‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 11 sur 36 · LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE

Nous avons vu que Tabbé fut reçu de confiance à TAcadémie, parce qu'il y avait des amis et qu'il tenait pour les modernes. Voyons maintenant de plus près comment l'Académie avait placé sa confiance, et donnons-nous le plaisir d'étudier le grand parti des modernes .dans celui qui en fut véritablement l'enfant perdu.

L'une des premières choses que l'abbé voulut réformer, fut précisément T Académie. Il n'attendit point que l'auguste compagnie l'eût expulsé, pour être mécontent d'elle et trouver qu'elle ne servait à rien. Mais il faut dire aussi qu'au même moment, l'Académie justifiait les sentiments de l'abbé, en paraissant, à tort ou à raison, mécontente d'elle-même et en s' évertuant à se chercher des occupations. Quelque bonne foi qu'elle mît à chanter assidûment les louanges du roi demi-dieu, elle commençait à craindre que ce rôle ne fût insuffisant pour sa considération. Jalouse du progrès de ses sœurs cadettes, de l'Académie des sciences surtout, si active et si féconde dès sa naissance; subissant, en outre, l'influence du parti des modernes, plus entreprenants que leurs rivaux, l'Académie s'agita, tracassa, chercha beaucoup et ne trouva rien.

Ce ne fut pas du moins la faute de l'abbé de Saint-Pierre.

En 171 2y dès que la question des occupations de 1* Académie fut agitée, il communiqua à la compagnie un mémoire manuscrit qu*il fit imprimer Tannée suivante à quarante exemplaires. Voici ce qu*il y proposait :

Il fallait renoncer au Dictionnaire, œuvre ingrate et inatilcy dont TAcadémie devait tirer peu de gloire et le public peu d'agrcment^U ne fallait faire ni grammaire (celle de M. Uégnicr-Desmarais pouvant suffire pour longtemps), ni poétitiue, ni rhétorique. De pareils ouvrages seraient inutiles, parce que le public ou les lirait peu, ou ne les lirait point, et d'ailleurs, ils ne sont pas de nature à pouvoir être faits par une compagnie. Que restait-il donc à l'Académie? Tout simplement à suivre un excellent modèle, et un modèle sorti de sou sein : les Observations critiques sur le Cid. Il fallait (|ue l'Académie se mit à produire, régulièrement, des mémoires ou des articles de critique littéraire^ qui serviraieut de règle au goût public. Voilà ce qu'il fallait, et non des in-folio.

« Donnez au public, dit Tabbé, de petits livres, où les (( matières soient variées, où le style soit diversifié; où Ton « critique les raisonnements, les tours, les arrangements, < aussi bien que les mots et les phrases : ils seront lus, et « les lecteurs en profiteront ; donnez-leur les mêmes choses, c( de suite, sans diversité, d'une même main et in-folio, ils c< ne les entameront seulement pas. »

Six membres travailleurs devront, une fois par semaine, Tun après l'autre, soumettre une étude à la compagnie; on discutera, chacun émettra son avis, et le tout sera imprimé avec les noms des membres ayant pris part à la discussion. L'Académie deviendra ainsi une assemblée littéraire délibérante, et donnera au public le compte rendu de ses séances, sous le titre de Journal. Le moyen était infaillible, pensait l'abbé, pour s'attirer les faveurs et du roi et du public. Comment le roi, qui dépensait trente mille livres de pensions pour les deux académies des Sciences et des Inscriptions, ne serait-il pas aussi généreux pour ceux des membres de l'A-

cadémie française qui se distingueraient par leurs travaux? Et quel intérêt le public prendrait aux discussions des maîtres en Fart d'écrire , des arbitres du goût ! L'abbé a£Bfme qu'il connaît plus de six membres tout prêts à former ]a commission des académiciens travailleurs y et sans aucune Tue d'intérêt personnel. La modestie l'empêche de se proposer, mais il est très-évident qu'il se désigne in petto; et il faut nous associer dorénavant, ajoute-t-il, le plus grand nombre qne nous pourrons de travailleurs assidus.

L'idée de l'abbé n'était dépourvue ni d'originalité ni de justesse. Sans commettre la faute d'assimiler l'Académie firançaise à ses sœurs, et d'en faire une académie de découvreurs et de démonireurs ^ ne pouvait-on lui trouver une occupation qui fût à la fois digne d'elle et utile aux lettres? Et le projet de l'abbé n'avait-il pas ce double avantage ? Pour représenter les lettres dans l'État, l'Académie a autre chose à faire que d'exister, quoique le seul fait de soi^ existence soit déjà très-cbnsidérabie. Elle ne doit point être un aréopage oisif, un sénat honoraire, régnant et ne gouvernant pas. Sa devise n'est pas : Otium cum dignitate, La répubUque des lettres a des lois, qui sont les traditions du bon sens et du bon goût : le devoir de l'Académie est de rappeler sans cesse ceux qui écrivent au respect de ces lois, et par ses exemples et par ses arrêts. Je sais bien que quelques-uns proclament la république des lettres un État impossible à gouverner, et se font gloire de vivre sans lois : mais ceux-là sont des séditieux et des hérétiques. Le seul danger de la proposition de l'abbé était d'exposer un peu la tranquillité et peut-être la dignité de l'Académie : les deux partis des anciens et des modernes se seraient livré de véritables batailles, et Boileau serait sorti de son tombeau pour rappeler Vabbé de Saint-Pierre à la pudeur et au respect des anciens. Mais il faut bien reconnaître que, sauf ce danger de transformer la pacifique arène de l'Académie, ses templa serena, en un champ clos retentissant, avec le public tout entier pour spectateur et juge des coups, le

projet (le Tabbé était à la fois ÎDgéuieax et judicieux. Son seul tort, on peut le croire» fut d'effrayer un peu T Académie.

Aussi Tabbé dut-il y renoncer; et. Tannée suivante, il adressait à la compagnie un nouveau mémoire où son projet était trës-modifié. Il se rangeait, cette fois, à Tavis de ceux qui voulaient absolument faire une grammaire, œuvre oodforme, assurait-on, aux intentions de Tillustre fondateur, et il d(WeIoppait môme de longues considérations sur les avantages d*un traiiail qu*il avait, dans son premier mémoire, déclaré parfaitement inutile; mais, en homme avisé, il ne faisait de si larges concessions aux partisans de la grammaire que pour obtenir en échange une séance par semaine pour les obtervaiions antiques. Il n*eut même pas cette satisfaction, et il en fut des observations cooMne de la grammaire, qui n'exista jamais qu'à l'état de projet.

Le peu de succès de l'abbé à- faire accepter son projet même ainsi réduit, dut le détourner de soumettre à l'Académie une autre vue qu'il avait sur elle, et dont il fait mention d'une manière mystérieuse, à la fin de son premier mémoire, celui de 1712-13.

tt J'ai encore une vue sur le travail de nos conférences; « elle serait beaucoup plus utile à l'Etat et beaucoup plas « honorable pour la compagnie que toutes celles que je (( viens de proposer. Elle n'en exclurait pourtant aucune u des autres, et elle est telle que les bons écrivains peuvent n seuls la bien exécuter; mais pour en faire sentir toute a l'utilité, pour en donner une idée juste et pour indiquer u les moyens de la rendre praticable, il me faudrait un (( loisir que je n'ai pas présentement (il était alors occupé « de son projet de paix perpétuelle)... Mais, au moins, me « dira-t-on, marquez-nous, en deux mots, quelle est cette « vue sur les travaux académiques. A cela je réponds que « je ne saurais la raonlrer telle, en deux mots, qu'elle puisse « être approuvée. ... et j'aime bien mieux n'en rien dire du « tout que de n'en pas dire assez. »

