareille maison, où Ton respirait comme une odeur d'académie, et assuré des bonnes grâces de la toute-puissante marquise, comment un homme qui s'occupait de belles-lettres n'aurait -il pas senti pousser en lui TambitioD d'être académicien? C'est ce qui arriva bientôt à Tabbé, et les circonstances le favorisèrent.
Ces circonstances sont la querelle des anciens et des modernes, qui éclata juste au moment où Tabbé arrivait à Paris : c'est en janvier 1687, pour célébrer le rétablissement du roi, que Perrault lut à l'Académie son poème du Siècle de Louis le Grand. Ce fut le premier coup de canon des modernes, et l'on sait qu'il fit tressaillir Boileau, non pas de peur, mais d'indignation. L'année suivante (1688) paraissaient les fameux Parallèles, escortés de l'Essai sur l'Églogue et de la Digression de Fontenelle. Fontenelle qui, malgré son scepticisme, était un moderne décidé, avait déjà préludé au combat par ses Dialogues des morts. La bataille engagée, il accompagnait bravement son général dans la mêlée. Il en fut récompensé : trois ans après, il forçait enfin l'entrée de l'Académie , en dépit des anciens (qui l'avaient repoussé quatre fois), et se donnait le plaisir, dans son discours de réception, de blesser du même coup les deux chefs du parti ennemi, le malin Racine et l'irascible Boileau. Ce triomphe insolent, de la part d'un homme aussi prudent que Fontenelle, montrait assez combien il se sentait fort en face de l'ennemi.
^ Mémoires manuserils de la bibliothèque du Louvre.
L'état de Topinion alors, en matière de littérature ^ a été trop bien exposé dans un récent et remarquable oUTrage^ pour que Ton ait à revenir sur ce sujet. Contentons^nous d# rappeler, ce que Ton est trop porté à oublier, que l'opinion^ dans TAcadémie comme au dehors, était nettement prononcée pour les modernes. C'est du sein de l'Académie, et presque au lendemain de sa formation, c'est de la main de Boisrobert et de Desmarets qu'étaient partis les premiers coups dirigés contre la vénérable antiquité : l'Académie, en corps, resta fidèle à cette tradition. Elle comptait parmi sies membres les plus illustres des anciens, miais ils ne faisaient pas la loi. Comme dans toute assemblée délibérante, il y avait à l'Académie le troupeau et les meneurs; à partir de l'élection de Fontenelle, le troupeau fut mené par les modernes, que j'appellerais volontiers la gauche.; la droite, c'est-à-dire les anciens, fut réduite à une opposition brillante, mais impuissante. Une fois seulement, en 16&3, un des leurs entra, mais non sans peine, et à force de mérite : c'était La Bruyère; encore fallut-il que Bossuet se mêlât de son élection. Huet,Fléchier, deux anciens, étaient évêques, comme Bossuet, et tenus à une certaine réserve. Huet cependant défendit les anciens, mais sans esprit et en véritable pédant : de pareils avocats étaient mieux faits pour compromettre leur cause que pour la gagner. La Fontaine aussi était un dévot des anciens; mais la réputation d'un pareil dévot faisait tort aux divinités qu'il adorait. Restaient Racine et Boileau ; mais Racine et Boileau servaient mal la cause qu'ils avaient tant à cœur; ils s'étaient fait trop d'ennemis. Depuis qu'il s'était converti. Racine, j'aime à le croire, n*étail plus aussi prompt à décocher l'épigramme; mais Boileau était toujours prêt à brandir la férule, et les citoyens de la république des lettres, à tort ou à raison, entendaient bien n'être plus à l'école. Quant à Fénelon, il formait un parti à
^ Histoire de la querelle des AnoieM et des modernes, de notre cher et si regrettable ami M. Rigault.
