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8*expo8er» en le blâmant, au reproche d*immoraUté; mais encore faut-il reconnaître que certaines choses peuvent exister en dehors de la morale» non pas certes contre elle, mais indépendamment d*elle. L*abbé ne Tcntend pas ainsi, et la morale lui est comme un moule où il. fait tout entrer de force. Nous avons vu que le bon historien n^était aatre chose pour lui qu*un prêcheur de morale. Que fait-il da poëte? Un prêcheur de morale. Du prédicateur? Un prêcheur de morale. I)e Tacteur? Un prêcheur de morale. S'il pouvait faire parler les pierres, il les ferait moraliser I
Un bon poêle, dit-il *, doit être un excellent philosophe (lisons un excellent sermonneur); Télémaque est un modèle excellent, parce qu'il y a beaucoup du bon philosophe. L'auteur y a même mis plus de philosophie que de poésie, et olest par là qu'il est excellent. En effet, les sermons de Mentor semblent avoir été faits pour deux buts : l'édification du duc de Bourgogne et le plaisir du bon abbé. Avec quels ravissements dut-il les lire ! Ce qui est vrai» malheureusement , c'est que ce roman » qui est un admirable livre, serait peut-être un admirable poème » s'il y avait un peu moins de sermons. Un poëte n'est pas un sermonneur : vérité bien simple, que l'abbé ignore.
L'abbé juge de même les romanciers, ces poètes en prose. Et ici comment aurait-on le courage de blâmer l'excellent homme qui, au milieu d'un débordement de productions impures, appelait de tous ses vœux le roman moral? Il eut la consolation, nous l'avons dit, de le voir naître avant sa mort en Angleterre : a Lu Paméla, dit d'Argenson (à la date d'octobre 1742), roman vertueux, fort à la mode aujourd'hui. Utile dulci. L'héroïne est un caractère parfait, et, qui plus est, imitable à qui le voudra. » On comprend cette exagération et cet engouement chez des hommes de bien, témoins, et peut-être même un peu coupables pour leur part (au moins d'Argenson), de la vogue de Crébillon fils.
La lecture de romans tels que Paméla , Andrews , Grandii^ M», devait être pour leurs esprits comme une rosée rafrai'cbissaute. Et cependant il faut bien dire que des romans écrits avec le parti pris d'édifier pourront courir le risque, je ne voudrais pas dire d*ennuyer^ le mot est dur, mais d'intéresser médiocrement. Le but principal du romancier*^ c*est rintérêt; malheur à lui s'il ne peut intéresser qu'aux dépens de la morale 1 il devient dangereux et coupable. Mais malheur à lui aussi, s'iLperd de vue le but qui lui est propre pour empiéter sur l'office du prédicateur 1 S'il croit servir la morale, il se trompe, car de deux choses l'une : ou on ne lira point, ou on rendra la morale responsable de Tennui qu'il aura causé. Avant tout, que le romancier res^ pecte la morale; ensuite, qu'il la fasse aimer, s'il en a le talent ; mais qu'il laisse à d'autres le soin de la prêcher.
Cn autre écueil où les romans trop vertueux courent risque de faire naufrage, c'est le manque de vérité. D'Argenson dit de Paméla qu'elle est parfaite et très-imitable; quelques années plus tard il dira du roman de Grandisson que c'est un second Nouveau Testament, et du héros que c'est un second Messie apparu sur la terre, tant il est parfait. Être parfait et être intéressant, voilà pour un héros de roman deux qualités incompatibles; il faut choisir. Qu'y a-t-il de commun, je le demande, entre un être parfait et nous?