L'abbé brûle de parler; mais il veut piquer un peu la

curiosité et se faire prier : petite coquetterie d'homme a projets. Cette vue oouyelle dont il fait mystère, et qu'il publiera plus tard, quand il ne sera plus de TÂcadémie, n'est autre que l'idée de transformer TÀcadémie en un grand atelier de biographies, mais de biographies morales^ et qui ressemblent un peu à des sermons : c'est là le point important. Il s'agit de recommencer Plutarque , mais pour faire mieux que lui, parce qu'il n'est pas assez sermonneur. Il faut que l'Académie entreprenne d'écrire les vies des hommes illustres de toutes les nations. « Et c'est particuc lièrement dans ces vies, dit-il, que l'on mettra en œuvre « Fart d'écrire agréablement et sensément. » Et, dans des Oùservaiions pour diriger ceux qui écrivent les vies des hommes ittuHres, Tabbé enseigne comment il faut s'y prendrepour faire mieux que Plutarque. Il s'agit surtout « d'écrire avec « plus de force les endroits où l'auteur parlera de la récom- « pense des talents et des vertus des grands hommes, et « des peines qu'ils auront surmontées pour les acquérir, « et de la joie des peuples, des parents et des amis, sur les « succès des grands hommes; car l'écrivain doit viser à « faire aimer, par le lecteur, les talents et les vertus utiles « à la société... Plutarque a eu attention à ces endroits, « mais pas autant qu'il eût dû en avoir. »

On reconnaît dans ce projet, outre le goût pour la morale qui est particulier à l'abbé, la marque de l'influence dominante exercée par Plutarque au dix-huitième siècle, même sur ceux qui ne le trouvent pas assez moral. D'Argenson dit dans ses Mémoires (manuscrit du Louvre), à la date d'avril 1744 : a On m'a fait l'honneur de dire de moi que, « comme don Quichotte avait eu la tête tournée par la lec- « ture des romans, il m'était arrivé la même chose par celle € de Plutarque. >» Le dix-huitième siècle tout entier est un peu comme d'Argenson, et l'abbé de Saînt-Pierre lui-même, si déd£Ligneux pour les anciens, n'échappa pas à cette souveraine influence, la plus grande peut-être que l'antiquité ait exercée sur les modernes. L'Académie huit par la subir,

non point en réalisant le projet oie Tabbé et eu se mettaDià écrire des biographies, u)ais en proposant pour sujets de ses concours les éloges des grands hommes anciens et modernes. L*éloge du maréchal de Saie ouvrit» en 1758, la série de ces concours que devait illustrer Thomas.

Ce u*est pas là tout ce que l'abbé avait rêvé pour « rendre r Académie des bons écrivains plus utile à TÉtat ; » il réclamait d'elle encore d*autres services.

Elle devait enrichir la langue et ouvrir le Dictionnaire, à deux battants, aux néologismes. Comme Fcnelon, Tabbé invoque Tciemple des Anglais, et il raille agréablement les écrivains qui se sont faits les Suisses du Dictionnaire. «Ce sont certains esprits médiocres qui ont sottement pris pour maxime que tout mot nouveau est mauvais et ne doit jamais, être adopté, quoique nécessaire \» L*abbé n'était pas loip de penser que tout mol nouveau est bon. Quand une langue ades amis aussi dangereux que 1 ui» il n*est pas mauvais qu'elle ail des Suisses. Mais ce n*est pas tout. L'abbé voudrait que le Dictionnaire comprit tous les termes d'art et de science, el M. Régnier-Desmarais ayant proposé qu'à chaque mot français on ajoutât sa traduction en latin, en espagnol et en italien, l'abbé demande pourquoi on n'y ajouterait pas aussi le mot anglais, le mot allemand et le mot polonais. A la bonne heure ; mais pourquoi s'arrêter en si beau chemin? El l'abbé se dit ennemi des in-folio I II voudrait aussi un dictionnaire étymologique'; mais il remarque judicieusement que ce travail conviendrait plutôt à l'Académie des inscriptions. Il propose enfin que l'Académie fasse continuer son histoire par un de ses membres, et ce qui est à ses yeux d'une bien autre importance, il veut qu'elle perfectionne Torthographe. Il émit ses idées sur cette matière d'abord dans un mémoire, puis dans un article du Journal des savants^ et il finit par les développer dans un in-octavo de 266 pages, quipa-

^ Projet pour perfectionner Torthographe des langues d*£urope. * Proposition heureuse, neuve alors, et répondant à une lacune considérable non encore comblée aujourd'hui.

— ingrat en 1730 , sou& ce titre : Projet pour perfeciionner Vor^ tkagraphe des langues d! Europe.

L*idée de l'abbé o*était pas nouvelle. Régnier-Desmarais» dans sa Grammaire française^ s'est donné la peine de faire l'histoire de tous les systèmes de néographie^ et nous y voyons que, dès le seizième siècle, on avait agité cette question oiseuse. Trissin voulut, en 1529, réformer l'orthographe italienne, et un médecin français, Jacques Dubois, proposa une réforme analogue pour Torthographe française en 1521. Le peu de succès de Dubois ne Tempécha point d'avoir des imitateurs; un Lyonnais, Meygret, et un Manceau, Pelletier, reprirent la même tentative avec quelques légères différences daps leurs vues. On les attaqua et ils se défendirrat, comme on savait le faire au seizième siècle, mais sans gagper leur cause. Un maître d'école de Marseille, Raimbaud, les défendit, eux et leur projet, sans plus de succès. Il eut lui-même, à son tour, un apologiste nommé Joubert, qui ne fut pas plus heureux, et Ramus, prenant en main cette cause désespérée, ne parvint pas, malgré Tautotité de son talent et de son nom , à lui donner ce qu'elle n'avait jamais eu, la chance d'être seulement écoutée du public. Il s'attira une réponse de Pasquier, et les choses en restèrent là jusqu'à ce qu'un président au parlement de Grenoble, nommé Expilly, s'avisât de reprendre la cause de la néographie. C'était en 1718. Expilly fut suivi de plusieurs autres parmi lesquels un P. Dobert, Dauphinois, «sourd et asthmatique » (ce sont les titres qu'il se donne lui-même), un nommé Jacques de Givry, un étranger d'origine française nommé Mantel, un Auvergnat nommé Louis deLesclache, quis'imaginait être inventeur, un certain Jacques de Lartigault, etc. Enfin, au commencement du dix-huitième siècle, là néograpbie yoyait de nouveaux champions prendre obstinément sa défense, et parmi eux, à côté de l'abbé de Dangeau, sou collègue à l'Académie, l'abbé de Saint-Pierre, inévitable avocat de toutes les causes impossibles à gagner et patron-né de tous les perfectionnements.

Si jamais réforme fut oiseuse et perfectionnement inutile (on admettant qu'elle fût possible), c'est la réforme de ^o^ tliographe, telle du moins que Tentendaient les néographes. r«omme le dit spirituellement le P. Buffier, quand même cette orthographe serait au fond plus parfaite que Torthographe établie, il serait toujours ridicule de s*en servir prèférablement à la dernière; puisque c'est comme si Ton vou* Init parler à un homme une langue qu'il n'entend pas, sous prétexte qu'elle est plus parfaite que celle qu'il entend. Mais cette raison ne suffisait pas à contre-balancer Tiropérieux besoin de perfection logique que ressentaient les par* tisans de l'orthographe réformée.

Le systrme des néographes est très-simple : c*est l'orthographe parfaite. « Or, l'orthographe serait parfaite, dit « M. Ëgger, si à cliaque son répondait un signe d'écritvre, « (le manière que jamais le même signe ne dût être pro- « nonce de deux manières différentes, et que jamais le « même son n'eût, dans l'écriture, deux signes diffé- « renf^. » L'abbé de Saint-Pierre a ainsi formulé la règle de l'orthographe parfaite : ce II faut que les caractères écrits a signifient si précisément la prononciation du mot prou nonce, qu'il n'y ait jamais aucune équivoque ni aucun « sujet de doute, ni pour le lecteur sur la manière de pro- « noncer avec exactitude ce qui est écrit, ni pour l'écrivain « sur la manière d'écrire avec exactitude ce qui est pro- « nonce. » Mais c'est là qu'est la difficulté. Ceux qui veulent rendre l'orthographe plus conforme à la prononciation, dit Johnson *, ne s'aperçoivent pas que c'est mesurer un corps à la longueur de son ombre que de prendre pour modèle et pour guide ce qui change dans le temps même qu'on l'y applique. Livguasemperinmr.tu^ a-t-onditj etpar conséquent la prononciation etl'écrîlure de cette langue sont elles-mêmes sans cesse en mouvement. Si le mouvement perpétuel est quelque part, il est là. Le système des néogràphes

* Cité par M. Bern. Jullien [Grammaire générale).