Les sciences étaient alors en grande fayeur, bien qu'elles ne tinssent pas une grande place dans renseignement des collèges. C*est en 1664, peu de temps avant que le jeune Saint-Pierre arrivât chez les Jésuites, que Uuet, alors fixé à Caen, avait établi chez lui une véritable académie des sciences. 11 en raconte Thistoire tout au long dans son savant livre sur les Origines de Caen. Sur la proposition de rintendant Chamillard» Colbert avait assuré à la Compagnie une subvention de TËtat. Mais cette libéralité inespérée, « si nouvelle et si rare dans une ville de province, dit Huet, fit concevoir de grandes espérances de fortune à des philosophes plus studieux de la physique que de la morale, et qui» bien qu*amateurs de la vérité, ne tenaient pas les richesses méprisables. Plusieurs crurent bientôt mesurer les pistoles au boisseau» et chacun, pensant à ses intérêts, ne pensa plus à ses études : et Ton vit décliner et enfin se dissiper entièrement une société dont on s'était promis tant de fruit. Ce fut en Tannée 1676, à la mort de M. Graindorge, chez qui elle tenait ses séances depuis que je fus obligé de quitter Caen tout à fait. » Quoi qu*il en soit de la fin prématurée de TAcadémie scientifique de Caen, il était impossible qu'elle eût: subsisté douze ans, dans une ville de province, sans éveiller des vocations et imprimer un mouvement aux esprits. Or, c'est précisément vers Tépoque de la dissolution de cette société qu'il faut faire remonter la liaison de Saint-Pierre et de Varignon.
A côté de cette vocation s'en montra une autre chez le futur abbé de Saint-Pierre. C'est vers cette même époque, en 1678, et, dit-il, « sous les yeux d'un excellent magistrat, » qu'il commegça son Projet pour diminuer le nombre des procès. Lui-même nous l'apprend dans Tépître dédicatoire adressée au roi, qui précède son Abrégé du projet de paix perpétuelle. Il est remarquable que la première idée de réforme qui lui ait traversé l'esprit, fût relative à la législation d'alors, si féconde en procès. Pareil projet devait naître, en Normandie, dans la patrie de la chicane. Mais le
jeoDe Saint-Pierre, qui n'sfait alors que vingt ana, parait s eo être tenu pour longtemps à ce premier essai de politique. Soit conscience de sa jeunesse et de son inexpérience, soit qu*en effet le goût des sciences physiques et naturelles l'emportât alors chez lui sur tout autre , il poursuivit ses études de ce côté avec Fardeur de son âge. Chemin faisant, il étudia assez de théologie pour se faire recevoir prêtre avec son ami Yarignon ; mais il n'eut jamais de goût pour cette étude : « L'habitude que j'avais prise de raisonner sur des idées claires et distinctes ne me permit pas de raisonner longtemps sur la théologie. » Après quoi , il végéta obscurément quelques années» pendant lesquelles jlmagine qu'il dut beaucoup étudier, beaucoup disputer et beaucoup rêver, et il fréquenta assidûment le vieux Segrais, qui tenait alors, dans sa ville natale, le sceptre de l'esprit.
Cette existence stérile lui pesa bientôt. 11 avait épuisé toutes les ressources que sa province pouvait lui offrir, et il s'apercevait que, sur le petit théâtre où il était confiné, il n'arriverait à rien. Son père, le marquis de Saint-Pierre, vint alors à mourir, et l'abbé entra en jouissance d'une légitime de dix -huit cents livres de rente; c'était sa part de cadet, et elle représentait environ ce que seraient cinq ou six mille francs de rente de nos jours : fortune modeste, à coup sûr, mais bien suffisante pour assurer l'indépendance d'un homme qui sait régler ses désirs. Le parti de l'abbé fut vite pris. Il s'embarqua dans le coche pour cette capitale dont Segrais lui avait tant parlé.