L'abbé commet la même erreur à l'égard des spectacles qu'à l'égard des romans. Il a écrit un projet pour rendre les spectacles plus utiles à l'État, c'est-à-dire pour les transformer en écoles de morale, excellente intention, mais idée malheureuse. Le théâtre ne doit être ni une école de cor^ ruption, ni une école de morale; il est un amusement, rien de plus, amusement qui peut être très-délicat ou trèsgrossier, suivant les pays et les temps. L'Athénien qui allait voir une comédie de Ménandre, et le Romain qui allait voir s'entr égorger des troupeaux de bêtes féroces et des armées de gladiateurs, faisaient exactement la même chose : ils allaient s'amuser, chacun suivant ses goûts. Qu'un chré-
lien austère^ comme Bossuet^ proBcrive absolument les 8pe^ tacles , rien Ae. plus juste. Perdre à de frivoles amusements quelques instants d*une vie aussi misérable et aussi courte, en présence d*un intérêt aussi grand que celui du saint élemel, devait paraître au sévère prélat une bien pitoyable extravagance. Aussi ne songeait-il guère h les perfectionner. Mais vouloir qu'ils subsistent en changeant de nature ei soient tout à la fois un lieu de divertissement et un lien d'édification, c*est là une vraie chimère : tint nt iuni^ aut momaint; c*est-à-dire qu'ils restent un simple divertissejEuent, soumis au contrAle du législateur pour ne jamans dégénérer en une école de scandale et de corruption , et non pour devenir une école de morale et une succursale de féglise et du prêche. Veut-on s'édifier, on va au sermon; veut-mi s'amuser, on va au théAtre. Les deux choses sont bonnes en leur temps, et surtout asses distinctes pour qu'il m soit pas permis de les confondre.
Avec de pareille idées sur le but des spectacles, on devine sans peine ce que l'abbé devait penser de nos grands poètes tragiques et comiques. Le Cid lui parait tout à fait blâmable, comme contenant une approbation tacite du duel. Phèdre est une abominable créature, bien indigne de la compassion que le poëte nous inspire pour elle si mal à propos ; quant à Molière , loin d'avoir fait quelque chose pour perfectionner les mœurs, il a peut-être contribué à en augmenter la corruption. Aussi le nouveau Platon dut>-ilêtre bien tenté de chasser tous ces empoisonneurs de sa république, et de leur déclarer qu'il n'y avait point de place pour eux et leurs œuvres pernicieuses sur le théâtre « perfectionnée «
Mais il n'osa pas; soit que la mesure lui ait semblé ircip hardie, soit qu'il ait pris conseil de son indulgence naturelle, il voulut bien ne pas les proscrire; et s'arrétant à un moyen terme, il les admit à résipiscence, et les toléra, mais sous condition de se corriger. Ils furent à l'index, cbmec corrigerentur. Corneille, Racine et Molière, pour se faire pardonner, durent se faire perfectionner.
L-abbé est on ne peut plus explieile'. « Il faut irâiccofli^ Aider lee bonnes pièces des auteurs morts (remarquoiiè le mol par le^ael il désigne cette opération : raccommoder!). »
« 1*. Les anciennes pièces changées produiraient du noù'^ «MO et d*exeellent noutean. »
« 2* Qu*on ajoute du nouveau aux pièces anciennes, c-est le moyen de faire vivre toujours les anciennes belles pièces, n
« ^ Sans ce secours, les anciennes belles pièces périssent poof toujoars avec la langue ancienne. On ne joue plus dés pièees de cent vingt ans ; on ne jouera plus Racine dans dem cents ans (remarquons encoire ici cette manœuvre per- "iàe^ c'eei pour leur bien^ c'est pour les sauver de l'oub^ ^*il ve«i les mutiler, c*est-à^lire les perfectionner!), n '^
« 4* (Test l'état de la nature humaine dont la raison va touîoofB en eroîssaiit; le bon goût se perfectionne tfès-sensi*bleoMBt tous les cinquante ans (axiome en vertu duquel Fabbé ne faisait aucun doute qu'il n^eût infiniment meilleur goût que Racine). »
« E^fin (et cette dernière raison vaut toutes les autresy, nous aurions les nouvelles pièces meilleures; car qui vou^ drait donner une pièce de moindre valeur que les bonneb pièces de Corneille, de Racine , de Molière, qui auraiéMt reçu en cinquante ans plusieurs perfectionnements T Gela est trop évident et l'abbé a raison. Qui est-ce qui consentirait à fedre moins bien que Molière « perfectionné? »
« Ainsi, on imprimera : Comédie de Sertortuê^ de P. Corneille, perfectionnée par M. B.... Et si cinquante ans après, elle est encore perfectionnée par un second perfectionneur,
on dira : Et depuis, par M. R Et c'est ainsi que chaque
auteur pourra espérer que son nom durera autant que sdn ouvrage. »
Et pour encourager les perfectionnements, l'abbé propose que le roi donne tous les ans, pour prix, une pension
< Gouvernemeot intérieur de rËtat, lâetsuiv. Spectacles perfectionnés, ISOet suiv.
de iltiux cents onces d'argent au meilleur d'entre eux.