^ excellent pour Torihograf^e abstraite, mais il est impraticable pour Torthographe réelle. 11 a le tort grave de ne temr aucun compte de ce qui est plus fort que la logique, c'esl-à-dire des faits et des conditions historiques de la formalion et du déyeloppement des langues. Nous écrivons en français avec un alphabet apporté aux Grecs par un Phénir cîen, transmis des Gracs aux Romains et des Romains à noos. Comment cet alphabet sémitique pourrait-il &*appU-^ quer avec précision à tant de langues différentes entre elleè, et bi«i plus encore de Tidiom^ sémitique? Ce serait vouloir qu'un habit fait à quelqu'un sur mesure allât à tous ses voisins. Laissez passer quelque temps, et il ira mal à celui-là même, pour qui il a été fait. Qu'on découvre dans quelque coin ignorS du monde une peuplade parlant une langue inconnue et ignorant l'écriture , et qu'on charge une commission de l'Académie des inscripti(ms de lui faire un alphabet, on sera dans les meilleures conditions possibles pour avoir un spécimen d'orthographe parfaite. Et qu'on voie ensuite, au bout de trente ans, ce que sera devenue cette orthographe parfaite I « L'ignorance et la négli- « gence du grand nombre des gens qui parlent et écrivent a auront promptement dérangé cet accord primitif de Té- « criture avec la langue parlée. » Veut-on un principe fixe, sur lequel on puisse s'appuyer en sûreté ? Ce n'est pas la prononciation, condamnée aux variations, mais l'étymologie des mots passés d'une langue morte dans une langue vivante, comme c'est le cas pour toutes les langues néolatines. Cette étymologie, observe avec raison le grammairien Le Roi, cité par l'abbé Gouget, cette étymologie ne peut changer, parce que les deux langues originales sont mortes. C'est donc l'étymologie que noos devons choisir pour guide, et non pas l'usage, qui peut nous égarer. Le P. Buffier est du même avis que Le Roi, et l'abbé Gouget du même avis que tous les deux. Le bon abbé Goujet dit quelque part de l'abbé d'Olivet : « Je n'aime point qu'il loue « nos pères de ce qu'ils ont secoué le joug de l'étymologie.

« Si c*e8t un joug, ce que je ne pense point, je le crois non- *i seulement très-léger, mais de plus d*une grande utilité. » Kt il a raison. Sans Tétymologie, comment s*y reconnaître entre tous les mots que nous prononçons san, que Tabbéde Saint-Pierre aurait écrits san^ et qui s'écrivent sans, cent, sang, sens, sent T L*abbé écrit ainsi le nom de la capitale de la basse Normandie : Kan ou Can. Mais il doit écrire exaclemeut de la même façon camp, quand, khan, etc. iitiou se figure cinq lignes seulement avec cette orth(ygraphe fantastique! Heureusement, qui peut espérer, dit encore Johnson, de prévaloir sur les nations et de les déterminer à changer leur pratique en mettant tout à fait hors (Vusage tous les vieux livres? Et quel avantage une nouvelle orthographe procurerait-elle qui j^ût compenser la confusion et rincertitude d'une telle altération ?

A quoi bon entrer plus avant dans Tanalyse des deux cent soixante^six pages de l'abbé de Saint-Pierre? Nous le verrions, comme toujours, parler hardiment de ce qu*il ne connaît pas et affirmer ce dont il ignore le premier mot. Il parle de Tégyptien comme n*aurait pas osé en parler ChampoUion, et du chinois avec la même assurance. U enseigne aux Chinois à écrire leur langue. Il démontre qu*il y a quarante-cinq fautes d'orthographe dans ces vingt-huit mots : « Ce n'est pas avoir une idée parfaite d*un dictionnaire que de ne concevoir sous ce rapport qu'un recueil de tous les mots d'une langue avec leur simple explication.» Il invente des voyelles et des consonnes, des figures et des signes. II répond à des objections; il cite son confrère à TAcadémie framoèze^ M. Vabé de Danjo; et il termine par un avertissement où il invite les étrangers à faire pour leur langue ce qu'il a fait pour la sienne, « afin que le perfectionnement de l'orthographe passe insensiblement dans toutes les langues. »

U eut la douleur de ne pas se voir plus écouté que ne l'avaient été ses prédécesseur? et que ne devaient l'être ses successeurs; et il eut le courage de prêcher tout seul d'exem-

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pie, en mélaDt dans ses éerits à Forthographe usuelle son orthographe préienduef perfectionuée : ce qui fait ua amalgaine étrange auquel on- a dès l'abord quelque peine à s*habituer. Mais ce petit inconvénient n'était pas fait pour arrêter Tabbé, qui avait, au plus haut point, le courage de ses opinions, surtout de celles qui ne l'exposaient à braver que le ridicule.

Ses idées sur le style sont aussi singulières ^jue ses idées sur Forthographe. 11 les publia pour la première fois dans la préface de son discours sur la polysynodie. Voici le passage :

« Je désire extrêmement que , pour éclaircir la matière, ^elqu'un écrive, non contre moi, car il ne faut point désirer de disputes personnelljes, mais contre ce mémoire. Je sais bien que les ouvrages de politique sont très-susceptibles des ornements de l'éloquence et qu'un discours oratoire fait beaucoup d'impression sur le commun des esprits : mais la méthode des orateurs me semble plus propre à exciter les sentiments et à fortifier les passions qu'à faire naîtj:e des idées justes et précises et qu'à augmenter la lumière du lecteur; elle est beaucoup plus propre à persuader le cœur par un arrangement délicat de peintures vives et animées, qu'à convaincre l'esprit par un enchaînement continuel de raisonnements justes et solides; je rrCen tiens à la sorte d'éloquence qui est propre aux géomètres , et à leur méthode, qui est simple et qui a une grande commodité : c'est que l'esprit du lecteur n'étant point ébloui par des images trop vives et trop séduisantes, il lui est très-facile de démêler si la preuve de la proposition n'est qu'un sophisme ou si c'est une véritable démonstration, commodité qu'il ne trouve pas dans un discours oratoire, où la preuve est si enveloppée d'images et de figures, si mêlée de bons et de mauvais raisonnements, qu'à moin» que d'en faire l'analyse exacte, il est impossible d'en connaître la véritable force et la véritable valeur; aussi voit-on que la réputation de ces beaux discours oratoires ne dure que tant qu'il n'en paraît pas un

plu8 beau par un auteur qui entreprendrait de prouver le contraire, au lieu qu*une vérité, une fois bien démontrée, demeure démontrée pour toujours et pour tous les lecteurs. N

Dans maints autres endroits', Tabbé revient sur sa théorie et classe tous ceux qui ont écrit, écrivent et écrig)nt, ee deux calcgorios : les discoureurs^ ceux qui parlent beaucoup iK>ur ne rien prouver, et les dèmontreurs^ ceux qui ne parlent jamais sans prouver. Les discoureurs sont en nombre inflni, et Tahbé aurait trop à faire de les nommer tous, car ils sont lout le monde, excepté les géomètres et l'ahbé de Saint-Pierre. Voilà qui est clair.

On est tenté de se demander d*abord s*il faut jugsf sérieusement une pareille théorie. Dire, en effet, qu'elle serait bonne pour de purs esprits ne serait pas assez; encore faudrait-il que, dans la composition de ces purs esprits, le Créateur n*eùt fait entrer qu*un seul et unique élément, la raison géométrique. Pour des hommes faits comme nous Te sommes, ayant une imagination et dos passions, méritet-elle qu*oi) s*y arrête? Venir dire aux hommes qu*il leur&iit parler de ce qui les intéresse le plus au monde, de ce qui est leur chair et leur sang, en style de Bezout ou de Legendre, et qu'il est défendu de s'échauffer sous peine d*étre qualifié de discoureur, c'est aller un peu loin. L'abbé a été jusqu'à écrire celte phrase, qui mériterait d*êlre célèbre : « Les hommes à imagination forte persuadent les ignorants par des galimatias bien arrangés. » Des arrangeurs de galimatias I Pascal I ô Bossuet !