Qu'allait devenir Yarignon ? Lui aussi souhaitait ardemment d'être à Paris; mais il n'avait pas dix-huit cents livres de rente. L'abbé ne pouvant se décider à se séparer de son ami, lui offrit de l'emmener avec lui, et pour le mettre tout à fait à son aise, il détacha trois cents livres de ses dix-huit cents et les lui fit accepter par contrat. « Quand vous voudrez vous en aller, lui dit-il, vous vous en irez. Je ne veux pas que vous vous croyiez tenu de ne me point quitter. » Et en même temps, pour rendre ce bienfait plus acceptable à
Yirignos, il loi fit MiHir qii*0i aoreplâDt, il loi rendrait serwiet : Vovs dispotem a^e^^ moi, tous me ferei des (rf)jectios», et j'y piçnerai be«ofoiip. il est trop jit«(e qae vous sorei iodeniDi^ poor an pareil ferrice. L'abbé fui pendflot st jeanesse passionné pour la discussion. Il écnvaiien 1734, dans ses OàmerrmiiauM smr ie mmùfère fênértJ : m Je dois à € ces disputes, presque continuelles durant quatre ou cinq « an^, ce que je puis aroir de justesse et de pénétration « d'esprit. Je n'aTais qu'un valet, mais j^avais un dttputevr « Jeproftasf'an â mes gng^. C'était M. Varignon, que je re- « grette fort et qui devint depuis célèbre géomètre. »
Voilà donc nos deux jeunes abbés débarquant à Paris, riches surtout d'espoir, et malgré la grande médiocrité de leur condition , plus avides d'apprendre que de parvenir. A leur arrivée, ils allèrent s'installer dans une petite maison que l'abbé loua deux cents livres, au haut du faubourg •Saint-Jacques. C'était en 1686. L'abbé avait alors vingthuit ans.
Remarquons cette date : elle est mémorable et elle explique la direction que devaient prendre dès lors les idées de l'abbé de Saint-Pierre. 1686 est la fameuse année de la fistule, qui divisa en deux parts le règne du grand roi. Quelqu'un Ta dit avec beaucoup de vérité : Il y a deux Louis XIV : l'un avant la fistule; l'autre, après. Avant, c'est la grandeur, c'est le soleil royal, comofie dit M. Henri Martin, atteignant son zénith; après, c'est la décadence, et pour continuer la comparaison, c'est l'astre orgueilleux descendant jusqu'à son nadir. L'abbé de Saint-Pierre ne s'approchait de l'astre que pour assister à son déclin.
Depuis la paix de Nimèguc qui lui avait donné raison centre l'Europe, Louis XIV s'était tout permis, et tout permis impunément. Il semblait, lui, le roi très-chrétien, avoir pris la devise du héros de l'Iliade : Jura nego mihi nataf Aussitôt après la paix, il s'était approprié toutes les villes allemandes voisines de ses frontières qu'il avait trouvées à sa convenance, et les avait transformées en citadelles formi-
daUed, à lafacede TEurope, immobile et résignée. Ëa 1682, il avait rompu ayeft le pape, et avait donné le spectacle scandaleux du fils atné de l'Église tout prêt au schisme. En 1684, Tannée même où il épousait secrètement la veuve de Scar- Fon, il avait, par une révoltante fantaisie de despote, écrasé de bombes, non plus Alger, ce repaire de pirates, mais une ville chrétienne, l'un des ornements de Tltalie et de l'Europe; et cette même année l'Europe passait condamnation sur tout ce qu'il avait fait, lui laissait tout ce qu'il avait pris : ce fut la trêve de Ratisbonne, apogée de la grandeur française avant l'empire. Enfin , en 1685, après quatre ans de persécutions sourdes, il avait soulagé sa conscience bigote en révoquant l'édit de iSaoles, et en offrant à Dieu, comme expiation de ses adultères, ce nouveau triomphe de rÉglise, préparé par ses mains.