La conséquence de ce grand perfectionnement des spectacles sera « qu'avant trente ans, les pères et les mères les plus sages mèneront leurs enfants à la comédie comme a« meilleur sermon, pour leur inspirer des sentiments raisonnables et vertueni. »
La confusion que fait l'abbé entre le théâtre et le sermon est pardonnable auprès de sa méthode de perfectionnement des grands poètes. Rousseau a raison. La plume tombe dw mains devant de pareilles énormités.
Et les sermons? Qu'en fera-t-il, lui qui les aime tant? Il les louera comme une chose excellente, mais (qui ne s'y atten<l?) il les perfectionnera* et fera un opuscule expris sur ce sujet. Après avoir perfectionné Plutarque, Corneille^ Molière et Racine, c'est bien le moins qu'il perfectionne aussi un peu Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Quand on eaten si bon chemin, pourquoi s* arréteraitH)n?
Ces grands prédicateurs ont eu, selon l'abbé, un tiHrt grave et qu'on devinera sans peine ; ils ne se sont pas contentés de prêcher Tessentiel de la religion, qui est ce que nous savons. Ils ont fait de la théologie et de la contro?erse, prêché sur le dogme, fait des homélie» sur les passages de rËcriture ; tout cela, dit l'abbé, ne va pas au but du se^ mon : ce but, c'est de nous enseigner nos deyoiré et non cet ensemble de croyances qui forme la religion établie. Avis à ceux qui pensent que les prédicateurs chrétiens, au dix-huitième siècle, délaissèrent trop le dogme pour la morale.
Mais là n'est pas l'originalilé de sa méthode. .Convaincu que les sermons bien faits doivent avoir une grande influenoiB sur la conduite de la vie, et qu'on ne saurait trop faire pour en avoir de bons; mais remarquant en même temps que l'auteur du meilleur sermon peut être très-mal doué pour le prononcer et qu'il s'expose ainsi à manquer l'effet qu'on doit attendre de son œuvre, il imagine d'avoir des prédicateurs
' Projet pour rendre les sermons plus utiles.
UDiquement chargés de dire les sermons écrits par d* autres; ils seront les déclamateurs et les autres les compositeurs. Des écoles de prononciation et de lecture seront instituées dans les séminaires; des récompenses seront données aux bons déclamateurs; une Académie de morale chrétienne aura mission de désigner les bons sermons, de corriger ceu^ qui peuvent devenir bons, d*interdire la prédication des nouveaux qui ne seraient pas dignes d*étre prononcés; et dans tous les bons sermons, dit Tabbé, il y aura de Thistoire, des exemples, et surtout il sera fait mention très-souvent de l'enfer et du paradis. Qu'est-ce qui fait qu'il y a tant de probité et d'humanité chez les Turcs? C'est qu'ils entendent parler sans cesse de l'enfer et du paradis.
Curieuse invention ! On croirait peut-être, à voir la façon dont Tabbé entend perfectionner le théâtre, qu'il nourrit coDtre lui de mauvaises intentions et qu'il serait bien content de le supprimer. On se tromperait; il le change de place, voilà tout. 11 trouve les prédicateurs dans les églises et les acteurs au théâtre : il fait prendre aux uns la place des autres, et tout est dit. Prédicateurs, montez sur les planches, et vous, acteurs, montez en chaire. Le monde en ira beaucoup mieux.
Et c'est un confrère à l'Académie de Bossuet et de Fénelon qui imagine, pour rendre les sermons plus utiles, de faire du prêtre, porteur de la parole de vie, un acteur chargé de bien dire son rôle ! qu'eût pensé* Bossuet de ce moyen d'édification ?
L'opuscule sur les sermons a un titre à notre intérêt. C'est là que parut, pour la première fois, le mot bienfaisance^ l'une des inventions les plus heureuses de l'abbé. Il suppose qu'on lui reproche de s*étre servi de ce mot plutôt que du mot charité qui a le même sens, et il répond : a Depuis que j'ai vu que parmi les chrétiens on abusait du terme de charité, dans la persécution que Ton faisait à ses ennemis'...