Sans doute, lout cela est bien près du ridicule; mais me sera-t-il permis d'invoquer en faveur de Tabbé unecirc(Hftslance atténuante? Mettons-nous un moment à sa place, il n'écrit guère que sur des matières qui s'adressent spécialement à la raison, comme la politié[ue, l'administration, etc. Or, sa théorie sur le style, ridicule si elle est générale. Test

' VI, 1 12, i 13, 123, 128, Recueil de vérités morales et politiques^ 304 et circà. — VII. 194, 195. — IV, 252 et suiv.

beaucoup moins, si elle ne s'applique qu'aux matières de celte nature, et rien ne prouve qu'il n'en soit pas ainsi dans sa pensée. Remarquons que c*est précisément en tête de son mémoire sur la polysynodie, c'est-à-dire d'un mémoire tout politique, qu'il expose le plus longuement sa théorie. Quoi qu'il en soit, il faut bien avouer qu*en pratiquant sa théorie, l'abbé n'arriva à faire qu'un fort mauvais écrivain. Son esprit géométrique se combinant avec une extrême prolixité, et l'excellent homme s' étant mis dans Tesprit que plus on répétait une chose, plus on devait la faire entrer dans la tête de ses lecteurs, il en est résulté une manière d'écrire unique et la plus rebutante qui se puisse imaginer. Cette manière, par un véritable tour de force, réunit les deux choses les plus contraires, l'extrême sécheresse et l'extrême diffusion. Je ne parle ni des solécismes ni des barbarismes, systématiques ou non.

Ses opinions sur les bèaux-arts sont dignes de sa théorie sur le style. Voici les réflexions que lui suggère dans les Annales politiques la fondation de l'Académie des beauxarts par Colbert :

« La peinture, la sculpture, la musique, la poésie, la comédie, l'architecture, prouvent les richesses présentes d'une nation : elles ne prouvent pas l'augmentation et la durée de son bonheur; elles prouvent le nombre des fainéants^ leur goût pour la fainéantise, qui suffit à entretenir et à nourrir d'autres espèces de fainéants.,. Ce n'est pas que ces ouvriers illustres ne travaillent ; ce n'est pas qu'ils ne fassent des ouvrages difficiles ; mais c'est dommage de tant dépenser d'esprit dans des ouvrages si peu utiles pour le bonheur de la société... Qu'est-ce présentement que la nation italienne, où les arts sont portés à une haute perfection? Ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains^ poltrons, occupés de niaiseries... »

Est-ce donc, par hasard, la faute des beaux-arts, des l>eaux-arls seuls? L'esprit de l'abbé est complètement fermé ^^i sentiment de ce qui n'est que beau. C'est un sens intel-

letto«l q JÎ lui mui-^oe. Par son dégoût pour les arts, non mou» qiK par v.*n déi^ioe, il devance Rousseau et ses déclamauoo» enfiimmees. Seulement il ne songe pas à retounier aux forêu : «on idéal est ailleurs :

Oa me ««m. bob cher, dans let cmpagnes,

5Î forfu. ai clocb«r», ai «alloas, ai BOoUgnes. CkaftM«« qme io«t oria : Kovs les sappriflMroat, 5o«» 1m d^BolirosK tOMMeroas, brôleroBS.

O ae teroBt partout qae bouilles et bitames, Trotioir». mawrps. chaoïps, pbatès de boas légoaes,

Caroit^. f-»e*, fiois

1^ WÊomàt *^n propre et net coome ane écnelle, L'baBaaitairme ea fera sa gaawlle.

Et i« ^lobe n<«. »ans barbe ni cbevcwL, Comme on graod potiroa, roalera dans las ciem^.

Les livres qu'il appelle d^amusement, poésies, romans, comédies, il les met tous, atec Ut pyramides cCÉgypte, au rang des bagatelles coûteuses^ ^ et dit en soupirant : Quelle dépense inutile ! Les ouvrages d*érudition « qui ne servent qu'à satisfiire la curiosité d'un petit nombre de lecteurs, » par exemple les livres sur les généalogies anciennes des Grecs et des Romains, leurs habillements, leurs opinions ridicules; les livres d'étymologie du grec, du latin, de Tancien persan, de Tancien égyptien, la connaissance des médailles, des inscriptions, etc., tout cela est proscrit par l'abbé comme inutile. Il ne voit pas que toutes ces petites choses sont la science, comme une infinité de grains de sable peuvent être une montagne, comme une infinité de gouttes d'eau sont rOcéan. On croit sans doute qu'il sera plus indulgent pour les ouvrages des savants? Il faiut distinguer : « Les ouvrages de mathématiques et de physique, dit-il, qui, comme quelques-uns de ceux de M. de Réaumur, poussent la spéculation jusqu'à la pratique pour perfectionner les arts, procu-

* Alfred de Musset, Dupont et Durand.

' Projet pour rendre les livres plus honorables pour leurs auteurs et plus utiles pour la [lostérité.

reiit beaucoup plus de bieu à un beaucoup plus grand nombre de familles que les découverte&plus difficiles, mais bieu moios utiles, des Newton, des Leibnitz et antres mathématiciens purement spéculatif. » Il s'explique ailleurs encore plus clairement en disant que rinyention de l'imprimerie Yaut cent fois toutes les découvertes de Ldbnitz et ie Newton, et il met impitoyablement tous ces grands spéculatifs dans la catégorie des hommes illustres et non dans celle des grands hommes, parce qu'il manque à leurs ouvrages la grande utilité publique. Quel malheur que l'abbé de Saint-Pierre n'ait pas assez vécu pour voir la découverte de la pomme de terre ! Il n'aurait pas manqué de mettre Parmentier au-dessus de Leibnitz et de Newton. Belle invention en vérité que le calcul infinitésimal et la loi de la gravitation! A quoi cela peut-il servir? Mieux vaut pour lliurnanité un nouveau légume qu'une nouvelle planète.

Pour la défense de ces pauvres spéculatif, mathématiciens, astronomes, rappelon»-nous ces admirables vers d'un grand poète :

Et rhomme cependant, cet insecte inTisible, Rampant dans les sillons d*on globe impercepUbl«>, Mesure de ces feox les grandeurs et les poids. Leur assigne leur place, et leur route «t leurs lois, Comme si sdbs ses mains, que le compas accable, 11 roulait ces soleils comme des grains de sable* !

Et redisoQS-nous bien, pour ne pas trop dédaigner ces hommes inutiles, qu'un seul d'entre eux a plus fait pour attester la grandeur de l'homme que tous les utilitaires ensemble ne feront peut-être jamais. Les anges, les confidents du Très-Haut, n'ont pas été jaloux de Jacquart, de Fulton, de Jtoies Watt ; mais ils l'ont été du grand Newton, Voltaire nous l'atteste.

En matière de littérature proprement dite, l'abbé se dis- UDgue par trois choses : des connaissances que Ton voudrait

' Lamartine, LUnftni dans les deux.

souvcul plus exactes, uue légèrelc décisionnaire assez grande, et uuc passion puur l'utilité publique qui fausse boD nombre Je scsjugemeuts. Eu voici un premier exemple assez curieux.

11 se ilit UD jour qu*uue chose manquait : c'était la connaissance du plan de filieite des hommes illustres, ainsi qae du iUgré de bonheur où ils soDt arrivés. Plût à Dieu que Plotarque Teût fait ! mais, à sou défaut, Tabbé est là, et le monde u*y perdra rien.

Deux hommes ont surtout attiré son alienlion par la conduite sage qu'ils ont tenue pour se rendre plus heureux que leurs pareils. Et ces deux hommes, qui sont-ils ? On serait tenté de le dohner en mille : Socrate et Pomponius Atticus. Ouel rapprochement ! Le père de la philosophie, riavenleor de la morale, cet homme affamé de vérité et de justice, cetle victime auguste des passions populaires, et ce banquier de tous les régimes, cet ami de tout le monde, ce grand équilibriste de la politique, habile homme, qui, à travers des temps plus sanglants et plus sombres que la Terreur, trouva moyen, non-seulement de vivre, comme Sieyès, mais de faire des affaires, et d'excellentes : quel autre que Tabbé de Saiot- Pierre pouvait avoir Tidée d*un pareil parallèle? Il trouve cela de commun à ses deux personnages que tous deux s'attachèrent à la science de la société. Oui, ftms doute ; mais comment? Est-ce que l'un et l'autre, par hasard, cherchèrent la même chose dans cette vie ?