Le châtiment allait venir. L'année suivante, au moment où la persécution sévissait dans toute sa violence contre les réformés, et peuplait les campagnes de missions bottées et les bagnes de martyrs, le demi-dieu auquel Lafeuillade élevait l'idole de la place des Victoires, était tout près de mourir d'un mal vulgaire, pendant que lui préparant des humiliations d'une autre nature, son implacable adversaire, Guillaume d'Orange, nouait contre lui celte coalition qu'on appela la ligue d'Augsbourg (juillet et septembre lt)86).*
C'est à ce moment-là même que le jeune abbé de Saint- Pierre arrive à Paris. Il n'était ni un Tacite, ni un Saint- Simon, mais il venait, juste à point, comme eux, pour assister à la décadence, et partager, devant ce triste spectacle, leur douleur et leur indignation.
Toutefois la politique ne fut pas ce qui l'occupa d'abord le plus. Il apportait à Paris une soif de science insatiable. Il se mit, comme il dit, «à courir après les hommes célèbres,» et à chercher l'instruction partout : métaphysique, morale, chimie, physique, anatomie, médecine, il se jeta sur tout avec l'ardeur d'un esprit qui sortait d'un long jeûne et qui voulait réparer le temps perdu. Il était impossible de mor-
dre âfec plus d'appétit aux frmla de Tarbre de sciâiee. Il fit tout de suite une eoooaiseaiMe qui Taida beaucoup à satisfaire ses goûts et exerça une grande influence sor toute sa Tie ; c*est celle de Fontenelle. Le neTen du grand Corneille, qui a? ait gagné au collège une de ces réputations souvent trompeuses, tenait à ne pas fiaire mentir les promesses de son enfance et y travaillait de son mieux. Connu de l)onne heure pour plusieurs pièces de vers dans le genre de Voiture, insérées au Àtercmre de Visé, et pour sa collaboration aux opéras de son oncle, PsycM et BelléropAon^ sifflé pour sa tragédie à^Aspar^ il avait fait beaucoup parler de lui par ses Dialogues des marts^ parus en 1683, et par ses lettres du chevalier d*Her...., parues en 1685. Enfin, Tannée même où Tabbé arrive à Paris, en 1686, il mettait le sceau à sa réputation par son brillant ouvrage de la Pluralité des mondes, Quoiqu*il fût encore bien jeune, n*ayant qu*un an de plus que Tabbé de Saint-Pierre, il était déjà ce que Saint- Simon dit quelque part de Voltaire : « Une manière de personnage dans la république des lettres. » Il était de plus très-répandu dans la haute société, où Ton appréciait fort les grâces de sa personne et plus encore celles de son esprit, et il rouvrit à Tabbé de Saint-Pierre. La communauté d*âge, de goûts et de patrie les eut bien vite liés. Il devait rappeler plus tard cette liaison d*une manière charmante, dans son Éloge de Varignon : u J'étais leur compatriote, et allais les « voir assez souvent (dans leur petite maison du faubourg c( Saint- Jacques) et quelquefois passer deux ou trois jours « avec eux; il y avait encore de la place pour un survenant, « et même pour un second, sorti de la même province, au- « jourd'hui Tun des principaux membres de l'Académie des u belles-lettres, et fameux par les histoires qui ont paru de « lui. Nous nous rassemblions avec un extréoie plaisir, (( jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis, « et ce (jue nous ne comptions peut-être pas alors pour un u assez grand bien, peu connus. Nous parlions à nous u quatre une bonne partie des différentes langues de Tem-
« pire des lettres, et tous les sujets de cette petite sodéié se « sont dispersés de là dans toutes les académies. « Ce qoatrième, que Fontanelle désigne assez sans le nommer, est Yertoty qui fut de l'Académie des inscriptions; Yàkbé fut de r Académie française ; Yarigncm, de TAcadémie des sdenoes, et Fontenelle, des deux dernières.