^ Ailleurs : « Je me suis aperçu que divers théologiens, rluns leurs
royal y et Machiavel qu*il prit pour mattre dès qu'il fut imI. L*abbé abhorre Machiavel et éprouve pour lui quelque chose des senlimeuls qui pourraient auimer un ange de lumières à l'égard d*UD auge de ténèbres. Si Frédéric n'eùX point fait Y And-Machiavei ^ Tabbé l'aurait fait; au moins voulut-il le commenter, pour avoir le plaisir d'écrire quelque chose contre le « sysième décousu , plein tTinfusiieê il i horreur^ de ce petit esprit d'Italien. » Il est plaisant d'eatendre l'abbé de Saint-Pierre traiter un Machiavel de « pelil esprit, » et ses formidables théories de « système décoosn. » Mais quoi? uCet auteur, qui a commenté l'Histoire romaioe de Tite-Live, n'a point commencé par comparer le bonheur de Ilomutus et de ses sujets avec le bonheur de Numa et des mêmes sujets ; les inquiétudes perpétuelles de l'injuste et féroce Romulus avec la tranquillité perpétuelle du paisible Numa*. » L'amusant spectacle que l'abbé de Saint- Pierre apprenant l'histoire romaine à Machiavel I L'horreur du bon abbé est au comble quand il contemple la catcade du raisonnement et des crimes de Borgia : « Pour fournir à mes dépenses, il faut avoir des biens; pour en avoir, il faut en dépouiller les possesseurs, et, pour en jouir avec sûreté, il faut les exterminer. N'est-ce pas là le raisonnement des voleurs de grand chemin ? » L'austère Machiavel se serait déridé à lire l'abbé, surtout certain chapitre ix^ tulé : « 11 est des cas où ce serait un crime de tenir sa parole ^. » Et lui mettant sous les yeux le Prince^ au chapitre XYIII, il aurait pu lui dire : a Vous voyez bien fae vous pensez comme moi. Pourquoi donc me traites-vous si mal 7 » Au reste , il est douteux que l'abbé ait lu le redoutable publiciste ailleurs que dans la réfutation déda^ maloire de Frédéric II, et l'on peut assurer qu'il Ta peu
connu.
Pascal eut, aux yeux de l'abbé, la faiblesse ne n'être pas déiste. 11 lui était si facile de se borner à Vessentiel de la
> XVl,459etsuiv.
rtHgùmfBfd, sa iîmiditéy 4Hi fiuUÀ sa MiiMe (\e mot ] m toutes lattpss)^ Iw fit prendre très-ioiprudMHneiit taioa présompluauxi enthousiastes • pow des maîtres t laîsoDiiables S U faut lire Vàifbé d% Saint-Pierre poar tendce parler de la«e/<t»#ds Pascald Voltaire, au moids, se eonteutode le iiaiter df^ foo, et euoore ajoute-t-il sublimé.
liBs.miiumes de Laroehefoucaald, ceoime lea théories de Ihebiave}, révoltât sou optisiisme. EtpouTaiHil en ètas antremeot t CoBUBent cet lutmme encellenty qui passait sa TÎe à rétar «u bien d'autraiy^et dont toutes les pensées -fTh*"* autant de bonoea ÎDtenlionSy ne se serait-il pas indigné à ia lecture d'un paieU livre 7 U ne voit dans La* rodififooeanld <fu*uii bel esprit cherchante se fedre admirer^ ei conclut en disant : jPt7 de la plupart des maximes. «CHiS ■iiwiintfli^ dit-il ^ y sont souvent d^gréables àbeauqpup d'hnnnéles gens équiti^les qui cherchent à voir du beau M do l*agréeble dans les pensées. » Ce même sentiment lui inspire la même aversion pour le livre de Mandeville, que d'Argenson trouvait « excellenunent et surtout profonde^ mmt raisonné. )»
Au reste, en général, la littérature proprement dite esty pour lui, digne de peu d'intérêt : elle n*est pas asses ulik. « Un domestique^ dit-il, nous lait tous lea jours plus de plaisir, nous rend plus de services, que le meilleur auteur on le plus bel esprit par son ouvrage. Il en coûte davantage au domestique; n'estril pas juste aussi qu'il reçoive une récompense plus grande et plus solide ? » L'abbé était done scsivaincu qu'il devait beaucoup plus à son valet de chambre qu'à l'auteur à'Alkalie. Fut-il jamms esprit plue positif?
Ce qui, à ses yeun, est au-dessus de tout, c'est la morale. Yoilà la chose dont on ne peut trop favoriser les progrès 1 L'abbé a raison, sans contredit, et personne ne voudraiyt
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