On ne peut s'expliquer que d'une manière cet incroyable parallèle. L'idéal de l'abbé de Saint-Pierre serait une combinaison qui mêlerait et fondrait ensemble Socrate et Atticus. L'abbé a l'àiiie droite et honnête; il a la passion de la morale; il aime à penser à Dieu et à l'autre vie; mais en même temps il n'est pas fâché d'être aussi heureux que possible dans celle-ci, et comment ne pas trouver dans la vie d' Atticus l'exemple de la prospérité la plus savamment combinée, la plus artistement construite, la mieux réussie, qui fut jamais ? L'abbé fut tenté et comme affriandé, lui

qui appréciait tant le savoir-vivre, par ce chef-d'œuvre du savoir-vivre; et voilà pourquoi il se donne le plaisir de faire uae assez plate paraphrase de Cornélius Népoa, en parallèle avec une vie de Socrate arrangée à sa façon.

Il nous apprend, dans cette histoire, qu'il n'était pasbiee difficile à Socrate de faire le Discours de la méthode ; pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait? L'ahbé aurait çié à la place de Socrate, qu'il n'y aurait pas manqué. Yoici ses paroles textuelles : « Il semble qu'il n'était pas difficile à Socrate de faire les mêmes méditations que Descartes fît plus de deux

mille ans après » Un autre renseignement que nous lui

devons, c'est que les petits désagréments que Socrate trouvait dans son ménage lui servaient à mieux goûter les agréments qu'il trouvait dans le monde. Il donne Socrate comme un homme du monde et fréquentant toujours la meilleure compagnie : peu s'en faut qu'il ne dise les meilleurs valons; •mais malgré toute son admiration pour lui, il lui fait un reproche très-sérieux, c'est de n'avoir pu résister à l'esprit de raillerie; et de s'être chargé, dans sa ville, sans qu'on Ten eût prié, de l'emploi de moqueur public; emploi qu'un honnête homme devrait refuser» même si on le lui offrait. «Socrate, dit-il, le plus sage de la Grèce, ne le fut pas assez sur cet article. » Sur la mort de Socrate, il a un mot sublime : a Socrafe finit sa vie assez désagréablement^ ce semble^ durant le procès criminel que lui suscitèrent injustement ses ennemis. » D'où 11 conclut très-sagement qu'une vie heureuse, dans laquelle il n y ait rien à souffrir, n'est qu'une chimère.

Ce qu'il y a de plus intéressant dans la vie d'Atticus, telle qu'il nous la raconte, ce sont les détails qu'il invente sur l'intérieur d'Atticus : nous y voyons, non pas la façon dont vivait l'opulent financier, mais celle dont l'abbé aurait vécu, s'il eût été à sa place; et nous savons que l'épicurisme de l'abbé est, sur certains points, assez raffiné. On peut avoir une idée de la manière dont il traduisait le latin, en comparant le texte de l'attique Cornélius Népos avec l'iosi-

Si jamais réforme fut oiseuse et perfectionnement inutile (on admettant qu'elle fût possible), c*e8t la réforme de Tortliographe, telle du moins que Tentendaient les néographes. Comme le dit spirituellement le P. Buffier, quand même cette orthographe serait au fond plus parfaite que Torthographe établie, il serait toujours ridicule de s*en servir préférablement à la dernière; puisque c*est comme si Ton vou' lait parler à un homme une langue qu'il n'entend pas, sous prétexte qu'elle est plus parfaite que celle qu*il entend. Mais cette raison ne suffisait pas à contre-balancer Timpérieux besoin de perfection logique que ressentaient les partisans de l'orthographe réformée.

Le système des néographes est très-simple : c*est l'orthographe parfaite. « Or, l'orthographe serait parfaite, dit (t M. Egger, si à chaque son répondait un signe â*écrit«re, « de manière que jamais le même signe ne dût être pro- <t nonce de deux manières différentes, et que jamais le « même son n'eût, dans l'écriture, deux signes diffé- « renf^. » L'abbé de Saint-Pierre a ainsi formulé la règle de l'orthographe parfaite : ce II faut que les caractères écrits a signifient si précisément la prononciation du mot pro- « nonce, qu'il n'y ait jamais aucune équivoque ni aucun « sujet de doute, ni pour le lecteur sur la manière de pro- « noncer avec exactitude ce qui est écrit, ni pour l'écrivain « sur la manière d'écrire avec exactitude ce qui est pro- « nonce. » Mais c'est là qu'est la difficulté. Ceux qui veulent rendre l'orthographe plus conforme à la prononciation, dit Johnson', ne s'aperçoivent pas que c'est mesurer un corps à la longueur de son ombre que de prendre pour modèle et pour guide ce qui change dans le temps même qu'on l'y applique. Linguasempei^inmotu^ a-t-ondît; etpar conséquent la prononciation etl'écrîture de cette langue sont elles-mêmessans cesse en mouvement. Si le mouvement perpétuel est quelque part, il est là. Le système des néographes

> Cité par M. Bern . Jullien [Grammaire générale).

est excellent pour Torthograf^e abstraite, mais il est impraticable pour Torthographe réelle. 11 a le tort grave de ne tenir aucun compte de ce qui est plus fort que la logique, c'est-à-dire des faits et des conditions historiques de la for^ mation et du déyeloppement des langues. Nous écrivons en français avec un alphabet apporté aux Grecs par un Phénir cien, transmis des Gracs aux Romains et des Romains à nous. Comment cet alphabet sémitique pourrait-il &*appli-^ quer avec précision à tant de langues différentes entre elles, et bi^i plus encore de Tidiom^ sémitique? Ce serait vouloir qu'un habit fait à quelqu'un sur mesure allât à tous ses voisins. Laissez passer quelque temps, et il ira mal à celui-là même pour qui il a été fait. Qu'on découvre dans quelque coin ignorS du monde une peuplade parlant une langue inconnue et ignorant l'écriture , et qu'on charge une commission de l'Académie des inscriptions de lui faire un alphabet, on sera dans les meilleures conditions possibles pour avoir un spécimen d'orthographe parfaite. Et qu'on voie ensuite, au bout de trente ans, ce que sera devenue cette orthographe parfaite I a L'ignorance et la négli- <i gence du grand nombre des gens qui parlent et écrivent <i auront promptement dérangé cet accord primitif de Té- « criture avec la langue parlée. » Veut-on un principe fixe, sur lequel on puisse s'appuyer en sûreté? Ce n'est pas la prononciation, condamnée aux variations, mais l'étymologie des mots passés d'une langue morte dans une langue vivante, comme c'est le cas pour toutes les langues néolatines. Cette étymologie, observe avec raison le grammairien Le Roi, cité par l'abbé Gouget, cette étymologie ne peut changer, parce que les deux langues originales sont mortes. C'est donc l'étymologie que nous devons choisir pour guide, et non pas l'usage, qui peut nous égarer. Le P. Buffier est du même avis que Le Roi, et l'abbé Gouget du même avis que tous les deux. Le bon abbé Goujet dit quelque part de Tabbé d'Olivet : « Je n'aime point qu'il loue « nos pères de ce qu'ils ont secoué le joug de l'étymologie.

<i Si c'est un joug, ce que je ne pense point, je le crois non- H seulement très-léger, mais de plus d*une grande utilité. » Kt il a raison. Sans Tétymologie, comment 8*y reconnaître entre tous les mots que nous prononçons san, que Tabbéde Saint-Pierre aurait écrits tan^ et qui s'écriTent sans, cent, sang, sens, sent ? L'abbé écrit ainsi le nom de la capitale de la bas^se Normandie : Kan ou Can. Mais il doit écrire eiactement de la même façon camp, quand, khan, etc. Uuon se Ggure cinq lignes seulement arec cette orthographe fantastique! Heureusement, qui peut espérer, dit encore Johnson, de prévaloir sur les nations et de les déterminer à changer leur pratique en mettant tout à fait hors d*usage tous les vieux livres? Et quel avantage une nouvelle orthographe procurerait-elle qui ^ût compenser la confusion et Tincertitude d*une telle altération ?