Yarignon, dès son arrivée à Paris, se mit à courir i^rès les savants, mathématiciens et géomètres surtout, parmi lesquels il ne devait pas tarder à se faire place par son Projet (Tune nouvelle mécanique (1687). « Ils pensaient, dit Fontece nelle des deux amis, chacun de son côté ; car ils n'étaient « plus tant en communauté de pensées. L'abbé, revenu des « subtilités inutiles et fatigantes, s'était tourné principale- « ment du côté des réflexions sur l'homme, sur les mœurs et « sur les principes du gouvernement. Yarignon s'était tota- « lement enfoncé dans les mathématiques. » Fontanelle anticipe peut-être un peu, pour ce qui concerne l'abbé. Il était bien loin d'avoir renoncé aux sciences de sitôt : c'est luimême qui nous le dit dans son Projet pour des conférences sur la physique : «t Mes études du collège étant achevées, « j'eus le bonheur de passer trois ou quatre années à l'étude « de la physique. J'allais aux cours d'anatomie de feu M. Duic vemey; j'allais aux cours de chimie de feu M. Lemery; a j'allais à diverses conférences de physique chez M. de Il Launay, chez H. l'abbé Bourdelot et chez d'autres. Je lisais a les meilleurs ouvrages. J'allais consulter le feu P. Malett branche et lui faire des objections sur quelques endroits tt de ses ouvrages. J'avais des camarades avec lesquels je « disputais souvent» à la promenade, sur ces matières. »
n résulte clairement de ce passage que l'étude des sciences faisait alors la principale occupation de l'abbé; seulement, comme sa curiosité était universelle, il ne fit pas comme Yarignon et ne s'y jeta pas exclusivement. Les savants ne lui suffirent pas; il se répandit le plus qu'il put. L'amitié de Segrais lui ouvrit la maison de madame de La Fayette. La Rochefoucauld était mort depuis 1680, et l'auteur de la
Prinee$ie de Ctèveêj attristée de la perte de son ami» eommençtii à sentir les approches de la vieillesse el à a^afoneer dans les pratiques d*une dévotion austère. Sa maiaonne dut pas ofFrir de grandes ressources au jeune abbé (il put cependant y rencontrer madame de Sévigné) ; mais par madame de La Fayetic, cl son directeur, le janséniste Duguet, il fit la connaissance de Nicole, quil cultiva beaucoup. « PendaDl « deux ou trois ans, dit-il, je Tai vu toutes leHsemaines\ « Il demeurait à la Crèche, dans mon quartier, et comme il «aimait les nouvelles, je lui disais celles que j'apprenais « chez madame de La Fayette. » Ces relations de Tabbé avec un excellent homme qu*il vénérait, ne furent pas sans influence sur ses idées. Nicole, qui venait peu de temps auparavant de renlrer à Taris, presque subrepticement, grâce à Vintervenlion de rarchevêque Uarlay, et qui voulait à tout prix passer ses derniers jours en repos, était bien revenu de ses anciennes idées et de Tardeur qu*il avait mise à les défendre. 11 se reposait dans une sorte de scepticisme théologique qui dut être fort du goût du jeune abbé, et il parlait de ses anciens compagnons d'armes» les Pascal, les Arnauld, la trop fameuse madame de Longueville, et autres, d*un ton qui n'était guère celui de l'enthousiasme. « Il les avait trop il connus, dit l'abbé, pour les admirer. » Que la timidité naturelle de son caractère, comme le croyait Tabbé, et le désir qu'il avait de mourir tranquille, fussent pour beaucoup dans ce changement dldées, cela est incontestable; mais on peut croire que son bon sens, la justesse et la modération de son esprit y furent aussi pour quelque chose. 11 allait cependant un peu loin, comme tout nouveau converti. S'il se fût contenté de dire à l'abbé, que madame de Longueville, qui avait Tespril très-fin et très-délicat pour la connaissance des caractères, Tavail « très-petit, très-faible et très-borné, » sur les matières de science, de raisonnement, sur tout ce qui n'était point affaire de sentiment, il n'y aurait rien à dire ;