A quoi bon entrer plus avant dans l'analyse des deux cent soixantesix pages de l'abbé de Saint-Pierre? Nous le verrions, comme toujours, parler hardiment de ce qu'il ne connaît pas et affirmer ce dont il ignore le premier mot. Il parle de Tégyptien comme n'aurait pas osé en parler Ghampollion, et du chinois avec la même assurance. Il enseigne aux Chinois à écrire leur langue. Il démontre qu'il y a quarante-cinq fautes d'orthographe dans ces viogt-huit mots : a Ce n'est pas avoir une idée parfaite d'un dictionnaire que de ne concevoir sous ce rapport qu'un recueil de tous les mots d'une langue avec leur simple explication.» II invente des voyelles et des consonnes, des figures et des signes. H répond à des objections; il cite son confrère à l'Académie fransoèze^ M. Vabé de Danjo; et il termine par un avertissement où il invite les étrangers à faire pour leur langue ce qu'il a fait pour la sienne, « afin que le perfectionnement de l'orthographe passe insensiblement dans toutes les langues. »

11 eut la douleur de ne pas se voir plus écouté que ne l'avaient été ses prédécesseur^ et que ne devaient l'être ses successeurs; et il eut le courage de prêcher tout seul d'exem-

pie, en mêlant dans ses écrits à Vorthographe usuelle son orthographe prétenduef perfectionnée : ce qui fait un amalgame étrange auquel on. a dès Tabord quelque peine à s*habituer. Mais ce petit inconvénient n*était pas fait pour arrêter Tabbé, qui avait, au plus haut point, le courage de ses opinions, surtout de celles qui ne l'exposaient à braver que le ridicule.

Ses idées sur le style sont aussi singulières que ses idées sur l^orthographe. Il les publia pour la première fois dans la pré&ce de son discours sur la polysynodie. Yoici le passage :

« Je désire extrêmement que , pour éclaircir la matière, ^elqu*un écrive, non contre moi, car il ne faut point désirer de disputes personnelles, mais contre ce mémoire. Je sais bien que les ouvrages de politique sont très-susceptibles des ornements de Téloquence et qu'un discours oratoire fait beaucoup d'impression sur le commun des esprits : mais la méthode des orateurs me semble plus propre à exciter les sentiments et à fortifier les passions qu'à faire naltpe des idées justes et précises et qu'à augmenter la lumière du lecteur; elle est beaucoup plus propre à persuader le cœur par un arrangement délicat de peintures vives et animées, qu'à convaincre l'esprit par un enchaînement continuel de raisonnements justes et solides; je m'en tiens à la sorte d'éloquence qui est propre aux géomètres , et à leur méthode, qui est simple et qoi a une grande commodité : c'est que l'esprit du lecteur n'étant point ébloui par des images trop vives et trop séduisantes, il lui est très-facile de démêler si la preuve de la proposition n'est qu'un sophisme ou si c'est une véritable démonstration, commodité qu'il ne trouve pas dans un discours oratoire, où la preuve est si enveloppée d'images et de figures, si mêlée de bons et de mauvais raisonnements, qu'à moin» que d'en faire l'analyse exacte, il est impossible d'en connaître la véritable force et la véritable valeur; aussi voit-on que la réputation de ces beaux discours oratoires ne dure que tant qu'il n'en parait pas un

plus beau par un auteur qui entreprendrait de prouver le contraire, au lieu qu*une vérité, une fois bien démontrée, demeure démontrée pour toujours et pour tous les lecteurs. »

Dans maintsautres endroits', Tabbé revient sur sa théorie et classe tous ceux qui ont écrit, écrivent et écrigNot, ea deux catégories : les ditcoureurt^ ceux qui parlent beaucoup pour ne rien prouver, et les dimonireurM^ ceux qui ne parlent jamais sans prouver. Les discoureurs sont en nombre inflni, et Tabbé aurait trop à faire de les nommer tous, car ils sont tout le monde, excepté les géomètres et l'abbé de Saint-Pierre. Voilà qui est clair.

On est tenté de se demander d'abord s*il faut jugef sérieusement une pareille théorie. Dire, en effet, qu'elle serait bonne pour de purs esprits ne serait pas assez; encore faudrait-il que, dans la composition de ces purs esprits, le Créateur n*eiU fait entrer qu un seul et unique élément, la raison géométrique. Pour des hommes faits comme nous le sommes, ayant une imagination et des passions, méritet-elle qu'on s'y arrête? Venir dire aux hommes qu'il leur faut parler de ce qui les intéresse le plus au monde, de ce qui est leur chair et leur sang, en style de Bezout ou de Legeodre, et qu'il est défendu de s'échauffer sous peine d'être qualifié de discoureur, c'est aller un peu loin. L'abbé a été jusqu'à écrire cette phrase, qui mériterait d'être célèbre : « Les hommes à imagination forte persuadent les ignorants par des galimatias bien arrangés, » Des arrangeurs de galimatias 1 Pascal 1 ô Bossuet !

Sans doute, tout cela est bien près du ridicule; mais me sera-t-il permis d'invoquer en faveur de l'abbé unecircwstance alténuante? Mettons-nous un moment à sa place. U n'écrit guère que sur des matières qui s'adressent spécialement à la raison, comme la poliliifue, l'administration, etc. Or, sa théorie sur le style, ridicule si elle est générale. Test

' VI, 1 12, 113, 123, 428, Recueil de vérités morales et politiques, 304 et circà. — VII. i04, 195. — IV, 252 et suiv.

beaucoup moins, si elle ne s'applique qu'aux matières de celle nature, et rien ne pîouye qu'il n'en soit pas ainsi dans sa pensée. Remarquons que c*est précisément en tête de son mémoire sur la polysynodie, c'est-à-dire d'un mémoire tout politique, qu'il expose le plus longuement sa théorie. Quoi qu'il en soit, il faut bien avouer qu'en pratiquant sa théorie, l'abbé n'arriva à faire qu'un fort mauvais écrivain. Son esprit géométrique se combinant avec une extrême prolixité, et rexcelleni homme s' étant mis dans Tesprit que plus on répétait une chose, plus on devait la faire entrer dans la tête de ses lecteurs, il en est résulté une manière d'écrire unique et la plus rebutante qui se puisse imaginer. Cette manière, par un véritable tour de force, réunit les deux choses les plus contraires, l'extrême sécheresse et l'extrême diffusion. Je ne parle ni des solécismes ni des barbarismes, systématiques ou non.

Ses opinions sur les béaux-arts sont dignes de sa théorie sur le style. Voici les réflexions que lui suggère dans les Annales politiques la fondation de l'Académie des beauxarts par Colbert ;

« La peinture, la sculpture, la musique, la poésie, la comédie, Tarchitecture, prouvent les richesses présentes d'une nation : elles ne prouvent pas l'augmentation et la durée de son bonheur; elles prouvent le nombre des fainéants^ leur goût pour la fainéantise, qui suffit à entretenir et à nourrir d'autres espèces de fainéants,,. Ce n'est pas que ces ouvriers illustres ne travaillent; ce n'est pas qu'ils ne fassent des ouvrages difficiles ; mais c'est dommage de tant dépenser d'esprit dans des ouvrages si peu utiles pour le bonheur de la société... Qu'est-ce présentement que la nation italienne, où les arts sont portés à une haute perfection? Ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains^ poltrons, occupés de niaiseries... »

Est-ce donc, par hasard, la faute des beaux-arts, des beaux-arts seuls? L'esprit de l'abbé est complètement fermé au sentiment de ce qui n'est que beau. C'est un sens intel-

lectucl qui lui manque. Par son dégoût pour les arts, oon moins que par son déisme, il devance Rousseau et ses déclamations enflammées. Seulement il ne songe pas à retouroer aux forêts; son idéal est ailleurs :

On se Terra, mon cher, dtnsles ctmpagnes.

Ni fordts, ni clocliers, ni valions, ni roonUgne«. Ghtntons que tool ceit ! Noos les sa|>primeron8, Nous les démolirons, comblerons, brûlerons.

Ce ne seront partout que bouilles et bitumes. Trottoirs, masures, champs, plantés de bons légumes,

Carottes, f<'*ves, |>ois

Le monde sera propre et net comme une écoelle, L*humanitairerie en fera sa gamelle.

Et le globe rasé, sans barl)e ni cbeveox, Comme un grand potiron, roulera dans les cieuz*.

Les livres qu'il appelle d'amusement, poésies, romans, comédies, il les met tous, avec les pyramides dC Egypte, au rang des bagatelles coûteuses *, et dit en soupirant : Quelle dépense inutile! Les ouvrages d'érudition «qui ne servent qu'à satisfaire la curiosité d'un petit nombre de lecteurs,» par exemple les livres sur les généalogies anciennes des Grecs et des Romains, leurs habillements, leurs opinions ridicules; les livres d'étymologie du grec, du latin, de rancien persan, de l'ancien égyptien, la connaissance des médailles, des inscriptions, etc., tout cela est proscrit par l'abÈé comme inutile. Il ne voit pas que toutes ces petites choses sont la science, comme une infinité de grains de sable peuvent être une montagne, comme une infinité de gouttes d'eau sont l'Océan. On croit sans doute qu'il sera plus indulgent pour les ouvrages des savants? Il faut distinguer : « Les ouvrages de mathématiques et de physique, dit-il, qui, comme quelques-uns de ceux de M. de Réaumur, poussent la spéculation jusqu'à la pratique pour perfectionner les arts, procu-

* Alfred de Musset, Dupont et Durand,

' Projet pour rendre les livres plus honorables pour leurs auteurs et plus utiles pour la postérité.

reot beaucoup plus de bien à un beaucoup plus grand mmibre de familles que les découyerteaplus difficiles, mais bien moins utiles, des Newton, des Leibnitz et antres mathématiciens purement spéculatifs. » Il s'explique ailleurs encore plus clairement en disant que Tinvention de l'imprimerie vaut cent fois toutes les tlécouvertes de Leibnitz et de Newton, et il met impitoyablement tous ces grands spéculatifis dans la catégorie des hommes illustres et non dans celle des grands hommes, parce qu'il manque à leurs ouvrages la grande utilité publique/Quel malheur que Tabbé de Saint-Pierre n*ait pas assez vécu pour voir la découverte de la pomme de terre ! Il n'aurait pas manqué de mettre Parmentier au-dessus de Leibnitz et de Newton. Belle invention en vérité que le calcul infinitésimal et la loi de la gravitation! A quoi cela peut-il servir? Mieux vaut pour l'humanité un nouveau légume qu'une nouvelle planète.

Pour la défense de ces pauvres spéculatifs, mathématiciens, astronomes, rappelons-nous ces admirables vers d'un grand poète :

Et l'homme cependaDt, cet insecte invisible.

Rampant dans les sillons d'un globe impercep^ble. Mesure de ces feux les grandeurs et les poids, Leur assigne leur place, et leur route «t leurs lois, Gomme si scfùs ses mains, que le compas accable, Il roulait ces soleils comme des grains.de sable ^ !

Et redisons-nous bien, pour ne pas trop dédaigner ces hommes inutiles, qu'un seul d'entre eux a plus fait pour attester la grandeur de l'homme que tous les utilitaires ensemble ne feront peut-être jamais. Les anges, les confidents du Très-Haut, n'ont pas été jaloux de Jacquart, de Fulton, de Jtfmes Watt ; mais ils l'ont été du grand Newton, Voltaire

nous l'atteste.

En matière de littérature proprement dite, l'abbé se dislÎDgue par trois choses : des connaissances que l'on voudrait

' Lamartine, L* Infini dans les deux.

souvcDt plus exactes, une légèreté décisioanaire assez grande, et une passioD pouç 1* utilité publique qui fausse boD nombre de ses jugements. En ?oici un premier exemple asseï curieux.

Il se dit un jour qu*une chose manquait : c*était la codnaissance du plan de filieitè des hommes illustres, ainsi qae du degré de bonheur où ils sont arrivés. Plût à Dieu que Plutarque TeiU fait I mais, à son défaut, Tabbé est là, et le monde n*y perdra rien.

Deux hommes ont surtout attiré son attention par la conduite sage qu'ils ont tenue pour se rendre plus heureux qae leurs pareils. Et ces deux hommes, qui sont-ils ? On serait tenté de le dobner en mille : Socrate et Pomponius Atticus. Quel rapprochement ! Le père de la philosophie^ Vinventear de la morale, cet homme affamé de vérité et de justice, cette victime auguste des passions populaires, et ce banquier de tous les régimes, cet ami de tout le monde, ce grand équilibriste de la politique, habile homme, qui, à travers des temps plus sanglants et plus sombres que la Terreur, trouva moyen, non-seulement de vivre, comme Sieyès, mais de foire des affaires, et d*excellentes : quel autre que Tabbé de Saint- Pierre pouvait avoir Tidée d'un pareil parallèle? Il trouve cela de commun à ses deux personnages que tous deux s'attachèrent à la science de la société. Oui, ftms doute ; mais comment ? Est-ce que l'un et l'autre, par hasard, cherchèrent la même chose dans cette vie ?

On ne peut s'expliquer que d'une manière cet incroyable parallèle. L'idéal de l'abbé de Saint-Pierre serait une combinaison qui mêlerait et fondrait ensemble Socrate et Atticus. L'abbé a l'àme droite et honnête; il a la passion de la morale; il aime à penser à Dieu et à l'autre vie; mais en même temps il n'est pas fâché d'être aussi heureux que possible dans celle-ci, et comment ne pas trouver dans la vie d' Atticus l'exemple de la prospérité la plus savamment combinée, la plus artistement construite, la mieux réussie, qui fut jamais ? L'abbé fut tenté et comme affriandé, lui

qui appréciait tant le savoir- vivre, par ce chef-d'œuvre du savoir-vivre; et voilà pourquoi il se donne le plaisir de faire une assez plate paraphrase de Cornélius Népos^ en parallèle avec une vie de Socrate arrangée à sa façon.

Il nous apprend, dans cette histoire, qu'il n'était pas bien difficile à Socrate de faire le Discours de la méthode; pourquoi donc ne l'a-t-^il pas fait? L'abbé aurait été à la place de Socrate, qu'il n'y aurait pas manqué. Voici ses paroles textuelles : (( Il semble qu'il n'était pas difficile à Socrate de faire les mêmes méditations que Descartes fît plus de deux

mille ans après » Un autre renseignement que nous lui

devons, c'est que les petits désagréments que Socrate trouvait dans son ménage lui servaient à mieux goûter les agréments qu'il trouvait dans le monde. Il donne Socrate comme un homme du monde et fréquentant toujours la meilleure compagnie : peu s'en faut qu'il ne dise les meilleurs salons; •mais malgré toute son admiration pour lui, il lui fait un reproche très-sérieux, c'est de n'avoir pu résister à l'esprit de raillerie; et de s'être chargé, dans sa ville, sans qu'on l'en eùi prié, de l'emploi de moqueur public; emploi qu'un honnête homme devrait refuser, même si on le lui offrait. «Socrate, dit-il, le plus sage de la Grèce, ne le fut pas assez sur cet article. » Sur la mort de Socrate, il a un mot sublime : « Socrate finit sa vie assez désagréablement^ ce semble^ durant le procès criminel que lui suscitèrent injustement ses ennemis. » D'où 11 conclut très-sagement qu'une vie heureuse, dans laquelle il n'y ait rien à souffrir, n'est qu'une chimère.

Ce qu'il y a de plus intéressant dans la vie d'Atticus, telle qu'il nous la raconte, ce sont les détails qu'il invente sur l'intérieur d'Atticus : nous y voyons, non pas la façon dont vivait ropulenl financier, mais celle dont l'abbé aurait vécu, s'il eût été à sa place ; et nous savons que l'épicurisme de Tabbé est, sur certains points, assez raffiné. On peut avoir une idée de la manière dont il traduisait le latin, en comparant le texte de l'atlique Cornélius Népos avec l'insi-

pidc paraphrase ((u^il en donne, et Ton doit remarquer avec quel air de parfaite indifférence, je dirais presque d'approbation tacite» il raconte la mort d*Atticus. Cet illustre pe^ sonnagCy arrivé à soixante-dix-sept ans, eut la digestion diilicile. Ce mal lui causa une contrariété si vive, que, pour n'avoir plus mal à l'estomac, il se laissa mourir de faim. Quelques idées que Ton ait sur le suicide, encore serait-il bon de faire savoir qu'on ne met pas sur la même ligne le suicide d'Atticus et celui de Caton.

L*abbé dut écrire ces deux biographies avec amour; voilà, se dit-il, du Plutarque perfectionné I Lui qui avait écrit uu mémoire sur le moyen de rendre la lecture des Hommes illustres de Plutarque, plus agréable et plus utile, joignait ainsi encore une fois l'exemple au précepte; et il ne se contenta pas de ces deux essais. Il refit les vies d'Êpaminondas^ de Scipion^ de Thémistocle et à* Aristide; les deux dernières déjà faites par Plutarque. Plutarque étant' de tous les anciens celui qu'il estimait davantage, il ne pouvait trop faire pour le perfectionner; malgré tout son mérite, ou trouve chez lui, dit l'abbé, beaucoup d'endroits où la narration est languissante, obscure; où ce qui a précédé est mis sans raison après ce qui a suivi; où les inoages sont, les unes trop grandes, les autres trop petites; oàles couleurs sont trop faibles; où l'auteur a mis quantité de faits trop peu intéressants pour les lecteurs d'aujourd'hui, etc.. Il n'est, en outre, pas asSez moral, et il a eu le tort de ne pas faire précéder son ouvrage d'un discours préliminaire pour expliquer la différence qu'il y a entre un grand homme et un simple homme illustre. C'est à tous ces défauts que l'abbé se propose de remédier. C'est-à-dire que son perfectionnement consiste à supprimer ce qui fait le pins grand charme de Plutarque, son pittoresque, sa sincérité, son esprit, ses curieux détails, et à remplacer ces aimables qualités, par quoi? par de plats sermons. Il serait trop long d'en montrer des exemples tirés surtout des vies de Thémisocle et d'Aristide; et ce serait d'ailleurs bien inutile. Je me

c6ti tenterai de meolionner, pour la curiosité du fait. Tune des recommandations dont il fait suivre la vie d'Ëp^minondas : c*est de naître plutôt dans une république que dans une monarchie. Quel malheur qu'il n*ait pas ajouté comment il fallait s*y prendre pour cela! La chose en valait pourtant la peine, tes républiques étant, à ce qu'il assure, bien meilleures que les monarchies. Une autre^particularité que lui suggère Teiemple d'Épabiinondas, c'est que les arts d'agrément, bien dirigés, peuvent avoir de très-bons effets. 11 peut être excellent, par exemple, d'avoir une belle voix et de la cultiver ;oour chanter les grands bienfaits procurés à la patrie par les grands hommes j et pour encourager les jeunes gens à les imiter. L'abbé regrette de n'avoir poilat appris un peu de musique, et d'algèbre; il eût fait certainement comme Épam inondas.

Son ignorance du vrai caractère de Socrate l'amène à dire quelque part qu'Aristophane, pour s'être moqué de Socrate, fut un personnage haïssable /bien gros mot pour une plaisanterie qui n'empêcha pas Aristophane et Socrate de vivre, ce semble, en assez bons termes^ si nous en croyons Platon. Mais l'abbé ne sait pas que Socrate, lui aussi, commença par être un sophiste, et il n'a peut-être jamais lu Aristophane.

Il lut en revanche Marc-Aurèle, mais comment? Qn'on en juge : « Antonin était de ces gens dont les goûts sont peu vifs, et dont le plus vif est l'envie d'être distingué. » Trèsmédiocre espèce de gens, nous le savons, dans l'opinion de

l'abbé.

« Je n'entends pas la plupart de ses raisonnements. Il y a de l'obscur et beaucoup de vague; ainsi ils ne sont point concluants pour moi. Peut-être est-ce la faute du traducteur*. » Et voilà Marc-Aurèle jugé !

De Marc-Aurèle à Machiavel, il n'y a pas loin, grâce à Frédéric II, qui leur sert de trait d'union. C'est Marc- Aurèle qu'il se donna pour modèle tant qu'il fut prince

» xu, 43.

royal y et Machiavel qu*il pril pour maître dès qu'il fol rai. L*abbé abhorre Machiavel el éprouve pour lui quelque chose des senUiueuts qui pourraient animer un ange de lumières à l'égard d*un ange de ténèbres. Si Frédéric n*e4i point fait Y And^MacÂiavel ^ Tabbé l'aurait fait; au moÎDS voulut-il le commenter, pour avoir le plaisir d'écrire quelque chose contre le « $y$ième découiu^ plein cTinfusiioê ei d horreur^ de ce petit esprit d'Itaiien. m 11 est plaisant d'tttendre l'abbé de Saint-Pierre traiter un Machiavel de « petit esprit, » et ses formidables théories de « système décousu. » Mais quoi? «Cet auteur, qui a commenté THistoire romaioe de Tite-Live, n'a point commencé par comparer le bonheur de IVomulus et de ses sujets avec le bonheur de Numa et des mêmes sujets; les inquiétudes perpétuelles de l'injuste et féroce Ilomulus avec la Irauquiliité perpétuelle du paisible Numa^ » L'amusant spectacle que l'abbé de Saint- Pierre apprenant l'histoire romaine à llachiavel I L'horreur du bon abbé est au comble quand il contemple la caecadi du raisonnement et des crimes de Borgia : « Pour fournir à mes dépenses, il faut avoir des biens; pour en avoir, il faut en dépouiller les possesseurs, et, pour en jouir avec sûreté, il faut les exterminer. N'est-ce pas là le raisonnement des voleurs de grand chemin ? » L'austère Machiavel se serait déridé à lire l'abbé, surtout certain chapitre inlir tulé : « Il est des cas où ce serait un crime de tenbr sa parole ^. » Et lui mettant sous les yeux le Prince^ au chapitre XYIII, il aurait pu lui dire : « Vous voyez bien que vous pensez comme moi. Pourquoi donc me traitez-vous si mal ?» Au reste , il est douteux que l'abbé ait lu le redoutable publiciste ailleurs que dans la réfutation déolamatoire de Frédéric II, et l'on peut assurer qu'il l'a peu

connu.

Pascal eut, aux yeux de Tabbé, la faiblesse ne n'être pas déiste. U lui était si facile de se borner à V essentiel de k

» XVI,459elsuiv.

* XII, iOi.

religion ! Bref, 8a timidité, ou plutôt sa sottise (le mot y esl ea toutes lettres), lui fit prendre très-imprudemment cer» tains présomptueux enthousiastes pour des mattres trë»» raisonnables \ 11 faut lire Tabbé de Saint-Pierre pour en* tendre parler de la sottise de Pascal ! Voltaire, au moins, sê contente de le traiter de fou, et encore ajoute-t-il sublime.

Les maximes de Larochefoucauld, comme les théories de Machiavel, révoltent son optimisme. Et pouvait-il en être autrement ? Comment cet homme excellent, qui passait sa vie à rêver au bien d'autrui, ^et dont toutes les pensées étaient autant de bonnes intentions, ne se serait-il pas indigné à la lecture d'un pareil livre ? 11 ne voit dans Larocheibucauld qu'un bel esprit cherchante se faire admirer, et conclut en disant : Fil de la plupart des maximes. «Ces maximea, dit-iP, sont souvent désagréables à beauQoup d'honnêtes gens équitables qui cherchent à voir du beau et de l'agréable dans les pensées. » Ce même sentiment lui inspire la même aversion pour le livre de Mandeviiie, que d'Argenson trouvait a excellemment et surtout profondément raisonné. »

Au reste, en général, la littérature proprement dite est, pour lui, digne de peu d'intérêt : elle n'est pas assez utile. « Un domestique, dit-iJ, nous fait tous les jours plus de plaisir, nous rend plus de services, que le meilleur auteur ou le plus bel esprit par son ouvrage. Il en coûte davantage au domestique; n'est-il pas juste aussi qu'il reçoive une récompense plus grande et plus solide? » L'abbé était donc convaincu qu'il devait beaucoup plus à son valet de chambre qu'à l'auteur à'Athalie. Fut-il jamais esprit plus

positif?

Ce qui, à ses yeux, est au-dessus de tout, c'est la morale. Voilà la chose dont on ne peut trop favoriser les progrès ! L'abbé a raison, sans contredit, et personne ne voudrait

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